The Project Gutenberg EBook of Le gibet, by mile Chevalier

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Title: Le gibet

Author: mile Chevalier

Release Date: May 16, 2006 [EBook #18404]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Rnald Lvesque






                        COLLECTION MICHEL LVY




                              LE GIBET

                                 PAR

                           EMILE CHEVALIER




                      CALMANN LVY, DITEURS
                 ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
            RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




A

MON CHER E. FILLASTBE,

La nouvelle dition de ce livre dont Victor Hugo avait daign prdire le
succs vous est due.

N'est-ce point vous, en effet, cher ami, penseur profond, physiologiste
clair, mdecin de haute distinction, qui nous avez appris que le mot
si terriblement cru de Bichat: Le coeur est un muscle creux, trouvait
son application, non seulement dans la chirurgie, mais souvent dans la
pense intime des tres humains les plus aimant et dans la rigoureuse
acceptation des faits des peuples les mieux dous pour clairer le monde
au flambeau de la libert, de la philanthropie, de la fraternit.

Cordialement  vous,

H.-E. CHEVALIER.

Paris, le 4 dcembre 1878.




                               LE GIBET




                                  I

                             LES FIANCS


Par une glace, place au-dessus du piano, Rebecca vit entrer Edwin dans
le parloir.

Son coeur battit avec force; un clair traversa ses yeux; elle rougit
beaucoup, mais son corps ne fit aucun mouvement, et elle continua de
dchiffrer sa partition comme si rien de nouveau ne lui ft arriv.

Sans remarquer l'motion qui l'avait agite, Edwin courut  elle en
s'criant d'une voix trouble:

--Rebecca! ma chre Rebecca!

Les doigts de la jeune fille ne quittrent point les touches de son
instrument; cependant elle tourna lentement la tte, et, d'un ton froid:

--Ah! c'est vous, Edwin! dit-elle.

Frapp par la scheresse de cette rception, il s'arrta court au milieu
de la pice.

--Je croyais, miss Rebecca... balbutia-t-il.

Mais elle l'interrompt avec une vivacit fivreuse:

--Vous pouvez retourner d'o vous venez, monsieur!

Edwin plit; un frisson parcourut ses membres. Sentant qu'il chancelait,
il s'appuya  un guridon.

Rebecca semblait avoir oubli sa prsence, et elle tracassait son piano
avec plus d'ardeur que jamais.

Pendant quelques minutes, nulle parole ne tomba de leurs lvres: la
jeune fille jouait un morceau du clbre opra de Balfe, _Bohemian
Girl_. Le jeune homme se demandait s'il devait se retirer ou rester.

Mais, fianc depuis sa plus tendre enfance  Rebecca, lev prs d'elle,
connaissant la fougue de son temprament et la bont de son coeur, il ne
pouvait croire qu'elle ft  jamais fche contre lui, bien qu'elle et
des motifs pour lui en vouloir. Aussi, surmontant sa douleur, il brusqua
une explication.

--Je vous prie de m'entendre, dit-il.

Elle ne rpondit point.

Edwin continua:

--Des affaires d'une grande importance m'ont forc d'tre absent plus
longtemps que je ne supposais...

--Et quelles affaires? demanda Rebecca d'un ton ironique.

Sans doute il ne s'attendait pas  cette question soudaine, car il
demeura muet.

De nouveau, Rebecca s'tait retourne aux trois quarts, et, la main
gauche frmissante encore sur son piano, la droite occupe  relever une
boucle de cheveux, elle rptait:

--Quelles affaires?

--Des affaires srieuses, je vous l'ai dit, ma chre, fit-il  la fin.

Elle sourit ddaigneusement.

--Il s'agissait, reprit Edwin, d'une transaction fort grave.

--Ne pourrait-on savoir quelle tait la nature de cette transaction fort
grave?

--Oh! je n'ai rien de cach pour vous, dit-il en baissant les yeux.

--Alors, parlez.

--J'ai t charg d'accompagner des marchandises trs prcieuses au
Canada.

--Trs prcieuses, en vrit! dit-elle en haussant les paules.

--Je vous assure, ma chre Rebecca...

--Ne mentez pas, Edwin! s'exclama-t-elle en se levant tout d'un coup; ne
mentez pas! Malgr l'amour que vous prtendez avoir pour moi et malgr
vos serments, au lieu de songer  votre avenir,  amasser quelque
bien pour vous tablir, vous avez encore travaill pour ce parti
abolitionniste que je dteste!

A ces mots, Edwin changea de couleur. Il ouvrit la bouche pour
protester; mais l'imprieuse jeune fille s'cria aussitt:

--N'essayez point de nier; votre conduite infme nous est connue. Et
souvenez-vous que je ne serai point la femme d'un homme qui cherche 
semer la division dans l'Union amricaine.

--Qui donc vous a appris?... murmura Edwin confus.

--Tenez, lisez ce journal; il vous difiera sur votre propre compte.

Et Rebecca indiqua par un geste, le _Saturday Visitor_, tal sur le
guridon prs duquel se tenait son fianc.

Celui-ci prit le journal et lut ce qui suit:

Par une froide et sombre soire du mois pass, on frappa  coups
redoubls  la porte d'une maison habite par M. Edwin Coppie et
sa mre, dont l'habitation est situe sur la limite de l'Iowa et du
Missouri. Mme Coppie fut ouvrir.

Un homme noir, robuste, d'une haute taille, entra; puis aprs lui,
un second, un troisime; enfin, huit ngres se trouvrent presque
subitement dans cette demeure isole. Mme Coppie tait glace de
frayeur. Ce ne fut qu'au bout de quelques instants que son fils parvint
 la rassurer. Pendant ce temps-l, les noirs, qui n'taient autres que
des esclaves fugitifs, restrent immobiles et silencieux. L'effroi de
la vieille dame s'tant dissip ils demandrent si M. Edwin Coppie, sur
l'assistance et l'hospitalit duquel on leur avait dit qu'ils pourraient
compter, n'tait pas l?

--C'est moi, dit Edwin, et je ne tromperai pas vos esprances.

Puis il les conduisit dans une chambre confortable, o il leur apporta
du pain, de la viande et du caf. Les ngres se restaurrent, et,
quelques minutes aprs, tous, except leur guide, un multre, dormaient
d'un profond sommeil, tendus sur le plancher.

Cet homme raconta les aventures de sa petite caravane, compose
d'esclaves du Bas-Missouri. Ses compagnons et lui arrivaient, dit-il,
aprs avoir voyag toutes les nuits pendant deux semaines. La veille,
ils avaient travers une petite rivire qui charriait des glaons,
et dont les eaux taient tellement accrues qu'elles taient devenues
presque un fleuve.

--Quand nous nous sommes enfuis, continua-t-il, nous venions d'tre
vendus, j'allais tre emmen loin de l'tat du Missouri, alors que
j'tais sur le point de me marier et que ma prtendue tait condamne 
rester dans cet tat.

--Mais, observa Coppie, vous vous tes spar de votre fiance pour
vous sauver?

--J'espre bien, rpondit-il, qu'elle sera avec moi aussitt que je le
voudrai.

Et son visage s'anima d'une expression singulire.

Les fugitifs ayant pris quelque repos, le guide, qui se nommait Shield
Green, les veilla pour qu'ils continuassent leur route. On tait  leur
poursuite. Edwin Coppie leur donna une voiture, et ils s'acheminrent
vers le Canada. Peu de temps aprs leur dpart arrivrent huit hommes 
cheval. Ils taient arms de carabines, pistolets, couteaux, et suivis
d'un limier qui avait traqu les pauvres vads jusqu' cette distance.
Il n'tait pas encore jour quand ces chasseurs de chair humaine firent
halte chez Coppie et reprirent la trace des fuyards. Un domestique de la
maison, qui connaissait mieux le pays que les premiers, fut dpch en
toute hte, par Edwin, afin de prvenir les malheureux ngres.

Pour ceux qui se figureraient la position des poursuivants et des
poursuivis, ce fut une journe d'inquitude et de souhaits fervents.
On craignait que les fugitifs ne fussent rattraps. Ces pauvres gens
ignoraient que les traqueurs fussent si prs d'eux. Vers midi, ils
s'arrtrent pour dner. Mais, comme ils se mettaient  table, le
messager, qui devait leur donner l'alarme, atteignit l'auberge o ils
s'taient arrts.

Aussitt, ils se remirent en marche. Vers deux heures, Coppie les
rejoignit lui-mme, par des chemins dtourns, et leur proposa de les
mener au Canada. Les ngres acceptrent avec joie cette obligeante
proposition. Et Edwin se mit en tte de la bande qui se composait de
toute une famille, nomme Coppeland, et du multre Green.

Cependant leurs perscuteurs taient toujours sur la piste. Descendant
devant une maison suspecte, ils la forcrent et la fouillrent de la
cave aux combles. Heureusement pour les noirs que l, ces ennemis de
leur race firent une sieste, et rafrachirent leurs chevaux.

Les fugitifs gagnrent de l'avance: ils se rfugirent, vers le soir,
dans une fort de pins.

Le limier flairant l'empreinte de leurs pas n'en reprit pas moins la
piste. Dj il s'approchait de la retraite o ces infortunes cratures
se tenaient tapies; ses aboiements froces faisaient retentir tous
les chos de la fort et dj on entendait le galop des chevaux des
chasseurs, quand Edwin, pouss par son ardent amour de l'humanit, se
jeta sur le chien et lui enfona un couteau dans le coeur.

La nuit tait venue; trangers  la contre, les esclavagistes,
n'entendant plus la voix de leur limier qui avait roul mort sur le sol,
craignirent de tomber dans une embuscade et tournrent bride.

Le lendemain et les jours suivants, ils recommencrent la chasse avec
un autre chien. Mais ce fut en vain. Conduits par le brave Edwin Coppie,
les ngres parvinrent  gagner le Canada, o ils sont maintenant en
sret.

Au nombre des fugitifs, il en tait un qui se faisait remarquer par
sa rserve et la dlicatesse de ses formes; l'toffe de ses vtements
d'homme n'tait pas d'une qualit ordinaire. Cet esclave tait une
femme. Certaines gens prtendent, et c'est notre avis positif, que
c'tait la fiance du multre Shield Green, s'enfuyant au Canada pour
s'y marier religieusement avec l'poux de son choix; mais les journaux
du Sud et tous les partisans de l'esclavage voudraient faire croire que
cette ngresse, connue sous le nom de Bess Coppeland, entretenait des
relations intimes avec Coppie. Cette odieuse calomnie retombera bientt
sur ceux qui l'ont forge Nous engageons toutefois, nous qui avons le
bonheur de parler dans un tat libre, nous engageons l'excellent
et courageux jeune homme  prendre des mesures pour chapper au
ressentiment des odieux propritaires d'esclaves. [1]

[Note 1: Historique.]

Tandis que Coppie parcourait des yeux l'article du _Saturday Visitor_,
Rebecca tudiait sa physionomie.

Il tait de taille moyenne, de mine nergique, audacieuse. La franchise
accentuait ses traits; l'enthousiasme leur prtait son coloris. Il
ignorait l'art de dissimuler ses impressions; car,  chaque moment, il
s'agitait, faisait un mouvement de la tte ou du corps, comme pour dire:
ceci est juste, cela est faux.

Parvenu au dernier paragraphe, ses sourcils se froncrent; il frappa du
pied avec violence et murmura:

--Les imbciles! les menteurs!

Puis, il rejeta le journal sur le guridon.

Rebecca s'tait remise au piano. Mais sa pense vaguait ailleurs. Elle
promenait distraitement ses doigts sur le clavier.

A son tour, Edwin Coppie la contempla quelque temps en silence.

Type de l'Amricaine du Sud, Rebecca Sherrington avait le teint
olivtre, lgrement empourpr sur les joues, une de ces carnations
voluptueuses comme les aimait le pinceau promthen de Murillo: cheveux
noirs, luisants ainsi qu'une grappe de raisin de Corinthe aux rayons du
soleil; yeux plus noirs, plus brillants encore; front troit,
quoique bomb et agrable, mais dnotant une fermet pousse jusqu'
l'enttement; nez droit, un peu sec dans ses lignes, lvres petites,
mprisantes, ensemble du visage dur quand une pense aimable n'en
adoucissait pas l'expression ordinaire.

Le buste tait de formes grles; les extrmits fines, souples,
annonaient une souche aristocratique.

Rebecca descendait effectivement d'une famille de lords anglais, qui
avait migr en Amrique, quelques annes avant la rvolution de 1776.

Son grand-pre, frre cadet de lord Sherrington, avait jadis possd
un grand nombre d'esclaves dans la Virginie. Lors du soulvement des
Bostonnais, il se rangea du ct des sujets rests fidles  la couronne
de la Grande-Bretagne. Le triomphe des rpublicains et la proclamation
de l'Indpendance  Philadelphie, l'ayant ruin, il se rfugia dans
le dsert et fut un des premiers pionniers qui dfrichrent le
Haut-Mississipi.

C'tait un homme fier, confit en morgue et qui inculqua  son fila
unique, Henry Sherrington, ses fausses doctrines sur les rapports des
hommes entre eux.

Quoique la fortune ne lui et pas souri, celui-ci leva sa fille Rebecca
dans les mmes principes. Et, lorsqu'on 1846 le territoire sur lequel il
s'tait tabli, aprs son pre, comme fermier, fut admis parmi les tats
de l'Union sous le nom de d'Iowa, il fit tous ses efforts pour y faire
reconnatre et sanctionner l'esclavage des ngres.

Si les tentatives d'Henry Sherrington chourent, il n'en demeura pas
moins un ngrophobe fanatique. Sa femme et sa fille partageaient tous
ses sentiments  cet gard. Ils habitaient Dubuque, la plus vieille
ville de l'Iowa, fonde en 1786 par les Franais qui ont, comme on le
sait, dcouvert et colonis,--malheureusement sans profit,--la plus
vaste partie de l'Amrique septentrionale.

De bonne heure,--et suivant l'usage du pays,--on avait fianc Rebecca 
Edwin Coppie, jeune homme de bonne famille, dont les parents rsidaient
dans un village voisin.

Mais le pre d'Edwin tant mort, sa mre alla se fixer sur une proprit
qu'ils possdaient prs de l'tat de Missouri.

C'tait  l'poque o recommenait le diffrend entre les
abolitionnistes du Nord et les esclavagistes du Sud.

Edwin prit parti pour les premiers. Rebecca en fut informe; elle lui
fit de vifs reproches. Emport par un amour que la sparation avait
attis, le jeune homme pensa d'abord qu'il pourrait faire bon march
de ses convictions et promit  sa fiance de s'loigner de la lutte
politique. Mais il comptait sans la gnrosit de son me; et, au
mois de fvrier 1854, il arrachait,--comme on l'a vu par l'article du
_Saturday Visitor_, toute une bande de ngres, aux fers et aux infamies
de la servitude. Cette action hroque, il l'avait accomplie, non
seulement en dpit de sa tendresse pour Rebecca, mais au pril de ses
jours; car, outre qu'il est dfendu dans la rpublique fdrale, mme
par la Constitution des tats libres, de donner aide et secours aux
esclaves marrons, les propritaires de ngres usent frquemment de
sanglantes reprsailles contre ceux qui fournissent  leur btail humain
les moyens de s'chapper.

Au moment o nous le prsentons  nos lecteurs, Edwin Coppie arrivait du
Canada, o il avait russi  conduire ses protgs, et o ils taient
 l'abri de leurs bourreaux:--le trait d'Ashburton, conclu entre
l'Angleterre et les tats-Unis; s'opposant  l'extradition des esclaves
qui sont parvenus  passer dans les possessions britanniques de
l'Amrique septentrionale.

Comme l'affaire avait eu lieu loin de Dubuque, notre bon jeune homme
ne souponnait pas qu'elle y ft dj divulgue, et il se flattait, en
prvenant cette rvlation, d'attnuer l'effet qu'elle produirait dans
l'esprit de miss Sherrington et de ses parents.

Malheureusement pour lui, les journaux publics l'avaient devanc.

Il ne lui restait donc plus qu' confesser bravement son crime et  en
demander pardon. Aussi se disposait-il  le faire avec la candeur qui
lui tait habituelle, quand M. Sherrington entra dans le parloir.




                                   II

                     LA VENGEANCE DES ESCLAVAGISTES


M. Henry Sherrington tait un homme d'une stature leve, mince, quoique
sanguin. Dans sa fille, il retrouvait son image exacte, morale aussi
bien que physique: mme hauteur, mme duret, mme emportement.

--Bonjour, master Edwin, dit-il en s'avanant vers Coppie.

Le jeune homme lui tendit la main. Mais le pre de Rebecca feignit de ne
pas remarquer son mouvement.

--Nous avons donc fait encore une quipe, continua-t-il en se laissant
tomber dans un _rocking chair_.

La jeune fille cessa de tourmenter son piano et se mit  feuilleter des
cahiers de musique.

--Je confesse, dit humblement Edwin, que je me suis laiss entraner...

--Par votre got pour les princesses d'bne! s'cria schement Rebecca.

--Oh! miss Sherrington! miss Sherrington! supplia Coppie.

--Vous nous avez cependant donn votre parole, master Edwin, reprit
svrement le nouveau venu.

--C'est vrai, monsieur; mais...

--Mais monsieur s'est entich d'une peau noire, insinua Rebecca avec
plus de dpit peut-tre qu'elle n'en aurait voulu montrer.

--Pouvez-vous supposer, miss?...

--Je ne suppose rien. Les faits sont l.

Et de son index, la jeune fille dsigna le journal.

--Mais cette gazette n'affirme point; au contraire. D'ailleurs...

--Oh! je sais bien que vous n'tes pas embarrass pour trouver une
excuse, dit Rebecca. Enfin, vous tes libre, M. Coppie, je ne vous
blme point de mettre vos dispositions chevaleresques au service des
ngresses. Mais alors, monsieur, vous devriez avoir la discrtion de ne
vous pas prsenter dans les maisons honorables et honntes.

Ces mots furent prononcs avec une amertume qui dconcerta tout  fait
le jeune homme.

--Oui, honorables et honntes, ma fille a raison, rpta M. Sherrington
en se balanant dans sa berceuse.

--C'est donc un cong? murmura Edwin.

Rebecca ne rpondit point. Mais son pre prit la parole pour elle:

--Je crois, dit-il, que vous devez le considrer comme tel.

--Mais, monsieur! mais, mademoiselle! s'cria Edwin d'un ton
profondment mu, je vous jure qu' ma place vous en eussiez fait tout
autant. Ils taient si malheureux ces pauvres gens... la jeune fille
surtout...

Cette dernire rflexion arrivait mal  propos. Elle acheva d'exasprer
la bouillante Rebecca.

--Osez-vous bien, s'cria-t-elle imptueusement, osez-vous bien dfendre
cette crature en ma prsence! Avez-vous le dessein de m'insulter?

--Moi! moi, vous insulter! O Rebecca, vous tes injuste! profra Edwin
en tombant aux pieds de la jeune fille. Ignorez-vous que je vous aime
depuis l'enfance, que je vous respecte comme la plus belle, la plus
pieuse, la meilleure des femmes; que je donnerais gaiement ma vie pour
vous viter le plus lger chagrin...

--Vous le prouvez joliment! dit-elle avec aigreur et en se levant.

--Prenez, s'il vous plat, une autre position, master Edwin, dit M.
Sherrington. Vos procds sont messeyants.

--Monsieur s'imagine sans doute tre dans une socit africaine, reprit
Rebecca de sa voix cruellement railleuse.

--Vous ne voulez donc pas m'entendre? dit Coppie en l'arrtant par le
bras, aprs s'tre relev.

--Non.

--Quoi! Rebecca...

--Monsieur! fit-elle avec un geste de superbe intraduisible.

Un nuage couvrit le front du jeune homme.

--Ne vous souvient-il plus, Rebecca, que je vous ai sauv la vie ce jour
o vous patiniez sur le Mississipi, et o la glace se brisa sous vos
pieds? Dois-je vous le rappeler? s'cria-t-il sourdement.

La jeune fille baissa la tte et demeura comme cloue sur place.

--Bon, bon, s'interposa M. Sherrington. Si nous sommes vos dbiteurs,
nous saurons nous acquitter envers vous, master Edwin.

Dj celui-ci se reprochait la vivacit de son apostrophe.

--Pardonnez-moi, dit-il, un cri involontaire; mais croyez que l'excs de
mon amour pour miss Rebecca seul l'a arrach. Depuis mon bas ge ne me
suis-je pas habitu  la considrer comme ma prtendue? N'ai-je point
appris  estimer les mille qualits qui la distinguent et en font
l'ornement de son sexe? Aujourd'hui j'arrive; j'accours plutt, aprs
avoir accompli un acte que je juge bon avec la plupart des hommes,
quoique vous le considriez mauvais avec beaucoup de gens fort senss et
fort recommandables; je rve au bonheur de revoir ma fiance; je forme
cent projets de flicit pour elle et pour moi, et voil que subitement,
violemment, vous glacez ma joie par votre froideur, vous me prcipitez
du paradis dans l'enfer...

Ce disant, la voix de Coppie s'tait attendrie; des larmes coulaient
lentement de ses yeux et tombaient, brlantes, sur la main de Rebecca
qu'il avait prise dans la sienne.

Cette main, la jeune fille la retira en tremblant; et, avec un effort
pour dissimuler l'motion qui la gagnait, elle dit  Edwin:

--Si mon pre veut vous pardonner?...

--Eh bien? fit-il passionnment.

--Je suis, rpondit-elle, soumise  sa volont.

--Vous me pardonnerez aussi!

--Je ferai suivant ses dsirs, repartit quelque peu sournoisement
Rebecca en sortant du parloir, dont elle referma la porte sur elle.

Les jambes croises l'une sur l'autre, le haut du corps pench en
arrire, M. Sherrington avait assist  la fin de cette scne en
contemplant attentivement le plafond.

Le brave esclavagiste prparait un discours en trois points, pour
prouver  son gendre futur l'excellence de ses doctrines.

--Voyons, matre Edwin, asseyez-vous l et causons un peu, dit-il, quand
Rebecca fut partie.

Coppie prit le sige qui lui tait indiqu, et son interlocuteur
poursuivit:

--Je vous ritrerai d'abord ce que je vous ai dit plus d'une fois: je
ne donnerai jamais ma fille  un de ces misrables abolitionnistes
du Nord, pour plusieurs raisons, matre Edwin. Je n'aime ni les
rpublicains, ni les dmocrates; petit-fils d'un lord d'Angleterre, d'un
membre de la Chambre haute, je mentirais  mon sang,  mes traditions de
famille, si je msalliais mes enfants. Quoique vous ne soyez pas d'aussi
bonne maison que nous, j'ai jadis jet les yeux sur vous, parce que vous
compter des gentilshommes parmi vos aeux; puis enfin parce que, sans
vous, ma fille...

--Passons, monsieur, passons, je vous prie, dit modestement Edwin.

--Bien, mon ami. Cependant, malgr ce service inapprciable que vous
nous avez rendu, je vous dclare que si vous ne changez pas compltement
vos opinions, Rebecca ne sera point  vous.

Coppie tressaillit, et, pour se donner une contenance, se mit  examiner
les dessina du tapis tendu sur leurs pieds.

--Oui, continua M. Sherrington, je l'aimerais mieux morte que marie
 un abolitionniste. Ce sont les abolitionnistes qui ont provoqu la
sparation de ce pays d'avec la mre patrie. Ce sont eux qui l'infectent
de thories fausses, perverses, funestes au sens moral, subversives de
l'ordre public; eux qui le pousseront  sa perte, malgr les apparences
d'une prosprit trompeuse, si on n'arrte  temps leurs excrables
progrs. Qu'avez-vous  dire d'ailleurs contre l'esclavage? N'a-t-il
pas toujours exist chez tous les peuples du monde? Dieu ne l'a-t-il pas
consacr? La Bible ne vous l'apprend-elle pas? La religion catholique
l'approuve comme la religion protestante. Les Espagnols, et aprs eux
les Portugais, firent des esclaves dans l'Amrique mridionale. Si notre
glorieuse Elisabeth d'Angleterre arma le premier navire charg de
faire la traite des noirs, le pape qui trnait alors ai Rome bnit
l'expdition, et il n'y eut pas, depuis jusqu' ce fauteur de troubles,
ce George Washington...

--Ah! monsieur, respectez au moins la mmoire du plus vertueux, du plus
sage des hommes, s'cria Coppie, incapable de se contenir davantage.

--Eh bien, master Edwin, ce sage, ce vertueux George Washington, comme
vous le qualifiez, tait propritaire d'esclaves. Non seulement ce grand
mancipateur se garda bien d'en affranchir un seul, mais il sanctionna
l'esclavage des ngres par un article de sa trop fameuse constitution.

--Mais, monsieur, vous vous trompez!

--Que je me trompe ou non, rpliqua hautainement M. Sherrington, votre
Washington conserva tous ses esclaves aprs la proclamation de la
constitution. A ses yeux, le ngre tait un tre infrieur, peu
au-dessus de l'animal. Il pensait qu'on le pouvait donner, troquer
ou vendre, et, pardieu, il avait raison! Qui est-ce donc qui me
contredira?

Coppie avait grande envie de rpondre; mais l'intrt de son amour lui
commanda le silence. Il se tut, et Sherrington reprit aprs une pause:

--Revenons  vous, master Edwin. Je veux bien admettre que la jalousie
de ma fille  l'gard de cette ngresse est purile; je veux bien aussi
ne voir dans votre chauffoure qu'une folie djeune homme; je me plais
 croire que l'exprience, aide de mes raisonnements, finirait par
refroidir votre cerveau brl; je ne vous donne mme pas deux ans de
sjour dans un tat  esclaves pour tre tout  fait de mon avis, car
vous remarquerez que les ngres sont cent fois plus heureux que les
domestiques blancs, et que les premiers, confortablement nourris,
chaudement vtus et abrits maintenant, mourraient de faim ou de froid
ai on leur rendait la libert. Faits pour servir, ils sont incapables de
se gouverner eux-mmes. Ce sont des brutes sur le sort desquels l'Europe
s'apitoie sottement et sans connaissance de cause.

--Cependant, hasarda timidement Edwin, l'ouvrage de madame Beecher Stow,
traduit dans toutes les langues...

--Case du pre Tom! riposta vhmentement M. Sherrington; une
exagration greffe sur un mensonge!

--Nanmoins, objecta encore Coppie....

--Brisons l ou je me fche! tonna son interlocuteur.

Un moment aprs, il dit d'un air plus calme:

--Vous renoncez  vos ides absurdes, n'est-ce pas, master Edwin? J'en
exige le serment sur les Saints vangiles. Puis,  cette condition,
vous pourrez esprer la main de Rebecca. Mais avant, mon jeune
ami, occupons-nous de votre situation. Vous n'tes pas riche, bien
qu'intelligent, actif et vigoureux. On ne se met pas en mnage sans
avoir une somme suffisante pour satisfaire aux besoins de celle qu'on
pouse. Jusqu' prsent, vous vous tes fort peu occup de votre avenir.
Il est temps d'y songer. Que comptez-vous faire?

--Monsieur, rpondit Coppie, je me propose d'aller au Kansas.

--Bien, et dans quel but?

--Le pays est neuf; je pense qu'en m'avanant vers le territoire
indien, et jusqu'au Mexique, je gagnerai de l'argent dans la traite de
pelleteries.

--Hum! commerce bien us, fit M. Sherrington en hochant la tte.

--J'ai, continua Edwin, un millier de dollars en espces. Avec cette
somme, j'achterai de la bimbeloterie....

--Et combien prsumez-vous que rapportera ce commerce?

--Il y a des chances  courir, dit le jeune homme; mais si la fortune
m'est favorable, j'espre porter mon capital  dix ou douze mille
piastres dans deux ou trois ans.

--Dans trois ans donc, dit M. Sherrington. Mais vous rpudierez vos
rves abolitionnistes?

Coppie luda la rponse par une nouvelle question:

--Me sera-t-il permis de voir miss Rebecca avant mon dpart?

--Non, dit son interlocuteur, elle est indispose contre vous. Je lui
offrirai vos excuses. Partez, jeune homme; vous avez ma parole, je
compte sur la vtre; dans trois ans vous nous revenez avec dix mille
dollars, un esprit plus rassis, la ferme rsolution de soutenir le grand
parti du Sud, et vous pousez ma fille.

L-dessus le pre de Rebecca se leva et tendit la main  Coppie.

Cette faon sommaire de le renvoyer tait trop dans les usages
amricains pour que celui-ci songet  s'en offenser. Saisissant donc
cordialement la main de M. Sherrington, il la serra avec effusion, et
sortit de la maison.

On tait  la fin de mars. Il faisait un temps doux et humide. Des toits
des maisons, chargs de neige, l'eau dgouttait avec un bruit monotone
et, par intervalle, un son sourd et prolong se faisait entendre:
c'tait une avalanche arrache, par le dgel, au fate de quelque
difice qui venait s'abattre dans la rue en s'parpillant en un
tourbillon de poussire nacre.

La moiteur de l'atmosphre avait revtu les murailles et les arbres
d'une couche de givre aussi blanche que l'albtre. On et dit que la
cit tout entire tait construite en stuc.

Cependant, depuis quelques jours, le Mississipi avait rompu sa prison
de glace, et il roulait avec fracas ses eaux jauntres charges de
banquises.

La navigation tait rouverte de Dubuque  l'embouchure du fleuve.

Edwin Coppie acheta une pacotille de couteaux, haches, fusils,
couvertures, verroteries, etc., chez divers importateurs de la ville,
embarqua le tout sur le _Columbia_, magnifique bateau  vapeur qui
desservait les rives du Mississipi entre Dubuque et Saint-Louis; puis il
prit, le soir mme, passage  son bord pour Burlington, bourgade assez
importante, non loin de la frontire des tats de l'Iowa et du Missouri.

La traverse s'opra sans encombre; le lendemain matin, il arrivait 
Burlington.

L'eau tait toujours tide et le soleil brillait d'un pur clat.

Aussitt qu'il eut mis pied  terre, Coppie loua un traneau et ordonna
au _charretier_ de le conduire chez sa mre, qui rsidait  trente
milles de l, sur la rivire des Moines.

Quoiqu'une paisse crote de neige s'tendt  la surface de la terre,
les chemins taient mauvais, dfoncs, _parsems de cahots_, comme
disent les Canadiens-Franais. Aussi, le vhicule marchait-il avec
une lenteur dsesprante pour Edwin, qui avait hte d'embrasser son
excellente mre, dont il tait spar; depuis plus d'un mois.

La nuit vint, dployant son linceul sur les campagnes. L'attelage et le
cocher taient fatigus; celui-ci maugrait entre ses dents et jurait
 tout instant qu'il n'irait pas plus loin; celui-l bronchait  chaque
pas et refusait d'avancer.

Tout  coup, au dtour d'un bois, une clart immense dchira les
tnbres.

--Mon Dieu! fit Edwin en fouillant l'horizon du regard; mon Dieu! on
dirait que c'est un incendie... que notre maison est en feu!

Et s'adressant  l'automdon;

--Fouettez vos chevaux! il y a cinq dollars pour vous!

Dix minutes aprs, le traneau arrivait sur le thtre de l'embrasement.

Coppie ne s'tait pas tromp: la mtairie qu'il occupait avec sa mre
achevait de s'abmer dans un ocan de flammes.

Sur un pin gigantesque, devant la porte de l'habitation, on avait clou
un criteau.

Aux lueurs rougetres de la conflagration, le jeune homme y lut ces mots
tracs en caractres sanglants:

                    AINSI SERONT PUNIS LES TRAITRES A LA

                               CAUSE DU SUD.

                      EDWIN COPPIE, PRENDS GARDE A TOI!

L'amant de Rebecca Sherrington, aprs s'tre assur que sa mre n'avait
pas t la proie du flau destructeur et qu'elle tait rfugie au fort
des Moines,  quelques lieues de distance, grimpa sur le pin, dcrocha
l'criteau, le retourna, le fixa  la mme place, et avec un morceau de
charbon arrach aux dcombres de la ferme, il crivit:

                    QUE LES TRAITRES A LA CAUSE DU NORD

                       PRENNENT GARDE A EDWIN COPPIE!




                                 III

                    FORMATION D'UN TAT AMRICAIN


On sait assez, en Europe, avec quelle rapidit fabuleuse augmente la
population dans la plupart des cits des tats-Unis; ainsi celle de
New-York a plus que doubl durant les dix dernires annes; aujourd'hui,
en y joignant Brooklyn, son faubourg naturel, on peut, sans exagration,
la porter  prs d'un million d'mes; Buffalo, qui n'existait pas au
commencement de ce sicle, en compte actuellement plus de cent mille;
et Chicago, simple poste de commerce indien en 1831, devenu ville et
possdant cinq mille habitants en 1840, en renferme  prsent deux cent
mille environ dans son enceinte. Et ce ne sont pas l des exceptions:
presque toutes les mtropoles de l'Amrique septentrionale peuvent
s'enorgueillir de progrs aussi remarquables.

Mais ce que l'on sait gnralement moins, c'est la merveilleuse activit
qui change, dans cinq ou six ans, une portion considrable,--disons
grande comme la France, par exemple,--du dsert amricain eu une contre
fertile, sillonne de chemins de fer, de routes, de canaux et parseme
de villages florissants. La transformation tient du prodige. D'un t
 l'autre, ce territoire de chasse inculte, que seul le mocassin de
l'Indien ou du trappeur blanc avait foul jusque-l, ce territoire,
hriss de forts vierges ou perdu sous d'interminables prairies
mouvantes (rolling prairies),--semblables aux ondes de la mer,--est
devenu mconnaissable. Les arbres centenaires sont tombs sous la hache
du bcheron; le feu a nivel le sol; avec le mlancolique Peau-Rouge,
les btes fauves ont fui vers le Nord, pour faire place  l'envahissante
civilisation de l'homme blanc; plus de wigwam en cuir; peu de huttes en
branchages; mais partout des cabanes en troncs d'arbres croiss les
uns sur les autres; partout des constructions naissantes; partout la
proprit individuelle qui se substitue  la proprit commune; voici
des bornes, voici des cltures de rameaux; ici commence  pousser
une haie; un mur s'lve l-bas! Dj, au milieu de ce groupe de
maisonnettes, blanchies  la chaux, et sur le bord de cette belle
rivire o fume et ronfle un bateau  vapeur, amarr  une grossire
charpente, quai provisoire, dj j'aperois monter vers le ciel un
btiment de grave et simple physionomie. C'est un temple chrtien;
chaque dimanche, les hommes y viendront prier et remercier l'tre
suprme; chaque soir les enfants y viendront apprendre  tre hommes.
Le village est au berceau encore, mais demain il sera form; il aura son
cole, son acadmie, son institut; je ne parie pas de son commerce, car
il est trs prospre. Les enseignes, que je vois au front des maisons,
ce bruit de forge, ce mouvement prs du steamboat, cette gare de railway
que l'on construit  ct, l'annoncent loquemment. Mais aprs-demain,
le village aura reu son incorporation. Il prendra le nom de cit, et
cit complte, ma foi: vous y trouverez dix htels de premier ordre,
vingt journaux, deux ou trois banques, des glises pour divers cultes,
des salles de lecture, des collges, des promenades, des difices
publics, toutes les choses ncessaires  la vie police, sans parler
d'une foule de lignes tlgraphiques, qui vous mettront en rapport
immdiat avec toutes les parties habites du Nouveau Monde.

Nouveau; oui, il l'est, car l s'tablit, s'agrandit une socit
nouvelle, qui n'a rien de nos prjugs, rien de nos conventions, et
que vainement nous cherchons  prendre pour modle de nos thories
politiques. Le Nouveau Monde suit sa destine. Il a une civilisation
compltement diffrente de la civilisation europenne, parce qu'il n'en
a ni le pass, ni les traditions indracinables.

Ici, l'homme repose sur la famille; l, il n'a d'appui qu'en Dieu et
en lui-mme. Ses liens de parent il les a briss, il les brise en
migrant. Aussi a-t-il, en gnral, une croyance plus sincre, plus
absolue dans l'ternel. Seul,  qui demanderait-il du courage, des
consolations, sinon au Crateur de toutes choses? Sa foi politique,
qu'on ne l'oublie pas, il la puise dans sa foi religieuse. C'est ce
qui fait la force de la premire; c'est ce qui fait que tous les
branlements donns, dans les tats du Nord, au moins au gouvernement
rpublicain, ne parviendront pas  le renverser. L'galit rgne sans
partage, parce que, indpendamment du manque d'ascendants, chaque colon
a eu, et a, sur cette terre neuve, besoin, en arrivant, de confondre son
intelligence, ses forces et ses travaux avec ceux de ses voisins.

Ceci me ramenant sur mes pas, je me permettrai quelques pages
d'observations sur la colonisation dans l'Amrique septentrionale; aussi
bien pourront-elles tre de quelque utilit  certains esprits inquiets
que pousse le dsir d'aller tenter fortune dans l'autre hmisphre.

Je le dis tout d'abord: en principe, je ne suis pas oppos 
l'migration. D'ailleurs, elle est une ncessit ou une fatalit, comme
il plaira. La surabondance de la population, sur un point quelconque du
globe, amne le dbordement. C'est une rgle de physique lmentaire.
En outre l'histoire des races humaines et des civilisations nous apprend
que l'homme marche sans cesse  la conqute du sol; car, comme toute
chose, le sol est soumis  la triple loi de Jeunesse, Maturit,
Vieillesse. Aprs avoir longtemps fcond la vgtation, l'humus
s'puise et cesse de produire. Il faut des sicles pour qu'il recouvre
ses puissances premires. Les steppes de l'Asie, les dserts de
l'Afrique l'attestent, sans mentionner la campagne de Rome et les
environs de Madrid, jadis si fertiles, aujourd'hui peu productifs,
surtout les derniers, devenus presque un dsert.

Aussi, quand le rendement de sa terre n'est plus en rapport avec ses
besoins, l'homme la quitte, il en va chercher une autre. On vient
rclamer  l'Amrique le suc nourricier de ses immenses territoires.
Il faut avouer qu'elle est prte  recevoir des millions de nouveaux
individus et  leur accorder un bien-tre matriel dont ils ne jouissent
pas toujours en Europe. Mais  quel prix?

Voyous un peu. Un homme seul fera peu ou rien en Amrique; je parle du
cultivateur, car c'est  lui que je m'intresse. Les artisans ont des
chances plus ou moins heureuses. Le tailleur de pierre, le maon, le
serrurier, le mcanicien, le fondeur peuvent se tirer d'affaires, et,
avec de l'conomie, amasser, en quelques annes, un joli pcule; mais,
s'ils ne connaissent pas l'anglais, ils courent grand risque de vgter
misrablement. C'est le lot  peu prs invitable des gens ayant des
professions dites librales. Quant au Canada, o la langue franaise est
partiellement en usage, il offre si peu de ressources que les habitants
passent chaque anne par milliers aux tats-Unis, o ils trouvent de
meilleurs salaires et une libert d'action plus large. La dsertion est
telle, dans les rangs de la race franco-canadienne, que la lgislature
en a pris de l'inquitude et s'occupe de trouver un remde  ce mal
incurable, suivant moi, tant que la forme du gouvernement n'aura pas
subi de modifications radicales. La dette publique frappe de prs de
2,000 francs, chaque tte d'habitant. Les droits sur les importations
sont de 58  100 pour cent. Les vins, eau-de-vie, par exemple,
sont cots 100 pour cent  la douane. Les taxes municipales sont en
proportion. A Montral, une simple chambre, recevant l'eau par des
tuyaux de l'aqueduc, paie au del de 35 francs par an au trsor de la
ville. Je laisse  juger!

Revenant au cultivateur, rptons qu'un homme seul n'a que faire en
Amrique. S'il est dcid  migrer, ce doit tre avec sa famille. Plus
cette famille sera nombreuse, plus il sera en tat de prosprer. Mais,
avant de partir, avant de dire adieu  ce cher foyer dont nous ne nous
loignons jamais sans un profond serrement du coeur il aura d compter
ses forces, calculer ses capacits, soumettre  un examen svre
ses facults physiques, morales et celles des tres destins 
l'accompagner. Il ne va point  une terre de Chanaan, qu'il y songe, et
l'exode une fois ouvert ne devra plus se fermer pour lui! S'il n'est
pas dou d'une constitution robuste, pouvant rsister  toutes les
intempries; s'il ne sait commander  la faim,  la soif; s'il n'est
prt  accepter gaiement les plus rudes fatigues du corps,  exposer un
coeur inaccessible aux plus foudroyantes motions, si, en un mot, il ne
porte sur sa poitrine le _triple airain_ dont parle le pote, qu'il
se garde de franchir l'Atlantique! Le dnment, la mort l'attendent au
del.

J'irai plus loin, et dirai franchement au cultivateur allch par les
rcits des pseudo-trsors que l'on trouve  chaque pas en Amrique:--Si
voulant venir ici vous y vouliez venir avec l'ide de retourner quelque
jour en Europe, croyez-moi, n'abandonnez pas le toit de vos pres,
votre champ, vos amis. Vous lcheriez la proie pour l'ombre j'ai
personnellement explor le pays du 30 latitude jusqu'au 65,
c'est--dire depuis la Nouvelle-Orlans jusqu'au del du lac
d'Arthabaska, sur le territoire de la compagnie de la baie d'Hudson, et
j'ai vu beaucoup de Franais, beaucoup de malheureux:--malheureux, parce
qu'ils songeaient constamment  rentrer dans leur patrie. Cette pense,
cette aspiration les paralysait.

En Amrique, pour russir, vous tes tenu d'apporter une sant  toute
preuve, une invincible ardeur au travail, des muscles d'acier, un
esprit inflexible comme le bronze, une volont qui ne s'oublie
jamais. Sachez que vos habitudes, vos usages, votre nourriture, votre
habillement changeront compltement. Vous renoncerez au vin,  la bire
et aux spiritueux,  moins que vous ne vouliez vous empoisonner avec cet
extrait d'orge tiquet whiskey, ou ce compos dltre baptis gin, qui
l'un et l'autre renferment des quantits considrables de strychnine.
Ces horribles breuvages sont un flau pour l'Amrique Aussi les
effroyables calamits qu'ils engendrent  toute heure ont-elles provoqu
des mesures lgislatives, comme les lois de temprance et d'abstinence.
Le malheureux adonn  ces boissons est bientt atteint du _delirium
tremens_ qui l'emporte avec la rapidit de l'clair. Fortun est-il
quand, dans un accs de surexcitation nerveuse, il ne s'est pas
dshonor par un crime. Gens de la campagne, qui venez dfricher les
plaines de l'Amrique, condamnez-vous  l'eau et commencez une rforme
en mettant le pied sur le paquebot transocanique. Vous ne sauriez vous
habituer trop tt aux privations.

On peut s'embarquer dans les ports de France, mais il vaut mieux se
rendre d'abord  Liverpool o, pour 160 francs, un vapeur transporte et
nourrit un passager jusqu' New-York ou Qubec. La compagnie des
bateaux de la ligne anglo-amricaine fournit tout,  l'exception de la
literie... Si vous prenez la ligne canadienne, la meilleur march, en
dbarquant , Qubec, un steamboat conduit pour cinq francs  Montral;
de l il est facile de gagner,  un prix trs modique, la partie du
Canada ou des tats-Unis o l'on dsire planter sa tente. Ce n'est pas
une mtaphore. La tente, puis la hutte, sont les demeures premires du
colon, car du sjour dans les villes ou mme dans les villages, il n'en
faut pas parler,  moins que l'on n'apporte avec soi de gros capitaux.

Mais j'imagine que vous ayez achet pour quelques francs une tendue de
terrain cent fois plus grande que votre village de France et que vous
soyez entr en jouissance de ce superbe domaine[2]; c'est ordinairement
une fort vierge, ce que l'on appelle _terre en bois debout_, ou une
savane.

[Note 2: Les forts, terres on bois debout, valent de 10  15 francs
l'acre (environ un arpent). Celles qui font partie du domaine public, et
les terres incultes en font presque toutes partie, sont vendues  prix
rduits et presque nominaux, depuis 1 fr. 25 c. jusqu' 3, 6 et 8 fr.
l'acre. La vente de ces terres se fait avec des conditions de paiement
raisonnables. Le gouvernement accorde jusqu' huit et dix annes pour ce
paiement.]

Commencez par construire votre cabane. Elle formera un carr. Les
murailles seront composes de troncs d'arbres couchs horizontalement
les uns sur les autres, avec des entailles  chaque bout pour les
emboter. La glaise remplira les interstices. Quelques voliges
constitueront le toit. A dfaut de plancher, ce seront des branchages.
Le sol  l'intrieur sera battu comme l'aire d'une grange. Une petite
fentre  quatre carreaux en parchemin, puis en verre, l'clairera. Avec
des ais ou des rameaux de sapin vous ferez votre lit. Un pole en fonte,
une marmite, des cuelles, un banc, vos malles, voil le mobilier. La
farine de mas, le porc, le boeuf sal, les pommes de terre (patates)
sont chargs de vous sustenter, pendant les premires annes au moins. A
peine organis, vous vous mettrez au travail. Il faut faire la guerre 
la fort On y porte le feu. En dtruisant les herbes, les lichens, les
plantes de toutes espces, les arbustes, l'incendie amoncelle sur le sol
des couches de cendre qui en stimuleront les capacits productives, ds
qu'il aura reu des semences. Mais ce ne sera gure que dans CINQ ANS
qu'il paiera le colon de ses labeurs et de ses dbourss.

Suivons pas  pas les progrs de celui-ci.

Notre homme prend possession de sa terre le 1er mai 1864, par exemple.
Le 24 juin il pourra avoir dfrich, c'est--dire abattu avec sa cogne
tous les arbres demeurs debout aprs l'incendie, et plant de pommes
de terre deux acres. Le 24 aot, il aura dcouvert six autres acres. Il
mettra autant de temps pour empiler le bois, afin de le brler. Mais,
comme l'entassement (_loggins_) s'opre ordinairement en un jour, en
faisant un _bee_ (prononcez _bie_), ce qui consiste  appeler  son aide
tous les voisins, et comme il doit naturellement rendre  chacun d'eux
un jour pour semblable assistance, cet change de travail le mnera
jusque vers le 24 octobre. Je lui accorde ensuite jusqu'au 1er dcembre
pour couper son bois de chauffage, et le laisse passer l'hiver, saison
qu'il emploiera  prparer du bois de construction en un chantier au
milieu de la fort, dans un rayon de 30  40 lieues ou mme plus de
chez lui. Son travail lui sera pay sur le pied de 60 fr. par mois,
nourriture comprise. Au chantier, il demeurera jusqu' la fin de mars.
Ainsi, il aura gagn 240 fr. Le bois de ses huit acres de terre aura
produit 480 boisseaux de cendre, et, en admettant qu'il n'ait ni le
temps ni les ustensiles ncessaires pour transformer ses cendres
en potasse, il pourra les vendre de 2 1/2  3 sous le boisseau, et
ralisera ainsi de 60  70 fr. Or, en ajoutant ces 60 aux 240 fr. dj
gagns au chantier, il sera possesseur de 300 fr., somme suffisante
pour payer le porc, la farine et le th (boisson en usage), dont il aura
besoin pendant les sept mois finissant au 1er mai 1865, sans mettre en
ligne de compte les conomies de farine qu'il lui sera facile de faire
au moyen de ses pommes de terre. En revenant de son chantier, le
1er avril 1865, il pourra, dans les parties tempres de l'Amrique
septentrionale; dfricher 2 acres, lesquels, avec les 2 acres dfrichs
le printemps prcdent et les 6 acres dfrichs pendant l't, lui
donneront 10 acres de terre propre  la culture et environ 120 boisseaux
de cendre, valant de 15  17 fr. Il smera sur cette terre trois acres
de bl, cinq d'avoine et deux de pommes de terre. Son bl lui donnera en
moyenne, 20 boisseaux par acre, desquels il tirera aisment 12 quarts ou
barils de farine. En dfalquant de cette quantit 6 quarts qui, avec
les pommes de terre, seront consacrs  son usage personnel, il aura un
surplus de six quarts. Chaque quart vaut,  bas prix, 35 fr. Le colon se
fera donc environ 210 fr. avec les 6. En retranchant de cette somme 80
fr. pour le porc, il lui restera autant que je lui ai allou pour la
premire anne. Maintenant, le voici approvisionn pour jusqu' novembre
1865, et il a en caisse 175 fr. Les cinq acres d'orge produisent 175
boisseaux, valant, disons 2 fr. chacun, ce qui lui donne 350 fr. pour le
tout. Le rendement de ses quatre acres de pommes de terre, ou deux acres
chaque anne, devra tre d'environ 800 boisseaux. Nous lui en cderons
la moiti pour la consommation domestique et l'levage de deux ou trois
porcs. Il aura donc un excdant de 400 boisseaux. En les mettant au
minimum  1 fr. le boisseau, sa rcolte lui rapportera 400 fr.

Ainsi, avec les cendres, la farine, l'avoine et les pommes de terre, il
se sera fait 925 fr. Dduisons  prsent, de cette somme, 165 fr. pour
le sel, le poisson fum, le th et la semence, et on trouvera encore, au
crdit de notre colon, une balance de 760 fr.; voil assurment un
beau rsultat, mais nous avons compt avec le beau temps et tous les
avantages possibles, qu'on ne l'oublie pas!

Admettons que l't de 1865 ait t pass aussi industrieusement et
aussi favorablement que celui de 1864. Le colon ne peut plus retourner
au chantier. Il faut qu'il batte, fasse moudre son grain et dfriche
encore. Il devra avoir, au mois de juin suivant, vingt acres prts 
recevoir la semence.

Sa terre exigera le labour, sa petite famille une vache. Une paire de
boeufs lui cotera 400 fr., une charrue avec la chane 80 fr., la vache
100 fr., ce qui rduira ses 760  180 fr., somme affecte aux dpenses
accidentelles. Je n'alloue rien pour le savon et la chandelle, parce que
le premier se fabrique habituellement  la ferme avec les cendres et
les rebuts de graisse. Quant  l'clairage, on peut, en commenant, se
servir de torches de pin sec ou de cdre; rarement les colons achtent
du sucre. Ils en font eux-mmes, l'rable leur fournissant, en
abondance, les matires saccharines ncessaires. Je puis affirmer, par
exprience et sans crainte d'tre dmenti, que le sucre d'rable est
meilleur et plus hyginique que le sucre de canne ou de betterave.
Le sirop qui dcoule de cet arbre si prcieux, forme une boisson
trs agrable; c'est aussi un remde contre une foule de maladies. La
prparation du sucre est d'une simplicit patriarcale et n'entrane
presque aucun dbours. Chaque habitant peut faire le sien. Il est des
gens qui exploitent en grand cette industrie et ralisent des bnfices
considrables.

La troisime anne, le colon ou _squatter_, comme on l'appelle, fera
naturellement de plus gros profits. A son fonds il ajoutera quelques
moutons; un cheval et quelques ttes de gros btail. En 1867, il sera,
Dieu aidant, en tat de payer, avec intrt et sans gne, le capital qui
lui aura t prt en 1864, ou de rentrer dans ses avances. Sans doute
cet aperu a un ct sduisant. Mais je n'ai point fait la part de la
grle, de la gele, des pluies continues, de la scheresse, de la
mouche hessoise qui, depuis quelques annes, fait d'affreux ravages
dans l'Amrique du nord. Et la maladie de la pomme de terre; et la
concurrence; et la difficult des voies de communication et six mois
d'hiver avec des froids de 20  30 Raumur; et des chaleurs tropicales
en t; et des bouleversements atmosphriques qui, en quelques heures,
quelques minutes parfois, font varier le thermomtre de 10  20 degrs
et les mille incommodits qui assaillissent l'migrant sur la terre
trangre!

Je terminerai cette exposition en rptant  mes compatriotes de ne pas
se laisser prendre aux promesses dcevantes des agents d'migration qui
parcourent la France pour racoler nos bons et laborieux campagnards.
L'Amrique est incontestablement un beau pays, trs productif. Quelques
Europens y ont promptement acquis des richesses normes. Mais sur cent
Franais qui cherchent  en faire le thtre de leur fortune, il y en
a quatre-vingts qui meurent littralement de besoin, ou repassent  la
mre patrie, quinze qui vgtent, trois qui se tirent d'affaire et deux
qui russissent... quelquefois.

Tous ces malheureux contribuent puissamment, nanmoins,  la
colonisation du Nouveau-Monde. Ils en furent les premiers pionniers,
depuis la dcouverte du Saint-Laurent par Jacques Cartier, en 1534;
aujourd'hui encore on les voit marcher  la tte de la civilisation, au
dfrichement du dsert amricain. Partout ils ont transplant dans
les tats de l'Ouest notre gaiet, notre esprit d'aventures, nos
dnominations de localits. Ils s'taient tablis dans le Michigan,
le Wisconsin, l'Ohio, l'Illinois, le Mississipi, le Missouri, la
Californie, le Minnesota, bien avant l'arrive des Anglo-Saxons; ds
1851, ils se jetaient en nombreuses caravanes dans le Kansas! Et quels
singuliers colons que ceux-l! Il y avait des mdecins, des avocats, des
notaires, des professeurs, des gens de lettres, des hommes de cape et
d'pe, jusqu' des prtres qui avaient jet le froc aux orties! Un
des premiers journaux fut rdig en franais et publi  Leavenworth,
capitale en esprance, riche  l'heure qu'il est de sept ou huit
mille habitants, appele  en avoir cent dans un quart de sicle!
L'intressant tableau qu'il y aurait  peindre!... Mais nous devons nous
arrter pour reprendre le fil de notre rcit.




                                  IV

                     LE KANSAS ET LES BROWNISTES


Le Kansas est, prsentement, l'tat le plus occidental de l'Union
amricaine. Sa superficie atteint 250,000 kilomtres carrs. Il a
pour bornes, au nord le Nebraska,  l'est les tats de Missouri
et d'Arkansas, au sud et  l'ouest les montagnes Rocheuses et le
Nouveau-Mexique.

Un Franais, nomm Dustine, remonta le premier, en 1720, la rivire
qui lui donne son nom. Ce pays faisait partie de nos possessions
louisianaises. Il fut cd, en 1803, avec elles, aux tats-Unis par
Napolon Bonaparte, qui commit alors une des plus grandes fautes de son
rgne.

Abandonn aux tribus indignes qui venaient mettre leur indpendance
sous la protection de ses vastes solitudes, rarement visites par les
voyageurs, ce n'est que dans ces derniers temps que le pionnier
amricain, prcurseur des immigrants, est venu y planter sa tente.

Composes de grasses et fcondes valles qu'arrosent des cours d'eau
superbes, comme le Kansas, l'Arkansas, la Plata et une foule de petites
rivires, favorises par un climat tempr, traverses par les deux
grandes voies de communication qui sont habituellement frquentes pour
aller, par terre, de l'Atlantique au Pacifique, on s'tonne que cette
rgion n'ait pas t plus tt ouverte  l'industrie.

Il est difficile de concevoir, s'crie un touriste, que pendant
des milliers d'annes cette contre ait t un dsert inculte et
solitaire[3].

[Note 3: _Le Kansas, sa vie intrieure et extrieure_, par Sara T. L.
Robinson.]

En 1855, elle n'avait cependant pas encore t admise  la dignit
d'tat et n'tait qu'un simple territoire, sans lgislature
particulire. Ce qui ne l'empchait pas d'tre le thtre du mouvement
politique dont tout le reste de la rpublique fdrale ressentait
le contre-coup. Deux partis considrables s'y disputaient, avec
acharnement, la suprmatie: celui-ci dfendait l'esclavage de toutes ses
forces, celui-l le repoussait avec nergie; et l'on sait que telle est
la cause du diffrend qui existe depuis plus d'un demi-sicle entre les
Amricains du Nord et les Amricains du Sud.

Durant l'exercice lgislatif de 1853-54, M. Douglass, snateur au
congrs pour l'Illinois, tait parvenu  faire voter un bill, lequel,
abrogeant un acte antrieur, clbre sous le titre de compromis du
Missouri, autorisait l'introduction de l'esclavage dans le Kansas.

L'adoption de ce bill poussa  son comble l'animosit des deux partis.
Ils rivalisrent d'efforts pour s'emparer du pays, en y tablissant des
dfenseurs de leurs opinions respectives. Ainsi, sous le prtexte d'une
immigration lgitime parfois, et parfois sans dguisement aucun, on
rigea, dans la Nouvelle-Angleterre et les autres sections du Nord, un
systme de propagande auquel, par des moyens analogues, le Sud opposa
une rsistance dtermine. Il en rsulta d'abord un dveloppement
aussi soudain qu'inou de la population du Kansas; puisque, quand
cette population fut assez nombreuse pour justifier une organisation
politique, et que les adversaires (les uns rclamant l'abolition de
l'esclavage, les autres son introduction) vinrent prouver leurs forces
au scrutin, il s'leva des rixes, des combats qui prirent le caractre
de la guerre civile avec toutes ses horreurs. La querelle s'envenima
bientt. Et les factions se servirent de tous les moyens bons ou mauvais
pour obtenir gain de cause.

En 1855, leur irritation, leur fureur, taient  leur comble.

A cette poque, dans une ferme sur la frontire du territoire et du
Missouri, vivait un homme avec ses sept fils.

Cet homme tait dans la force de l'ge. Il avait cinquante-cinq ans. Sa
physionomie tait hardie: elle respirait l'intelligence, mais dnotait
l'opinitret. Dou d'une constitution musculeuse, d'un esprit
solidement tremp, il tait propre aux grandes fatigues physiques
et morales. Son regard sombre et triste s'clairait parfois d'une
mansutude infinie. Mais, ordinairement, il inquitait et fatiguait.

Assurment, une pense dominante, pense de tous les instants, de toute
l'existence, absorbait cet homme.

Il se nommait John Brown mais on l'appelai communment le capitaine
Brown ou le pre Brown (old Brown).

Le capitaine Brown tait la terreur des esclavagistes, l'espoir de
abolitionnistes.

Depuis bien des annes, il combattait de la voix et des bras pour
l'mancipation des ngres.

_Celui qui drobera, un homme et le vendra, sera mis  mort,_
rptait-il frquemment,--d'aprs Mose,-- ses enfants.

Sa vie avait t un roman en action. Il la devait terminer en hros de
l'antiquit.

N en 1800  Torringhton, petit village du Connecticut, il descendait
en droite ligne de ces Pres Plerins (Pilgrims Fathers) qui vinrent, en
1620, chercher dans l'Amrique du Nord un refuge contre les perscutions
auxquelles leur secte tait en butte dans la Grande-Bretagne.

John Brown tait g de six ans quand son pre quitta le Connecticut
pour se fixer dans l'Ohio. L, il reut une ducation svre, dont les
pratiques de la religion protestante constiturent la base principale.

A seize ans, il se fit recevoir membre de l'glise congrgationaliste
d'Hudson.

A dix-sept ans, dit un de ses biographes, nous le trouvons faisant ses
tudes pour le ministre acadmique de Morris Academy. Une inflammation
chronique des yeux le fora  abandonner cette carrire. Son prcepteur,
le rvrend H. Vaille, dit que c'tait le plus noble coeur qu'il et
jamais rencontr.

A vingt et un ans, John Brown pousa, en premires noces, Dianthe,
fille du capitaine Amos Lusk.

En 1827 ou 28, il alla s'tablir  Richmond, comt de Crawford[4]. En
1831, il eut le malheur de perdre sa femme.

[Note 4: John Brown, sa vie, etc., par H. Marquand.]

Ce fut  partir de cette poque que ses ides commencrent  se fixer
sur les horreurs de l'esclavage et  chercher les moyens d'y mettre un
terme.

Son fils John dit, dans une lettre crite le 3 dcembre 1859, le
lendemain du martyre de son pre: Ce fut immdiatement aprs la mort de
ma mre que j'entendis mon pre dire pour la premire fois, _qu'il tait
rsolu  vivre four venir en, aide aux opprims._

Ces paroles semblent indiquer que Brown fut profondment affect par la
mort de sa femme, et qu'il pensa un instant ne lui point survivre.

Quoi qu'il en soit,  Richmond, capitale de la Virginie, au foyer de
l'esclavage, il apprit  juger cette dtestable institution; jura de
consacrer le reste de ses jours  son anantissement.

Ds lors, il prche l'mancipation; mais il prche dans le dsert. On ne
l'coute pas, ou bien on lui impose silence, on le menace; sa vie est en
pril.

Sans se laisser intimider, il sonde plus avant la question et dcouvre
que l'abaissement du niveau intellectuel chez les ngres, tout autant
que la cupidit et la perversion du sens moral chez les propritaires,
sont les aliments de la servitude.

Et le voici qui formule les aphorismes suivants, dont la vrit perce en
traits de feu:

1 Les droits de l'esclave  la libert ne seront jamais respects,
encore bien moins reconnus, tant qu'il ne se montrera pas capable de
maintenir ses droits contre l'homme blanc.

2 Les qualits ncessaires pour maintenir ses droits sont l'nergie, le
courage, le respect de soi-mme, la fermet, la foi en sa force et en
sa dignit; mais ces qualits ne peuvent tre acquises par l'esclave que
dans une lutte arme pour rentrer dans ses droits.

3 Lorsqu'un peuple, tomb entre les mains de brigands, a, par suite de
plusieurs annes d'oppression, perdu ces qualits, il est non seulement
du _droit_, mais du _devoir_ de _l'homme blanc_ de travailler en faveur
de ce peuple, de verser le baume et l'huile dans ses plaies et de le
soutenir jusqu' ce qu'il puisse marcher tout seul.

Depuis 1831, jusqu'en 1854, dit encore M. Marquand, nous trouvons
John Brown occup  raliser sa grande ide. Quoique  peu prs seul 
l'oeuvre, rien ne le rebute; il arrache  l'esclavage un grand nombre de
ngres et brave tous les dangers pour les assister dans leur fuite.

Le bruit des troubles qui ont clat dans le Kansas parvient  ses
oreilles. Il voit l, une excellente occasion de faire prvaloir ses
doctrines, et abandonnant immdiatement la Virginie, il vole offrir son
grand coeur aux abolitionnistes.

C'est pourquoi, ds 1855, il apparat avec ses sept garons sur les
bords du Missouri, o l'a prcd une rputation colossale.

En arrivant dans le Kansas, il acheta une ferme, puis monta une scierie
et en commena l'exploitation.

Mais il ne tarda gure  essuyer les violences des esclavagistes.

Un soir, entour de sa robuste famille, il faisait, suivant son
habitude, la lecture d'un passage de la Bible, lorsqu'on heurta
brusquement  la porte de l'habitation.

--Entrez, dit Brown, de sa voix calme et ferme.

La porte s'ouvrit pour donner accs  Edwin Coppie.

Le jeune homme tait essouffl, hors d'haleine.

Les fils de Brown l'interrogrent d'un regard anxieux. Mais le pre
continua froidement sa lecture:

Ils immolent des boeufs en mon honneur et ils se rendent homicides; ils
font couler le sang des agneaux et ils offrent des chiens en sacrifice,
vos offrandes sont pour moi comme des animaux immondes, votre encens
comme l'encens des idoles. Vous n'avez pas abandonn vos vices, et votre
me s'est rjouie dans vos abominations.

Je choisirai des maux pour vous; je ferai tomber sur vos ttes les
flaux que vous craignez. J'ai appel, nul ne m'a rpondu. J'ai parl,
qui m'a entendu? Ils ont fait le mal en ma prsence; ils ont choisi ce
que je n'ai pas voulu.

Pendant ce temps, Edwin s'tait remis.

--Capitaine, dit-il en s'approchant de Brown.

--Je t'coute, mon fils, rpondit celui-ci en fermant le livre sacr et
en posant un signet  la place o il avait suspendu sa lecture.

--Capitaine, reprit Coppie, les esclavagistes ont dvast les terres
que vous possdiez prs de Lexington, brl les rcoltes, enlev les
troupeaux et gorg les bergers.

A ces mots, les fils de Brown se levrent tous ensemble et se
prcipitrent sur des armes pendues aux parois de la chambre o se
passait cette scne.

--Paix, mes enfants, paix, fit-il avec un geste de la main pour modrer
leur fougue; paix! Le juste a dit:

La patience est une grande sagesse: l'homme emport manifeste sa
folie.

Puis, s'adressant  Coppie:

--Combien y a-t-il de temps que cela s'est pass?

--Dans la nuit d'hier je chassais avec Cox aux environs; j'ai pu voir
nos ennemis qui se retiraient en emmenant leur butin. Hamilton les
commandait.

--Cet Hamilton!... Ah! qu'il ne tombe jamais  porte de ma carabine ou
de mon couteau-bowie s'cria le fils an de Brown.

--Silence! lui commanda svrement son pre; c'est la justice et non la
vengeance que nous devons exercer. Ne dis point je me vengerai, attends
le Seigneur, et il te dlivrera.

Le jeune homme baissa respectueusement la tte, et Brown continua:

--Dites-moi, Coppie, de quel ct sont-ils alls?

--Ils se sont rfugis vers la rivire Kansas.

--taient-ils nombreux?

--Vingt-cinq ou trente.

--Vingt-cinq ou trente, rpta le capitaine d'un ton rveur.

Il rflchit pendant une minute; puis, promenant un coup d'oeil
satisfait sur les sept hercules que la nature lui avait donns:

--Mes enfants, demanda-t-il, vous sentez-vous de taille, en y joignant
nos amis Coppie, Cox, Haziett, Stevens et Joe,  vous mesurer avec les
vingt-cinq bandits qui ont saccag nos biens, massacr nos serviteurs?

--A l'instant, pre! clamrent-ils  l'envi.

--Que le Dieu d'Isral vous bnisse, et qu'il vous protge contre nos
ennemis, car nous allons sans tarder marcher sur eux, dit le vieux Brown
en levant les yeux au ciel.

--Amen! rpondirent les assistants.

--Mais o sont les autres? interrogea encore le capitaine.

--Cox et Hanlett sont rests prs de Lexington pour surveiller les
esclavagistes; Stevens et Joe m'accompagnent. J'ai couru un peu, afin de
vous prvenir plus tt. Sans cela, ils seraient arrivs avec moi.

--En route donc! dit Brown en examinant les amorces de sa carabine.

Chacun de ses fils s'arma d'un fusil  deux coups, d'une paire de
revolvers, d'un couteau  double tranchant, d'une hache; chacun remplit
de munitions et de provisions de bouche une gibecire en peau de daim,
et la petite troupe sortit de la ferme, le vieux Brown en tte.

La porte de l'habitation ne fut pas ferme, car on savait que l'on n'y
reviendrait pas et qu'avant deux jours l'ennemi l'aurait brle.

Au moment du dpart, le soleil se couchait sous un pais rideau de
nuages noirs avec de larges franges oranges; le vent soufflait par
rafales bruyantes; du sud-ouest, comme un cho de l'Ocan courrouc,
montaient les grondements de la foudre; tout faisait prsager une nuit
sombre, temptueuse.




                                   V

                            L'EXPDITION[5]


Presque au sortir de la ferme, la bande s'engagea dans un chemin creux,
qui courait le long d'une petite rivire. Des rochers normes, tantt 
pic, tantt surplombant le sentier, et tantt fuyant en arrire par
un angle aigu, bastionnaient la passe d'un ct, tandis qu'une immense
prairie, dont les herbes dpassaient de plusieurs pieds la tte des
voyageurs, l'encaissait de l'autre ct.

[Note 5: Quoique les campagnes de John Brown, dans le Kansas, aient
donn lieu  une foule de rapports, ces rapports sont tellement
succincts et contradictoires que nous avouons volontiers avoir plus
d'une fois tch de suppler par l'imagination aux renseignements qui
nous manquaient. Cependant les faits principaux sont authentiques.]

Cette passe, connue de John Brown et de ses fils seulement, menait 
la rivire Kansas; mais elle se bifurquait plusieurs fois avant d'y
aboutir.

Quoiqu'elle ft au ras du sol de la prairie, on se serait cru  vingt
mtres sous terre, tant les sons d'en haut descendaient sourds et
profonds.

Les mugissements du vent y parvenaient  peine; les cimes des longues
tiges herbaces frmissaient, grsillaient avec un bruit monotone,
irritant et fouettaient les pitons  la face. Mais les roulements du
tonnerre se faisaient plus imposants dans l'troit sentier. Son rempart
de granit en tremblait. On et pu craindre qu'il ne s'croult sur les
audacieux qui bravaient ainsi les fureurs de l'ouragan.

A ces voix lugubres, ajoutez, d'intervalle en intervalle, la plainte
aigu de quelque nocturne habitant des airs, ou un rugissement qui glace
les btes d'pouvante et fait frissonner les hommes les plus hardis,
le rugissement du carcajou; l'animal sanguinaire s'il en ft, l'ennemi
cach qui peut  chaque pas fondre sur vous et vous trancher l'artre
jugulaire avant que vous ayez mme song  vous dfendre,--le tigre du
dsert amricain, en un mot.

Dans la gorge on ne distinguait ni ciel ni terre.

Le vieux Brown n'en marchait pas moins d'un pas assur.

Ses compagnons, auxquels s'taient joints deux autres hommes, Hanlett et
Cox, les suivaient deux  deux.

Prs d'Edwin Coppie se tenait un des fils du capitaine.

Ce jeune homme, nomm Frederick, mais que par abrviation on
appelait familirement Fred, tait l'ami intime de l'amant de Rebecca
Sherrington.

Quoiqu'ils se connaissaient depuis quelques mois seulement, le partage
d'une vie de travaux, fatigues et dangers communs, plus encore peut-tre
que la convenance des humeurs et la similitude des gots, les avait
promptement amens  des confidences mutuelles.

Ils ne gardaient rien de cach l'un pour l'autre.

--Enfin, dit Edwin  Frederick, j'prouve un instant de joie sans
mlange.

--Vraiment! fit celui-ci, je croyais que loin de miss Sherrin...

--Ne parlons pas d'elle, ne parlons pas d'elle, interrompit Coppie; vous
gteriez tout mon plaisir.

--Alors, je ne vous comprends pas!

--Vous ne comprenez pas que je vois arriver avec bonheur le moment de me
venger des sclrats qui m'ont ruin!

--Vous connaissez les ides de mon pre sur la vengeance.

--Sans doute, Fred, sans doute; mais lui-mme n'en cde pas moins en cet
instant  un dsir de se venger du mal qu'on lui a fait.

--Pas si haut, mon cher, je ne voudrais pas qu'il nous entendt.

--Pour moi, reprit Edwin, je hais l'esclavage, vous le savez; j'ai
appuy mes opinions par des actes, je les appuierai encore; mais...

--Miss Sherrington en pousera un autre, dit gaiement Frederick.

Coppie tressaillit.

--Laissons miss Sherrington, je vous en prie: dit-il.

--Du tout, du tout; j'en veux causer avec vous, rpondit son
interlocuteur qui prenait plaisir  le taquiner.

--C'est un sujet qui ne me plat point  cette heure, rpliqua Edwin
d'un ton brusque.

--Auriez-vous fait le serment que son pre exigeait de vous?

--Jamais!

--Alors....

--Chut! fit Coppie.

--Qu'y a-t-il?

--J'entends du bruit. On dirait des cavaliers....

--Vous vous trompez, dit Frederick, ce ne sont pas des cavaliers, mais
nos chevaux.

--Vos chevaux?

--Oui, une dizaine de chevaux que mon pre a parqus ici dans une
clairire et o ils sont en sret contre l'ennemi.

--Challenge (qui vive)! cria tout  coup une voix forte dans
l'obscurit.

--Brown, rpondit le capitaine en s'arrtant.

--Le reste de la bande imita ce mouvement.

--Le mot d'ordre? demanda-t-on encore.

--Esclave, dit Brown.

--mancipation, ajouta le premier.

Une lanterne brilla dans les tnbres et un ngre, d'une taille
gigantesque, parut  l'entre d'une grotte naturelle, forme par les
rochers.

Cet individu, qui mesurait prs de sept pieds de haut, tait hideusement
dfigur.

Il avait le corps norme en proportion de sa taille, et la moiti du
visage bouffi; mais l'autre moiti sche, ride, laissait percer les os;
une partie de la mchoire paraissait  nu, et pour surcrot de hideur,
l'orbite de l'oeil tait vide.

Ces mutilations, ces cicatrices affreuses, le ngre les devait  son
vasion.

Esclave chez un planteur,  l'embouchure du Mississipi, il brisa ses
fers et s'enfuit. Mais poursuivi et serr de prs, il ne vit d'autre
moyen d'chapper  ses bourreaux qu'en se jetant dans un marais.

La fange tait si profonde, si paisse que le pauvre Africain enfona
jusque au-dessus des aisselles; il ne put sortir du bourbier.

Il resta pendant deux jours dans cette horrible position, sans boire ni
manger, expos  un soleil tropical qui lui brlait le crne.

Ce n'tait pas assez; un crabe monstrueux s'attaqua  cette victime sans
dfense et lui rongea tout un ct de la face. Il lui et dvor la
tte entire, si un autre esclave marron n'tait venu au secours de son
camarade.

Arrach  l'abme,  une mort atroce, le premier gurit, et finit, aprs
mille nouveaux prils, par atteindre le Kansas, o Brown le prit 
son service. C'tait une nature bonne, dvoue, mais grossire, peu
intelligente et faite pour obir.

--Qu'y a-t-il de nouveau, Csar? questionna Brown.

--Rien, massa; chevaux bonne sant, Csar aussi; li ben content de voir
vous.

Et il se prit  rire.

Les contractions de ce rire, en tirant son facis, le rendirent plus
repoussant encore.

--Vous allez seller les chevaux, continua le capitaine, et, quand ce
sera fait, vous vous dis-poserez  nous accompagner.

Les rires du ngre redoublrent. Il sauta d'allgresse.

--Dpchez-vous, car nous sommes presss mon ami, lui dit doucement
Brown.

Csar s'lana aussitt vers un parc, qu' la lueur de la lanterne, on
apercevait  une faible distance.

Coppie remarqua qu'il tait dans une claircie dont les limites se
perdaient au sein des ombres, mais qui s'appuyait  la barrire rocheuse
de la petite rivire.

--Mes enfants, dit Brown, je vous engage  vous restaurer, car nous
ignorons quand et o nous pourrons prendre un repas demain.

Les jeunes gens avaient emports dans leurs gibecires quelques morceaux
de venaison fume.

Ils s'assirent  l'entre de la grotte et se mirent  manger de bon
apptit.

Quant  leur pre, il refusa de prendre de la nourriture. Mais, se
plaant sur un quartier de roche, il approcha de lui la lanterne que
Csar avait laisse  leur disposition, ouvrit sa Bible qui ne le
quittait jamais, et lut  voix haute le chapitre LX d'Isae:

Lve-toi, Jrusalem, ouvre les yeux  la lumire; elle s'avance la
gloire du Seigneur; elle a brill sur toi.

On l'couta dans un religieux silence.

Quelle peinture que celle de ces jeunes gens vtus et arms comme des
brigands, adosss  des falaises abruptes, dans un lieu effroyablement
sauvage et dans une nuit orageuse,  peine troue par les faibles rayons
d'une lanterne, prtant,--tout en soupant sans bruit,--une oreille
pieuse  la parole de Dieu transmise par un homme  l'air noble et
svre, mais dont l'quipement annonce des intentions aussi meurtrires
que les leurs.

Au bout d'une demi-heure, Csar revint avec dix chevaux sells. Brown et
chacun de ses enfants les montrent aussitt.

Les quatre hommes, demeurs  pied, sautrent en croupe derrire ceux
des fils du capitaine avec qui ils taient le plus lis.

--Csar, dit le chef au ngre, prends aussi place sur ma jument.

--Non, massa, pas m'asseoir , ct de vous, courir devant, avec
lanterne, rpondit-il.

Et, saisissant le falot, il partit  toutes jambes en avant de la
caravane.

--Mon coeur bat comme si j'allais  un rendez-vous d'amour, dit Coppie 
Frederick, dont il avait enfourch le cheval.

--Si miss Rebecca vous entendait! fit celui-ci en riant.

--Ah! je ne pense plus  elle.

--Ni  votre mariage?

--Non; depuis que je me suis joint  vous pour combattre les partisans
de l'esclavage, je n'ai plus qu'un dsir, plus qu'une passion.

--Votre vengeance!

--Peut-tre, repartit-il d'un ton rveur.

--Taisez-vous dans les rangs! ordonna Brown.

On lui obit.

Durant plus de trois heures, les cavaliers continurent d'avancer au
petit trot sans changer une parole et sans que cette course prolonge
part fatiguer Csar.

Ce fut lui qui le premier rompit le silence.

--Massa, nous arriver prs rivire Kansas, dit-il, en teignant sa
lanterne.

Une zone blanchtre apparaissait  l'orient; les caps diminuaient en
lvation, les herbes de la prairie devenaient plus courtes, plus drues
et la route ondulait sur un coteau doucement inclin.

Brown appela Coppie prs de lui.

--Vous connaissez, lui dit-il, le lieu o nous sommes.

--Oui; Lexington doit se trouver  cinq ou six milles  notre gauche,
sur l'autre rive du Kansas.

--C'est cela. Alors, Stevens et Joe sont prs de nous.

--Je le crois.

--tes-vous convenu avec eux d'un signal particulier de ralliement?

--Il a t convenu entre nous que je les avertirais de votre venue en
imitant le cri du coq de prairie.

--Faisons une halte et voyons s'ils sont toujours  leur poste.

On arrta les chevaux; Edwin se mit  glousser avec tant de perfection
qu'on et jur qu'un ttras saluait le rveil de l'aurore.

Des gloussements semblables lui rpondirent tout de suite, et, peu
aprs, deux hommes s'approchrent des cavaliers.

C'taient ceux que l'on attendait.

Toute la journe, ils avaient surveill le parti esclavagiste. Il
tait camp sur la rive oppose du Kansas et plong, sans doute, dans
l'ivresse, car il avait pass la plus grande partie de la nuit  boire
et  chanter.

Brown dcida qu'il fallait profiter de cette circonstance pour
l'assaillir  l'improviste.

S'tant fait prciser le lieu exact o ses ennemis avaient bivouaqu, il
remonta le cours du Kansas  un quart de mille plus haut.

Stevens et Joe enfourchrent deux des chevaux qui ne portaient qu'un
seul cavalier, et la troupe se prcipita dans les eaux de la rivire.

Les montures taient vigoureuses. Il ne leur fallut pas plus d'un
quart-d'heure pour les franchir, malgr la rapidit du courant.

Le jour se levait lorsque les brownistes atteignirent le bord
mridional.

Ayant renouvel les amorces de leurs armes, ils tournrent lentement et
avec prcaution un bouquet de bois, derrire lequel leurs adversaires
avaient camp.

Coppie, Cox, Hanlett, Stevens, Joe, mirent pied  terre et couprent 
travers le bois, afin d'attaquer l'ennemi sur les deux flancs.

Mais cette tactique tait superflue.

Fatigus par la veille et gorgs de whiskey, les esclavagistes dormaient
si profondment qu'un bon nombre ne s'veillrent qu'aux premiers coups
de fusil.

Une dizaine furent tus sur-le-champ; les autres s'enfuirent et se
dispersrent dans la campagne, sans avoir mme ripost aux agresseurs.

Les jeunes gens voulaient les poursuivre, mais le chef s'y opposa.

--Ne frappez pas un ennemi vaincu! leur dit-il.

Cette victoire avait t l'affaire de quelques minutes.

Dans le camp, on trouva les bestiaux que les esclavagistes avaient
enlevs  Brown; et, de plus, une quantit d'armes considrable, ce
qui fit prsumer que le parti dfait attendait des renforts pour les
quiper.

Le capitaine interrogea un ngre qui n'avait t que lgrement bless.

D'abord ce ngre refusa de rpondre; mais, menac d'tre fusill s'il
persistait dans son mutisme, il dclara que les troupes commandes
par le capitaine Hamilton en personne, comptaient sur une centaine
d'auxiliaires qu'on devait lui dpcher du Missouri pour investir la
ville de Lawrence, quartier gnral des abolitionnistes.

--Enfants, cria alors Brown d'une voix prophtique  ceux qui
l'entouraient, je vous le rpte, l'pe est tire du fourreau, elle n'y
rentrera que quand le droit des noirs aux mmes liberts que celles dont
jouissent les blancs aura t reconnu dans le monde!

Comme il achevait ces mots, les notes stridentes du clairon retentirent.

Tous les regards se portrent vers l'ouest.

Un fort dtachement de cavalerie descendait bride abattue, sabre en
main, la rive droite du Kansas.




                                  VI

                             A LAWRENCE


La vue de cette troupe, dix fois plus nombreuse que la leur, inspira un
certain moi aux jeunes gens.

--Ce sont les esclavagistes, s'cria Coppie avec exaltation; nous ne
pouvons leur chapper, mais il faut leur faire payer chrement notre
vie.

--Bien parl, mon fila, dit le vieux Brown, en lui serrant
affectueusement la main. Dlibrons vite, car le Seigneur a dit: Les
penses s'affermissent par le conseil et la guerre doit tre dirige par
la prudence. Quel est ton avis?

--Mon avis, rpondit Edwin, c'est qu'il faut nous embusquer tous dans le
bois, et attendre ces misrables sous son couvert.

--Mais, objecta Aaron Brown, nous serons obligs de descendre de cheval.

--Sans doute, reprit Coppie.

Hanlett secoua la tte.

Edwin poursuivit rapidement;

--Les vaincus ont laiss ici la plupart de leurs armes toutes charges;
ramassons-les, nous nous les partagerons, et avec les carabines, les
pistolets, chacun de nous pourra aisment tenir tte  dix hommes.

--Ce plan est sage, dit Brown le pre.

Il appela Csar.

--Tu tiendras nos chevaux en main, lui dit-il, et tu resteras sans
bouger derrire le bois.

--Ngre faire a, rpondit l'Africain en dansant.

--A l'oeuvre donc! fit Cox, sautant  terre.

--Tous allaient imiter son exemple, quand Stevens qui, post derrire un
arbre, examinait la troupe  l'aide d'une lunette, cria:

--Rassurez-vous, rassurez-vous, ce sont nos amis!

--Quels amis? demanda Brown.

--Nos amis de Lawrence, le gouverneur Robinson  leur tte.

La plupart des auditeurs poussrent une exclamation de surprise et de
joie, en se prcipitant vers Cox, afin de vrifier la nouvelle.

Mais le vieux Brown ne parut point partager leur contentement. Les rides
de son front se rapprochrent. Un clair traversa ses yeux; il murmura
d'un ton sombre:

--Un ami! le gouverneur Robinson; un envieux! qui met la plus noble
des causes au service de son ambition! J'aimerais autant l'arrive des
esclavagistes que la sienne.

--Si massa voulait? disait Csar qui, demeur derrire son matre, avait
entendu ces paroles.

Et il porta, avec un geste significatif, la main sur un long coutelas
pendu  sa ceinture.

Brown ne le comprit que trop, car il entra dans une colre terrible:

--Va-t-en! dmon, fils de Blial, lui cria-t-il; va-t'en! tu es indigne
des sacrifices que l'on fait pour arracher ta race  la servitude. Si
jamais tu te permets de pareilles propositions, je te ferai punir
comme assassin: Celui qui veut se venger rencontrera la vengeance du
Seigneur, et le Seigneur tiendra en rserve ses pchs.

Effray par l'orage qu'il avait attir sur sa tte, Csar se jeta dans
les broussailles.

--Mon pre, demanda Aaron au capitaine, les cavaliers l-bas apprtent
leurs armes. Il ne nous reconnaissent pas, sans doute; faut-il aller 
leur rencontre?

--Non, mon fils, prends seulement ta cravate et noue-la au bout de ta
carabine en signe d'amiti.

Le jeune homme obit, et bientt la nouvelle bande fut sur le champ de
bataille.

Elle se composait d'une centaine d'hommes, monts sur des mustangs,
grossirement vtus de pelleteries et arms jusqu'aux dents.

--Hourrah! hourrah! hourrah pour Brown! hip! hip! hip! hourrah!
hurlrent-ils en choeur, ds qu'ils aperurent le capitaine.

--Hourrah! hourrah pour l'mancipation des esclaves! rpondirent ses
fila.

--Hourrah pour le gouverneur Robinson! essaya une voix dans la foule.

Mais cette voix ne trouva point d'cho; et, pendant cinq minutes, il y
eut une confusion d'apostrophes, de questions, de bruyantes poignes de
main, qui empcha les deux chefs de se communiquer leurs rapports.

Enfin, le gouverneur Robinson, impatient de l'ovation que ses gens
faisaient  Brown, commanda  un clairon de sonner l'appel.

Aussitt le tumulte s'apaisa et les cavaliers se rangrent en assez bon
ordre.

Le gouverneur, dissimulant son dpit, s'avana alors vers Brown qui
semblait insensible  l'enthousiasme dont il tait l'objet.

--Je vois, capitaine, dit-il en saluant lgrement, que vous avez eu le
bonheur de nous prvenir, et je vous flicite d'un triomphe...

--C'est  Dieu, protecteur de notre entreprise, qu'il faut adresser vos
flicitations, monsieur, rpondit Brown d'un ton froid.

Le gouverneur grimaa un sourire.

--Et  votre bras, capitaine, et  votre bras, dit-il; combien
taient-ils?

--Une vingtaine, je crois.

--Vous ne les avez pas poursuivis?

--Non.

--C'est un tort, capitaine, il fallait les tuer tous.

--Le sang vers inutilement retombe sur celui qui l'a rpandu.

--Je ne partage pas votre avis. Quand je trouve une vipre sur mon
chemin, je l'crase; si j'en rencontre deux, j'crase les deux; si j'en
rencontre cent, mille, je tche que pas une ne m'chappe.

--Les hommes sont frres quelle que soit, d'ailleurs, la diffrence de
leurs opinions, rpliqua sentencieusement Brown.

--Frres! dit Robinson en haussant les paules; cela peut tre bon
en thorie, mais en pratique!... vous ne ferez jamais que les
abolitionnistes de l'Union soient les frres des esclavagistes.

Brown garda le silence. Son interlocuteur reprit bientt.

--Vous saviez qu'ils se proposaient d'attaquer Lawrence?

--Je viens de l'apprendre.

--Mais, ajouta vaniteusement Robinson, si vous ne nous aviez prcds,
Hamilton et toute sa bande prcheraient, en ce moment, l'esclavage
chez le diable. Je le rpte, capitaine, vous auriez d les tuer tous,
jusqu'au dernier, comme je tue cette vermine!

Et il dchargea son revolver sur un bless qui gmissait  leurs pieds.

--Ce que vous faites l est indigne! s'cria Brown en se jetant sur le
gouverneur qui se disposait  assassiner de mme un autre bless.

--Capitaine, dit celui-ci avec hauteur, vous vous oubliez!

--On ne s'oublie jamais quand on empche un homme de se dshonorer,
rpliqua Brown, en arrtant le bras de Robinson.

--Je suis votre suprieur; moi seul ici ai le droit de commander.

--Il y a plus lev que vous ici, monsieur le gouverneur, riposta Brown,
c'est Dieu qui vous voit, Dieu, qui vous dfend le meurtre!

--Capitaine, dit Robinson en frmissant de rage, vous avez lev la main
sur moi. C'est bien; je vous ordonne de me suivre  Lawrence, pour y
rendre compte de votre conduite.

--C'tait mon intention, dit simplement Brown.

Ses compagnons s'taient groups autour de lui, et avaient assist  la
dernire partie de cette scne.

--Capitaine, s'cria le fougueux Edwin en lanant un coup d'oeil de dfi
au gouverneur, capitaine, subirez-vous les insultes?...

--Silence, mon fils! interrompit Brown.

Et s'adressant  sa troupe:

--Enfants, creusez une tombe pour les morts; puis vous placerez
les blesss dans ce chariot, et les armes que nos adversaires ont
abandonnes.

--Vive le capitaine Brown! crirent unanimement les soldats de Robinson,
alors que celui-ci revenait, furieux, devant leur front de bataille.

--Du silence dans les rangs, ou je vous casse la tte, tas de
braillards! dit-il en parcourant la ligne au galop.

Sa menace n'eut aucun effet.

La troupe rpta de nouveau:

--Vive le capitaine Brown!

Robinson cumait; mais il tait le plus faible; il rsolut de dissimuler
son ressentiment.

Aprs avoir enseveli les victimes de l'attaque et excut les ordres
de leur pre, par rapport aux blesss et aux armes, les fils de Brown
entourrent le chariot.

C'tait un de ces normes wagons, comme s'en servent les migrants et
les voyageurs dans le nord-ouest de l'Amrique septentrionale. Quoique
plus solides et plus durables que nos voitures, il n'entre pas un seul
clou, pas un seul morceau de fer dans leur fabrication. Une bande de
cuir de boeuf sauvage, applique frache sur les roues, et qui se
resserre en schant, tient lieu de cercle de mtal pour assujettir les
jantes ou la tablette de bois arrondie qui forme quelquefois ces roues.
Le vhicule tait recouvert de cerceaux, sur lesquels on avait tendu
des peaux. Pour la forme--mais avec des dimensions bien autrement
considrables--il ressemblait assez  ces charretins employs par nos
paysans pour conduire leurs denres au march. Sur le devant de la
voiture, attele de quatre vigoureux chevaux, le gouverneur Robinson fit
arborer le drapeau de sa troupe, comme si lui-mme avait remport la
victoire, et l'on se mit en marche dans l'ordre suivant:

Un piquet de quatre hommes;

Le chariot escort par les brownistes;

Le gouverneur Robinson;

Le gros de sa troupe.

S'il ne s'tait pas plac en tte du convoi, ce n'tait pas qu'il n'en
et l'ardent dsir, mais il ne l'avait os.

La division qui existait entre les deux chefs n'affectait en rien leur
monde.

Toutes les dispositions taient favorables  Brown, dont le nom tait
acclam  chaque instant avec frnsie.

Dans l'aprs-midi, on atteignit Lawrence.

C'tait une ville en embryon. L'herbe croissait dans les rues  peine
perces. Des arbres touffus, des jardina bauchs, des flaques d'eau
o barbotaient soit des porcs, soit des canards; des broussailles, des
champs de mas ou de patates sparaient les habitations. Et quelles
habitations! des _log-houses_ pour la plupart!

Cependant, une population nombreuse et disparate se pressait devant
les portes. On et dit un congrs gnral o les diverses nations de
l'Europe et de l'Amrique avaient envoy des reprsentants.

Physionomie, habillement, langue, tout avait un cachet particulier.
Yankees, Allemands, Anglais, Franais, Italiens, Hollandais, Indiens,
taient confondus ple-mle, contraste saisissant qui n'avait de
parallle que dans la diversit des idiomes usits pour traduire
l'allgresse gnrale.

Quand parut le cortge, un formidable vivat salua Brown comme un
librateur.

Les hommes agitrent leurs coiffures en l'air, et tirrent force coups
de fusil.

Les quelques femmes que possdait la colonie s'avanant au-devant du
hros, lui offrirent un magnifique bouquet de fleurs.

L'une d'elles, au nom des habitants de la ville, fit un discours
appropri  la circonstance.

--Je vous remercie de tout mon coeur, pour votre bienveillant accueil,
rpondit Brown d'un ton grave; mais en faisant ce que j'ai fait je
n'ai rempli que mon devoir. Je suis donc peu digne de tant d'loges.
Souvenez-vous, mes amis, de la maxime de l'Ecclsiaste: Si tu suis la
justice, tu l'obtiendras, et tu t'en couvriras comme d'un vtement de
gloire, et tu habiteras avec elle, et elle te protgera  jamais, et, au
jour de la manifestation, tu trouveras un appui.

Ces mots furent reus par une salve d'applaudissements; puis, Brown et
ses compagnons, enlevs de leurs chevaux, furent ports sur les paules
de la foule,  la place publique o l'on avait prpar  la hte un
banquet.

Banquet simple et frugal. Il se composait de venaison et poisson
bouilli, rti ou fum, pommes de terre et pis de mas.

Dress sur des planches, que supportaient des barriques, le couvert
tait plus grossier encore. Rares se montraient les assiettes et les
plats de faence: des feuilles d'corce, des cuelles de bois les
remplaaient.

De fourchette, de cuiller, point. Luxe encore inconnu au Kansas, le
couteau de chaque convive lui en devait tenir lieu.

Pour boissons, pour liqueurs, quelques cruches en grs; celles-ci
remplies d'eau, celles-l de whiskey ou de rhum. Au vin,  la bire, il
ne fallait pas songer; absence complte.

Le gouverneur Robinson, invit  prendre part  ce festin, s'excusa en
prtextant une indisposition.

On devina bien qu'un autre motif l'empchait d'y assister; mais le repas
n'en fut pas moins gai, cordial, d'un entrain charmant.

On y causa de la question  l'ordre du jour--de l'abolition de
l'esclavage, et des mesures  prendre afin de rsister au gouverneur
Shannon qui faisait alors tous ses efforts pour mettre en vigueur le
bill de M. Douglass; car, ainsi que nous l'avons dit, le Kansas tait
partag en deux fractions bien distinctes, l'une pour le rejet du bill,
sous les ordres de gouverneur Robinson, l'autre pour son application
sous ceux du gouverneur Shannon.

A la fin du dner plusieurs toasts furent ports.

--A Brown!

--A ses fils!

--A ses amis!

--A l'mancipation des ngres!

--A l'union amricaine!

--A la libert!

Brown rpondit  tous avec  propos, nergie et sagesse.

On se leva de table, vers neuf heures du soir, et les habitants de
Lawrence conduisirent leurs htes  une maison qui avait t dispose
pour les recevoir.

Accabls de fatigue, Brown et ses compagnons s'endormirent promptement.

Pendant qu'ils reposaient, une bande d'hommes arms cerna la maison,
et plusieurs militaires firent irruption dans la pice occupe par le
capitaine.

Ses fils s'taient veills. Ils tentrent de dfendre leur pre. Mais,
crass par le nombre, ils se rendirent aprs une courte lutte.

On les garrotta, et on les laissa dans l'habitation dont les issues
furent fermes avec soin et gardes par les troupes du gouverneur
Robinson.

Celui-ci se vengeait. Jaloux de la renomme et de la gloire de Brown, il
avait dcid de le faire passer en conseil de guerre, sous accusation
de rbellion contre son chef, et il avait trouv des cratures pour
soutenir cette accusation.




                                 VII

                              L'VASION


La maison qu'occupaient Brown et ses compagnons, lors de leur
arrestation, tait un ancien moulin sur les bords du Kansas.

Il servait alors de manutention  la troupe.

Le gouverneur l'avait lui-mme dsign pour logement des Brownistes.
Cette dsignation n'avait pas t faite sans intention.

Le moulin Blanc, ainsi l'appelait-on parce qu'il avait t jadis
blanchi  la chaux, tait situ  une porte de fusil de la ville, 
l'embouchure d'un ruisseau qui se versait dans le Kansas.

Cet isolement favorisait admirablement la perfidie que mditait
Robinson.

Il n'eut pas de peine, comme on l'a vu,  surprendre ses victimes et 
les charger de liens.

Ailleurs, leur cris eussent pu tre entendus, et la population de
Lawrence entire aurait vol  leur secours; mais l ils furent touffs
comme dans un tombeau.

Se croyant sr des officiers de son tat-major, qui devaient juger Brown
le lendemain, le gouverneur Robinson rentra chez lui, enchant de son
expdition.

Cependant un homme avait vu les soldats rder autour du moulin Blanc, il
les avait aussi vus entrer et le bruit de la rsistance tait arriv 
ses oreilles.

Cet homme, c'tait Csar, le ngre.

Il n'avait pas os prendre part au banquet, s'tait tenu  une distance
respectueuse de son matre pendant le dner, l'avait suivi de mme,
quand les habitants de Lawrence le conduisaient au moulin, et puis, il
s'tait, ma foi, couch  la belle toile, prs du ruisseau, aprs leur
dpart.

veill par la venue de la troupe, et craignant tout d'abord pour sa
propre personne, Csar s'tait tapi dans un buisson et avait fait le
guet.

Voil comment il avait t, en partie, tmoin de la scne que nous avons
rapporte dans le chapitre prcdent.

Rassur sur son compte, Csar s'ingnia  deviner ce qui s'tait pass
au-dedans du moulin, en rapprochant les faits auxquels il avait assist,
pour s'en faire un fil conducteur.

Mais il ne put arriver  une conclusion satisfaisante.

Les sentinelles restes en faction autour du moulin, aprs la retraite
de la plus grande partie de la troupe, ne suffirent pas  clairer cet
esprit pais.

Cependant Csar tait naturellement curieux,--curieux comme un ngre,
c'est tout dire.

Aprs avoir, durant un quart d'heure, rumin, oppos les dangers qui
l'environnaient  la vivacit de son dsir, il rsolut de tcher de le
satisfaire.

--Moi vouloir voir ce qu'ils ont fait, moi verra, se dit-il.

Et, se mettant  quatre pattes, il se rapprocha du moulin, sans avoir
t aperu des factionnaires, quoique la nuit ne ft pas trs sombre.

Derrire le btiment se trouvait un bief profond, mais tari depuis
quelques mois.

Le lit en tait tapiss de hautes herbes et de paritaires.

Csar, s'tant tran jusqu' ce bief, y descendit, et masqu par
les herbages, pouvant observer sans crainte d'attirer l'attention, il
examina le moulin.

De ce ct, il n'y avait aucune porte; de la lumire brillait aux quatre
fentres qui peraient la muraille, mais elles taient bien trop leves
pour qu'un homme russt  les atteindre sans chelle.

--Haut! trs haut! diablement haut! trop haut! murmura Csar en les
mesurant de l'oeil.

Il rflchit une minute et ajouta piteusement:

--Falloir des ailes pour monter l; mais noir, point d'ailes, non, point
du tout.

Pourtant, il n'tait pas tout  fait convaincu, car il se coula plus
avant dans le bief.

Il avait remarqu que le tambour de la roue du moulin dpassait de cinq
ou six pieds le niveau des digues du canal, et il esprait, en grimpant
dessus, pouvoir atteindre une des fentres.

Mais alors, il dcouvrit une sentinelle, l'arme au bras, qui montait la
garde  deux pas au del.

C'tait plus qu'il n'en fallait pour le faire renoncer  son projet.

En dsespoir de cause, il allait abandonner la partie, quand il
distingua, tout  coup, l'ouverture par laquelle passait l'arbre qui
mettait autrefois la roue en communication avec les meules du moulin.

Csar bondit de joie.

Son imprudence faillit lui tre funeste, car la sentinelle, entendant du
bruit, cria aussitt:

--Qui va l!

Plus mort que vif, le ngre s'enfona sous la cage.

--Je me serai tromp, marmotta le factionnaire; c'est probablement
quelque loutre qui rentrait dans son trou.

Rassur par ces paroles, Csar s'accrocha aux aubes de la roue, gravit
agilement jusqu' l'arbre, et se glissa  l'intrieur du moulin.

De nouveaux embarras l'y attendaient.

On n'y voyait goutte, et chaque mouvement exposait notre homme  se
rompre le cou dans quelque fosse.

A cheval sur son arbre, il en gagna, en ttonnant, l'autre extrmit.

Puis, allant, venant, allongeant les bras de ct et d'autre, il finit
par rencontrer une chelle.

Bientt il fut au fate.

Une trappe s'opposait  son passage; il la rabattit intrieurement d'un
coup d'paule.

D'abord, il se retrouva dans les tnbres. Mais, en levant la tte, il
vit la lumire qui filtrait au plafond.

On causait au-dessus de lui.

Il reconnut la voix du vieux Brown et de ses fils.

--Soyez sans inquitude, mes enfants, disait le capitaine; justice se
fera. Robinson lui-mme ne tardera pas  reconnatre ses torts
envers nous. Croyez-en ma parole et ne vous alarmez point comme des
femmelettes. Les yeux du Seigneur veillent sur ceux qui le craignent;
il est la source de leur puissance, le soutien de leur force, leur abri
contre la chaleur et leur ombre contre l'ardeur du jour.

--Il n'en est pas moins cruel d'tre ainsi mconnu des siens, rpondit
amrement Frederick.

--Pourquoi murmurer? continua Brown avec douceur. L'homme n'est-il
pas fait pour souffrir? Notre divin Rdempteur n'a-t-il pas souffert
patiemment les outrages et la mort de ceux qu'il venait sauver?

Tandis qu'il s'entretenait ainsi, Csar, dont les yeux s'habituaient
insensiblement  l'obscurit, tudiait le lieu o il s'tait introduit.

C'tait la chambre destine aux meules.

En s'approchant d'un vieux blutoir, tout en guenilles, le ngre remarqua
que le son des paroles arrivait plus distinctement  lui.

Il passa la tte par l'orifice de ce blutoir, et regarda en l'air.

Le cylindre montait jusqu'au plafond, et dbouchait videmment sous
quelque meuble de la pice suprieure; car un large, mais faible
rayon de lumire oblique, obscurci par d'paisses toiles d'araigne,
s'panouissait  l'autre bout du tamis.

Csar n'eut pas de peine  se hisser  ce trou.

Un bois de lit le recouvrait.

--Massa? cria le ngre.

Aussitt les conversations cessrent.

--Massa Brown? rpta l'Africain.

--Qui est-ce qui appelle? demanda le capitaine.

--C'est moi, Csar, ngre  vous.

--Csar? o tes-vous?

--En effet, c'est lui, il n'y a pas  se mprendre sur sa voix; mais o
est-il? dit un des fils de Brown.

--Ici, regardez sous lit, rpondit le noir.

Et, plaant ses coudes sur les bords du trou, il souleva la couchette
avec sa tte, la dposa  quelques pieds, et montra sa face hideuse,
souriante, toute barbouille de farine, dans la pice o se tenaient les
prisonniers.

Malgr les dangers de leur situation, ceux-ci ne purent s'empcher de
rire.

La moiti du corps dans son trou, l'autre moiti au dehors, Csar les
contemplait d'un air bahi.

Il cherchait l'explication de ces liens qu'on leur avait mis aux mains
et aux pieds.

La pauvre cervelle n'y comprenait rien.

Le premier, Edwin Coppie cessa de rire:

--Avez-vous un couteau? lui demanda-t-il.

--Oui, massa, un, deux, trois couteaux.

--Bien. Coupez ces cordes avec lesquelles on nous a lis, et
indiquez-nous le chemin qui vous a conduit ici.

Csar s'lana dans la chambre et fit ce qu'on dsirait de lui.

En moins de cinq minutes, tous les captifs avaient recouvr la libert
de leurs mouvements. Csar leur enseigna la route qu'il avait suivie
pour arriver  eux, et, un  un, ils commencrent  sortir de leur
prison.

Tous les fils de Brown taient dj partis. Une restait plus dans la
chambre que leur pre avec Edwin Coppie, qui n'avaient pas voulu quitter
la place avant que les autres fussent sauvs, quand la dtonation d'une
arme  feu et les cris:

Aux armes! aux armes! troublrent le silence de la nuit.

Edwin, qui s'apprtait  descendre, rentra dans la pice en disant:

--Nous sommes perdus!

--Que la volont de Dieu soit faite! dit froidement Brown.

--Il s'assit au pied du lit et attendit, avec calme, l'arrive des
soldats qui montaient, en vocifrant, l'escalier de leur chambre.

Inutile de dire qu'ils n'pargnrent pas aux deux captifs les reproches
et les mauvais traitements.

Ils furent rattachs, puis enferms dans une autre pice sous la garde
de quatre hommes.

Mais Brown eut le plaisir d'apprendre que ses enfants s'taient chapps
sains et saufs.

--Jeune homme, ne vous dsesprez pas, dit-il  Edwin. Le jour de demain
vous apportera une bonne nouvelle.

Il se trompait.

Traduits, le lendemain, devant un conseil de guerre, Georges Brown fut
acquitt, il est vrai; mais il ne dut son acquittement qu' l'attitude
de la foule qui avait envahi la salle du prtoire.

Elle voulait la libert de son hros, menaant de lyncher ceux qui
auraient l'imprudence de le retenir dans les fers.

Le gouverneur Robinson cda.

Cependant il lui fallait une victime. Son courroux retomba sur Edwin
Coppie; il prtendit qu'il l'avait insult, et le fit condamner  six
mois de dtention.

Satisfait de la concession qu'il avait obtenue, le peuple abandonna
Coppie  son malheureux destin.

Brown ne l'oublia point. Il le rassura par ces mots, prononcs 
mi-voix, en le quittant:

--Jeune homme, aie courage, l'injustice t'inflige six mois de prison, la
justice te rendra la libert avant six jours. Au revoir, sois toujours
fidle  notre devise: Tout pour l'abolition de l'esclavage!

--Merci, capitaine, rpondit fermement Edwin, j'ai foi en vous!

Une voiture, attele de deux chevaux blancs enguirlands de fleurs,
attendait  la porte du tribunal.

Brown y fut port au milieu des acclamations assourdissantes de ses
partisans, qui _hissrent_[6] le gouverneur Robinson, lorsqu'il sortit
un peu aprs de la salle d'audience.

[Note 6: Ce terme trs expressif, formant onomatope, a t emprunt
par les Franco-Amricains aux Anglais. Il vient du verbe to _hiss_
(_siffler_ quelqu'un).]




                                 VIII

                          LE CAMP DE BROWN


Trois ans se sont couls; nous sommes en 1858. Brown a senti que
c'tait au fer, non  la parole,  la plume, qu'il devait dsormais
demander la poursuite de sa noble entreprise. Il a fait un appel aux
abolitionnistes. Ils sont accourus en foule se ranger sous le drapeau de
l'intrpide capitaine.

De leur ct les esclavagistes, conduits par un nomm Hamilton, et
appuys de l'autorit du gouverneur Shannon ont fait une leve de
boucliers pour imposer l'application du bill de Nebraska.

Les uns et les autres ravagent,  qui mieux mieux les frontires
du Kansas et du Missouri. Ils se livrent journellement des combats
acharns.

Jusqu' prsent, la victoire a second les armes des Brownistes, et leur
petite arme se grossit, chaque jour, de recrues nouvelles.

Le capitaine a tenu la parole donne  Edwin Coppie: deux jours aprs
l'incarcration du jeune homme, il ameutait les habitants de Lawrence.

On enfonait les portes de la prison, et le captif tait rendu  la
libert.

Brown en avait aussitt fait son second lieutenant.

Devenus nombreux, les abolitionnistes s'levrent un camp fortifi dans
les gorges des montagnes,  quelques lieues au sud-est de la rivire
Kansas.

Ce camp tait adoss  une fort vierge, impntrable, qui l'abritait
en partie. Il avait la figure d'une hure de sanglier, dont le groin,
formant bastion, tait dfendu par une haute palissade, surmonte d'une
galerie, construite avec les abattis branchus des arbres.

Le front de bandire, reliant de chaque ct le bastion  la fort,
tait compos de troncs de pins, inextricablement enchevtrs, qui en
faisaient une barrire infranchissable.

Le camp ainsi tabli  l'ouest de la fort commandait une plaine
immense. Il et t impossible  l'ennemi le plus rus de s'en approcher
sans tre aperu,  plusieurs milles de distance, par les sentinelles
places en vedette sur la galerie.

A l'intrieur, se dressaient des tentes de cuir, des huttes de
feuillage.

Une vingtaine de lourds fourgons, semblables  celui que nous avons
prcdemment dcrit, taient rangs, bout  bout, le long des courtines
et les fortifiaient encore.

Des troupeaux broutaient dans un parc au milieu du retranchement, dont
la position paraissait inexpugnable; au dehors, le gibier abondait.

Aussi la scurit la plus grande rgnait-elle au milieu des Brownistes;
et sans la svrit asctique de leur chef, ils eussent vraiment men
joyeuse vie aux moments de loisir.

Parmi, on trouvait des gens de tout pays, de toute origine, de tout
tat, nous le pouvons dire. Oubliant leurs dissensions nationales, leurs
prjugs de race ou de caste, ils n'en vivaient pas moins en amis et
souvent dans la plus grande intimit.

C'est ainsi qu'un Franais avait nou avec Coppie une liaison fort
troite.

Ce Franais se nommait Jules Moreau. C'tait un homme jeune, que les
luttes civiles de sa patrie avaient jet sur le sol amricain, l'esprit
d'aventure conduit dans le Kansas.

Jules Moreau tait n  Paris, rue de la Tonnellerie, en face cette
maison qui porte le n 3, et qui vit natre Molire. Ce voisinage dcida
de sa vocation:  seize ans, il caressait la Muse, comme il disait
jovialement;  dix-sept, son pre, indign d'avoir pour fils un pote,
le jetait  la porte de cette maison paternelle qui se glorifiait
d'avoir illustr les piliers des Halles pendant trois sicles dans le
commerce des cotonnades et des droguets.

Un souffle d'ides nouvelles faisait alors tressaillir toute la jeunesse
franaise: c'tait en 1848. Je n'ai point  rappeler ici les vnements
de cette poque encore trop prs de nous pour tre juge; que l'on sache
seulement que Moreau embrassa avec ardeur les doctrines du jour, et
que proscrit, pour avoir pris part aux vnements de juin, il passa aux
tats-Unis.

A son arrive  New-York, il se fit professeur, puis journaliste. Il
vcut de cette vie de l'exil, la plus triste de toutes: il eut, comme
tous ses compagnons, ses heures d'abattement. Mais sa nature virile
reprit le dessus, et lorsque quelques annes de sjour l'eurent mis au
courant de la langue du pays, il se mla franchement  cette population
cosmopolite qui couvre les tats-Unis de ses rameaux multiples, et se
prit  aimer sa patrie adoptive.

Jules Moreau avait alors vingt-six ans: c'tait un robuste garon de
taille moyenne, bien dcoupl, alerte; son oeil bleu tait vif, et sa
voix rieuse tait sympathique. Le dsir de faire fortune l'avait amen
dans le Kansas, mais ses instincts vagabonds l'avaient dtourn de sa
route: il s'tait jet corps et me dans le parti de Brown. Quant  la
France, il y songeait fort peu: s'il pensait quelquefois  son pre, le
seul tre vivant de sa famille, ce souvenir ne soulevait dans son me
nul regret, il savait que le pre Moreau, boutiquier avant tout, avait
son existence assure, et que son esprit, commercialement occup, ne
souffrait nullement de son absence.

Parfois aussi, dans ses rves, apparaissait une ravissante tte de jeune
fille; il souriait  cette rflexion des journes amoureuses; puis, il
secouait la tte comme pour en chasser le pass, et il rentrait dans la
vie relle avec une chanson sur les lvres.

Jules avait en un mot toute l'insouciance qui nous caractrise: il
tait gai, aventureux, trs tolrant, faisant le bien et le mal sans le
savoir, se laissant aller  ses passions, voyant rarement le but qu'il
voulait atteindre, et ne s'inquitant pas toujours des moyens  employer
pour y arriver: russissait-il dans une entreprise, et s'il regardait en
arrire, il tait souvent tout tonn d'avoir froiss un ami, cras un
coeur, commis un de ces mille crimes que la justice humaine ne qualifie
pas, mais que l'honntet condamne svrement; alors, sa conscience se
rvoltait contre lui-mme, et il tchait de racheter la faute, commise
par sa lgret, en se vouant  quelqu'un de ces actes sublimes que les
hommes de coeur seuls peuvent concevoir et accomplir.

Tel tait Jules Moreau, ou plutt le _Frenchman_, comme l'appelaient ses
compagnons amricains qui l'aimaient beaucoup.

Un soir, aprs une chaude journe, Edwin Coppie tant de garde  l'un
des angles du camp, Jules Moreau fut le joindre pour l'aider  passer
plus agrablement sa faction.

Le temps tait beau, le ciel sans nuages, et le soleil s'en allait
dormir, dans une majestueuse srnit, aux savanes du Mexique.

Tout faisait silence. On et dit que la nature s'tait recueillie pour
assister au coucher de l'astre diurne. La brise elle-mme taisait
ses harmonieux frmissements. Mais le spectacle n'en tait pas moins
admirable. S'il manquait de voix, de musique, il s'enrichissait des plus
splendides dcors; s'il ne parlait point  l'oreille, il enchantait les
yeux.

Aux derniers rayons du cleste flambeau, l'immense prairie, dploye
au pied des retranchements, apparaissait comme une mer de feu; et les
arbres de la fort, enflamms par ses lueurs ardentes, miroitant sur
le glacis des feuillages, ressemblaient aux girandoles d'une ferique
illumination _a giorno_.

Enivr par cette scne splendide, Edwin s'tait laiss tomber dans une
profonde rverie.

Il pensait  son pays natal,  sa bonne mre,  sa fiance qu'il aimait
d'autant plus maintenant qu'il dsesprait de l'pouser jamais. Il
n'entendit point le pas de Moreau.

--Eh bien! camarade, dit celui-ci en mettant la main sur l'paule de
l'Amricain; eh bien,  quoi diable songez-vous? vous avez l'air triste
comme une perruche muette.

Brusquement arrach  sa proccupation, Coppie tressaillit. D'une voix
embarrasse, il balbutia:

--Ma foi, non, je ne suis pas triste, mais plutt fatigu par la chasse
que nous avons faite ce matin.

Jules se prit  rire.

--Vous? fatigu! s'cria-t-il, allons donc! vous l'homme aux jarrets
d'acier! vous, le marcheur le plus intrpide des tats. Laissez-moi me
plaindre, moi,  la bonne heure, je n'avais jamais chass que dans la
plaine Saint-Denis, un dsert sem de guinguettes et o l'on rencontre
plus de gibiers en cornettes que de livres et de perdreaux.

--Toujours de bonne humeur, fit Edwin en souriant.

--La vie n'est-elle pas une valle de larmes et ne faut-il pas rire pour
la traverser? Tenez, ami, continua Moreau, je parierais que vous avez
en ce moment la nostalgie, et que vous songez peut-tre  quelque blonde
fiance qui vous attend, nouvelle Pnlope, dans un coin de l'Iowa.

--Vous pourriez dire vrai.

--Ah! c'est que je m'y connais, moi; parfois il m'arrive de rvasser 
la France,  Paris, aux boulevards, et  une certaine petite rue prs le
carr Saint-Martin, o demeure la plus ravissante houri que j'aie jamais
aime.

--Et vous l'aimez toujours? demanda l'Amricain.

--Toujours... Pamla...

--Elle se nomme Pamla?

--Oui; lorsque je quittai Paris, toutes les femmes aimes se nommaient
Pamla, surtout si elles taient modistes.

--Alors, c'est un nom universel.

--Universel, comme vous le dites; aussi, lorsqu'on a aim une Pamla, on
a aim toutes les femmes.

--Et tes-vous fidle  cet amour?

--Fidle! je le crois bien; j'ai pour Pamla un culte, une adoration,
tels que toutes les fois que je rencontre une femme jeune, jolie,
aimable, brune, blonde, ou noire...

--Eh bien?

--Eh bien! je l'aime... en souvenir de Pamla.

--Singulire thorie que la vtre!

--C'est la thorie du rayonnement de l'amour; j'aime, comment puis-je
prouver que j'aime, si ce n'est en aimant; et comment puis-je aimer...

--Oh! oh! fit Coppie. Cette thorie de l'amour me parat insense, pour
ne pas dire immorale.

--De quelle manire aimez-vous donc, vous?

--De quelle manire nous aimons? mais, probablement comme vous; car,
vous ne me faites pas l'effet d'avoir jamais t un amant bien pris.

--Ah! mon cher, dit Moreau, vous ne savez pas avec quelle fougue j'aime!
Pamla ne m'a pas rsist, mais si elle m'et rsist... je l'eusse
poignarde, termina-t-il en riant et en faisant un geste tragi-comique.

--Vous plaisantez toujours, on ne peut mme parler srieusement avec
vous.

--Ma thorie est trs srieuse, croyez-m'en; mais nous ne saurions
discuter ensemble, mon cher puritain.

--Vous avez peut-tre raison: d'ailleurs, l'amour dpend de la femme qui
l'inspire.

--Sans doute, sans doute, et puis vous avez encore des fiances et nous
n'en avons plus; vous aimez probablement quelque fire crature, aux
formes robustes et aux yeux mlancoliques comme en a peint Teniers.

--Vous vous trompez, dit Coppie, mais laissons cette discussion,
asseyez-vous l; j'ai l'me triste ce soir, et j'ai besoin de causer
avec un ami.

Jules Moreau lui prit la main et la serra cordialement.

--Je vous remercie pour ce mot.

--Croyez-vous aux pressentiments?

--Quelquefois, rpondit le Franais!

--Eh bien, je ne sais ce qui se passe en moi, ce soir: je sens que ma
vie va entrer dans une phase nouvelle; je ne puis prvoir les vnements
qui surgissent; mais j'ai le coeur serr, et malgr moi mon esprit
se reporte vers le charmant cottage de Dubuque, o demeure Rebecca
Sherrington; il me semble que je n'atteindrai jamais cette terre
promise.

--Bah! ne vous laissez pas abattre ainsi, dit Moreau; vous tes
simplement en mauvaise disposition.

--Non, je vous le rpte, j'ai de tristes pressentiments. Vous le savez,
quoiqu'il y ait peu de temps que nous vivions cte  cte, l'entreprise
dans laquelle nous sommes embarqus ne m'effraie nullement, la saintet
de la cause que nous dfendons est telle qu'il faudrait douter de Dieu
lui-mme pour ne pas tre sr du triomphe. Mais en dehors des faits de
la guerre, il me semble qu'il va surgir quelque vnement imprvu qui me
sparera pour l'ternit de celle que j'aime.

--Vision! vision, que tout cela! exclama Moreau.

--Si vous saviez combien j'aime Rebecca, mon ami, vous ne seriez pas
aussi sceptique. Sa figure anglique est toujours devant mes yeux, mes
penses; elle prside  toutes mes actions; jusqu' prsent, ce souvenir
m'tait doux; je prvoyais le jour du retour, j'esprais me faire
pardonner ce qu'elle appelle ma folie; aujourd'hui, rien! son image
semble avoir pli, et mon esprit si complaisant  se reprsenter ses
joies futures, se refuse maintenant  broder une image de flicit pour
l'avenir. Il me semble qu'un malheur plane sur ma tte.

--Enfantillage! dit gaiement Moreau, vous reverrez votre Rebecca, elle
vous absoudra entre deux baisers, et moi je retrouverai dans quelque
comt de votre Amrique une nouvelle Pamla.

A cet instant, Frederick Brown vint se mettre en tiers dans la
conversation.

Frre, dit-il  Edwin, il y a un coup de main  faire.

--Expliquez-vous, dit celui-ci.

--Voici ce que c'est: Entran hier  la poursuite d'un lan, je
m'loignai de deux ou trois milles de notre parti, et j'arrivai 
l'habitation d'un esclavagiste dur et cruel qui malmne des centaines de
ngres.

--Qui vous a fourni ces dtails?

--Ce sont des noirs de l'habitation avec lesquels j'ai pris langue; je
leur ai promis notre concours pour les dlivrer.

--Et tu as bien fait, mon fils, dit le vieux Brown en dbouchant tout 
coup de derrire un chariot.

A son approche, Edwin et Moreau s'taient respectueusement levs.

--Oui, continua le capitaine, tu as bien fait. Ta dcouverte me cause un
vrai plaisir, car nos hommes s'engourdissent depuis quelque temps dans
l'inaction; et l'inaction conduit  la paresse, flau de l'humanit. Le
paresseux a la main  la table du festin, il a de la peine  la porter 
sa bouche.

Aprs un instant de mditation, Brown reprit:

--Mais, dis-moi o est cette habitation?

--A vingt milles environ d'ici, dans l'tat du Missouri.

--Est-elle garde?

--Oui. Par une douzaine de domestiques blancs seulement?

--Et les ngres?

--Tous, repartit vivement Frederick, sont disposs  la rvolte.

--Bien, dit Brown s'loignant, je vais songer  cette affaire.




                                  IX

                       LES MATRES DE L'ESCLAVE


Battesville est une bourgade peu importante, qui s'lve  la frontire
du Missouri et du Kansas, sur la branche septentrionale de la rivire
Osage, non loin de son point de runion  la branche sud.

Quelques familles de planteurs, avec leurs esclaves et des chasseurs
nord-ouestiers forment le noyau de la population.

A l'poque de notre rcit, cette bourgade tait comme une sentinelle
perdue de la civilisation vers le dsert.

Les moeurs y avaient un caractre de duret sauvage. Souvent exposs
aux attaques des Indiens et des flibustiers qui infestaient le pays, les
habitants se montraient toujours une amie  la main.

Ce rgime de vie avait mouss la sensibilit des plus compatissants,
et pouss jusqu' la cruaut les dispositions de ceux qui taient
naturellement violents.

Tous les propritaires d'esclaves traitaient leurs ngres avec une
svrit excessive.

Leur rigueur, envers ces pauvres cratures, avait encore doubl, s'il
tait possible, depuis l'explosion des troubles du Kansas, car on
tremblait que les noirs, excits par les abolitionnistes, ne se
rvoltassent dans le Missouri et ne missent la contre  feu et  sang.

Des chtiments terribles, exceptionnels, taient rservs  la moindre
faute, au soupon mme d'insubordination.

La frayeur est aussi barbare qu'aveugle, et les planteurs cherchaient
 touffer leurs craintes sous les cris des misrables Africains qu'ils
envoyaient journellement au supplice.

Les matres croyaient par l frapper d'pouvante leur btail humain; ils
ne faisaient que l'exasprer, l'exciter  l'insurrection.

Le chien, rendu enrag par des flagellations continuelles, voulait
mordre la main qu'il lchait hier.

Au nombre des planteurs, les mieux connus pour leur brutalit envers les
esclaves, se trouvait le major Flogger.

Le major Flogger tait Anglo-Saxon. Il prtendait descendre d'une des
plus hautes familles de la Grande-Bretagne, compter des marquis et des
ducs parmi les membres du Parlement, et dblatrait sans cesse contre
les institutions amricaines,--l'esclavage except, bien entendu.

Parent de M. Sherrington de l'Iowa, il entretenait avec lui des
relations troites.

Cependant, ces relations taient tout pistolaires: souvent retenu
chez lui par la goutte, le major n'aimait pas  se dranger, et M.
Sherrington n'avait point assez de fortune pour se permettre des voyagea
de plaisir. Quelquefois seulement Rebecca Sherrington allait passer un
mois ou deux  Battesville, chez sa cousine, Ernestine Flogger.

L'habitation du major tait situe sur les bords de l'Osage,  un
demi-mille du village.

Elle se composait d'un corps de logis fort admir,--parce qu'elle
affichait une mauvaise miniature de manoir gothique, avec tours,
crneaux, bastions, mchicoulis,--et de deux immenses btiments qui le
flanquaient.

Une distance de cinquante mtres sparait ces btiments de la maison
principale, prcde d'une cour qu'entourait une grille magnifique.

Des mura fort levs reliaient et enserraient le tout.

De chaque ct du pavillon central, les btiments dont nous venons
de parler se courbaient en fer  cheval, leur cintre pouvant avoir un
demi-mille de dveloppement.

Construits en bois et en briques, ils ne prsentaient qu'un
rez-de-chausse et un grenier.

Ce rez-de-chausse tait perc, sur son entire tendue, d'une porte
et de deux petites fentres grilles, ouvertes les unes et l'autre de
vingt-cinq en vingt-cinq pieds d'intervalle; le grenier, construit sous
le toit, circulait, sans interruption, entre les deux extrmits de
l'difice.

Il servait  l'emmagasinage des rcoltes de bl et de tabac, qui se
faisaient sur l'habitation.

Au rez-de-chausse, les cases des ngres.

Une pice  chacune de celles-ci: pice commune pour toute la famille,
souvent grosse de huit, dix personnes et mme davantage.

Si tout le monde ne couche pas dans le mme lit, vieillards, adultes,
enfants, hommes et femmes, filles et garons, peu s'en faut; car les
lits, ou plutt les grabats, se touchent.

Ainsi que chez les Indiens, ils sont placs  quelques pouces du sol,
auteur de la chambre.

Deux planches de pin, une maigre paillasse, en feuilles de mas, sur
laquelle on a jet une mauvaise couverture, en font tous les frais.

Au milieu de la salle, une table et des bancs grossiers; quelques
escabeaux a et l; des ustensiles de cuisine brchs, tranant avec
des instruments aratoires en un coin; des faences fles, plus ou moins
enlumines, sur un vier; contre la muraille, une douzaine de gravures,
aux couleurs provocantes, reprsentant le Juif-Errant, Washington,
Napolon, Franklin, quelques scnes de bataille ou de religion, voil
pour le mobilier.

L'tre est vis--vis de la porte.

Des statuettes en cire; des brimborions; des pommes, des oranges,
entremles de courges sches ornent la chemine, au-dessus de laquelle
on voit parfois accroch un benj ou quelque mchant violon.

Vous ai-je dit que les carreaux de la case sont frquemment en parchemin
ou remplacs par un chiffon, un vieux chapeau?

Et tel est le logis du ngre, celui o il nat, vit, meurt,--logis qui
n'a gure chang depuis que l'esclavage existe, qui ne changera gure
tant qu'il existera.

Le major Flogger tait riche; le domicile de ses noirs passait pour
luxueux. Sans sa svrit bien connue, on l'et peut-tre accus de les
vouloir manciper. Mais en leur donnant une demeure comparativement plus
confortable que celle qui leur est ordinairement accorde, le major ne
consultait que ses intrts.

--Que je soigne mal mes chevaux ou mes boeufs, qui y perdra? moi,
disait-il. De mme pour mes ngres.

Ce raisonnement tait juste.

Aussi, malgr la violence de son temprament, et les chtiments qu'il
infligeait sans piti  ses esclaves, le major Flogger avait-il la
rputation d'un philanthrope.

Les ngres des habitations voisines enviaient le sort des siens; car le
noir est moins sensible aux coups qu' la bonne chre.

Il se laissera volontiers battre, pourvu que vous augmentiez sa ration
de nourriture ou de tafia. C'est un des tristes fruits de la servitude
que de fltrir la dignit individuelle et d'aiguiser les apptits
physiques.

Entrons dans l'habitation du major Flogger, malgr cette meute de chiens
normes et froces, de chiens dresss pour la chasse  l'esclave,--qui
hurlent  notre approche.

Un chant nous appelle dans la case,  droite du pavillon. Semblable aux
autres, cette case s'en distingue cependant par un air de propret qui
flatte agrablement les sens.

Les meubles y sont aussi rares et aussi peu coteux que dans les cabanes
voisines, mais leur arrangement, leur nettet, leur luisant, plaisent 
la vue.

Nous sommes au dimanche, jour du Seigneur, jour d'observance rigoureuse
dans les tats de l'Union, les esclaves ont suspendu les travaux, ils se
reposent chez eux.

Dans la case en question, nous trouvons quatre personnes: un homme  son
hiver, un dans la force de l'ge, un garon de vingt-cinq ans, une fille
de vingt.

Ils sont noirs comme l'bne; pas une ligne, pas une nuance fugitive
ne dnient leur origine. Vierge de tout mlange est aussi leur sang. La
lubricit des blancs ne l'a pas encore altr. Mais quoique ayant
des traits gnraux qui annoncent une mme souche, ils diffrent par
l'expression du visage.

La face du vieillard, creuse, recroqueville, lourde, annonce
l'hbtement. Celle de l'homme mr, son fils, plus ouverte, mais
guinde, timide, parle de soumission. La figure des jeunes gens est
toute diffrente:  les voir, on sent que l'intelligence circule avec la
vie dans leurs artres.

Ils lisent le livre divin, la Bible, tandis que leur pre fume en
silence, et que le grand-pre chantonne d'un ton dolent, sur un air
lamentable:

              Si ngre tait blanc,
              Li serait content;
              Li aurait bon femme,
              Li dirait madame,
              Si ngre tait blanc.

              Au jour li travaille,
              A nuit li pleurer,
              Son matre li fouaille,
              Et li murmurer:

              Si ngre tait blanc,
              Li serait content;
              Li aurait bon'femme,
              Li dirait madame,
              Si ngre tait blanc.

              Mais li ngre esclave,
              Loin de son pays.
              Adieu, bon goyave;
              Adieu, bon cri-cri.

              Si ngre tait blanc,
              Li serait content;
              Li aurait bon femme,
              Li dirait madame,
              Si ngre tait blanc.

              Mais la dlivrance
              Un jour li viendra,
              Li fera bombance
              Et li chantera:

              Bon noir vaut bien blanc,
              Et li ben content,
              Li dit  son femme:
              Eh! bonjour, madame,
              Libre comme blanc.

--Oui, libres comme blancs! rpta John Coppeland, ainsi se nommait le
petit-fils du vieillard;--il serait bien  souhaiter!--Mais que loin
encore est ce temps!

--Ah! mon frre, il nous faut esprer en la Providence, dit la jeune
fille.

John haussa les paules avec impatience.

--La Providence! la Providence! un mot creux! murmura-t-il entre ses
dents.

--Ne blasphme pas! s'cria-t-elle, en lui posant sa main sur la bouche.

--Je dis la vrit, Bess, rpondit John.

--Il dit la vrit, appuya son pre. Ma fille verse-moi un verre de
tafia.

--Vous buvez trop et cela vous fait mal, dit Elisabeth[7]. Vous savez
que la liqueur vous trouble la tte.

[Note 7: On sait que Bess n'est que l'abrviation de ce nom.]

--Qu'importe! dit le ngre d'un ton sourd, quand on est malheureux, il
faut oublier ses maux, et la boisson noie le chagrin.

En ce moment, comme pour approuver les paroles de son fils, le vieux
Coppeland disait de sa voix chevrotante:

              Pour chasser tristesse,
              Li pauvre paria,
              Li chercher ivresse
              Dans bon tafia.

--Ils ont raison, s'cria John, pendant que sa soeur servait leur
pre, ils ont raison. Moi aussi je veux ne plus me rappeler... je veux
boire...

--Oh! non, non, mon bon frre; tu ne feras pas cela, dit Elisabeth en
lui prenant tendrement les mains.

--Pourquoi! Notre vie n'est-elle pas intolrable?

--Dieu nous arrachera encore aux fers de l'ennemi.

--Dieu ne s'occupe pas des noirs! profra le jeune homme avec une
amertume indicible.

--Une fois pourtant il nous avait tirs de la servitude.

--Oui, pour nous y faire retomber plus cruellement.

--Sans notre pauvre mre... commena Bess.

--Ah! notre mre, interrompit John, c'est elle qui nous a tous perdus!

--Tous! rpta son pre, en frappant du poing sur la table.

John continua avec vivacit:

--Quelle folie de l'avoir coute! d'avoir repass du Canada aux
tats-Unis, de Chatam  Dtroit, pour assister  cette fte du 4
juillet.

--Fte de l'Indpendance! bredouilla le vieillard.

--L'Indpendance des blancs et l'esclavage des noirs, repartit John avec
colre. Nous tions sauvs, libres, et nous nous sommes fait reprendre,
ce jour-l, par nos bourreaux. Ah! elle nous cote cher la fantaisie de
ma mre!

--Ne parle pas mal de celle qui nous a donn la vie, pronona Elisabeth
avec un accent de doux reproche.

--Mieux et valu, cent fois, que nous fussions  jamais rests dans le
nant! s'exclama John d'un air farouche.

--A boire! Bess,  boire! je veux boire! balbutia le pre en tendant son
verre  demi plein.

Le septuagnaire avait repris son couplet.

              Pour chasser tristesse,
              Li pauvre paria,
              Li chercher....

En ce moment, la porte de la case s'ouvrit brusquement et un homme
entra.

--Bess, dit-il en s'adressant  la jeune fille, le matre te demande.

Elle rougit et plit tour  tour.

--Que veut-il encore aujourd'hui? marmotta John.

--Sans doute un bouquet de fleurs pour mademoiselle, rpondit Bess en
essayant de vaincre l'motion dont elle avait t saisie.

Puis, se tournant vers le nouveau venu:

--Je viens tout de suite, monsieur Pierre, dit-elle.





                                 X

                      LES MATRES DE L'ESCLAVE

                               (SUITE)


Quoique, en ses veines, coult un sang pur de tout alliage, Elisabeth
Coppeland avait dans son port et jusque dans sa physionomie un cachet de
beaut peu commun surtout chez les ngresses.

Son buste tait lev, large des paules, mince  la taille, cambr,
svelte dans ses proportions. Il accusait l'exubrance de la vie.
La poitrine tait lgamment orne par la nature, mais sans cette
embarrassante profusion dont elle se plat  doter la gorge des
Africaines. Fermes, rebondies, les hanches avaient ces lignes
voluptueuses, ces frmissements qui, au dire du roi-prophte, doivent
perdre les fils de l'homme.

La tte tait noble, la figure svre, mlancolique. Elle disait
des mondes de souffrances morales, cette figure! Ovale et linaments
corrects, d'ailleurs, yeux magnifiques, vritables flambeaux pour
clairer la nuit profonde du visage. Ses dents, des perles enchsses
dans du corail.

Belle, vraiment, Elisabeth Coppeland. Sa vue titillait la concupiscence
chez le sensuel. Elle faisait rver le pote. Cependant, aux mains
et aux pieds de la jeune fille, vous eussiez trouv le stigmate de la
servitude.

Ils taient lourds, pais, palms.

Ce qu'annonait l'extrieur d'Elisabeth, son esprit et son coeur ne le
dmentaient pas. Haut placs l'un et l'autre, ils eussent fait honneur 
la plus vertueuse des blanches.

--Je vous suis, monsieur, rpta-t-elle au nouveau venu, en faisant
signe  son frre de se calmer, car matre Pierre, qui exerait sur
l'habitation les fonctions d'inspecteur ou de commandeur, roulait dj
autour de lui des regards menaants.

--Allons, dpche! fit-il rudement.

Elisabeth sortit aussitt devant lui.

Il allait refermer la porte de la case; mais, se ravisant tout  coup,
il dit  John Coppeland:

--Je crois que tu montres les dents, chien?

--Pardonnez-lui, mon brave monsieur Pierre, intervint le vieillard.

--Il recevra, tantt, cinquante coups de fouet, rpliqua schement le
commandeur en s'loignant.

--Ah! s'cria Elisabeth qui avait entendu; ah! vous ne ferez pas cela!

Pierre l'interrompit par un clat de rire moqueur.

--Tu verras! tu verras, la fille! dit-il.

Puis, se rapprochant d'elle, il ajouta  mi-voix:

--Je puis lui pardonner...

--N'est-ce pas, monsieur?

--Oui...

--Vous lui pardonnerez?

--A une condition.

--Tout ce que vous voudrez, dit avec empressement la jeune fille.

Le commandeur enveloppa la sduisante esclave d'un regard luxurieux, qui
lui fit baisser les yeux.

--Tu viendras chez moi aprs avoir quitt le major, dit-il.

Elisabeth recula avec effroi.

--Je te donnerai une robe de soie, dit Pierre, feignant de n'avoir pas
remarqu ce mouvement de rpulsion.

--Je vous remercie, monsieur, reprit la ngresse; je n'ai pas besoin de
robe.

--Ce sera un collier en perles, si tu veux.

Elle secoua ngativement la tte.

--Et puis de la liqueur; j'en ai d'excellente, tu l'aimes, la liqueur,
hein? continua-t-il.

--Pas du tout, dit-elle.

--Alors, tu refuses?

L'inspecteur pronona ces paroles d'un ton acerbe, qui fit frmir
Elisabeth.

--Que me voulez-vous? balbutia-t-elle, sans trop savoir ce qu'elle
disait.

Un sourire mchamment railleur plissa les lvres de Pierre.

--Fais ta sainte-n'y-touche, et demande-moi ce qu'un homme peut vouloir
 une jolie fille, dit-il en lui posant familirement la main sur
l'paule.

Au contact de cette main, la jeune fille tressaillit, avec un geste de
dgot, qui n'chappa point au commandeur.

Puis elle se mit  courir vers le pavillon habit par son matre.

--Bon, bon, cria Pierre en ricanant et lui montrant le poing, je me
payerai sur le dos du frre des ddains de la soeur.

Elisabeth se retourna pour rpondre, mais  ce moment deux jeunes
misses, rieuses et babillardes, sortirent brusquement de la maison.

--Eh bien, aprs tout, disait l'une, j'aime mieux

a, chre Rebecca; mon pre a eu une bonne ide de ne pas nous
accompagner au temple. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues,
et j'ai tant de choses  vous dire...

--Bonne Ernestine! rpondit l'autre en pressant tendrement le bras de sa
compagne, pass sous le sien.

--Tiens, continua la premire en apercevant la ngresse, voici justement
miss Bess Coppeland, la _belle_ que vous dsirez tant connatre.

A ces mots, Rebecca frona lgrement les sourcils. Son visage s'arma
d'une expression dure. Elle darda sur Elisabeth un regard rapide et
haineux; mais, refoulant ses motions, elle rpondit avec une sorte
d'enjouement:

--Ah! c'est l cette esclave qui s'tait chappe...

--Oui, dit Ernestine, vous savez, que toute la famille avait fui au
Canada; je vous ai cont cette histoire dans une de mes lettres, quand
nous avons rachet les Coppeland de leur premier propritaire.

--Je me le rappelle parfaitement. Mais vous m'aviez fait de cette fille
un portrait si attrayant que je la supposais une merveille, rpondit
Rebecca d'un ton songeur.

--Ne la trouvez-vous donc pas magnifique?

--Pour une esclave! fit Rebecca avec une moue mprisante.

--Tout le monde ici en est amoureux, continua gaiement Ernestine.

--Amoureux! rpta son interlocutrice d'un air distrait.

--Mais oui.

Et s'adressant  la ngresse:

--Approche, Bess.

L'esclave obit.

--N'a-t-elle pas des yeux superbes, des dents splendides? reprit
Ernestine en ouvrant avec son index les lvres de l'Africaine.

Triste, rsigne, celle-ci se laissait faire avec un sourire contraint.

--Et quelle taille! poursuivit Ernestine, rayonnante de cet orgueil qui
apparat sur la figure d'un propritaire occup  dtailler les qualits
ou les mrites de son bien.

--En effet, dit Rebecca en tournant le dos, cette fille n'a pas mauvaise
mine. Mais venez, chre. L'heure du sermon approche.

Elles s'loignrent; et Elisabeth entra dans la maison.

Une domestique blanche l'introduisit dans un salon, en lui disant
d'attendre.

Peu aprs, le major Flogger parut.

--Ah! c'est toi, fit-il en souriant. Viens dans mon cabinet.

Elisabeth tait agite d'une apprhension cruelle.

Tremblante, elle suivit son matre dans une pice contigu au salon.

Cette pice tait meuble avec luxe. Des nattes de la Chine tapissaient
les murailles et le parquet. a et l des armes prcieuses pendaient en
faisceaux. On remarquait aussi une collection considrable de fouets de
toute grosseur, de toute dimension.

Le major se jeta dans un fauteuil  bascule (_rocking chair_) et,
lanant par une fentre entr'ouverte le cigare qu'il avait aux lvres:

--Assieds-toi l, petite, dit-il  Elisabeth.

En mme temps, il lui faisait signe de se placer sur ses genoux.

La ngresse ne comprit point.

--O? demanda-t-elle, avec un regard tonn.

--Mais l, parbleu! repartit-il, en frappant sur le bras de son
fauteuil.

La jeune fille baissa les yeux et fit un pas en arrire.

--Ne m'entends-tu point! cria le major.

--Mais, monsieur... bgaya-t-elle.

--Je te dis de t'asseoir sur mes genoux.

--Je...

--Sais-tu que tu es fort apptissante, dit-il, eu allongeant la main
pour la saisir.

Effarouche, brlante de honte, elle fit encore un pas en arrire.

--Ah a! aurais-tu, peur de moi? dit le major Flogger, souriant
complaisamment.

--Non, monsieur, mais...

--Mais, viens prs de moi; je veux faire ton bonheur, Elisabeth.

Loin de l'couter, elle se retirait de plus en plus.

--Qu'est-ce  dire? cria-t-il en se levant.

--Oh! monsieur, pardonnez-moi, j'ai peur...

--Peur! voyez-vous cette effronte!

--Monsieur, vous savez bien que je ne m'appartiens pas!

--Si je le sais! Eh! qui le sait mieux que moi? Tu es mon esclave.
J'ai le droit de faire de toi ce que bon me semble. Allons, pas tant de
faons, ou je me fche.

--Mais, monsieur, dit-elle d'un ton larmoyant, je suis fiance devant
Dieu...

--Fiance du diable! ricana-t-il.

Elisabeth fondit en larmes.

Le major Flogger s'avana vers elle, la prit rudement par le bras et
dit:

--J'espre qu'on va cesser de pleurnicher ainsi. Ta me plais, petite;
j'ai dcid que tu me servirais dsormais de femme de chambre. Voyons,
commence ton service. Donne-moi un baiser.

--Non, non, laissez-moi.

--Oh! la coquette. Elle veut se faire dsirer, dit-il en l'attirant 
lui.

--Finissez, monsieur, j'appelle!

--Ah! charmant, en vrit! Eh bien, appelle, ma belle enfant.

--Si vous me touchez encore! s'cria Elisabeth en se dbattant.

--Eh que feras-tu, dmon?

Elle tomba  ses genoux.

--Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de mademoiselle votre fille,
supplia-t-elle, oh! oui, pour l'amour de mademoiselle Ernestine,
pargnez-moi!

--Trs drle! elle est trs drle, disait le major, en essayant de
dgrafer la robe d'Elisabeth.

Mais elle se releva si subitement et avec tant de violence, qu'une
partie du vtement resta aux doigts de son perscuteur.

La colre et le dsappointement se peignirent sur le visage de celui-ci.

--Ah! dit-il en serrant les poings et en changeant de ton; ah! c'est
donc vrai; tu ne veux pas satisfaire mon caprice; tu oublies que tu n'es
rien, que je suis tout; que d'un mot, je puis te faire mettre nue comme
un ver et chasser par mes chiens...

--Piti! piti! oh! piti, pour votre pauvre ngresse! murmurait
Elisabeth affole.

--Obis, ou sinon! profra-t-il avec un geste pouvantable.

--Mais, dit-elle, palpitante, j'ai jur  Dieu de n'tre qu' mon
fianc.

--Si tu prononces encore ce mot, je t'crase! hurla-t-il, en frappant
violemment du pied.

Et aprs une pause.

--Dshabille-toi.

--Me dshabiller!

Une terreur inexprimable mle de confusion clatait dans tous les
traits de l'infortune.

--Oui, je t'ordonne de te dshabiller, dit-il, en scandant pour ainsi
dire les syllabes de cette phrase.

--Non, rpliqua rsolument la ngresse.

Sa fermet surprit le major Flogger, jamais il ne s'tait heurt 
pareille rsistance.

--Je te donne une minute pour te dterminer, reprit-il au bout d'un
instant.

Rfugie dans un angle du cabinet, Bess parut n'avoir pas entendu.

Sa montre  la main, le major comptait les secondes.

--C'est donc dcid; tu veux que j'emploie la force, dit-il quand le
temps fut coul.

Elisabeth croisa ses mains, leva la tte au ciel et se mit  prier.

Son matre agita si vivement le cordon d'une sonnette, que le gland lui
resta dans la main.

Un noir parut.

Qu'on fasse venir le commandeur, cria le major.

Pierre arriva promptement.

Dshabillez cette femme! lui dit Flogger.

A cette injonction, les yeux de l'inspecteur s'allumrent.

--Tout de suite, monsieur, rpondit-il, en marchant sur la malheureuse
Elisabeth.




                                  XI

                            PAUVRES NGRES


Elle priait toujours.

Mais, sans pudeur pour sa, personne, sans respect pour l'oraison
qu'elle adressait, en ce moment,  l'ternel, Pierre se prcipita sur la
malheureuse ngresse comme un tigre sur sa proie, et, d'un tour de main,
mit en pices le corsage de sa robe.

Aux lvres du major Flogger errait un sourire cynique. De chaudes
flammes coloraient son visage. Ses prunelles ardentes tincelaient.

Une ivresse non moins chaude brlait Pierre, son inspecteur.

A la vue des charmes que sa brutalit avait mis  nu, ils frissonnrent
de volupt l'un et l'autre.

Oubliant la prsence de son matre, Pierre recula pour mieux contempler
ces charmes.

Le major tait clairvoyant. Il saisit aussitt le sens du mouvement de
son commandeur.

--Ah a! matre drle, dit-il, est-ce que vous auriez, par hasard, envie
de cette fille!

--Moi, monsieur, je ne me le permettrais pas.

--Eh bien, que faites-vous l?

--Mais, monsieur, je rflchis et me dis que si, au lieu de donner  nos
esclaves femelles des robes montant jusqu'au cou, nous leur donnions
un simple jupon, comme la _kalaquarte_ des Indiennes, nous ferions une
conomie...

--L'impudent! marmotta le major entre ses dents.

Et,  voix haute:

--Laissez l vos conomies...

--Pourtant... objecta Pierre.

--Assez, interrompit le planteur. Achevez d'excuter mes ordres.

Le commandeur se rapprocha d'Elisabeth, qui, toute  sa prire, n'avait
pas fait un geste d'opposition, pas murmur une parole.

Belle, froide, impassible, pour ainsi dire, elle ressemblait  une
statue de bronze antique.

--Allons, l'ingnue, lui dit grossirement le valet de son bourreau, il
faut nous offrir une exhibition gratuite de tes attraits cachs.

Ce disant, ses doigts s'accrochrent,--vraies griffes,-- la ceinture de
la jeune fille.

Mais alors Bess tressaillit comme si elle et reu une secousse
lectrique.

Puis, avec la rapidit de l'clair, aprs avoir dtach dans la poitrine
du commandeur un coup de poing qui le renversa presque, elle se jeta sur
une des panoplies, saisit un poignard.

--Arrtez-la, arrtez-la, Pierre, cria le major, en cherchant du regard
une porte pour se sauver.

Mais il n'avait pas besoin de fuir, nulle raison de craindre pour ses
jours, le lche libertin.

Elisabeth Coppeland serait morte cent fois plutt que de lever,--mme 
son corps dfendant,--une arme meurtrire sur son prochain.

--Si vous me touchez, je me tue! se contenta-t-elle de dire.

Cette menace, faite d'un ton qui n'admettait pas de doute, changea
instantanment les dispositions du major Flogger. En digne propritaire,
soigneux, rang dans ses affaires, il tenait  son bien. Pour lui,
un ngre valait,--quand il tait jeune et vigoureux,--un bon cheval
anglais. Aussi, ses esclaves malades recevaient-ils des soins tout
particuliers. Inutile de dire qu'il dplorait amrement leur perte et
qu'il s'ingniait, par tous les moyens possibles,  carter ce qui la
pouvait provoquer.

Par temprament il aimait les femmes; par un intrt bien entendu il
prfrait ses ngresses  toutes les autres.

--J'y trouve mme plaisir, disait-il, et parfois avant l'anne rvolue,
un joli bnfice. Ainsi je fais servir mes passions  l'augmentation
de ma fortune. Si tous les hommes agissaient de mme, il n'y aurait,
assurment, pas autant de malheureux sur la terre.

Le brave major Flogger prenait pour de la sagesse ce raisonnement
monstrueux, et, de fait, il avait la sanction de tous les possesseurs
d'esclaves ses voisins, sans en excepter les pieux ecclsiastiques qui
frquentaient sa maison.

Ajoutons, pour l'acquit de notre conscience, que, dans les tats du Sud,
bien peu de gens eussent os dsapprouver ouvertement cet excellent M.
Flogger.

Il se montrait donc rempli de sollicitude pour la prosprit et la
multiplication de ses esclaves.

Aussi, rien d'tonnant que les paroles de Bess l'eussent boulevers.

Outre sa beaut raie, Bess tait fort intelligente.

Elle savait lire, crire,--grande capacit,--faisait parfaitement la
cuisine, cousait  merveille, blanchissait, repassait et brodait au
besoin.

--Bess, c'est une fille qui n'a pas son gale dans l'Union, disait, avec
satisfaction, le major Flogger.

Avait-on l'air d'en douter? il vous rpondait premptoirement:

--_She is worth 3,000 dollars_.

--Trois mille dollars une esclave! Mais les plus jolies, les
meilleures, ne sont cotes que mille  douze cents sur les marchs de la
Nouvelle-Orlans ou de Charlestown.

--Possible, possible, rpliquait le major; mais Bess en vaut trois
mille, et je ne la donnerais ni pour quatre ni pour cinq, quoique je ne
l'aie paye que six cents avec toute sa famille, compose d'un vieux,
un mr (encore trs bien), et d'un jeune, vigoureux, trop instruit par
malheur, le vrai portrait de la soeur.

Pas d'objection nouvelle, ou le major entrait en fureur.

Il aimait les Coppeland, que voulez-vous? Il les aimait de cet amour
qu'a le spculateur pour les choses que, grce  son habilet, il a
achetes  vil prix et qui tmoignent, par consquent, de son aptitude
au commerce.

Mais il aimait encore Bess  cause de la rsistance qu'elle avait
oppose  son libertinage, et de l'honntet--si peu commune chez les
ngres,--qui faisait le fond du caractre de la jeune fille.

--a ferait une suprieure femme de charge  deux fins, se disait-il
intrieurement.

Il se complaisait mme  ajouter:

--Ma maison y gagnerait cent pour cent, car ma fille Ernestine est une
pronnelle qui n'en tend absolument rien aux affaires du mnage.

Confessons-le, il tait bon pre autant que bon matre, M. le major
Flogger.

--Arrtez-la! arrtez-la, Pierre! cria-t-il  son commandeur.

--Mais, monsieur! fit celui-ci qui, n'ayant pas les mmes raisons que le
planteur pour redouter l'garement d'Elisabeth, hsitait  se rapprocher
d'elle.

--Arrtez-la! vous dis-je.

--Elle me tuerait!

--S'il lui arrive un accident, prenez-garde  vous! poursuivit le major,
exaspr.

Pierre, timidement, se disposait  obir. Il cherchait un moment
favorable pour fondre sur Elisabeth et lui arracher son poignard, quand
la porte du cabinet, qui communiquait avec le salon, s'ouvrit, et miss
Flogger, suivie de sa cousine, entra en bondissant dans la pice.

A l'aspect de la scne dont cette chambre tait le thtre, la jeune
fille s'arrta stupfaite.

Rebecca Sherrington fit de mme sur le seuil du cabinet. Puis, sentant
que sa prsence  cet instant ne pouvait qu'tre indiscrte, elle
repassa dans le salon.

--Qu'y a-t-il donc, papa? demanda Ernestine en promenant autour d'elle
des regards surpris.

--Ah! miss, c'est le bon Dieu qui vous envoie! s'cria Elisabeth.

Elle laissa tomber l'arme qu'elle avait  la main et courut se
prosterner devant la jeune fille, comme aux pieds d'un ange protecteur.

Mademoiselle Flogger allait d'tonnement en tonnement.

Le pre, assez embarrass, cherchait une rponse  la question qu'elle
lui avait faite; le commandeur crut tre agrable  son matre en
intervenant:

--Veux-tu t'en aller d'ici, vilaine noiraude! dit-il  Bess, en la
poussant du bout de sa botte.

--Sauvez-moi, miss! sauvez-moi! rptait la ngresse plore.

--Mais qu'a-t-elle? interrogrent les yeux d'Ernestine dirigs sur ceux
de son pre.

--Elle a dsobi et je l'ai condamne au fouet, dit schement celui-ci
pour viter toute nouvelle question.

--Vous avez bien fait, rpliqua froidement sa fille.

--Oh! miss, si vous saviez... reprit Elisabeth.

Pierre l'interrompit.

--Veux-tu te taire, gueuse! si tu souffles encore un mot, je lche 
tes jupes tous les chiens de l'habitation.

--Allons, lve-toi et va demander pardon  mon pre, Bess, dit Ernestine
en touchant du bout de son ombrelle l'paule nue de l'esclave.

--Oui, dit le major d'un ton goguenard, si elle me demande pardon et
me promet d'tre docile  l'avenir, je lui serai clment, en faveur de
vous, Ernestine.

Elisabeth, toujours  genoux, baissa douloureusement la tte sur sa
poitrine.

--Est-ce que tu n'entends pas, fille du diable? fit le commandeur en lui
allongeant, dans les reins, un coup de pied qui lui arracha une plainte,
Rebecca voyait tout du salon o elle s'tait assise.

A chaque outrage fait  l'Africaine, un clair de joie cruelle
sillonnait son visage.

--a n'a pas d'oreilles, ces brutes-l! murmura-t-elle assez haut pour
qu'Ernestine l'entendt.

--Ah! ma cousine a bien raison, dit celle-ci. Laissez Bess, papa. Pierre
se chargera de la punir, et venez entendre une romance nouvelle que
Rebecca chante divinement.

--Avec le plus vif plaisir, mon enfant, dit le major.

--Alors, donnez-moi votre bras!

--Oh! miss! supplia encore Elisabeth...

Ernestine ddaigneusement lui tourna le dos et marcha vers son pre.

--Dans une minute, ma fille, dit le major; dans une minute. Laisse-nous
un moment seuls.

J'ai quelques ordres  donner  Pierre.

--Bess n'est pas mchante, qu'il ne la batte pas par trop! dit
Ernestine.

--Oh! soyez tranquille, repartit son pre; il ne lui fera pas grand mal.
Une vingtaine de coups de fouet...

--Je m'en rapporte  votre indulgence, reprit-elle en rentrant dans le
salon, dont elle ferma la porte sur elle.

--Cinglez-la vivement, mais sans l'reinter, souffla le major 
l'oreille de son rgisseur quand Ernestine les eut quitts.

--Comptez sur ma dextrit, monsieur.

--Oui, j'y compte; mais j'ai une ide, continua Flogger sur le mme ton;
si aprs les premiers coups elle s'amendait, si elle consentait... vous
m'entendez.

--Trs bien, monsieur, trs bien, rpondit Pierre avec un sourire
significatif.

--D'abord vous la dposerez dans la chambre noire, dit-il  voix haute.

Le commandeur s'inclina affirmativement.

--Elle y restera au pain et  l'eau.

--Oui, monsieur.

--Et chaque matin et chaque soir on lui administrera vingt coups de
fouet.

Aprs ces mots, le major entra au salon o sa fille l'attendait avec
Rebecca Sherrington, qui commenait  chanter le doux hymne  la patrie:

              _Home! sweet home!_

--Eh bien, la belle, dit matre Pierre  u as entendu, cette fois. Mais
si tu voulais tre aimable, on pourrait s'arranger.

Sans daigner lui rpondre, elle se leva et se dirigea vers une porte
ouvrant sur la cour.

--A ton aise, petite sotte! reprit le commandeur, mais, gare  nos
tendres paules! tu connais mon fouet  balles de plomb; il est un peu
dur, celui-l, hein? Eh bien, je m'en vas d'abord le rafrachir sur le
dos de ton frre...

--Oh! monsieur Pierre, monsieur Pierre s'cria Bess avec un accent
dchirant.

--Il n'y a pas de monsieur Pierre qui tienne.

--Mais, dit-elle, folle de dsespoir, qu'exigez-vous?...

--Je te le dirai dans la chambre noire.

Elisabeth frissonna.

Le commandeur la fit alors entrer dans un corridor obscur qui, par une
pente incline, conduisait  une cave.

Arriv  l'extrmit de ce corridor, il ouvrit une lourde porte, en
disant:

--Voici!

Une nuit impntrable voilait tous les objets.

Pierre enlaa subitement dans ses bras la jeune fille et essaya de lui
faire violence.

Mais elle se dfendit si bien avec ses ongles, avec ses dents, que le
misrable fut oblig de renoncer  son infme projet.

--Ah! je me vengerai! je me vengerai! disait-il en verrouillant la porte
du sombre cachot o il avait emprisonn Elisabeth.

Un quart d'heure s'tait  peine coul depuis son dpart, lorsque la
pauvre fille, qui tait tombe  demi vanouie sur le sol humide et
visqueux entendit des cris perants.




                                 XII

                           ES LIBRATEURS


Je me garderai bien de dire que Pierre, l'inspecteur de l'habitation
du major Flogger, tait amoureux d'Elisabeth Coppeland. Ce serait
stigmatiser ce mot divin, amour, sentiment trop noble, trop lev, pour
monter du bourreau  la victime.

Mais, par ce qui prcde, on a vu que, comme son matre, Pierre n'avait
su rsister aux charmes fascinateurs de cette jeune fille. S'tant
bravement mis en tte de lui imposer ses honteux dsirs, il avait rsolu
de gagner par la terreur ce que Bess refusait  sa bienveillance.

--Je ne suis tout de mme pas fch de ce qui s'est pass, se disait-il,
en se frottant les mains, aprs l'avoir quitte; le major croyait bien
l'enlever le premier. Mais bernique! l o Pierre choue, les autres
perdent leurs droits. Si jamais quelqu'un peut se flatter d'avoir obtenu
une prfrence, ce sera moi. Je connais le secret pour attendrir les
coeurs trop durs.

Il accentua ces derniers mots d'un sourire suffisant.

Puis il reprit, en se dirigeant vers la case des Coppeland:

--Oui, oui, je la connais cette panace. Elle est infaillible. Il ne
s'agit que de l'appliquer convenablement. H! h! Pierre n'est pas tout
 fait aussi niais qu'il en a l'air. Mettons-nous  l'ouvrage.

Il appela deux ngres qui traversaient la cour.

--Tom, Sam, venez-ici, vilaines ttes crpues.

Ceux-ci s'approchrent d'un air timide.

--Suivez-moi, leur dit le commandeur, en ouvrant la porte de la case
occupe par la famille Coppeland.

Ils obirent sans se permettre une seule observation.

La case des Coppeland prsentait alors un spectacle frappant qui
exprimait loquemment la misre morale de l'esclave  ses trois plus
hautes priodes: le grand-pre dormait ivre, la tte sur la table;
c'tait l'image du dsespoir impuissant; le fils lisait la Bible
d'un air distrait: celui-l n'avait pas encore dsespr; mais,--ver
rongeur,--le Doute avait pris possession de son coeur; le petit-fils,
John, le jeune homme au printemps de la vie, arpentait la chambre d'un
pas fivreux, en marmottant des blasphmes. Cependant, tel qu'un clair
en un ciel charg par la tempte, une pense d'avenir, une pense de
libert, flamboyait parfois dans ses yeux, illuminait parfois son sombre
visage.

Alors, il allait  une fentre, plongeait ses regards vers l'ouest,
o le soleil achevait d'teindre son disque de feu, et il murmurait,
l'ardent jeune homme:

--Prenons courage! ils viendront... bientt... aujourd'hui,
peut-tre!... Leur promesse n'a pu tre faite  la lgre; j'y ai foi!
Oui, ils nous dlivreront, rptait-il pour la dixime fois, quand le
commandeur entra, suivi de ses deux ngres:

--Attachez-moi solidement ces brigands-l, leur dit-il, en dsignant du
doigt les trois Coppeland.

Rveill par le bruit, le grand-pre souleva  grand'peine sa tte
branlante, en fredonnant d'une voix raille:

              Si ngre tait blanc,
              Li serait content....

Son fils l'interrompit et lut d'une voix menaante ces mots du prophte
Jrmie:

Voici ce que dit le Seigneur des armes: Les enfants d'Isral et les
enfants de Juda souffrent l'oppression; tous ceux qui les ont pris les
retiennent et ne veulent point les laisser aller.

Leur Rdempteur est fort; son nom est: le Seigneur des armes; il
dfendra leur cause au jour du jugement, afin qu'il pouvante la terre
et qu'il trouble les habitant de Babylone.

Pendant qu'il lisait, John tait garrott.

Un instant, le jeune homme songea  faire rsistance; mais  quoi bon?
Quelque volont, quelque courage, quelque vigueur qu'il et opposs, il
aurait t vaincu, brutalis, assassin peut-tre. Mieux valait subir
patiemment encore sa mauvaise destine et attendre, en silence, que
l'heure de l'mancipation sonnt.

Nanmoins, lorsqu'on lui eut li les mains derrire le dos, comme
l'inspecteur Pierre frappait  coups de pieds son pre, parce que
celui-ci poursuivait la lecture de la Bible, John ne put s'empcher de
dire au premier:

--Lche!

Cette injure fit sourire matre Pierre.

--Lche! rpta John, vous n'oseriez pas... ce que notre seigneur
Jsus-Christ a souffert pour le rachat de nos pchs!

Soit que l'habitude de ces sortes de scnes l'y et rendu insensible;
soit que l'ivresse lui brouillt compltement le cerveau, le vieux
Coppeland continuait sa chanson:

                Mais la dlivrance
                Un jour viendra;
                Li fera bombance.
                Et li chantera:

--Silence, carcasse  cercueil! cria Pierre, en le poussant si rudement
avec la main que le septuagnaire tomba lourdement sur le sol.

Par malheur, en faisant cette chute, sa tte porta contre le pied de la
table, et il s'ouvrit le front.

Le sang coula  flots de sa blessure.

Aussitt l'indignation de John clata en un accs de rage inexprimable.

Ne pouvant faire usage de ses mains, il se prcipita, tte baisse, sur
le commandeur, et l'atteignit en pleine poitrine.

La violence du coup fut terrible: Pierre plit, chancela, s'affaissa sur
lui-mme.

Le croyant mort, les ngres qui l'avaient accompagn se mirent  pousser
des cris de joie.

Mais, presque aussitt il se releva et leur ordonna d'enchaner aussi
les deux autres Coppeland, en ajoutant:

--Ah! vous me payerez tout cela, racaille, et toi, John, ton compte est
bon. Sois tranquille. Je vais faire exprimenter, sur ton chine, un
nerf de boeuf plomb; tu m'en diras des nouvelles. En route, sclrats!

Les captifs furent entrans dans la cour.

Sur l'injonction du commandeur, tous les ngres de l'habitation
sortirent de leurs cases et se placrent sur plusieurs rangs, les petits
en avant, les grands derrire, autour de trois poteaux auxquels on avait
fix le malheureux Coppeland.

La nuit tait arrive.

Matre Pierre fit allumer des torches pour clairer le drame dont il
tait l'ordonnateur.

Le major Flogger, sa fille, la douce Ernestine, et miss Rebecca
Sherrington, qui venaient de prendre le th, y assistaient, en devisant
gaiement, sur un petit balcon lev au-dessus de la porte d'entre du
pavillon.

Les autres spectateurs esclaves, hommes, femmes, enfants, au nombre de
plus de deux cents, taient, pour la plupart, apathiques, indiffrents.

Toutefois, dans la foule, on et pu remarquer quelques visages irrits
ou anxieux, des yeux qui se dirigeaient avec colre vers le balcon,
des ttes qui se penchaient du ct ou le soleil s'tait couch et
semblaient couter attentivement.

Les impressions qui animaient les victimes se lisaient dans leur
maintien: si John avait les traits contracts, la prunelle provocante,
son pre tait calme, soumis, comme un martyr chrtien; son aeul
donnait des signes d'idiotisme.

Le crne chauve, sanglant de ce dernier oscillait  droite,  gauche,
son pied marquait machinalement la mesure, et sur ses lvres errait le
refrain:

                Si ngre tait blanc.
                Li serait content.

Satisfait, sans doute, de sa mise en scne, le commandeur parcourut,
d'un oeil triomphant, les lignes des esclaves, et, avisant trois ngres
robustes, d'une taille colossale, il les appela.

Cette invitation ne parut point leur tre agrable, car ils quittrent
les rangs avec rpugnance.

Pierre leur remit  chacun un fouet norme qu'il s'tait fait apporter.

Ces fouets taient forms d'un manche en bois, long de deux pieds,
et d'une corde, en nerf d'animal, grosse comme le pouce, garnie, de
distance en distance, de balles de plomb, en guise de noeuds.

--Commencez par le vieux, dit Pierre, qui s'arma lui-mme d'un fouet,
hriss de fines pointes d'acier, et souvenez-vous, ajouta-t-il en
montrant cet instrument  ceux qu'il condamnait  l'office de bourreaux,
souvenez-vous que si vous ne vous acquittez pas convenablement de votre
devoir, je saurai vous aiguillonner, moi.

Pour donner plus de poids  ses paroles, le commandeur fit claquer son
fouet.

Les trois ngres changrent un regard morne o se peignait l'horreur du
rle auquel les contraignait la tyrannie de leurs matres.

--A l'oeuvre! qu'on cingle vivement, mais surtout qu'on se garde bien de
briser les ctes! cria Pierre.

Les cordes plombes sifflrent dans l'air, puis s'incrustrent, en de
profonds sillons, sur les paules du vieux Coppeland.

Il chantonnait toujours:

                 Mais li ngre esclave,
                 Loin de son pays.

Bon nombre des noirs spectateurs frmirent; quelques femmes fondirent en
larmes.

Mais sur le balcon, on ne cessait de causer avec un entrain charmant.

--Quelle dlicieuse soire, n'est-ce pas, ma cousine? disait miss
Flogger.

--Vraiment oui; elle est toute pleine de parfums, rpondit Rebecca.

--Et comme le ciel est pur! poursuivit Ernestine.

--Sous ce dais d'un bleu sombre tout diamant d'toiles, la flamme
pourpre des torches dans la cour fait un effet ravissant, ne
trouvez-vous pas? reprit Rebecca.

--Ah! soupira la premire, quelle nuit d'amour!

Trois nouveaux coups de fouet rsonnrent.

La douleur arracha une plainte au vieillard;  cette plainte, le sang de
John bouillonna dans ses artres; l'imptueux jeune homme fit un effort
pour briser ses liens et voler au secours de son grand-pre; mais,
n'y pouvant parvenir, il exhala, dans sa fureur, des cris perants qui
allrent glacer d'effroi la pauvre Elisabeth, au fond de son cachot.

--Bravo! disait le commandeur; tapez, tapez dur, mes gaillards! il y
aura un verre de tafia pour votre peine!

--J'espre, pensait le major Flogger en fumant tranquillement son
cigare, que cette punition sera d'un exemple salutaire. Si seulement
cette petite Bess tait ici, a adoucirait peut-tre ses sentiments.
C'est une ide, il faut que je la fasse venir.

Se penchant sur la balustrade du balcon:

--Pierre, cria-t-il au commandeur.

--Monsieur!

--O avez-vous mis cette fille?...

--Dans la chambre noire.

--Bien, allez la chercher

--Mais, monsieur....

--Je veux qu'elle voie comment nous chtions les rebelles.

--J'y cours, rpondit l'inspecteur.

Ni miss Flogger ni Rebecca Sherrington ne s'interposrent pour prvenir
cet excs de cruaut: elles babillaient chiffons.

Pierre remontait dj avec lisabeth le couloir du cachot, quand,
soudain, plusieurs coups de sifflet retentirent aux environs de
l'habitation.

Comme si c'tait un signal convenu, une partie des ngres rompit
immdiatement les rangs aux cris de:

--Vive la libert! mort aux propritaires d'esclaves!

Une voix clatante domina toutes les autres.

--Vivent les Brownistes! disait-elle.

Cette voix, c'tait celle de John Coppeland, dont les liens avaient t,
sur-le-champ, tranchs par une main amie.

Un choeur immense rpondit en cho:

--Vivent les Brownistes!

En ce moment, autour de la grille de l'habitation, apparaissait une
troupe d'hommes blancs,  cheval.

Surpris, stupfait, le major se demandait quel tait le mot de cette
nigme, en invitant, de la main, les jeunes filles  rentrer dans
l'appartement.

Mais, tel tait leur saisissement, qu'elles ne le comprirent pas.

La porte de la grille fut ouverte, et les cavaliers fondirent dans la
cour.

A leur tte marchait un fier jeune homme, qui brandissait dans sa main
droite un sabre nu.

--Edwin! murmura Rebecca Sherrington, en distinguant ce jeune homme.

--Que tous ceux qui veulent tre libres nous suivent! dit-il, en
s'adressant aux esclaves.

Alors, le major sembla recouvrer la parole.

--Fermez la porte! fermez la porte! et qu'on s'empare de ces misrables
abolitionnistes, cria-t-il de toutes ses forces.

Quelques ngres voulurent lui obir: d'autres se rangrent du ct des
nouveaux venus; d'autres parurent disposs  garder la neutralit.

Cela donna lieu  une bruyante confusion, plus facile  imaginer qu'
dcrire.

Cependant, jusque-l, nul coup n'avait t frapp.

Le major s'tait jet dans son cabinet pour y prendre des armes.

Suivez-nous, amis, et ne rpandons pas inutilement le sang de nos
frres! rpta Edwin Coppie.

Comme il prononait ces mots, Pierre dboucha du couloir, accompagn par
Elisabeth Coppeland.

Devinant au premier coup d'oeil ce qui se passait, il arma un revolver
qui ne le quittait jamais, visa un des cavaliers et lcha la dtente.

--Le sacripant! profra Jules Moreau en essuyant, contre le pommeau
de sa selle, sa main que la balle du commandeur venait d'rafler; le
sacripant! il a failli m'estropier pour le reste de mes jours.

--A mort le commandeur!  mort!  mort! hurlrent les ngres.

D'une nouvelle balle, Pierre tua un de ceux-ci; mais, avant qu'il et
pu faire une autre victime, il tait renvers, poignard, cras par la
foule de ses ennemis.

A la lueur d'une torche, Edwin reconnut Elisabeth.

--Montez en croupe derrire moi, lui dit-il rapidement.

Elle aussi l'avait reconnu.

Elle s'lana sur le cheval du jeune homme.

--Mais pourquoi restez-vous donc l, imprudentes! dit aux jeunes filles
le major Flogger, en reparaissant sur le balcon muni de carabines et de
pistolets. Vous voulez vous faire gorger? ajouta-t-il.

Et il les repoussa vivement vers la pice voisine.

Rebecca Sherrington jeta un regard vindicatif sur Elisabeth, qui tenait
Coppie embrass  la taille, puis elle murmura:

--Ah! je m'en doutais, je ne m'en doutais que trop; il aime cette
ngresse!




                                XIII

                        FUITE ET POURSUITE


Pour effectuer le coup qu'il projetait sur l'habitation du major
Flogger, Brown n'avait dpch que vingt-cinq cavaliers. Mais il
comptait sur le concours des esclaves de cette habitation, que ses
espions sondrent et excitrent  la rvolte aussitt que l'entreprise
fut dcide.

Le dtachement comptait deux des fils de Brown dans ses rangs.

La troupe tait  peine partie que le capitaine se sentit agit de
funbres pressentiments. Trs pieux de son naturel, trs vers dans les
saintes critures, Brown croyait fermement aux rvlations d'en haut. Il
avait mme un certain penchant  la superstition.

Mais cette faiblesse, il s'efforait de la cler au fond de son coeur,
sachant bien que la moindre manifestation affaiblirait l'empire qu'il
exerait sur la bande sceptique et frondeuse dont il s'tait entour.

C'est pourquoi, malgr ses apprhensions, John Brown ne voulut
point envoyer une troupe nouvelle, pour grossir le parti charg de
l'expdition de Battesville. Mais il rsolut d'aller lui-mme surveiller
l'opration.

Sous prtexte d'une chasse, il confia la garde du camp  Cox, monta
 cheval, aprs avoir renferm dans son portemanteau un costume de
trappeur nord-ouestier, et se dirigea vers la rivire Osage.

Quand il fut hors de vue des retranchements, John Brown endossa son
dguisement.

Cela fait, il poussa vivement sur Battesville.

La nuit tait venue quand il arriva dans le village.

Brown mit pied  terre pour rafrachir son cheval et se faire indiquer
la maison du major.

Mais comme il buvait lui-mme un verre d'eau--seule boisson qu'avec
le lait il se permt jamais--les accents lugubres du tocsin tombrent
lentement dans l'espace.

Et presque aussitt retentirent les cris de:

--_Fire! Fire!_ (Au feu! au feu!)

Ces cria taient accompagns d'un roulement de voix et d'un tintement
de clochettes qui attirrent hors de la _bar_[8] de l'htel tous les
voyageurs.

[Note 8: On sait que c'est, en Amrique, la pice o se tient dans les
htels le dbit de liqueurs et de cigares. Elle est gnralement de
plain-pied avec la rue.]

Une lgion d'hommes, couverts de casques en cuir bouilli et de chemises
rouges, serres  la taille par un pantalon en gros coutil, couraient,
en tranant derrire eux une de ces magnifiques pompes  feu comme l'on
n'en voit qu'aux tats-Unis.

Ils taient prcds et clairs par deux coureurs munis de torches de
rsine, dont les lueurs sanglantes dchiraient les tnbres de la nuit.

--_Fire! Fire!_ hurlaient-ils de toute la force de leurs poumons.

--O est le feu? demanda quelqu'un.

--Chez le major Flogger, fut-il rpondu.

--Chez le major Flogger! Ah! pensa Brown, l'affaire est dj faite.
Encore une fois, j'ai t la victime de mes folles terreurs.

Il se hta de payer son cot, sauta sur son et suivit la multitude.

Aprs avoir tourn deux ou trois rues, il dboucha dans une plaine o
une illumination immense, rflchie dans le ciel, derrire un bouquet
d'arbres, lui apprit qu'il approchait du thtre de l'incendie.

Brown marcha jusqu'au bout de ces arbres.

Et l, aux clarts de la conflagration, il aperut des gens  cheval qui
montaient,  toute bride, le cours de l'Osage. Le capitaine, pensant
que c'tait les siens, lana sa monture  travers champs, et tcha de
rejoindre la troupe.

Mais elle avait plus d'un mille d'avance, et durant cinq heures, Brown
ne russit pas  gagner sur elle, quoique, grce aux rayons de la lune,
il pt aisment marcher sur sa piste.

Comme l'aurore se levait, il remarqua, en atteignant le fate d'une
colline, que les cavaliers avaient fait halte dans le fond de la valle.

Quoique son cheval ft considrablement fatigu, Brown pressa le pas;
et, bientt, il rejoignit ceux qu'il cherchait.

Une cinquantaine de ngres les avaient suivis.

A l'arrive de Brown, un hymne d'allgresse fut entonn par ces pauvres
esclaves en son honneur. Chacun d'eux voulait le voir, le toucher,
baiser un coin de son vtement.

Quand leur enthousiasme se fut un peu calm, le capitaine, rassur sur
le sort de ses fils, s'entretint avec Edwin.

--Comment cela s'est-il pass? lui demanda-t-il.

--Oh! fort bien.

--Mais vous avez eu tort de mettre le feu  l'habitation. Celui qui
dtruit le bien du Seigneur sans motif lgitime, sera puni tt ou tard.

--Ce n'est pas ma faute, rpliqua Coppie. Une partie des esclaves
voulait fuir avec nous. La majorit refusait la libert que nous
lui offrions; les premiers ont cru qu'en incendiant la maison, ils
dcideraient le reste.

--Vous auriez d veiller  ce qu'ils ne commissent pas ce crime inutile,
dit svrement Brown.

--Il m'a t impossible de les en empcher, repartit Edwin. Aprs s'tre
empars des chevaux qu'il y avait sur l'habitation, ils voulaient mme
assassiner leur matre, je les ai retenus.

--Vous avez eu raison, dit Brown. Mais il faut aviser  ce que nous
ferons de ces noirs.

--Ne les conduirons-nous pas au camp?

--Au camp! Voulez-vous donc en faire un lieu de perdition?

--Je ne vous comprends pas, capitaine.

--Mon fils tu es insens. Quoi! tu mnerais ces femmes au milieu de
nos hommes! Ne serait-ce pas y apporter la luxure et l'impuret?
Souviens-toi que la temprance est la mre de la force, comme la
chastet est la mre des saines dcisions.

Coppie ne rpondit pas. Aprs une courte pause, Brown reprit:

--Combien y a-t-il de femmes, parmi ces ngres?

--Une douzaine.

--C'est beaucoup, fit-il soucieusement. Nous garderons les hommes avec
nous; mais ces femmes...

Ayant rflchi un moment, il ajouta:

--Il les faudrait diriger sur le Canada. Mais nous n'avons maintenant ni
le temps ni le monde ncessaire pour cela. Je verrai plus tard. En tout
cas, ne demeurez pas davantage ici. Les esclavagistes doivent tre sur
notre piste. Remettez-vous en selle et prenez le chemin d'Ossawatamie.

--Ne viendrez-vous pas avec nous? s'enquit Edwin.

--Pas  prsent. Mon cheval est extnu.

--On vous en donnera un autre.

--Non, dit Brown, vous n'avez que votre compte; je ne veux pas dmonter
un de ces malheureux ngres. Mais partez vite.

Coppie, connaissant la fermet du capitaine dans ses dterminations,
n'insista point. Mais les fils de Brown le supplirent de ne pas les
quitter.

--Mon esprit sera avec vous, leur dit-il. Dans peu de jours nous nous
reverrons.

--Cependant, objecta Frederick, si les esclavagistes...

Brown l'interrompit en s'criant d'un ton solennel:

--Malheur  la nation perverse, au peuple charg de crimes,  la race
d'iniquit,  ces corrupteurs! Ils ont abandonn le Seigneur, ils ont
blasphm le Saint d'Isral; ils se sont loigns de lui.

--Donnez-nous au moins votre bndiction, dit Frederick, comme s'il
pressentait qu'il voyait son pre pour la dernire fois.

John Brown tressaillit: enveloppant ses deux enfants dans un regard
d'amour profond, il leva la main sur eux et, d'une voix gravement mue:

--Au nom du Tout-Puissant, au nom de son fils mort dans les tortures
pour racheter le monde du plus dgradant des esclavages, du pch,
enfants, je vous bnis. Puissiez-vous vivre longtemps, en paix et en
sant, dans l'amour de la vertu et de votre prochain!

Aprs ces mots, il serra avec effusion la main  chacun d'eux. Les
fugitifs et leurs librateurs remontrent  cheval. Edwin Coppie donna
le signal du dpart, et la caravane ne tarda pas  disparatre dans les
brumes du matin.

Quand ils se furent loigns, Brown ouvrit sa Bible au livre 1er
d'Isae, et tandis que son cheval broutait le gazon de la valle, il lut
le chapitre V, o se trouve cette terrible prdiction:

16. Le Dieu des armes sera exalte dans ses jugements; le Dieu saint
signalera sa saintet par des vengeances.

17. Des trangers dvoreront ces champs abandonnes par des matres
avares; ils y feront patre leurs troupeaux.

18. Malheur  vous qui tranez l'iniquit comme de longues chanes, et
le pch comme les traits d'un char.

19. Qui osez dire au Seigneur: Qu'il se hte, que son oeuvre commence
devant nous, et nous la verrons: qu'il approche, que les conseils du
Saint d'Isral nous soient manifests, et nous les connatrons.

20. Malheur  vous qui appelez le mal le bien, et le bien le mal: qui
changez les tnbres en lumire, et la lumire en tnbres; l'amertume
en douceur, et la douceur en amertume!

21. Malheur  vous qui tes sages  vos propres yeux! Malheur  ceux
qui croient  leur prudence!

22. Malheur  vous qui mettez votre gloire  supporter le vice, et
votre force  remplir des coupes de liqueurs enivrantes.

23. Qui justifiez l'homme inique  cause de ses dons, et qui ramenez
l'innocent  la justice!

24. C'est pourquoi, comme le chaume est consum, dvor par les
flammes, ainsi ce peuple sera sch jusque dans ses racines, et sa race
sera dissipe comme la poussire: il a rpudi l'alliance du Seigneur,
il a blasphm la parole du Saint d'Isral.

25. La colre du Seigneur va clater contre son peuple; il appesantira
sa main sur lui; il l'a frapp; les montagnes se sont branles;
rpandus comme la boue, les cadavres ont couvert les places. Et en
cela la colre du Seigneur n'est pas satisfaite, sa main reste encore
tendue.

26. Alors, le Soigneur lvera, son tendard  la vue des nations
loignes; un sifflement s'entendra des extrmits de la terre, et voil
qu'un peuple accourra aussitt.

A ce passage, Brown s'arrta et s'enfona dans une mditation profonde.

Le souffle divin l'avait inspir. Il prvoyait l'pouvantable
catastrophe que son bras avait souleve dans le Nouveau-Monde.

Immense responsabilit, que celle-l!

Un instant, le chef des abolitionnistes en fut effray. Mais rassur
bientt par l'esprit d'quit qui le guidait, il s'cria avec
l'enthousiasme de la conviction religieuse:

--Dieu le veut! Dieu l'ordonne! Il a daign me choisir pour tre
l'instrument de ses desseins; que sa volont soit faite sur la terre
comme au ciel!

Puis il retomba dans sa rverie, mais pour quelques minutes seulement,
car il en fut tir par un bruit sourd qui partait du fate de la
colline.

Levant les yeux, Brown dcouvrit une troupe de cavaliers.

--Ce sont des esclavagistes de Battesville. Ils poursuivent nos hommes,
pensa-t-il; mais sans faire un mouvement pour se cacher.

Les cavaliers descendirent  fond de train dans la valle.

Ils taient arms de pied en cap.

A leur tte galopait un officier suprieur, portant l'uniforme des
milices de l'Union.

C'tait le major Flogger.

Ds qu'il aperut Brown, il dirigea son cheval sur lui.

tendu sur l'herbe, au pied d'un arbre, le capitaine abolitionniste
avait l'air d'un chasseur livr aux douceurs du repos.

Mais, autour de lui, des traces nombreuses disaient clairement qu'une
grosse bande d'hommes et de chevaux avait quitt l'endroit depuis peu.

--Eh! tranger? dit le major en touchant le prtendu dormeur de la
pointe de son sabre.

--Qu'y a-t-il? demanda Brown, se frottant les yeux comme s'il
s'veillait en sursaut.

--Avez-vous pass la nuit l? reprit Flogger.

--La nuit! non; je suis arriv il y a deux heures. Mais qu'est-ce que a
vous fait?

--C'est peut-tre un Browniste, insinua un des compagnons du major.

--Ah! vous cherchez Brown! il fallait donc le dire, fit le capitaine
avec un air de franchise parfaitement simul.

--Eh bien, Brown? questionna Flogger.

--Oh! il n'est pas loin d'ici; je le connais.

--Mais o est-il?

--Il y a une heure j'ai djeun avec ses gens qui avaient pill
et incendi la maison d'un propritaire d'esclaves,  ce que j'ai
entendu... les gredins!

--Et vous avez djeun avec eux? fit le major d'un ton rude.

--Oui, j'avais faim, car j'arrive des Montagnes-Rocheuses. Depuis deux
jours je manquais de provisions. Ils m'ont donn un morceau de biscuit
et de viande boucane.

--Ils avaient des ngres avec eux, n'est-ce pas?

--Je crois bien; une centaine au moins!

--Les sclrats! Oh! si nous les rattrapons, leur compte sera bon!
maugra le major entre ses dents.

--Mais o sont-ils alls? dit un des cavaliers.

--Ils ont travers l'Osage et pris vers l'est.

--Conduisez-nous, tranger, reprit le major. Il y aura cent piastres de
rcompense pour vous, si nous les rejoignons.

--Vous conduire, monsieur, impossible! dit le faux trappeur. Cent
piastres, c'est un beau denier. J'en aurais bien besoin pour renouveler
mes provisions de poudre et de plomb; mais j'attends mon frre, 
qui j'ai donn rendez-vous ici. Nous allons  Saint-Louis acheter
des munitions. Si vous vouliez patienter une heure ou deux, j'irais
volontiers avec vous pour moiti prix, car je ne l'aime pas, votre
capitaine Brown! Il ne m'a pas seulement offert un pauvre verre de
whiskey.

--Vous dites qu'ils ont franchi la rivire et march vers l'est.

--Oui, rpliqua-t-il hardiment, en indiquant sur le rivage une place
foule aux pieds, o ses gens avaient fait boire leurs chevaux; oui, ils
ont pass l.

--Merci, tranger, reprit le major Flogger. Allez  Battesville;
quoiqu'une partie de ma maison ait t brle par ces brigands, vous y
trouverez encore un logement convenable pour vous reposer, vous et votre
frre, et du rhum pour boire  ma sant.

--Bien oblig, monsieur, dit Brown en tant son chapeau; bien oblig;
votre invitation n'est pas de refus; nous en profiterons.

L-dessus, le planteur fit volte-face et lana son cheval au milieu
de l'eau. Derrire lui se foulaient une centaine de cavaliers, qui
s'empressrent d'imiter son exemple, sans souponner un instant qu'ils
avaient pu tre mystifis par leur adroit ennemi.




                                 XIV

                            LES VICTIMES


Pour la premire fois, Edwin Coppie avait aperu le major Flogger, quand
il revint, arm, sur le balcon.

Il dit un mot  deux des Brownistes, qui, mettant pied  terre,
s'lancrent vers l'escalier de la maison.

Quelques secondes aprs, ils surprenaient le major, lui arrachaient
sa carabine et l'attachaient par les poignets  la balustrade de son
balcon.

Pendant ce temps, John Coppeland s'approcha de Coppie, qu'il n'avait
pas vu et dont il n'avait pas entendu, parler, depuis que ce brave jeune
homme l'avait conduit, avec sa bande d'esclaves marrons, au Canada.

--Ah! dit le ngre, en lui prenant respectueusement la main; ah! je vous
reconnais; j'esprais en vous! je...

Edwin l'interrompit.

--Nous causerons plus tard, John. Maintenant, il faut partir au plus
vite. Y a-t-il des chevaux ici?

--Oui.

--Eh bien, prenez-les; que ceux qui nous voudront suivre en fassent
autant, et en route!

--Amis,  l'curie! cria Coppeland aux esclaves.

Plusieurs s'y prcipitrent. Tous les chevaux furent saisis, brids tant
bien que mal; les ngres les enfourchrent, puis rentrrent dans la cour
o se tenaient leurs librateurs.

John donna un des animaux  son pre et hissa sur sa propre selle son
aeul, qui ne cessait de bredouiller:

             Mais la dlivrance
             Un jour viendra,
             Li fera bombance
             Et li chantera.

John, ensuite, se plaa derrire le vieillard, l'enlaa de sa main
droite pour le soutenir, et de la gauche saisit les rnes de leur
monture.

Plusieurs de ses compagnons de servitude imitrent cet exemple, qui pour
un pre, un frre infirme, qui pour une femme, qui pour un enfant.

Du haut du balcon, le major Flogger jurait et profrait des menaces
pouvantables, en s'efforant de rompre ses liens.

Malgr ses cris, malgr ses prires, les ngres qui lui restaient
fidles n'osaient venir  son secours.

Mais, quelques-uns des rebelles s'avisrent de mettre le feu 
l'curie o ils avaient vol leurs chevaux. Ils voulaient encore
piller l'habitation; les Brownistes s'y opposrent, en dclarant qu'ils
brleraient la cervelle au premier qui l'entreprendrait.

Dj, un jet de flamme, sorti d'une des fentres des communs, annonait
l'incendie.

Edwin Coppie jugea qu'il tait prudent de battre en retraite.

Il donna des ordres  cet effet.

On les couta.

Les abolitionnistes s'loignrent au galop, entours d'une cinquantaine
de ngres qui acclamaient tumultueusement le nom de Brown.

D'abord, tout occup du soin de leur fuite, Edwin Coppie ne put changer
que de rares paroles avec Elisabeth Coppeland.

Mais, aprs la halte, o ils rencontrrent John Brown, n'tant
plus obligs de tenir leurs chevaux  une allure aussi rapide, une
conversation soutenue s'engagea entre les deux jeunes gens.

Elisabeth raconta  Coppie comment une imprudence, le dsir d'assister
 la fte de l'indpendance, les avait pousss  passer du territoire
britannique sur celui des tats-Unis.

Ils avaient t repris et renvoys  leur ancien matre, qui s'en tait
dbarrass en vendant au major Flogger, son grand-pre, son pre, son
frre et elle.

--Je vous croyais marie? dit Edwin.

Bess tressaillit.

--Ma foi, oui, continua Coppie. N'tiez-vous pas fiance  un multre?

--C'est vrai, balbutia-t-elle en baissant la tte.

--Shield Green, si je ne me trompe, celui qui conduisait votre troupe
au Canada, quand vous tes venus frapper  notre porte,  la rivire des
Moines.

L'esclave ne rpondit pas.

--Vous ne l'avez donc pas pous? demanda Coppie.

--Non, monsieur, dit-elle vivement.

--Ah! fit-il d'un ton indiffrent

Au bout d'un moment il reprit:

--C'est un brave garon que ce Green. Je voudrais l'avoir parmi nous.

--Il est rest au Canada, dit Elisabeth.

--Comment! il n'a pas eu le mme sort que vous?

--Non, car il ne nous avait pas accompagns  cette fte!

--Vous devez avoir grand'soif de le revoir? dit Edwin en souriant
doucement.

Bess demeura silencieuse.

--Shield Green est votre fianc, n'est-ce pas?

--Oui, dit-elle trs bas.

--Eh bien, ajouta Coppie, je veux vous ramener  lui; je l'aime. Il est
adroit, habile et courageux.

La ngresse soupira, mais sans faire une seule rflexion.

Il y eut une pause.

La caravane longeait toujours la route de l'usage,  travers un pays
dsert, quoique plantureusement dot par la nature.

Grasse, luxuriante de verdure, tait la prairie panouie  leurs pieds,
et dont les limites se perdaient  l'horizon, dans le bleu de la vote
cleste.

a et l un bouquet d'arbres en fleurs relevait, par des nuances d'or,
de pourpre ou d'albtre, l'uniformit de la teinte gnrale.

Sur les branches de ces arbres on voyait voltiger des ttras au
brillant plumage, et, dans le fond de la plaine, un troupeau d'antilopes
s'battait au pied d'un monticule.

Sous les buissons gloussait la poule des prairies; l'air tait embaum
de senteurs agrables; il faisait bon vivre, bon respirer,  pleins
poumons, les parfums de libert qui semblaient courir avec la brise dans
l'atmosphre.

Cependant, quoique l'heure ft peu avance, le soleil tait dj chaud.

Il promettait une journe brlante.

Aprs avoir chevauch pendant deux heures encore, Edwin, de concert avec
les fils de Brown, dcida qu'il fallait donner du repos aux btes et aux
gens, car les uns et les autres taient extnus.

On s'arrta sur le bord d'une anse.

Les chevaux furent dbrids, pour qu'ils pussent patre plus commodment
le gazon, et les fugitifs, aprs avoir mang quelques provisions, se
couchrent  l'ombre des saules qui bordaient la rivire.

Jules Moreau vint s'tendre  ct de Coppie.

--Ah a, lui dit-il en riant malicieusement, je crois que vous avez
trouv Pamla, vous; et cette belle fidlit que vous professiez pour
miss Rebecca Sherrington court des risques, hein?

En prononant ces mots, le Parisien attachait un regard voluptueux sur
Elisabeth, qui dormait  quelques pas d'eux.

--Je ne vous comprends point, rpondit srieusement Edwin.

--Bah! fit Moreau d'un ton incrdule, vous prtendriez peut-tre que
cette _sable nymph_ [9] n'a pas touch votre coeur.

[Note 9: Qualification donne, par drision, dans les tats amricains
aux ngresses. On sait qu'en terme de blason, sable signifie noir.]

Coppie haussa les paules.

--Cependant, insista Jules, je vous ai observs, l'un et l'autre, en
route; elle vous regardait et vous serrait...

--Ah! vous tes fou! s'cria Coppie avec impatience...

--Il n'y a pas de quoi, repartit le Franais, noire ou blanche, quand
une femme a des traits, une taille, comme ceux-l, on peut tre fier...

--J'ai autre affaire en tte, rpliqua schement Edwin pour mettre fin 
une conversation qui le fatiguait.

--Eh bien, vrai, l, parole d'honneur, j'ai envie de lui tailler deux
doigts de cour  cette princesse d'bne, continua l'incorrigible
Moreau.

--A votre aise; mais je vous prviens qu'elle ne vous coutera pas.
C'est une fille sage, et d'ailleurs fiance!

--Fiance! raison de plus! superbe! dlicieux! C'est le piment de la
chose. Dites-moi, Edwin,  qui est-elle fiance? A quelque monarque du
sombre empire! Moi, je lui offre de blanches et virginales fianailles!

Malgr sa gravit, Edwin ne put s'empcher de sourire.

--Voulez-vous tre mon interprte auprs de cette exquise peau noire?
continua le ptulant Parisien. C'est, ajouta-t-il, un de ces petits
services d'amiti qu'on se rend aisment dans notre pays. Ah! les jolies
ttes, la merveilleuse antithse que nous prsenterions sur le mme
oreiller, Edwin!

--Chut! dit celui-ci en posant le doigt sur ses lvres.

--Qu'y a-t-il donc? Vous m'effrayez!

--Silence!

Et Coppie colla son oreille contre le sol.

Retenant son haleine, il couta pendant une minute.

Puis il se redressa en s'criant:

--A cheval!  cheval! on nous poursuit!

Rveills en sursaut par ce cri, tous les hommes se prcipitrent
ple-mle vers leurs montures. Mais grande fut la confusion. Quelques
disputes s'levrent au sujet de la possession des chevaux. Malgr les
efforts d'Edwin et des fils de Brown pour rtablir l'ordre et acclrer
le dpart, un quart d'heure s'coula avant que les animaux eussent t
repris et harnachs.

La moiti des gens n'tait pas encore prte lorsqu'au pied d'un cap, qui
se projetait sur la rivire, apparut une troupe de cavaliers.

Ces cavaliers, les ngres fugitifs les reconnurent immdiatement.

--Massa Flogger! massa Flogger! clamrent-ils avec des accents de
terreur indicible.

C'tait, en effet, le major.

Aprs avoir travers l'Osage, sur la foi des paroles de John Brown, il
avait rencontr un squatter[10] lequel, interrog, lui affirma avoir
distingu, peu de temps auparavant, un grand nombre de blancs et de
ngres qui remontaient  franc trier, l'autre bord de l'Osage.

[Note 10: Colon qui a afferm des terres du gouvernement.]

Les esclavagistes n'eurent pas de peine  croire aux assertions de cet
individu, car rien, du ct o ils se trouvaient alors, n'indiquait le
passage d'une troupe d'hommes  cheval.

De nouveau, ils franchirent l'Osage.

Vers midi, ils tombaient,  l'improviste, sur les Brownistes.

--Nous avons perdu trop de temps, dit Edwin  Moreau en lui montrant
leurs ennemis qui accouraient ventre  terre.

--Pardieu! rpondit le Parisien, je n'en suis pas fch. Nous leur
taillerons des croupires.

--Il faut nous battre! En avant! cria l'un des fils de Brown.

--Oui, dit Coppie, que les ngres se sauvent, tandis que nous arrterons
ici cette horde de pharisiens.

--Moi, je veux rester avec vous, objecta John Coppeland.

--Non, lui dit Edwin, emmenez votre soeur et vos parents, et dirigez
tous vos compagnons sur Ossawatamie.

Le ngre sentit qu' cet instant l'obissance passive tait un devoir;
il rassembla promptement les esclaves et partit avec eux, pendant
qu'Edwin disposait ses hommes en front de bataille.

Ds que les esclavagistes furent  leur porte, ils les reurent par une
grle de balles qui firent vider les arons  quatre d'entre eux.

Le major Flogger fut bless lgrement  la cuisse.

Sa fureur redoubla. Il donna l'ordre de charger les abolitionnistes.

Que pouvaient ceux-ci contre une troupe cinq fois plus nombreuse que la
leur?

Cependant, ils tinrent leurs adversaires en chec pendant plus d'une
heure; car, dans leur empressement, ces derniers n'avaient emport que
fort peu de munitions.

Mais l'un des fils de Brown, ayant eu son cheval tu sous lui, et ne
pouvant se dgager, fut impitoyablement fusill par les esclavagistes.

L'autre, Frederick, un vaillant jeune homme, avait vol au secours de
son frre.

Les assaillants l'entourrent, s'emparrent de sa personne aprs l'avoir
couvert de blessures et le conduisirent au major Flogger, qui avait mis
pied  terre pour examiner sa jambe.

--C'est le fils du pre Brown! qu'en allons-nous faire? criaient-ils
triomphalement.

Le major rflchit: puis il dit avec un sang-froid cynique:

--Il faut l'attacher  la queue d'un cheval et le mener  Ossawatamie.
Il y a d'ici une trentaine de milles. Mes ngres y chercheront
certainement un refuge; mais nous saurons bien les reprendre dans une
souricire que je leur tendrai. Ce bandit-l, ajouta-t-il en frappant
Frederick du pommeau de son sabre, ce bandit-l, mort ou vivant, nous
servira d'appt.




                                  XV

                    JULES MOREAU ET BESS COPPELAND


--Et vous parlez franais, charmante enfant?

--Un peu, oui, monsieur, rpondit-elle.

--Mais c'est dlicieux! L'anglais, d'ailleurs, est une langue excrable,
n'est-ce pas?

Elisabeth regarda son interlocuteur d'un air surpris.

--Moi, poursuivit-il avec lgret, je ne sais ce que je dteste le
plus de cet idiome ou de ceux qui le parlent. Ma foi, oui. Nous autres
Parisiens nous sommes tous comme cela.

--Ah! vous tes de Paris, monsieur! fit la jeune fille avec un accent et
un regard qui disaient loquemment qu'elle considrait Moreau comme un
tre privilgi.

--De Paris, sans doute, la belle, et je m'en flatte! repartit-il en
tortillant ses moustaches.

--Ils sont bien heureux ceux qui sont ns  Paris, dit-elle en
soupirant.

--Heureux! heu! heu! rpliqua Moreau dans une moue plus que dubitative.

Puis, se reprenant avec la vivacit qui tait un des lments de son
caractre, il ajouta:

--C'est un bonheur, ravissante crature, qu'il ne tiendrait qu' vous de
partager.

--Comment cela? exclama-t-elle navement.

--Mais, dit-il, avec une imperturbabilit comique, en pousant un
Parisien, morbleu!

Le visage de la ngresse devint triste.

--Vous voulez vous moquer de moi, monsieur, murmura-t-elle.

--Moi! Dieu m'en garde! me moquer d'une jolie femme, jamais! on est
Franais ou on ne l'est pas, mademoiselle.

Et ces mots furent ponctus d'un geste digne du latin disant; _Civis
romanus sum!_

L'admiration de Bess allait croissant.

--Il n'y a point d'esclaves  Paris? demanda-t-elle timidement.

--Des esclaves  Paris! s'cria Jules indign.

Puis il s'arrta et dit d'un ton moins vif:

--Non, mademoiselle, il n'y a pas d'esclaves  Paris.

--a doit tre un beau pays! continua la ngresse, confondant, comme
c'est l'habitude des siens, et mme d'une partie des blancs qui habitent
l'Amrique, toute la France dans Paris.

--Voudriez-vous le voir? interrogea Moreau.

--Oh! dit-elle, ce serait un voeu inutile.

--Pourquoi? objecta le Franais.

--Parce que je ne pourrais jamais le raliser.

--Et si je vous en fournissais les moyens?

--Non, dit-elle, je suis ne sur ce continent, j'y mourrai sans en
sortir.

--Ne dites pas cela, mademoiselle, ne dites pas cela! fit Jules en lui
pressant tendrement les mains.

Prsumant que c'tait une marque de simple amiti, Bess ne s'y opposa
pas.

Cependant Moreau attachait parfois sur elle des regards qui la
troublaient.

Mais savez-vous, lui dit-il, que vous vous exprimez merveilleusement
bien dans notre langue!

--Vous me flattez, monsieur.

--O donc l'avez-vous apprise? poursuivit-il avec intrt.

--A Bton-Rouge, dit-elle.

--Bton-Rouge! Qu'est-ce que cela! dit Jules, dont les notions
gographiques n'taient pas des plus dveloppes.

--C'est la capitale de la Louisiane.

--Drle de nom!

--Je restais chez un planteur franais, un bon matre!

--Ah! ce n'est pas tonnant; les Franais sont tous bons. Et c'est lui
qui vous a fait instruire?

--Oui, monsieur, j'ai t leve avec sa fille.

--Il fallait ne pas les quitter, alors.

--Oh! dit-elle amrement, ce n'est pas nous qui l'aurions quitt, M.
Pascal. Il nous traitait tous comme ses enfants, et plus d'une fois ses
voisins, les autres planteurs, lui reprochrent de nous gter. Ce qu'ils
firent pour le renvoyer du comt est incroyable.

--Comment?

--Ils prtendaient que sa douceur pervertissait mme les esclaves des
autres habitations.

--Est-ce bien possible?

--Si nous voulions les visiter, on nous chassait  coups de fouet; on
lanait mme  nos talons ces chiens que les Amricains appellent _blood
hounds_...

--Vraiment!

--Les inspecteurs nous infligeaient bien d'autres cruauts.

--Mais pourquoi donc vous tes-vous spars de votre M. Pascal?

--Hlas! rpondit Bess, en pleurant, hlas! un jour on l'a trouv
assassin dans son lit.

--Assassin!

--Oui... Les autres planteurs prtendirent que c'tait nous qui...

--Aviez fait le coup! les canailles! s'cria Moreau.

--Mais, reprit Bess, on sut plus tard que c'tait l'un d'eux qui en
tait l'auteur.

--Brigands! brigands! exclamait Jules.

--Pour comble de malheur, ajouta Bess, ma jeune matresse mourut peu
aprs, et nous fmes tous vendus aux enchres, sur le march de la
Nouvelle-Orlans.

--Pauvres gens! fit le Parisien, les larmes aux yeux. Ah! vous avez d
bien souffrir!

--Pour cela, oui, monsieur. Un homme de la Pennsylvanie nous acheta, mes
parents et moi. Il tait dur, mchant. Ma mre prit dans les tortures
qu'il lui fit subir, et mon pre pensa qu'il fallait fuir. C'est alors,
tandis que nous nous sauvions au Canada, que ce brave et honnte M.
Coppie...

Au nom de son ami, le front de Moreau se rembrunit.

La ngresse continua sans remarquer l'impression que ses paroles
causaient au jeune homme.

--C'est alors qu'il exposa gnreusement sa vie
pour nous conduire en un lieu sr. Oh! ma reconnaissance...

--Vous l'aimez! dit Jules schement.

--Sans doute, je l'aime, dit-elle avec ingnuit.

--Et lui, croyez-vous qu'il vous aime? s'enquit Moreau d'un ton
singulier, en plongeant, pour ainsi dire, ses yeux dans ceux de la jeune
fille pour y lire sa pense intime.

Elle tressaillit, baissa la tte et rpondit au bout d'un instant:

--Il faut bien qu'il nous aime un peu, puisqu'il vient encore de risquer
ses jours pour nous dlivrer.

--Assurment, dit Jules. Mais pensez-vous qu'il vous aime assez pour
vous pouser.

--M'pouser, lui! rpliqua-t-elle avec stupfaction, et un mouvement de
joie qui n'chappa point  l'observation du Parisien.

Il frona les sourcils.

--Qu'y aurait-il d'impossible, si, de votre ct, vous l'aimez? dit-il
en redoublant d'attention.

--Vous voulez me railler.

--Dieu m'en prserve! car si vous n'aimez pas Edwin, oh!...

--Moi, ne pas l'aimer! je serais bien ingrate!

--Ah! dit-il d'un ton sarcastique, je ne m'tais pas tromp.

--Je ne vous comprends pas, monsieur.

--Vous ne me comprenez pas, dit Moreau, en lui saisissant la main avec
force, vous ne comprenez pas que je vous aime, moi, et que si vous
voulez accepter mon amour, si vous voulez tre ma femme...

--Votre femme! votre femme, monsieur!

--Oui, ma femme lgitime. Je vous emmnerai en France,  Paris,
s'cria-t-il avec exaltation.

La jeune fille s'imagina qu'il se moquait d'elle.

Mais il ajouta  voix basse et d'un ton passionn:

--Je vous jure, Elisabeth, que je vous aime de toutes les puissances
de mon me; je vous jure que je serais heureux, que je serais fier de
partager votre existence...

--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas  ma couleur, dit-elle en
retirant sa main.

Jules tomba  ses pieds.

--Je sais seulement que je vous adore, repartit-il avec entranement;
oui, j'prouve pour vous un sentiment qui ne s'teindra qu'avec mon
dernier souffle, et je tuerais quiconque serait un obstacle entre vous
et moi.

En prononant ces mots, Jules Moreau disait la vrit. Il aimait
ardemment la ngresse; mais son amour tait-il srieux, profond?
devait-il durer? Problmes qu'il n'essayait mme pas de rsoudre.
Cependant, il se figurait avoir un rival dans Edwin Coppie, et cette
ide,--trs fausse d'ailleurs,--prenait du corps, depuis quelque temps
surtout.

Sa passion pour Bess avait t spontane. Habitu aux succs faciles, il
s'tait dit que l'esclave ne lui rsisterait pas. Son attente fut
due; il s'en irrita. Et, vraiment, pour s'assurer la possession de
l'Africaine, il l'et pouse quarante-huit heures aprs leur premire
entrevue, si elle y et consenti.

Ce fut  Ossawatamie, ou les abolitionnistes s'taient retirs  la
suite des ngres fugitifs, qu'il tenta d'abord de faire la conqute de
Bess.

Il lui parla en anglais;  peine l'couta-t-elle. Des proccupations
bien autrement srieuses remplissaient alors l'esprit de la jeune fille.

Mais quatre ou cinq heures aprs leur arrive  Ossawatamie, les
Brownistes furent avertis qu'une troupe nombreuse d'esclavagistes
s'avanait sur cette localit.

Le capitaine Brown n'avait pas reparu. Edwin Coppie, prenant conseil de
lui-mme, se dtermina  se replier sur le camp fortifi avec toute sa
bande.

C'est l que nous le retrouvons, le surlendemain, attendant toujours des
nouvelles de son chef, et c'est l que, par un bel aprs-midi.

Jules Moreau renouvelait, auprs de Bess Coppeland, ses amoureuses
tentatives.

Assez dispos  mal juger les autres, il considrait comme de la rouerie
fminine, la candeur de la ngresse, et, tout gratuitement, lui prtait
Edwin Coppie pour amant.

De l une jalousie sourde, qu'il tait trop vaniteux pour dclarer, trop
faible, trop pris peut-tre pour dissimuler tout  fait.

Elisabeth souffrait ses assiduits parce qu'il tait l'ami de Coppie,
peut-tre aussi parce que, comme la plupart des femmes, elle avait un
brin de coquetterie dans le coeur; mais elle ne se sentait aucun amour
pour le Parisien.

Elle en aimait un autre: elle aimait Edwin, sans oser se l'avouer
pourtant, sans esprer tre jamais  lui.

Au plus profond de son sein, elle lui avait lev un autel, elle lui
rendait un culte de tous les instants, mais tout le monde, celui mme
qui en tait l'objet, l'ignorait.

--Ah! dit-il en se relevant, c'est ce Coppie qui a su s'attirer ses
bonnes grces; mais je les sparerai; j'ai un moyen. Je vais crire 
miss Rebecca Sherrington, une lettre anonyme. Edwin m'a dit qu'elle est
jalouse de Bess, depuis qu'il l'a conduite au Canada. Je tcherai de me
faire confier cette mission, et bien maladroit je serais ensuite, si je
ne parvenais  obtenir les faveurs de ma belle inhumaine.

Enchant de ce projet, qu'il regardait comme un bon tour jou  un
camarade, Jules courut  sa tente pour le mettre  excution.

Il crivit la lettre, en se flicitant de son habilet et chargea un
homme, qui allait faire des provisions au village voisin, de jeter le
pli  la poste.

Moreau croyait n'avoir fait qu'une excellente mystification,
l'imprudent! Mais il venait, par cette action irrflchie, lche, de
souffler sur un feu qui devait bientt causer d'pouvantables ravages.

Comme il rdait autour de la tente, habite par les Coppeland, des cris
de joie, des hourras assourdissants annoncrent la rentre de John Brown
au camp.

Jamais la figure, si grave habituellement, du chef, n'avait paru sombre
 ce point.

Ses cheveux et sa barbe avaient encore blanchi.

On l'entoura avec respect, avec amiti. On craignait de l'interroger,
car tel qu'un fer rouge, la douleur s'tait imprime sur son visage en
caractres ineffaables.

--Mes amis, dit-il d'une voix pntrante, l'infortune est le lot de
l'homme, c'est  ce creuset qu'il pure son me. Bnissons donc la
main du Trs-Haut, alors mme qu'elle nous frappe. Deux de mes enfants
viennent de prir dans la guerre sainte que nous avons entreprise: l'un,
fusill, l'autre tortur par les esclavagistes qui l'ont tran trente
milles attach  la queue d'un cheval! Le pauvre Frederick! il a
succomb  cette horrible barbarie.

Mais je m'incline devant la volont divine. Cette volont nous ordonne
de redoubler d'efforts et d'aller porter un grand coup, un coup dcisif
au foyer de l'esclavagisme.

Si nous restions davantage ici, nos ennemis nous y surprendraient en
nombre trop considrable pour que nous pussions lutter avec eux, et,
comme mes malheureux enfants, nous tomberions victimes de leur cruaut.

Abandonnons ces contres o nous nous puisons en striles efforts,
et rendons-nous dans les tats du Sud J'y compte de nombreux amis. Je
connais spcialement la Virginie. Une partie des habitants est pour
l'abolition. Si nous parvenons  la soulever, le triomphe est certain,
et nous aurons la gloire d'avoir extirp de notre pays, le cancer qui
lui ronge le sein. Voulez-vous me suivre?

--Oui, rpondirent unanimement ses partisans.

--Eh bien, demain, nous partirons par divers chemins, et, vers le mois
de septembre de l'anne prochaine, nous nous runirons dans les
Montagnes-Bleues, au confluent du Potomac et de la Shenandoah!

--C'est entendu, dirent plusieurs abolitionnistes.

--Mais, que fera-t-on des esclaves enlevs  Battesville? demanda une
voix dans la foule.

--Menez-les au Canada, dit Brown.

--Je m'en charge, fit Edwin Coppie.

--Non, pas vous, jeune homme, vous m'accompagnerez, rpondit le
capitaine; j'ai besoin de vos services. Mes fils, et votre ami Moreau
seront suffisants pour remplir cette mission. Ils viendront ensuite nous
rejoindre.

--J'accepte, s'cria, avec empressement le Parisien.




                                 XVI

                        LA FERME DE KENNEDY


Jefferson a dit, en partant de la gorge des Montagnes-Bleues, dans
l'tat de Virginie: C'est l'une des scnes les plus merveilleuses de
la nature, et dont la vue est bien digne d'un voyage  travers
l'Atlantique.

En effet, il est rarement donn  l'homme de contempler un spectacle
plus grandiose; le Potomac, majestueux dans sa course, semble dchirer
les flancs des montagnes de granit, qui l'treignent; ses eaux
profondes mugissent cumantes, et les anfractuosits marmorennes des
Montagnes-Bleues rpercutent, en les multipliant, les mille bruits qui
s'lvent du fleuve rapide, frmissant.

Avant d'atteindre les fameuses chutes que les anciens possesseurs
du pays nommaient les Tum-Tum de la Schenandoah, en employant une
onomatope expressive, le fleuve se tord entre deux rives escarpes,
premires assises de ces gants altier, les Montagnes-Bleues, dont les
sommets, couronns de sapins, de pruches et autres conifres, se perdent
dans la vote thre. On est frapp de la grandeur du spectacle; les
rives sombres et abruptes surplombent parfois le fleuve qui, pour ouvrir
son lit, a d en ronger la base rocheuse; de noires valles se dploient
de distance en distance, et offrent  l'oeil du voyageur des horizons
borns par des murs de granit aux teintes fonces, formant des
prcipices profonds  donner le vertige aux aigles de la Montagne
du Sud. On sent que la nature en convulsion, a laiss l une oeuvre
inacheve; le sol tourment, tantt se creuse en vallons aux coteaux
rapides, sur lesquels s'chelonnent des pins sculaires, qui semblent
une arme de Titans escaladant l'Olympe; tantt il surgit en un pic
hardi, dont la cime apparat comme une sentinelle avance du chaos. Le
coeur se serre malgr soi en contemplant ce grandiose spectacle de la
nature, et l'homme, rduit  ses infimes proportions, se sent comme
fascin par ces gigantesques crations de Dieu.

Le voyageur qui, vers 1859, et pntr au fond de l'une de ces gorges
troites et tnbreuses, eut dcouvert, adosse  un rocher gristre,
dans les interstices duquel s'lanaient quelques arbustes rabougris,
une pauvre ferme dmantele,  l'aspect dsol; on sentait que l'homme
avait commenc l une lutte et qu'il n'avait pu vaincre la nature
sauvage; sa main dbile avait d renoncer  remuer ce sol pre, et cette
ferme mme tait l pour tmoigner de son impuissance. Le pionnier qui
l'avait leve l'avait dserte dans un jour de dcouragement; il
tait all ailleurs chercher une terre plus gnreuse. Cette habitation
isole, dont la toiture,  moiti effondre, laissait voir les
chevrons, ajoutait encore  la sauvagerie du site: elle n'avait rien de
remarquable. C'tait un grand paralllogramme, divis  l'intrieur par
des cloisons en bois: sa faade, jadis blanchie  la chaux, avait
t lave par les pluies, et les ouvertures de l'habitation taient
dlabres comme tout l'difice. De chaque ct existaient des appentis
destins, soit  abriter les bestiaux, soit  mettre  couvert les
instruments aratoires; dans les curies la crche tait vide de paille
et la basse-cour, hrisse de ronces, n'tait point anime par
le gloussement et le caquetage des volailles: cette ferme sentait
l'abandon, un souffle de ruine avait pass sur elle. L'espace conquis
sur la fort, par le crateur de cette solitude, avait t envahi par
les lianes, les orties, les glantiers, qui formaient autour de la
maison une haie impntrable: un sentier troit et rcemment taill dans
le fouillis pineux y donnait accs.

Depuis quelques mois seulement, cette ferme tait habite. Dans les
premiers jours de juillet 1859, les rares colons de la contre virent
passer un vieillard suivi de sept ou huit hommes et d'un fourgon.
L'arrive de cet homme avait excit quelque peu la curiosit du
voisinage; cependant cette curiosit serait tombe d'elle-mme, si l'on
avait vu les nouveaux possesseurs de la ferme de Kennedy se livrer au
travail; mais l'on ne s'expliquait pas l'existence de ce fermier, qui ne
cultivait pas et qui laissait ses terres en jachre, nul ne connaissait
ses projets, nul n'et pu dire d'o il venait. Les quelques voisins qui
l'avaient approch ne savaient qu'une chose, c'est que c'tait un homme
affable et doux, et qu'il trouvait, mme dans son isolement, le moyen de
venir en aide aux misres d'autrui. Ce qui intriguait par-dessus tout,
c'tait l'entre conscutive  la ferme d'normes chariots de fourrages
qui s'engloutissaient dans l'enceinte sans la combler, comme si tous les
animaux de l'arche de No l'eussent habite. Les fortes ttes des fermes
avoisinantes avaient dj supput la quantit de fourrage introduite
et ne s'en expliquaient pas la disparition. En un mot, le nouveau
propritaire de la ferme intriguait tout le monde, et nul n'aurait pu
dire ce que faisaient ces hommes runis dans la solitude; on savait
seulement que le plus g se nommait Schmidt, qu'il passait de
longues heures en lecture, et que ses compagnons taient des chasseurs
intrpides, que ne fatiguaient pas les courses journalires  travers la
fort.

L'aspect intrieur de l'habitation n'avait pas un air plus gai que ses
abords: au rez-de-chausse, une vaste salle commune rassemblait tous
les membres de cette mystrieuse famille; une grossire table de sapin,
entoure de bancs, en occupait le centre; quelques escabeaux taient
disperss a et l; aux murs taient appendus des revolvers, des
carabines et des fusils de chasse.

Un soir, c'tait dans les premiers jours d'octobre, les Schmidt, comme
on les appelait dans le pays, taient groups dans la grande salle dont
nous venons de tracer une rapide esquisse; assis sur un escabeau, le
vieillard lisait la Bible  la lueur d'une lampe;  l'autre extrmit de
la chambre, ses compagnons devisaient entre eux  voix basse.

--J'entends du bruit, ce sont eux sans doute, dit tout  coup le
vieillard en relevant la tte.

--Vous vous trompez, capitaine Brown.

--Mon cher Edwin, perdez donc l'habitude de m'appeler par mon nom, je me
nomme Schmidt et je dois tre Schmidt pour tout le monde jusqu'au jour
de la dlivrance.

--Je m'observerai davantage  l'avenir, rpondit Coppie, mais je
crois que vous vous tes tromp; l'on n'entend que le frmissement des
feuilles qu'agite la brise du soir et le grondement du fleuve dans la
valle.

--Je suis sr d'avoir entendu le son d'un pas. Allez voir, mon fils,
ajouta-t-il en s'adressant  Watkin.

--Je vous obis, mon pre.

Et Watkin ouvrit la porte de la ferme et sortit.

--Capitaine, dit Coppie, c'est ce soir que nos destines vont se
rsoudre.

--Oui, mon enfant, et si Dieu ne nous abandonne pas, je touche au but de
toute ma vie.

--Vous accomplirez votre mission, capitaine, et votre nom sera bni par
les gnrations futures comme celui de Mose, car vous nous avez ouvert
les portes de Chanaan.

--Amen, dit le vieillard, reprenant sa

Mais au mme instant la porte grina sur ses gonds, et livra passage 
Watkin et  plusieurs hommes trangement vtus.

--Bonsoir  tous, dit en saluant celui qui entra le premier.

--Ah! c'est vous, colonel Forbes, dit Brown, soyez le bienvenu.

--Moi-mme, exact au rendez-vous comme un vieux militaire; la bande me
suit; aux abords des habitations nous nous sommes disperss pour ne pas
veiller l'attention des curieux.

Effectivement,  peine le colonel terminait-il sa phrase que de nouveaux
arrivants pntrrent dans la salle, suivis  courte distance par
d'autres individus. Parmi ces gens, il n'et pas t difficile de
reconnatre plusieurs des aventuriers qui avaient fait avec le capitaine
Brown la campagne du Kansas, car Schmidt, _l'excentric farmer_, comme
le qualifiaient les voisins, n'tait autre que John Brown, l'aptre
de l'abolition de l'esclavage.--Aprs avoir fait mettre en sret les
esclaves qu'il avait dlivrs dans le Missouri, John Brown chercha 
se procurer une somme d'argent assez considrable pour entreprendre ce
qu'il appelait l'oeuvre de la dlivrance; mais ses efforts chourent en
partie. Cependant, par de nombreuses dmarches, il parvint  recueillir
la somme ncessaire pour acheter la petite ferme de Kennedy, situe 
quelques milles de Harper's Ferry.

C'est l que nous le retrouvons, cachant sa vie prive aux yeux de
tous, et organisant sur une large base, l'insurrection des
abolitionnistes.--Ses missaires, rpandus dans les tats du Nord, y
avaient tabli de nombreuses ramifications; chaque jour lui amenait
quelque adhsion nouvelle, quelques subsides. Ces chariots de fourrages
qui intriguaient si fort les habitants de la contre, n'taient autres
que des envois d'armes qui allaient s'amonceler dans les greniers et les
caves de l'habitation.

Le moment d'agir tait arriv.

D'instant en instant, des individus  la mine nergique, les uns blancs,
les autres noirs,--et parmi lesquels on remarquait quelques ngresses,
--la plupart revtus de vtements qui attestaient de nombreux tats de
service, mais tous arms, se glissaient silencieusement dans la salle.

--Eh bien, dlibrons, dit le colonel Forbes, en faisant signe  un des
derniers venus de fermer la porte de la pice.

--Il manque encore quelqu'un, ce me semble, dit Brown.

--Le Frenchman, rpondit laconiquement Edwin.

--Le Frenchman, le voil, cria joyeusement Moreau en faisant irruption
dans la salle. Le satan pays! continua-t-il, j'ai failli m'borgner
vingt fois aux branches d'arbres.

--Eh bien, quelles nouvelles? demanda le chef.

--Bonnes, capitaine, dit Jules Moreau en lui tendant un paquet de
lettres.

--Vous permettez, dit ce dernier, que je prenne connaissance de ces
missives?

--Faites, capitaine, faites, dit le colonel.

Pendant ce temps, Jules Moreau s'tait dirig vers Edwin, auquel il
serra cordialement la main.

--Avez-vous fait un bon voyage? demanda Coppie.

--Trs bon, Dieu merci.

--Vous tes pass  Dubuque?

--Oui.

--Avez-vous eu des nouvelles de miss Rebecca?

--Aucune, rpondit Moreau, dont les traits se contractrent lgrement
au nom de Rebecca; votre fiance tait chez une de ses amies dans l'tat
du Missouri.

En ce moment la porte de la salle s'ouvrit, de nouveau devant une jeune
ngresse, dont la rare beaut attira aussitt les regards d'une partie
de l'assemble. Elle tait mise avec got, mais son costume tait celui
des esclaves ordinaires. Les yeux de cette jeune fille se dirigrent
aussitt sur Edwin et s'y attachrent avec tnacit.

--Et nos chers Coppeland, qu'en avez-vous fait? disait celui-ci sans
remarquer l'attention dont il tait l'objet.

--J'ai install, dit froidement Jules, la jeune fille, son grand-pre
et son pre  London; quant  John, le frre, il sera ici dans quelques
jours ainsi que Shield Green, car ils veulent combattre avec nous pour
l'mancipation de leur race.

--Mais Bess, la pauvre fille, a-t-elle support toutes ces fatigues
sans?

Jules Moreau,  cette question, regarda Edwin d'un oeil scrutateur; au
mme instant un clair brilla dans les yeux de la jolie ngresse, qui
s'appuya contre la paroi du mur.

--Elle va trs bien, rpondit Jules Moreau, qui tressaillit, en croisant
son regard avec celui de la mystrieuse esclave.

--Qu'avez-vous? demanda Edwin.

--Rien, rpondit Moreau.

--Messieurs, dit John Brown je suis  vous. Les rapports que je reois
me promettent un concours actif; mais avant d'ouvrir la sance il me
semblerait bon d'organiser le bureau.

--Quel autre que vous serait plus digne de nous prsider ici? dit Edwin.

--Personne, exclama l'assistance; hourra pour John Brown!

--Et vous, Edwin, dit le colonel Forbes, prenez la place de secrtaire.

Le jeune homme consulta l'assemble du regard, personne ne protesta;
autoris par cet assentiment tacite, Edwin s'assit  la droite de Brown.

--Messieurs, dit celui-ci, la, sance est ouverte, mais avant de vous
communiquer aucun de mes plans, je crois devoir dclarer encore que
je ne veux entraner personne dans la voie que je suis; je n'engage
personne  se joindre  moi; je combats pour une cause qui me semble
grande et juste, et  laquelle j'ai fait d'avance le sacrifice de ma
vie; pour vous, vous avez le choix: que ceux qui ne se sentent pas
ardents dans la voie du Seigneur se retirent, et que ceux qui restent
sachent bien que leur vie est en danger, et que c'est le pacte de la
libert que nous allons signer de notre sang.

A ces derniers mots, Edwin se leva; le feu de l'enthousiasme brillait
dans ses yeux.

--Capitaine, dit-il d'une voix vibrante et sympathique, capitaine, nous
sommes tous ici vos enfants; nous sommes tous ici des hommes libres
qui souffrons de l'esclavage de nos frres, c'est librement que nous
suivrons dans toutes ses entreprises l'aptre de la libert.

Ces paroles de Coppie lectrisrent l'assemble, qui clata en bravos.

--Jeune homme, dit le colonel Forbes, vous avez t notre interprte
loquent, et vous avez parl comme le doit faire tout homme libre de la
jeune Amrique.

De nouveaux bravos couvrirent la voix du colonel et les cris de vive
Coppie! branlrent les murailles de la ferme de Kennedy.

Pendant toute cette scne, Jules Moreau n'avait pas quitt des yeux la
sduisante ngresse, qui tait parvenue  fendre la foule et  aller
s'adosser contre le montant de la porte d'entre; l, les regards de
celle-ci se reportrent encore sur le visage d'Edwin, regard d'une
fixit trange.

John Brown se leva.

--Messieurs, dit-il, voici le rglement de notre socit; je vous prie
de me prter toute votre attention.

Et d'un ton solennel; il commena:

PRAMBULE

Attendu que l'esclavage n'est autre chose que la guerre la plus barbare
et la plus injuste, puisqu'elle est faite sans provocation, d'une
partie des citoyens contre l'autre, guerre dont les rsultats sont ou
l'emprisonnement perptuel ou l'extermination absolue; attendu qu'il
viole directement les vrits videntes et ternelles contenues dans
notre Dclaration d'Indpendance, nous, les citoyens des tats-Unis, au
nom du peuple opprim, ordonnons et tablissons les rglements suivants,
destins  protger nos biens, nos liberts, nos vies.

ARTICLE PREMIER

Tout individu adulte, exil ou opprim, citoyen ou esclave, qui s'unira
 nous pour le soutien de notre constitution, provisoire sera, ainsi que
ses enfants mineurs, protg par elle.

--Permettez, capitaine, dit le colonel Forbes en interrompant la
lecture, mais ce document nous est connu  tous et il est inutile de le
relire. Notre prsence ici prouve surabondamment que nous en connaissons
l'importance. Passons donc  la dlibration suprme.

--Volontiers, dit Brown, d'autant plus que les moments sont prcieux;
mais avant, messieurs, il faut que chacun de nous prte le serment exig
par les statuts.

Edwin se leva, et posant la main sur le Nouveau-Testament, qui tait
rest ouvert devant John Brown, il dit d'une voix mue:

--Qu'il me soit permis de formuler le premier mon serment: Je jure par
ce livre sacr qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il me ft
fait je dois le faire aux autres, je jure d'employer jusqu' la
dernire goutte de mon sang  la dlivrance de mes frres de couleur;
d'abandonner, pour faire triompher la cause de l'abolition, parents,
famille, fiance, affections, et de ne reprendre les droits de mon coeur
que le jour o la cause sera victorieuse partout. Je le jure.

En prononant ce serment, ses yeux rencontrrent pour la premire fois
ceux de la ngresse, et il se sentit frissonner sans savoir pourquoi.

--Cette ressemblance est singulire, dit-il en s'asseyant.

Puis, il se releva et dirigea encore ses regards vers le lieu o il
avait vu l'esclave, mais elle avait disparu.

Au mme instant, Jules Moreau s'cria:

--Laissez-moi passer, nous sommes trahis? Gare!

Et rapide, il se fraya un chemin  travers la foule pour atteindre la
porte qui tait reste entr'ouverte, et par laquelle il se prcipita.

Le cri de Jules Moreau avait jet l'assemble dans la stupeur.

--Que signifie? demanda Brown.

--Je ne sais, dit le colonel Forbes; mais si le Franais a reconnu un
espion dans la runion, et qu'il soit  sa poursuite, s'il ne le ramne
pas, ce que nous avons de mieux  faire est de hter notre mouvement,
avant que des mesures soient prises contre nous.

--Sans doute, dit une voix.

--C'est bien rsolu, n'est-ce pas? reprit le capitaine en parcourant des
yeux l'assemble.

--Oui, oui! vive Brown! mort aux esclavagistes! hurlrent eu choeur les
assistants.

D'un ton inspir, le chef lana alors cette prophtique maldiction
d'Isae:

--Malheur  la couronne d'orgueil, aux Ephramites passionns pour les
festins,  la fleur passagre, leur clat et leur joie! Malheur au
pays qui s'lve sur la valle fertile!--Malheur  ceux que le vin fait
chanceler.

Voil que le Seigneur va fondre sur eux comme un homme fort et
puissant, comme la grle imptueuse, comme un tourbillon qui ravage,
comme un torrent qui dborde et qui inonde les campagnes.

Couronne d'orgueil des voluptueux Ephramites, tu seras foule aux
pieds!




                                 XVII

                     L'AFFAIRE D'HARPER'S FERRY


Sur les rives du Potomac,  la jonction de ce fleuve avec la
Schenandoah, se dresse un promontoire escarp, couronn par une
plate-forme; c'est sur les deux rives de ces cours d'eau, qui se
joignent  angle obtus, que se dveloppe la voie brise composant la
petite ville d'Harper's Ferry; une partie se nomme la rue du Potomac,
l'autre porte le nom de la Schenandoah. Du ct de la falaise, les
maisons sont adosses au rocher, et lorsque l'agglomration de la
population l'a force  s'tendre, les constructions ont franchi
l'escarpement, et la plate-forme s'est transforme en une seconde ville,
moins presse et plus riante au milieu de ses jardins.

De ce point un spectacle magique s'offre aux yeux du touriste; au pied
du cap, les eaux paisibles de la Schenandoah viennent se marier aux
flots mugissants et rapides du Potomac, roulant avec fracas sur les
larges strates de roc qui forment son lit; puis, majestueux dans sa
course, il bondit au milieu de la valle profonde que bordent sur la
rive du Maryland, les hardis profils des monts _Latotins_ et sur celle
de la Virginie, les sommets dnuds des Montagnes-Bleues.

Du ct gauche du fleuve, les btiments de l'arsenal, que dominait
l'lgant clocher d'une glise, s'levaient en 1859 sur l'troite bande
du rivage: cet arsenal n'a pas l'aspect formidable qu'ont en Europe, les
tablissements de ce genre: un grand paralllogramme en brique, dont
les deux tages tant percs de fentres cintres, talait sa faade
vulgaire sur une vaste cour entoure de constructions semblables en
retour[11]; une barrire en bois et fer, reliait les pavillons. Prs du
mur de soutnement des terrains de l'arsenal, des colonnes de pierres
carres supportent le chemin de fer de Baltimore  l'Ohio qui a d
se crer une voie dans le lit mme du fleuve, sur une longueur d'un
demi-mille environ. Le railway court le long du bord extrieur du canal
qui traverse par un pont de pierre et de bois, dont l'arche unique
mesure cent cinquante pieds d'ouverture. C'est un tableau plein
d'enseignement que cet enchevtrement du gnie humain et de l'oeuvre de
Dieu: le gnie de l'homme domine l l'oeuvre de la nature, et le fleuve
rugissant se couche et passe humble sous le joug de l'intelligence.

[Note 11: Brls en mai 1861.]

Puis, si vous reportez vos yeux vers la droite, vous voyez se drouler
 vos pieds la Schenandoah, dont les eaux susurrantes caressent le bord
des les qui maillent son cours; le cadre est plus gai de ce ct; une
vgtation luxuriante recouvre les les, et les bords de la paisible
rivire ont un aspect moins aride.

Devant vous, au confluent, au mariage des eaux, que commande un pont de
neuf cents pieds de long, le Potomac qui a reu dans son lit, comme une
blanche fiance, la Schenandoah aux eaux limpides, poursuit sa course
rapide et tumultueuse. A ce spectacle grandiose, l'me s'lve plus
facilement vers le Crateur, qui semble avoir voulu runir dans le mme
lieu, toutes les merveilles de son oeuvre.

C'est  l'extrmit de cette pointe de terre, sillonne par les routes
naturelles et artificielles que s'lve cette modeste cit, Harper's
Ferry, dont le nom devenu immortel, rappellera aux sicles futurs une
re nouvelle de libert.

Comme tous les grands faits de l'histoire, le drame d'Harper's Ferry a
eu ses trois grands jours, division mystrieuse et fatidique.

C'tait le samedi 16 octobre 1859.

A cette poque-l la ville d'Harper's Ferry comptait environ 5,000
habitants, dont un grand nombre tait employ  l'arsenal: c'tait
une population laborieuse, active, intelligente, clbrant le travail
pendant six jours, et se reposant scrupuleusement le septime, comme
il convient  des gens religieux et raisonnables. La petite ville
commenait  s'endormir, quelques rares lumires brillaient encore aux
croises des maisons; le quartier de l'Arsenal tait abandonn depuis la
chute du jour, et le gaz n'clairait que la solitude. Certes, quelqu'un
qui et parcouru les rues dsertes de la cit ne se serait pas dout que
depuis quelques jours, cette population confiante tait mise en moi par
l'annonce de l'arrive de John Brown, l'abolitionniste. Un seul gardien,
plac  la tte du pont, protgeait la fabrique d'armes. Cependant 
cette heure, de nombreux groupes d'hommes isols se dirigeaient vers
Harper's Ferry: c'taient les Brownistes. A la suite de la scne de
Kennedy, les conjurs voulaient marcher immdiatement sur la ville; mais
John Brown les avait arrts dans leur lan.

--Attendez, mes enfants, leur avait-il dit, si nous nous rendons 
Harper's Ferry, ce soir, nous serons obligs de lutter contre les
ouvriers; remettons notre campagne  la nuit du samedi au dimanche; le
saint jour du sabbat rend dsert l'arsenal dont nous pourrons nous
emparer sans verser une seule goutte de sang.

Le conseil de Brown fut suivi, et le samedi soir les abolitionnistes
diviss par groupes de cinq et six hommes, se rendaient par des voies
diffrentes au pont du Potomac.

Un de ces groupes prcdait les autres; les hommes qui le composaient
taient arms jusqu'aux dents et causaient entre eux tout en marchant:

--Mordieu! dit l'un, qu'il tait facile de reconnatre pour notre ami
Jules Moreau,  sa tournure dgage, mordieu! je ne suis pas fch de
sortir de l'tat de torpeur dans lequel nous vivions au fond de cette
gorge comme des brigands d'opra-comique moins le vin et les fillettes;
nous allons en dcoudre, comme on dit dans notre brave pays de France.

--Esprons que non, lui rpondit son compagnon, qui n'tait autre
qu'Edwin. Nous allons paisiblement nous installer  l'arsenal; pendant
la nuit le contingent du nord viendra nous rejoindre, et demain matin la
population en s'veillant nous acclamera.

--Et nous apportera  chacun une tasse de caf au lait avec un petit
pain au beurre, dit Moreau d'un ton goguenard, comptez l dessus, mon
ami, comptez l-dessus; ces gens que vous allez ruiner d'un coup,  vous
entendre, devraient tre enchants...

--Je ne dis pas...

--Eh bien, mon cher Edwin, moi, je ne suis pas aussi confiant que vous,
et je crois que nous allons avoir un _coup de chien_, comme on dit chez
moi. Voyez-vous, vous ne m'terez pas de l'ide que cette ngresse que
j'ai vainement poursuivie l'autre soir, ne soit alle nous vendre.

Au mme instant une ombre traversa le sentier.

--Tenez, s'cria Moreau, la voici! la voyez-vous?

--Non, mon ami, rpondit Coppie, je ne vois rien qu'un cerveau malade
habit par une ide fixe.

--Bon! bon! dit Moreau en hochant de la tte, vous reviendrez de cette
opinion; mais si Bess n'tait pas avec nous, je n'aurais nulle crainte.

--Ne craignez rien pour moi, dit la jeune fille.

--Vous avez t bien imprudente, observa Edwin, ma chre enfant,
d'accompagner votre frre et Green, votre fianc, et vous eussiez bien
fait de rester au Canada.

--Ma place n'est-elle pas auprs de ceux que j'aime, dit avec une
trange intonation de voix la jeune ngresse, et si mon... fianc est
bless, ajouta-t-elle en hsitant, ne dois-je pas tre l pour lui
porter secours!

--Oh! les femmes! exclama Moreau.

--Chut! interrompit Edwin, nous voici arrivs au lieu de ralliement, que
pas un mot ne trouble le silence de la nuit!

Et notre petit groupe, compos de Moreau, Coppie, Coppeland, Green
et Bess s'assit silencieusement sur le bord de la route. Un  un, les
autres conjurs les rejoignirent, et bientt la troupe se trouva forte
d'une soixantaine d'hommes.

John Brown tait arriv un des derniers.

--Nous y sommes? demanda-t-il  voix basse.

--Oui, capitaine.

--Eh bien,  vous, Edwin!

Le jeune homme se leva, suivi de Moreau, de Green et de Coppeland; Bess
voulut les accompagner, Coppie s'y opposa.

Il pouvait tre alors dix heures et demie du soir, la nuit tait sombre
et sans toiles; le Potomac mugissait avec fracas dans son lit de
roches; ils se dirigrent silencieusement vers le pont; l'un d'eux
s'approcha du gardien, et lui frappant sur l'paule.

--Eh! l'ami, lui dit-il, dormons-nous?

Le gardien fit un soubresaut.

--Allons, camarade, suivez-nous.

--Farceur! dit la sentinelle en riant.

--Levez-vous, rpta d'une voix imprative celui des trangers qui avait
pris le premier la parole.

--Mais...

--Chut! vous dis-je, si vous soufflez mot, le fleuve est profond, et
sa voix couvrira la vtre. Suivez-nous en silence, il ne vous sera fait
aucun mal; soyez tranquille.

Et Edwin, car c'tait lui, passa amicalement son bras sous celui du
gardien qu'il entrana vers l'arsenal. Mais avant de partir, il se
tourna vers un de ses compagnons:

--Moreau, lui dit-il aprs avoir consult son prisonnier,  minuit vous
arrterez le factionnaire qui doit venir relever cet homme, n'employez
la violence qu' la dernire extrmit.

--Soyez tranquille, matre, dit Jules Moreau, on lui fera accepter la
chose en douceur; j'ai fait mes preuves eu fait d'enlvement, Pamla
pourrait vous le dire...

Mais dj Edwin tait loin, et Moreau s'tait assis sur le banc
qu'occupait le factionnaire. Pendant ce temps, les conjurs avaient
travers le pont, et s'taient diriges vers le btiment de la Pompe,
choisi  l'avance par Brown, pour servir de quartier gnral.

tant entr dans la grande salle de l'arsenal o taient dj runis
John Brown et ses partisans, Edwin conduisit son prisonnier vers une des
deux extrmits de la chambre.

--Mettez-vous l, mon ami, lui dit-il affectueusement, et ne craignez
rien, vous tes ici comme otage, et les otages sont sacrs.

--Coppie, dit John Brown, voici ce que nous avons arrt: Cinq ou six
hommes vont rester ici pour garder l'arsenal; vous, Green et Cook, vous
irez dans la ville avec une vingtaine des ntres arrter le colonel
Washington, MM. Bail, Kitmiller et Aldstadt; ces messieurs nous
serviront d'otages; Forbes, Stevens, Haziett et Coppeland iront battre
les environs pour amener du renfort; ils seront rentrs  l'aube; quant
 moi, avec le Frenchman et le restant de la troupe, nous occuperons la
gare de faon  couper toute communication.

--C'est bien, capitaine, dit Coppie, les nuits ne sont pas trop longues,
et il faut nous hter.

Aussitt il partit avec Green et Cook; de son ct, le colonel Forbes,
Stevens et Coppeland se mirent en campagne et John Brown alla prendre
possession de la gare, sans rencontrer aucune rsistance de la part des
employs, dont quelques-uns faisaient partie du complot.

John Brown et sa troupe taient  l'embarcadre depuis quelques
instants, lorsque le sifflet strident d'une locomotive annona l'arrive
d'un convoi.

--Aux armes! cria Brown.

Puis il donna l'ordre au chef de gare de faire le signal d'arrt.

Quand le convoi eut stopp, le capitaine s'avana vers le mcanicien.

--Descendez, lui dit-il, et faites descendre vos voyageurs.

--Pourquoi? demanda celui-ci.

--Parce que la route est intercepte par moi; une nouvelle constitution
rgit les tats-Unis; l'esclavage est aboli, et je ne veux pas que
les troupes de Charlestown viennent avant l'heure au secours des
esclavagistes.

--Pas si haut, dit mystrieusement le conducteur de train, je suis
un ami, le retard du convoi veillerait l'attention des autorits
de Charlestown, il est plus prudent de nous laisser continuer, les
voyageurs ne se doutent de rien... quant  moi, vous pouvez tre
tranquille, je ne vous trahirai pas.

Et, se penchant  l'oreille de Brown, il lui glissa le mot de ralliement
des abolitionnistes.

--Vous avez peut-tre raison, dit Brown.

Au moment o le train allait se remettre en route, on vit une jeune
femme noire sortir d'une des salles d'attente, et se jeter  la hte
dans le compartiment rserv aux ngres. Cet incident, qui se passait
 la ple lueur du gaz, n'chappa pas  Jules Moreau; il voulut se
prcipiter  la suite de la fugitive; mais il tait dj trop tard, le
convoi tait en marche.

--Encore la ngresse! murmura-t-il. Oh! cette fois, je suis bien sr que
nous sommes trahis.

Pendant que ces vnements avaient lieu, Edwin avait opr dans la ville
l'arrestation des plus notables habitants qui devaient servir d'otages.

Et  l'aube le colonel Forbes arrivait de son ct,  la tte de six
cent auxiliaires qu'il avait runis dans la nuit.

La journe du lendemain, dimanche, 17, fut pour les insurgs; ds midi,
la faute commise par John Brown, en laissant le train continuer sa
route, porta ses fruits:  cette heure, le colonel Bayle, commandant les
troupes venues en hte de Charlestown, se prsenta  la tte du pont,
et le combat s'engagea. Alors on vit une chose triste  dire; tous ces
hommes accourus  la voix puissante de John Brown se dbandrent aux
premiers coups de feu, et celui qui devait tre le martyr de la Libert,
ne fut bientt plus entour que de ses fils, de Coppie, de Cook,
Stevens, Haziett, Coppeland et une quinzaine de fidles.

Parmi les prisonniers, faits par les troupes virginiennes, se trouvait
un nomm Thompson, que le colonel Bayle eut la lchet de livrer  la
populace qui voulait l'immoler en reprsailles, pour venger la mort d'un
fonctionnaire public, tu par les insurgs; en vain une noble fille,
mademoiselle Foulk, se jette entre Thompson et ses assassins, en vain
elle entoure de ses bras la tte du malheureux, en vain, les larmes aux
yeux, elle implore tour  tour la clmence de la foule de la piti
des soldats de l'Union; elle est brutalement repousse, et Thompson, 
moiti tu, est prcipit au milieu du fleuve, qui l'engloutit
bientt en se teignant de son sang. Quant  la vaillante phalange des
Brownistes, rduite  vingt-et-un hommes, elle alla s'enfermer dans
cette vaste salle de la Pompe, o les otages avaient t confins, sous
la garde de quelques hommes.

Pendant la nuit du 17 au 18, de nombreux renforts, accourus de
Shepherdstown, sous la conduite du colonel Lee, s'taient joints aux
troupes de Charlestown, et lorsque le soleil vint clairer joyeusement
le fond de la sombre valle, l'attaque commena. Cette poigne de braves
n'hsita pas  lutter contre tout un corps d'arme; John Brown, malgr
son grand ge, n'tait pas le moins intrpide: appuy  une fentre,
il faisait pleuvoir ses coups sur la troupe rgulire; Edwin, calme,
au milieu du tumulte, stimulait ses compagnons; actif, intrpide, il se
multipliait partout.

Coppie, en s'avanant, leva la tte, et crut apercevoir,  moiti
cache, derrire le rideau d'une fentre qui faisait face  la Pompe, la
tte de la jeune ngresse, qu'il avait dj remarque  Kennedy.

Un frisson parcourut son corps, mais lorsqu'il releva les yeux,
l'apparition s'tait vanouie.

Cependant la fusillade durait toujours, chaque coup parti de la Pompe
mettait un ennemi hors de combat, les dfenseurs des esclaves, abrits
derrire les murs, avaient peu souffert jusqu'alors.

--Assez de sang! dit Brown.--Edwin, mon ami, prenez un drapeau
parlementaire, et allez dire  ces ennemis de la libert que je me
soumets  la condition qu'on nous laissera sortir avec nos armes et nos
prisonniers jusqu' la deuxime barrire du pont, que l, je m'engage
sur l'honneur  mettre les captifs en libert et  choisir ensuite entre
la fuite et le combat.

Coppie fixa aussitt un mouchoir blanc  l'extrmit d'un bton, se
prsenta bravement  l'ennemi; le feu cessa presque aussitt, mais
pas assez vite car une balle vint frapper Stevens, tandis qu'Edwin se
dirigeait vers le colonel Lee.

La proposition de Brown fut repousse et la fusillade recommena. Alors,
une scne que la plume ne saurait dcrire, se passa dans ce rduit sous
lequel les abolitionnistes jurrent de s'engloutir. Coppie, par un motif
d'humanit qu'on ne saurait trop louer, conduisit les prisonniers dans
un coin o ils taient  l'abri des balles tombant dru comme grle
dans le btiment. Brown tirait toujours. Tout  coup un de ses fils
s'affaissa, mortellement bless  son ct, en poussant un cri qui fit
tressaillir les entrailles du pre. Brown abaissa vers lui son
regard plein d'anxit, tandis que son bras portait  l'paule l'arme
vengeresse.

--Courage, enfant, dit-il, en lchant la dtente.

Puis il se retourna vers lui.

--Sois homme et meurs en homme.

Au mme instant, une nouvelle exclamation de douleur domine la
fusillade, c'est un autre de ses fils qui vient de recevoir, en pleine
poitrine, une balle qui l'a traverse; Edwin le soutient dans ses bras;
puis comme la lutte l'appelle, il dpose un baiser sur le front du
pauvre enfant, et s'lance plus ardent  la dfense.--Il a un mort de
plus  venger.

--Seigneur! Seigneur! dit le vieillard, que votre volont soit faite!

Et avec le calme que donne la conscience du devoir, il se remet
impassible  sa place de combat;  ses pieds son enfant rlait, en proie
 des tortures atroces.

O mon pre, criait le mourant, je souffre! Donnez-moi la mort!... Par
piti! un revolver, que je m'achve!... Mon pre!... piti!

--John Brown rpondit.

--Sois homme, mon fila, et meurs en homme.

Le moribond se contint; mais son me s'envolait dans un effort qu'il
faisait pour ne pas exhaler le cri suprme.

Pendant que ces scnes lugubres se passaient  l'intrieur, les
assaillants, durement traits par le feu des insurgs, enfonaient la
porte au moyen d'une poutre transforme en blier: lorsqu'elle vola en
clats, un spectacle sublime par son horreur et arrt un ennemi plus
gnreux.

John Brown tait entre ses deux fils expirants: le hros, dj cribl
de blessures, tenait son arme haute;  ct de lui, Edwin, le visage
enflamm, parait les coups et les rendait; alors eut lieu une mle qui
ne saurait tre dcrite; militaires et insurgs disparurent dans un seul
groupe; le sang ruissela partout. Coppie, bless, rsistait avec une
opinitret hroque en couvrant autant qu'il le pouvait le vieillard de
son corps. Soudain un coup de sabre atteint Brown  la tte.

--Fuyez, dit le vieillard en se relevant, fuyez pour me venger!

--Oui vous serez veng, je le jure par mon sang! dit son troisime fils.

Et, profitant du tumulte, il se fraye un passage au milieu des ennemis,
en entranant Haziett et Moreau.

A peine sont-ils sortis qu'Edwin reoit une blessure.

Sous l'treinte de la douleur, il chancelle.

Soudain, un cri dchirant, qui fait bondir Edwin, perce le bruit de la
bataille. Coppie aperoit la jeune ngresse, les bras tendus vers lui:
mais un nuage lui voile la vue et le jeune homme s'affaisse sur lui-mme
en murmurant:

--trange!  mon Dieu! trange!

En ce moment, John Brown, labour par six blessures, dont deux
sillonnent son noble front, tomba prs d'Edwin, entre les corps de ses
pauvres enfanta.

Le combat avait cess.

Et les valeureux Virginiens triomphants, criaient:

--Hourra! John Brown est pris!

Dans la nuit qui suivit ce drame, la prison de Charlestown recevait les
captifs. C'taient John Brown, Edwin Coppie, Coppeland, Shield Green,
Stevens et Cook.




                                 XVIII

                               LE PROCS


--Ils vont venir, les brigands!

--Quelle heure est-il?

--Onze heures.

--Encore une heure, une heure moins un quart.

--Combien sont-ils?

--Ils sont sept ou huit, les gueux! Ils voulaient nous tuer, nous faire
assassiner par ces brutes de ngres.

--On les gibettera.

--Et l'on fera bien.

--Qu'en pensez-vous, monsieur Williams?

--Je pense qu'ils ne valent pas la corde pour les pendre.

Tous ces propos, et mille autres que nous ne saurions rapporter, taient
changs dans la foule qui, huit jours aprs l'affaire d'Harper's
Ferry, le 26 octobre, attendait impatiemment, devant le tribunal de
Charlestown, l'arrive des six accuss, John Brown, Edwin Coppie,
Stevens, Cook, Green et Coppeland.

Les soldats avaient peine  maintenir cette multitude cherchant 
franchir la haie, qui traait un troit sentier au travers de la
place: deux canons chargs  mitraille,--car on craignait une tentative
d'enlvement,--taient en batterie dans la cour, devant la salle
d'audience.

Soudain une clameur sortit du sein de cette foule, et l'on vit
dboucher, par une des extrmits de la place, une escouade de
militaires, au milieu desquels ou apercevait deux hommes ports sur une
civire, et quatre autres prisonniers marchant pniblement derrire eux.

Les deux premiers taient Brown et Stevens; des linges et des mouchoirs
maculs de sang enveloppaient leurs ttes; puis, venait Coppie, se
tranant firement, la tte haute, malgr sa blessure; puis Coppeland et
ses deux compagnons.

La vue de ces hommes vaincus, blesss,  l'aspect souffrant, ne souleva
aucune piti dans le coeur de la cohue, qui les accueillit par des cris
insultants.

--Les lches! murmurait Edwin.

Au fur et  mesure qu'ils avanaient vers le pristyle, la haie se
fermait, et la foule, affame du spectacle, se prcipitait tumultueuse
sur leurs pas.

La porte du tribunal s'ouvrit devant eux et se ferma, puis se rouvrit
quelques instants aprs pour donner accs aux curieux, qui envahirent
confusment l'enceinte du prtoire rserve au public.

A midi prcis, les douze jurs, suivis bientt des trois juges, firent
leur entre dans la salle.

Les premiers se rangrent sur une estrade  droite du tribunal, les
juges prirent place sur des fauteuils levs, faisant face aux accuss.

Devant eux, des tables  pupitres taient couvertes de papiers.

Au-dessous; et vis--vis des juges, se tenaient les _attorneys_ ou
procureurs, chargs de soutenir l'accusation, le grand schrif et
plusieurs avocats.

Les inculps avaient t placs derrire, Brown et Stevens, sur des lits
de sangle, les quatre autres, dans la _box_ affecte aux prvenus.

Des agents de police se tenaient prs d'eux.

--Au del, sur un banc, les rapporteurs-stnographes des journaux, les
dessinateurs de revues, prparaient leurs plumes ou leurs crayons.

Au del, enfin, une masse de gens avides de voir les _bandits_ de
Harper's Ferry, avides de savourer leurs tortures morales, d'entendre
leur condamnation.

Dans cette assemble, cependant, on et pu remarquer quelques visages
attrists, certaines personnes qui promenaient sur les accuss des
regards timidement sympathiques, ou jetaient sur leur entourage grondeur
des yeux irrits.

Parmi ces personnes se trouvaient deux femmes assises aux deux
extrmits de la salle. Elles taient belles toutes deux, et toutes deux
elles captivaient l'attention de plus d'un spectateur.

L'une tait miss Rebecca Sherrington; l'autre, Elisabeth Coppeland.

Un moment avant l'ouverture des dbats, la premire reconnut la
ngresse.

Elle tressaillit, ses traits se contractrent, sa physionomie s'arma
d'une expression dure, menaante, et elle dit  un officier qui
l'accompagnait:

--Comment se fait-il, monsieur Harvey, qu'on laisse pntrer les ngres
jusqu'ici?

--Des ngres, rpondit-il, mais  l'exception de deux des accuss, je
n'en vois aucun.

--Tenez!

Et Rebecca, du bout d'un ventail qu'elle tenait  la main, dsigna
Elisabeth.

--a, dit-il, c'est une femme de chambre!

--Une esclave marronne, monsieur Harvey.

--Je ne crois pas, miss.

--Comment, monsieur, vous ne le croyez pas, quand je vous fais l'honneur
de vous l'assurer! rpondit schement Rebecca.

--Je me serais bien gard d'en douter, si cette fille ne servait comme
femme de chambre chez un de mes parents.

--Depuis combien de temps?

--Je ne sais au juste, miss, mais la dame qui lui parle  prsent est
justement la femme de mon parent.

--C'est diffrent; alors, je me serai trompe, dit Rebecca en reportant
ses yeux sur les prisonniers.

Coppie changeait alors un coup d'oeil mlancolique avec Bess.

Rebecca saisit au passage ce signe d'intelligence. Elle se mordit les
lvres jusqu'au sang pour ne pas clater.

L'arrive du jury mit fin aux conversations particulires.

Un silence solennel remplaa les murmures qui bourdonnaient dans la
salle, et le greffier du tribunal donna lecture de l'acte d'accusation.

Cet acte renfermait trois chefs principaux.

Les dtenus taient inculps de:

    1 Tentative de soulvement des ngres;
    2 Haute trahison;
    3 Meurtre.

Quand le greffier se fut rassis, Brown se souleva avec difficult sur
son matelas, s'appuya sur les coudes, et dit d'une voix faible mais
claire:

Virginiens,

Je veux vous viter des peines inutiles. Aussi, avant d'aller plus
loin, coutez-moi. Vous savez que je n'ai pas demand grce. Votre
gouverneur m'a assur qu'on ferait mon procs d'une faon convenable,
rgulire, je ne le crois pas; cela me parat impossible. Si vous avez
soif de mon sang, prenez-le.

A quoi bon un simulacre de procs? Comment des ennemis pourraient-ils
juger loyalement un ennemi? Je vous le rpte, si vous voulez mon sang,
prenez-le  l'instant mme.

Je n'ai pas d'avocat, et n'ai personne  qui j'aie pu demander conseil.
Spar de mes compagnons, j'ignore s'ils veulent se dfendre, et si
telle est leur intention, j'ignore sur quoi ils baseront leur dfense.
Je ne suis donc pas en tat de me dfendre.

D'ailleurs, les blessures que j'ai reues  la tte ont gravement
altr ma mmoire et m'ont rendu presque sourd. Ma sant est bien
mauvaise.

Il y a bien des circonstances attnuantes que je pourrais invoquer dans
un procs rgulier, mais comme je sais que tel ne sera ni le mien, ni
celui de mes compagnons, et que tout annonce qu'on le fera forcment
aboutir  des condamnations  mort, je vous engage  couper court et 
en finir tout de suite.

Je ne crains point la mort, et suis prt  mourir. Je ne vous demande
point de me faire un procs; mais je ne veux point non plus tre
insult. A quoi bon tous ces interrogatoires? En quoi peuvent-ils
profiter  la socit? Je ne vous demande donc qu'une chose, c'est
d'en finir et de ne point m'insulter comme des barbares insultent les
victimes tombes en leur pouvoir.

Aprs ces mots, l'Aptre de l'mancipation des noirs retomba puis
sur son lit de douleur. Ses coaccuss tmoignaient, par leur attitude,
qu'ils partageaient entirement la manire de voir de leur capitaine.

Coppie, surtout, rayonnait de fiert.

Il ne pouvait apercevoir Rebecca Sherrington. Mais celle-ci lisait
distinctement sur sa figure les motions qui agitaient le beau jeune
homme. Et la jalousie lui brlait le coeur, car les yeux d'Edwin ne
quittaient le jury que pour s'abaisser tendrement sur Bess Coppeland,
dont la physionomie tout entire rvlait un profond amour pour Coppie.

La cour nomma d'office des avocats aux accuss.

Puis l'audition des tmoins commena. Elle dura jusqu'au soir.

Pendant la sance, Stevens s'tait vanoui et la faiblesse de Brown
tait si grande qu'il fallait le soutenir quand il avait  rpondre.

Coppie et le reste des inculps se montrrent vigoureux au moral comme
au physique.

Le lendemain la foule tait plus grande encore dans la salle d'audience.

Rebecca Sherrington y vint aussi comme la veille. Mais vainement
chercha-t-elle la ngresse.

Elisabeth Coppeland ne parut pas.

Il sembla  Rebecca qu'Edwin avait l'air soucieux, et elle attribua
gnreusement cette disposition  l'absence de l'esclave.

--Oh! pensait-elle, il l'aime! mais comme je me suis venge! quel
chtiment!

Cette rflexion la fit frmir. Elle plit: elle eut peur d'elle-mme;
elle aurait voulu sortir, elle ne le pouvait. Le supplice pour elle
allait commencer.

Brown souffrait moins que les jours prcdents.

Il adressa ces mots aux juges:

Mon tat m'empche compltement de suivre les diffrentes phases
d'un procs rgulier. Je me sens extrmement faible, par suite de mes
blessures aux reins. Pourtant je suis moins mal qu'hier, et ne demande
qu'un court dlai: aprs lequel je pourrai, ce me semble, suivre les
dbats, je ne demande rien de plus. Au diable mme on laisse son
droit, dit un vieux proverbe. Mes blessures  la tte m'empchent
d'entendre distinctement, et je n'ai pu comprendre les paroles que vient
de dire le prsident de la cour. Je ne demande donc qu'un petit dlai,
qu'en toute justice la cour ne peut me refuser.

A cette requte, la cour ne voulut point accder.

Les esclavagistes tremblaient depuis l'chauffoure de Harper's Ferry.
Ils apprhendaient une tentative nouvelle. L'effroi, leur inoculant ses
lchets, ils craignaient de ne pas dormir tant que vivraient Brown et
ses complices.

Le procs continua.

Brown fut admirablement soutenu par ses avocats, dont l'un, M. Hogt, lui
avait t envoy par ses amis de Boston. Mais  quoi bon cette
dfense? Sa condamnation n'tait-elle pas dcide depuis l'heure de son
arrestation?

Il le sentait si bien que, demandant la parole, il s'cria:

Malgr les assurances les plus formelles qui m'avaient t donnes, je
vois que mon procs n'est qu'une ignoble comdie. Je remercie les deux
dfenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de
leur loyaut. Mais quand on m'a arrt j'avais 260 dollars en argent,
qu'on m'a enlevs; il m'est impossible, sans cet argent, de faire
assigner mes tmoins et d'obliger les schrifs  les amener aux pieds de
la cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a fourni, et que je
n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur quelques points de
ma dfense. Je demande donc comme une faveur spciale que la cause soit
renvoye  demain  midi.

Aprs de nouvelles discussions, la cour pronona l'ajournement de
la cause au lendemain. Mais, afin de rassurer les esclavagistes, le
prsident donna l'ordre aux policemen et aux geliers de tuer sans
piti tous les prisonniers si on faisait la moindre tentative pour leur
dlivrance.

A l'audience suivante, Brown parvint encore  obtenir un sursis, et le
30,  neuf heures du matin, les dbats furent repris.

La salle tait trop troite pour la mare humaine qui l'avait envahie.

Ce jour-l, Elisabeth Coppeland parut au milieu des spectateurs.

L'aspect de la ngresse tait bien chang!--si chang que Rebecca eut
quelque peine  la reconnatre.

Serre dans un coin de la salle, la pauvre Bess considrait, tour 
tour, son frre John Coppeland et Edwin Coppie.

Les yeux de l'esclave taient secs; mais leur clat disait assez quelles
angoisses dchiraient son me.

Par ses regards doux et suppliants, Edwin tchait de verser des
consolations dans le sein de la dsole crature.

Les autres accuss gardaient leur sang-froid habituel.

La dfense de Brown ayant t prsente avec loquence par MM. Chilton
et Griswoold, M. Hunter, le procureur du district, rpondit au nom de
l'accusation. Son rquisitoire fut trs court:

Le crime tait flagrant, la socit attendait un exemple salutaire
qui la prservt des nouvelles utopies sanglantes; le jury virginien
ferait son devoir.

On attendait le rsum du prsident du tribunal. Il ddaigna de le
faire.

A quatre heures les jurs se retirrent pour dlibrer.

A cinq, ils rentrrent dans la salle d'audience, au milieu d'un silence
lugubre.

Les accuss se levrent.

Deux agents de police aidrent John Brown  se tenir debout.

Le juge en chef se tourna alors vers le foreman ou prsident du jury:

--John Brown est-il coupable ou non coupable?

Le _foreman_ rpondit:

--Coupable de trahison, de complot contre la sret de l'tat, de
conspiration, de tentative d'insurrection parmi les ngres, de meurtre
au premier degr.

Le juge s'adressant alors  Brown:

--Accus, avez-vous quelque chose  dire contre la condamnation  la
peine de mort?

Le vieux Brown, malgr les vives douleurs que lui causaient ses
blessures, rpliqua d'un ton lent mais assur:

Oui; si la cour me le permet, j'ai quelques mots  dire. D'abord, je
nie toutes les accusations portes contre moi, except un dessein trs
prononc de ma part d'affranchir les esclaves. J'avais l'intention
de faire en Virginie ce que j'ai fait l'hiver dernier au Missouri, o
j'enlevai des esclaves, sans qu'il ft brl un grain de poudre de
part ou d'autre et d'o je parvins  les conduire au Canada. Je voulais
oprer les mmes actes de libration, mais sur une chelle plus vaste.
Voil quels taient mes projets. Je n'ai jamais eu l'intention de
commettre de trahison ou de meurtre, de dtruire les proprits,
d'exciter les esclaves  la rvolte.

Il est injuste que je sois condamn  la peine capitale. Si ce que vous
me reprochez, et qui a t loyalement prouv par tous les tmoignages,
sans exception, qui ont ainsi rendu justice  ma conduite telle que
je vous en ai expos le motif, je l'eusse fait dans l'intrt des gens
riches, intelligents, puissants, ou dans celui de leurs amis ou parents,
ou en faveur d'un membre quelconque de cette classe; si j'avais souffert
pour eux les sacrifices que j'ai accepts en cette circonstance, tout
aurait t pour le mieux, et chacun des membres de ce tribunal m'et
jug digne de rcompense, et non pas de chtiment.

Cette cour reconnat, je le suppose du moins, la validit des lois de
Dieu. Je vois baiser un livre que je crois tre la Bible, ou du moins le
Nouveau Testament, et qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il
me ft fait, je dois le faire aux autres. Il m'enseigne de plus que je
ne dois pas plus oublier ceux qui sont dans les chanes que si j'y
tais avec eux. J'ai agi de mon mieux conformment  ce prcepte. Je
me dclare trop jeune pour comprendre que Dieu respecte spcialement
quelques individus et cre des catgories de privilgis. Intervenir,
comme je l'ai fait, en faveur de ces pauvres mpriss et malheureux,
n'est pas mal; tout au contraire, c'est bien. Mais si vous jugez
ncessaire que je fasse le sacrifice de ma vie pour hter les fins de la
justice, s'il est utile que mon sang se mle  celui de mes enfants et
de millions d'individus dont les droits sont mconnus dans les pays
 esclaves, par les actes lgislatifs les plus cruels et les plus
injustes, je vous le dis et dclare: Qu'il en soit comme vous
l'entendez.

Je n'ai plus qu'un mot  ajouter. Je suis satisfait de la faon dont
mon procs a t conduit. Tout bien considr, vous avez t encore plus
gnreux que je ne m'y attendais. Mais je ne me sens pas coupable, et
je n'prouve aucun remords. Je n'ai voulu attenter  la libert de
personne; je n'ai conseill aucune trahison; je n'ai provoqu aucune
insurrection gnrale, et mme j'ai tout fait pour que des gens qui
avaient conu ce dernier projet y renonassent. On a prtendu que
j'avais engag quelques individus  se joindre  moi; c'est tout le
contraire qui a eu lieu. Ils sont venus de leur propre mouvement, par
faiblesse peut-tre, et  leurs frais. Il en est mme que je n'avais
jamais vus et auxquels je n'ai adress la parole que le jour o ils sont
venus me prter main-forte.

Ce discours produisit peu d'impression sur l'auditoire, compos en
majeure partie d'esclavagistes.

Le lendemain, 1er novembre, Brown comparut encore devant ses bourreaux.

Le juge se couvrit du bonnet noir et pronona ces paroles funbres:

La cour ordonne que vous, John Brown, soyez, le deux dcembre prochain,
tir de votre prison, pour de l tre conduit sur le lieu ordinaire des
excutions  Charlestown, et y tre pendu jusqu' ce que mort s'ensuive.
Que Dieu ait piti de votre me!

A cet instant, un cri touff jaillit du milieu de la foule.

--Oh! dit un Virginien, ce n'est qu'une chienne de ngresse qui se donne
le genre d'avoir des nerfs.

Le mot souleva un clat de rire que ne couvrit pas entirement la voix
grave de Brown.

Il disait:

Que la volont de Dieu soit faite! Si ma mort peut servir  quelque
chose, je l'accepte avec joie Ce que j'ai fait, je le ferais encore. En
agissant comme je l'ai fait, j'ai obi aux inspirations de l'vangile.
Le Christ a enseign l'amour de ses semblables. Je n'ai donc fait que
suivre  la lettre ce qu'il a dit, et je suis convaincu d'avoir accompli
un devoir humain, religieux et chrtien, en cherchant  arracher 
l'oppression mes malheureux frres tenus en esclavage, et  faire
rentrer dans ses droits une race victime du plus odieux abus de la
force.

Ds qu'il eut fini, on le reporta dans son cachot,  travers une foule
qui s'coulait lentement en profrant des imprcations contre les
abolitionnistes.




                                  XIX

                   LES CONDAMNS, LE SUPPLICI ET
                           LES DEUX AMANTES


Une condamnation semblable frappait le lendemain Edwin Coppie, Cook,
Shield Green et John Coppeland.

La sentence de Stevens fut ajourne, parce que la gravit de ses
blessures le retenait au lit.

Mais ses bourreaux espraient bien ne pas lcher leur proie, et que le
patient une fois rtabli, le gibet en ferait justice.

Coutume excrable, coutume impie, que notre _justice civilise_! Il est
d'usage, il est de l'_humanit_, en France, en Europe aussi bien
qu'en Amrique, de gurir un condamn souffrant avant de le conduire 
l'chafaud!

Aux belles poques de l'Inquisition, avait-on plus de raffinement?

En prononant la peine de mort contre John Brown et ses quatre
coaccuss, dit M. Henri-E. Marquand, la cour n'oublia pas une chose
essentielle. Tenant  procurer quelques dlassements aux braves
habitants de Charlestown, elle rsolut que le spectacle de la quintuple
pondaison, qu'elle allait faire reprsenter devant eux, serait divis
en trois tableaux: John Brown serait trangl le 2 dcembre, les deux
ngres, Green et Coppeland, le 16 du mme mois avant midi, et Cook et
Coppie, le mme jour, dans l'aprs-midi.

Les compagnons de Brown entendirent avec autant de calme que leur
capitaine, l'arrt qui les devait retrancher de ce monde.

Mais, au moment ou il fut formul, une jeune dame s'vanouit dans un des
coins de la salle.

On s'empressa autour d'elle; et Edwin, levant les yeux pour reconnatre
la cause du bruit occasionn par cet accident, distingua sa fiance,
miss Rebecca Sherrington, qu'on emportait prive de ses sens hors du
prtoire.

Ce que n'avait pas fait la perspective d'une fin prochaine et hideuse,
la vue de cette jeune fille l'opra sur Coppie.

Il eut un instant de faiblesse; son coeur mollit, quelques larmes
montrent  ses paupires.

Briss ses rves dors, vanoui l'azur enchanteur de ses lointains
horizons; adieu aux riantes images de flicit; adieu  la femme qu'il
adorait depuis tant de jeunes annes; adieu mme  cet ardent amour de
la Libert pour lequel il allait mourir!

Elle fut courte, nanmoins, la trve donne  la nature; une minute 
peine. Les pleurs arrivrent aux yeux, mais n'en coulrent pas.

Ils y schrent aussitt, et personne, dans l'assemble, ne se douta
de sa dtresse, personne qu'Elisabeth Coppeland, dont la vie alors ne
tenait plus qu'au fil o tait attache celle d'Edwin.

Mais, cette fois, la violence de ses motions empcha la jeune fille de
dfaillir.

Les condamns furent reconduits dans leur prison. John Brown employa 
des lectures pieuses et  mettre ordre  ses affaires le temps qui lui
restait  vivre..

Cet homme tait n pour le martyre; il avait la foi des Aptres; sa
srnit habituelle ne l'abandonna point.

Cribl de blessures, craignant de rester  jamais invalide, il dsirait
la mort plus qu'il ne l'apprhendait.

--Je ne crois pas,--disait-il  une dame qui

tait venue le visiter dans son cachot,--je ne crois pas pouvoir mieux
faire pour la cause qui a occup toute ma vie, que de mourir pour elle.
Qu'est-ce que la mort aux yeux d'un homme honnte et brave? Ce qu'il y a
de plus malheureux pour un homme d'action, comme moi, c'est d'tre clou
sur ce lit et estropi par des coups de fusil et de sabre.

La veille du jour o il devait gravir les marches du gibet, on permit 
sa femme de le visiter.

L'entrevue fut extrmement touchante. Depuis plus de six mois madame
Brown n'avait pas vu son mari.

Mais il sut modrer sa douleur par son calme religieux.

--Que Dieu vous bnisse, vous et nos chers enfants, Marie, lui dit-il,
d'une voix doucement grave. Ne pleurez pas. Tout est sans doute pour
le mieux. Je meurs; mais la cause que j'ai embrasse ne mourra pas avec
moi.

Puis, avec fermet et sans hsitation, il lui dicta son testament en
prsence du schrif Campbell[12].

[Note 12: Nous croyons devoir donner ici une copie de cette pice:

Charlestown, comt de Jefferson, Virginie, 1er dcembre 1859.

Je donne  mon fils John Brown, ma boussole de gomtre et tous mes
autres objets de gomtrie, si on peut les retrouver, ainsi que mon
vieux monument en granit, qui est actuellement a North Elba, dans l'tat
de New-York, pour qu'il y fasse graver sur les deux faces une nouvelle
inscription, ainsi que je l'indiquerai ailleurs. Ce monument devra
nanmoins rester  North Elba, tant qu'un de mes enfants et ma femme
habiteront cette localit.

Je donne  mon fils John ma montre en argent qui a mon nom grav dans
l'intrieur de la bote.

Je donne  mon fils John ma montre en argent qui a mon nom grav dans
l'intrieur de la bote.

Je donne  mon fils Owen Brown, ma lorgnette et ma carabine, si on
la retrouve, celle dont il me fut fait prsent  Worcester, dans le
Massachusetts. Je donne aussi audit Owen cinquante livres en espces,
qui lui seront payes sur le produit de la vente du bien de mon pre,
en considration de ses terribles souffrances au Kansas et de l'tat
d'infirmit o il se trouve depuis son enfance.

Je donne  mon fils Salomon Brown cinquante livres en espces, qui
seront prises sur le produit de la vente du bien de mon pre, comme
quivalent des deux legs dj mentionns.

Je donne  ma fille Ruth Thompson Brown, ma grande vieille Bible, qui
contient les _mmoranda_ de la famille.

Je donne  mes fils,  chacune de mes autres filles,  mon gendre,
Henry Thompson, ainsi qu' chacune de mes belles-filles, une Bible de la
plus belle dition qu'on pourra se procurer  New-York ou  Boston,
au prix de cinq livres l'exemplaire, qui seront payes comptant sur le
produit de la vente des biens de mon pre.

Je donne  chacun de mes petits-enfants qui seront en vie lors du
rglement de la succession de mon pre, une Bible d'une aussi belle
dition que possible (ainsi qu'il est dit plus haut) au prix de trois
livres l'exemplaire.

Toutes ces Bibles devront tre achetes, en mme temps au comptant et
aux meilleures conditions.

Je dsire qu'il soit pay, sur le produit net de la succession de mon
pre, cinquante dollars  chacune des personnes que je vais dsigner:
 M. Allen Hammond, de Rockville (Connecticut), ou  M. George Kellogg,
ancien agent de la compagnie de la Nouvelle-Angleterre dans cette
localit, pour le compte et bnfices de cette Compagnie; cinquante
dollars  Silas Havens, autrefois de Lewisburg (Ohio), si l'on peut
le retrouver, et aussi cinquante dollars  un homme, du comt du
Stark (Ohio), qui, du vivant de mon pre, lui intenta un procs, par
l'intermdiaire du juge Humphrey et de M. Upson, d'Aken.

Cette somme sera paye par J.-R. Brown  l'homme en personne, si on
peut le dcouvrir. Je ne puis me rappeler son nom.

Mon pre arrangea l'affaire  l'amiable avec cet homme, en prenant
notre maison avec l'enclos  Manneville.

Je dsire que tout ce qui pourra rester de ma part de la succession de
mon pre soit distribu par mon frre, et par parts gales,  ma femme
et  chacun de mes enfants, ainsi qu'aux veuves de Watkin et Owen Brown.

JOHN BROWN.

_John Avis_, tmoin.]

Aprs avoir rempli ce devoir, qui tmoigne encore de sa pit profonde,
il dit  sa femme:

--Chre Marie, si vous pouvez retrouver les personnes auxquelles j'ai
fait des legs, vous leur remettrez les sommes vous-mme; mais ne payez 
aucun individu qui pourrait se prsenter comme mon homme d'affaires, car
si cet argent tombait entre les mains de ces sortes de gens, il courrait
de grands risques.

Madame Brown pleurait  chaudes larmes.

--Maintenant, chre Marie, continua-t-il avec effort, et en dtournant
la tte pour cacher un trouble passager; maintenant, sparons-nous.

A ce mot, sa femme rpondit par des sanglots.

--Sparons-nous, chre Marie, reprit Brown se faisant violence pour
surmonter son agitation, voil qu'on vient nous l'ordonner... nous nous
retrouverons l-haut!

Elle se jeta dans ses bras, puis ils se quittrent pour l'ternit.

Il tait huit heures du soir.

Leur entretien avait dur quatre heures.

John Brown se coucha et dormit d'un sommeil paisible jusqu'au lendemain.

Il avait obtenu l'autorisation de serrer une dernire fois la main 
ses compagnons d'infortune:  neuf heures du matin il profita de cette
autorisation, et distribua avec des conseils et des consolations quelque
argent  ces malheureux.

Puis il rentra dans son cachot et s'y mit en prires.

A onze heures environ le schrif, accompagn des gardiens de la prison,
se prsenta au condamn.

--Je suis prt  vous suivre, monsieur, dit Brown.

On lui lia les bras derrire le dos avec des cordes, et il sortit.

Le ciel tait sombre, voil par de lourds nuages noirs. Le vent
soufflait avec violence. On et dit que la nature, attriste,
s'apprtait  prendre le deuil du noble coeur que l'gosme de quelques
hommes ravissait au monde.

Brown portait un chapeau noir rabattu, une redingote fonce, le vtement
qu'il avait pendant le procs.

Sa figure tait tranquille; un doux sourire jouait sur ses lvres.

Une compagnie d'infanterie et un dtachement de cavalerie, commands par
le gnral Tallafero, attendaient  la porte de la prison pour escorter
le supplici, car on craignait toujours un mouvement abolitionniste.

L aussi attendait une charrette, contenant une caisse en sapin,--le
cercueil destin  Brown.

Sans trembler, sans sourciller, il monta dans cette charrette, s'assit
sur le cercueil, et le convoi funbre se mit en marche, entre un double
haie de carabiniers.

Brown, qui regardait attentivement autour de lui, dit tout  coup:

--Voici un beau pays! Je n'avais jamais eu le plaisir de le voir
auparavant.

A cela, l'homme qui conduisait la voiture rpondit:

--Capitaine Brown, vous tes un homme trange.

--C'est vrai, repartit le vieillard; mais c'est ainsi que j'ai t
lev. Ma mre m'a donn de bonnes leons, que j'ai suivies. Il est
pourtant dur de se sparer de ses amis, quoiqu'on ne les ait vus que
depuis peu de temps.

Une foule immense, mais morne et silencieuse, encombrait le lieu o
avait t dresse la potence.

En arrivant auprs, John Brown dit:

--Pourquoi ne permet-on qu' des militaires d'entrer dans l'enceinte? On
aurait d y laisser pntrer les citoyens.

Toute la place de l'excution tait effectivement occupe par les
troupes, qui avaient form un cercle tellement vaste autour de
l'chafaud, que le peuple tait refoul  au moins un quart de mille de
distance.

L'ordre formel avait t donn par le gouverneur Wise de ne laisser
approcher du gibet aucun membre de la presse. Il frissonnait  l'ide
que sa victime ne protestt contre le crime que l'tat de Virginie
commettait  son gard, et que cette protestation ne ft publie  la
face du monde. Pourtant, par la persistance ferme du docteur Rawlings
et de M. Franc Leslie, l'ordre qui loignait la presse fut en partie
annul, et l'on assigna aux journalistes une place prs de l'tat-major
de Tallafero.

John Brown franchit d'un pas ferme les degrs de l'chafaud, lev 
environ sept pieds du sol et, le premier, arriva sur la plate-forme. Le
schrif Campbell et le gelier Avis, qui le suivaient, se rangrent 
ses cts. Alors il leur donna la main, et leur dit d'une voix o il
tait impossible de dcouvrir la moindre trace d'motion:

--Je vous remercie de la manire dont vous m'avez trait. Adieu,
messieurs!

On rabattit ensuite son chapeau sur sa figure et la corde lui fut passe
au cou. Cela fait, Avis lui dit de s'avancer sur la trappe.

--Conduisez-moi, rpondit le hros; car je n'y vois pas.

Le schrif Campbell lui demanda s'il voulait un mouchoir, qu'il
laisserait tomber pour indiquer qu'il tait prt.

--Non, merci, dit John Brown; je n'en ai pas besoin. Tout ce que je
dsire de vous, c'est de ne pas me faire attendre plus longtemps qu'il
n'est ncessaire.

Le bourreau s'apprtait  terminer ses horribles fonctions, lorsque tout
 coup le chef des militaires s'cria:

--Attendez, tout n'est pas encore dispos.

Alors les soldats se mirent  excuter des marches et des
contre-marches, comme si des milliers d'ennemis eussent t en vue. Tout
cela occupa une dizaine de minutes. Pendant ce temps le patient resta
debout sur la trappe. Avis lui demanda s'il n'tait pas fatigu.

--Non, rpondit John Brown, je ne suis pas fatigu; mais je vous prie
d'en finir.

Ce furent l ses dernires paroles.

Quelques secondes aprs, il se balanait dans l'espace, en proie aux
convulsions de l'agonie!

Et l'histoire inscrivait un nom nouveau au plus beau livre de son
martyrologue.

Le lendemain, une femme voile pntrait,--aprs avoir visit le cachot
de John Coppeland,--dans le cabanon o taient enchans Cook et Coppie.

Cette femme, c'tait Elisabeth Coppeland.

Longtemps elle parla  Edwin, pria, supplia, mais sans le faire
consentir  ses voeux.

Enfin, il lui dit:

--Ma chre Bess, je suis heureux de mourir pour la cause que j'ai
volontairement embrasse. Notre chafaud sera le phare lumineux qui
bientt clairera en Amrique, une re de libert nouvelle. Loin de moi
l'ide de faire une dmarche prs de nos perscuteurs. Et, d'ailleurs,
toute tentative n'aboutirait  rien. Mais, ajouta-t-il d'un ton
mlancolique, il est ici, dans cette ville, une femme que j'aime, ma
fiance, miss Rebecca Sherrington, voyez-la et dites-lui que ma dernire
pense sera pour elle.

Bess touffa un soupir. Pauvre fille! son amour n'tait pas connu, il ne
devait l'tre jamais!

--J'irai, dit-elle.

Edwin reprit vivement:

--J'aurais dsir voir Rebecca; je croyais qu'elle viendrait... car je
l'ai aperue au tribunal... Il m'avait sembl.... Enfin!!! rptez-lui
Bess, rptez-lui que je l'ai toujours aime... que je n'ai jamais aim
qu'elle!

--Je vous obirai, dit l'esclave d'une voix sourde.

--Adieu, continua-t-il en lui tendant la main.

--Au revoir! dit-elle avec un accent de dtresse qu'Edwin ne comprit
pas.

Et la ngresse baisa avidement, en la mouillant de ses larmes, cette
main sans chaleur pour la sienne, sans frissonnement pour son amour.

Elle sortit, la mort dans l'me, l'infortune! elle qui venait de passer
une heure si terrible, non seulement avec son frre, avec son fianc,
mais avec le prfr secret de son coeur;--le dieu qui ne la voulait pas
deviner,  qui elle n'osait se dvoiler.

Charlestown est une petite ville; Bess eut bien vite trouv la demeure
de miss Rebecca Sherrington.

Elle y fut, la demanda; on rpondit que miss Sherrington ne recevait
personne. Elisabeth insista. Sur une feuille de papier elle crivit
le nom d'Edwin Coppie. Son billet fut port  la jeune demoiselle, qui
parut.

Elle tait vtue de deuil. Ses joues taient ples, ses yeux rouges; une
altration violente rgnait dans tous ses traits. A la vue de Bess, elle
recula comme  la vue d'une vipre.

Un clair de haine traversa son regard.

Bess avait la tte baisse; cette marque d'aversion lui chappa.

D'une voix brise, elle raconta qu'elle avait vu Edwin, qu'il refusait
d'adresser  qui que ce ft une prire pour obtenir sa grce.

--Mais d'o vient cet intrt qu'il vous inspire? dit Rebecca d'un ton
cassant.

--Deux fois, rpondit humblement la ngresse, il a arrach ma famille 
l'esclavage.

--C'est tout?

L'Africaine releva la tte d'un air tonn.

Rebecca tait trop exaspre pour se contenir plus longtemps:

--Dis donc, s'cria-t-elle avec un mouvement de dgot, dis donc que tu
es sa matresse!

--Moi! fit Bess en accentuant cette exclamation d'un geste de
stupfaction si vrai, si loquent que miss Sherrington commena 
douter.

--Osez le nier! repartit-elle d'un ton pre.

--J'aime M. Edwin Coppie, dit firement Elisabeth; je l'aime de tout
mon coeur. Cette affection, je ne la cache point. Elle est pure, autant
qu'elle est profonde; mais tre ce que vous dites, miss!...

Le ton de ces paroles, l'air digne et simple tout  la fois de
l'esclave, achevrent d'branler les soupons de Rebecca.

--Cependant, objecta-t-elle, vous le suivez, partout!

--Mon frre et mon fianc taient venus du Canada  Harper's Ferry pour
y travailler  notre mancipation, j'ai cru qu'il tait de mon devoir de
les accompagner.

--Votre fianc!

--Oui, il se nomme Shield Green.

--Un multre? un des condamns?

--Hlas! soupira la ngresse.

Rebecca rflchit un instant.

--Vous savez lire, je suppose, dit-elle ensuite.

--Oui, miss.

--Eh bien, pouvez-vous rpondre aux affirmations que renferme cette
lettre.

En disant ces mots, elle ouvrait un coffret et en tirait une lettre
qu'elle prsenta  la ngresse.

A peine celle-ci eut-elle vu l'criture qu'elle s'cria:

--_C'est du Frenchman!_

--_Du Frenchman!_ qu'est-ce que cela?

--Un Franais, nomm Jules Moreau, qui faisait partie de la bande de
Brown. Oh! l'indigne! le misrable, ajouta Bess en laissant tomber la
missive.

--C'est donc faux ce qu'il a crit l?

--Tenez, miss, rpliqua Bess, j'ai justement reu de lui, ce matin, une
lettre que voici. Vous plairait-il de la lire?

Rebecca saisit le pli avec empressement.

Il ne renfermait que ces lignes:

Des Montagnes-Bleues, 2 dcembre 1859.

Mademoiselle,

Quand cette lettre vous parviendra, notre malheureux chef aura expi
par le gibet son ardent amour de votre race; quatre de nos compagnons
attendront leur supplice, et moi je souffrirai des tortures affreuses,
car vous aimant, j'ai t lche envers l'un d'eux, ce pauvre et bon
Coppie. Dans un accs de jalousie, j'ai crit  sa fiance qu'il la
trahissait pour vous. Pardonnez-moi tous deux.

Pour me punir, je poursuivrai jusqu' la mort l'oeuvre de Brown.

Adieu et pardon encore une fois.

JULES MOREAU.

L'criture tait la mme que celle de la lettre anonyme, crite en
mauvais anglais.

Rebecca ne demandait plus qu' tre convaincue. Mais la conviction
l'pouvanta!

--Malheureuse! malheureuse! qu'ai-je fait? s'cria-t-elle en se cachant
les yeux avec les mains.

Et, aprs un moment;

--Il faut le sauver; oui, il faut le sauver! le sauver  tout prix,
dit-elle avec une vhmence qui effraya Bess.

--Je suis venue pour cela.

--Pensez-vous le voir? moi, c'est impossible, on m'a refus la
permission  cause de nos anciennes relations. Mais il faut le voir...
le pouvez-vous... dites?

--J'espre, dit la ngresse.

--Par quel moyen?

--Ici, j'ai rencontr une protectrice, parente du gouverneur de l'tat.
Elle fut l'amie d'enfance de ma premire matresse. Je suis alle la
trouver, aprs la dfaite de Brown, qui m'avait renvoye au moment du
combat d'Harper's Ferry.

Cette protectrice s'est intresse  moi, m'a prise  son service
comme si elle m'et achete; et, par son intermdiaire, il m'a dj t
possible de pntrer dans la prison.

--Eh bien, dit Rebecca, revenez ici... demain... Vous reviendrez,
n'est-ce pas?

--Je vous le jure, miss.

--Je vous crois, Bess, ma soeur, je vous crois, continua Mademoiselle
Sherrington en proie  une agitation fbrile... Vous serez ici de bonne
heure... aujourd'hui je n'ai pas ma tte  moi...

Et, comme la ngresse hsitait:

--Je le veux... non, je t'en supplie, Bess, reprit Rebecca... moi aussi,
j'ai besoin de solliciter, d'esprer le pardon, ajouta-t-elle en se
jetant au cou de l'esclave.

Les deux jeunes filles mlrent, un instant, leurs larmes et leurs
soupirs.

Puis, Elisabeth Coppeland sortit de la maison.

Quand elle fut partie, Rebecca Sherrington se laissa tomber sur un
fauteuil en rptant avec des expressions d'angoisses poignantes:

--O malheureuse! malheureuse! malheureuse!




                                  XX

                              DNOUEMENT


--Voyons, Cook, tes-vous dcid?

--Mais si on nous reprend?

--La belle affaire, nous n'en serons ni plus ni moins pendus, demain
matin.

--Ah! ne me faites pas songer que c'est aujourd'hui...

--Le 15, la veille de notre supplice, si nous ne nous vadons, rpondit,
avec quelque duret, Edwin.

--O mon Dieu!

Et Cook se mit  sangloter.

--Vous tes faible et fou, reprit son interlocuteur; avec de l'nergie,
nous pouvons nous chapper. Les limes que miss Rebecca nous a si
adroitement envoyes avant-hier, par vos soeurs, demeureront-elles sans
utilit dans nos mains? Allons, du courage, mon camarade!

--Mais si on nous aperoit, on nous fusillera!

--Ne vaut-il pas mieux cent fois mourir d'une balle qu'accroch  une
potence?

--Mourir! mourir! disait avec terreur Cook, jeune homme plein d'avenir,
appartenant  l'une des meilleures familles de l'tat de New-York.

--Oui, rpondit Edwin, l'vasion ou la mort.

Et s'armant d'une lime, il se mit  acier les fers qu'il avait aux
pieds.

Ayant termin, aprs quelques heures d'une rude besogne, il rendit le
mme service  son compagnon.

Cette scne avait eu lieu dans le cachot occup par les deux condamns,
la nuit du 14 au 15 dcembre.

La double opration termine, Edwin dit  Cook:

--Rajustons nos fers avec des ficelles et restons couchs afin que,
quand viendra la visite, ce matin, on ne s'aperoive de rien. Un de nos
gardiens est gagn; nous profiterons du moment o les geliers seront en
train de dner pour nous sauver.

Ils attendirent midi, dans une anxit plus facile  comprendre qu'
peindre.

C'est l'heure o l'on dne gnralement encore en Amrique.

La cloche du repas ayant sonn dans la prison les deux captifs sortirent
de leur cachot, aprs avoir forc la serrure au moyen d'une pince
qu'Elisabeth Coppeland avait,  l'instigation de Rebecca Sherrington,
russi  leur faire remettre avec des limes.

Combien la pauvre esclave et voulu porter ces instruments elle-mme!
Mais elle ne l'avait pu. Depuis sa premire visite, la prison lui tait
interdite, par ordre du gouverneur Wise. Ni l'influence de mademoiselle
Sherrington, ni celle de la nouvelle matresse d'Elisabeth ne parvinrent
 lever cet interdit. Le gouverneur Wise avait peur. Il fut inflexible.
Qu'on juge du dsespoir des jeunes filles! Le ciel parut enfin leur
venir en aide.

Trois jours avant le supplice, les soeurs de Cook arrivrent
 Charlestown avec leurs maris, MM. Willard et Stanton, hauts
fonctionnaires l'un et l'autre.

Ils voulurent voir Cook: le gouverneur Wise n'osa leur refuser cette
faveur.

Rebecca l'apprit. Elle s'entendit avec les deux dames qui sduisirent
un gelier, et, grce  leurs crinolines, passrent aux prisonniers les
outils ncessaires pour prparer une vasion.

Ceux-ci en firent, on l'a vu, bon usage.

La porte de leur cachot ouverte, ils se jetrent, palpitants
d'esprance, de crainte, dans un couloir qui conduisait au mur
d'enceinte.

Dj ils distinguaient ce mur, peu lev, et qu'il ne leur serait pas
difficile de franchir,  l'aide des cordes dont ils s'taient munis:
dj la libert souriante leur prtait des forces et des ailes, quand
le cri de challenge (qui vive)! immdiatement suivi d'un coup de feu,
retentit.

--Perdus! nous sommes perdus! murmura Cook.

--tes-vous bless? demanda Edwin.

--Non.

--Ni moi. Eh bien! hardi, hardi,  la muraille!

Ce disant, il s'lana... Mais trop tard. L'alarme tait donne. Une
nue de geliers fond sur les captifs qui sont rintgrs dans leur
cachot et enchans avec des fers d'un poids norme aux pieds et aux
mains.

Aussitt, par ordre du gouverneur Wise, la prison fut occupe
militairement.

En se rendant  son poste, le factionnaire dtach vers la partie du
mur extrieur o les dtenus pensaient s'chapper, aperut le corps
d'une femme tendu  terre.

--Encore une de ces gueuses de ngresses qui est ivre! dit-il en la
poussant du pied.

Le corps resta immobile.

--Ah! tu ne veux pas grouiller, dit la sentinelle, tu ne veux pas
bouger! _by Jove_, je vais te donner des jambes, moi!

Avec ces mots, il lui piquait les reins de la pointe de sa baonnette.

La ngresse ne remua pas davantage.

--Par le diable! elle est creve! s'cria le militaire en reculant d'un
pas.

Morte, en effet! elle tait morte, Elisabeth Coppeland!

Venue l pour surveiller la sortie des vads, parmi lesquels elle
esprait trouver aussi son frre John, la dtonation de l'arme tire sur
eux, l'avait frappe d'une commotion morale telle que, succombant  ses
impressions, elle tait tombe pour ne se plus relever.

Le lendemain,  peu prs au mme moment, son frre et son fianc la
suivaient dans l'ternit.

Vers une heure aussi--ce jour-l--Edwin Coppie et Cook furent amens
dans la salle du greffe de la prison. On les dferra, puis on les
garrotta solidement, les bras derrire le dos.

Sur leurs paules, le gelier Avis jeta une couverture bleue, mais un
quaker,--secte  laquelle appartenait Edwin,--lui enleva aussitt cette
couverture et la remplaa par son propre manteau.

--Merci, dit le jeune homme avec un ple sourire.

--Avez-vous quelque chose  demander? s'enquit Avis.

Cook, raffermi par les exhortations de Coppie, rpondit d'un ton calme:

--Je remercie mes gardiens de leur humanit  mon gard. Quant  ma
tentative d'vasion d'hier, je veux que personne n'en soit inquit. A
l'exception de mon ami Coppie, nul ici ne connaissait mes projets. Je
suis bien jeune encore, et pourtant je meurs avec joie pour la libert,
et n'ai jamais regrett un seul instant d'avoir toujours t un ardent
abolitionniste. Ma grande consolation, en quittant ce monde, est la
conviction profonde que, avant dix ans, il ne se trouvera pas un seul
esclave dans l'tat de Virginie.

A cela Coppie ajouta avec un accent prophtique:

--Notre mort sera venge par les hommes du Nord.

Un quaker lui dit:

--Il est triste de mourir si jeune.

--La mort, repartit Edwin, n'est rien, rien pour un honnte homme. Ce
qui est douloureux, c'est de quitter ses amis.

--Il est temps de se mettre en route, dit le gelier. Pouvez-vous
marcher jusqu' la voiture?

--Mes liens sont trop serrs, rpondit Cook.

On les lcha un peu, et les condamns quittrent la salle entre deux
ranges de policemen.

Sur leur passage, plusieurs personnes les salurent avec respect.

--Merci de votre sympathie, messieurs, dit Coppie.

--Au revoir! ajouta Cook.

A la porte de la prison, ils montrent dans le tombereau qui contenait
leurs bires et s'y assirent.

Aussitt on s'avana vers la place de l'excution.

Malgr le froid, malgr la neige dont le blanc linceul couvrait la
terre, un peuple innombrable se pressait sur le thtre du supplice.

D'un pas assur les condamns escaladrent les marches de l'chafaud.

Arrivs sur la plate-forme, ils promenrent autour d'eux un regard
curieux; puis, la corde fut ajuste  leur cou.

A cet instant, un cri terrible monta du sein de la multitude aux
oreilles de Coppie:

--Rebecca! murmura-t-il en fermant les yeux.

Cook frmissait.

--Soyez aussi prompt que possible! soyez aussi prompt que possible!
rptait-il.

Sur leurs visages on rabattit les bonnets dont ils taient couverts.

--Attendez, dit Coppie, je veux encore serrer la main de Cook.

A chacun d'eux on dtacha un bras. Sans se voir, ils se prirent la main
et se la pressrent dans une treinte convulsive.

La foule tait silencieuse, pensive. Bien des gens pleuraient.

--Adieu, ami! Le Seigneur veuille nous recevoir dans son sein! dit Cook.

--Adieu  toi! et  Rebec.....

Coppie n'acheva point.

Sur un signe du shriff, la trappe s'tait drobe sous leurs pieds.



Charlestown, 16 dcembre, 3 h. P. M.

Hlas! mon pre, vous ne reverrez plus votre fille. Elle est bien
coupable; elle a commis le plus monstrueux des crimes! Elle va tcher de
l'expier.

Par haine des noirs, ses frres pourtant devant Dieu, par jalousie
contre une pauvre esclave, elle a jou un rle infme... le rle
d'espion!

Pour se venger, elle s'est dguise en ngresse: elle s'est glisse
dans les runions des abolitionnistes. Si l'hroque John Brown a
cess de vivre, si ses braves compagnons ont pri sur l'chafaud, c'est
peut-tre  votre fille, mon pre, que les propritaires d'esclaves
doivent cet admirable rsultat!

C'est elle qui, et par lettre et verbalement, a prvenu le gouverneur
Wise du complot d'Harper's Ferry; c'est elle qui a men son fianc  la
potence!

Elle souffre, votre fille! jugez-en: elle a eu le courage d'assister
 la pendaison de celui qu'elle aimait; la meurtrire a savour l'agonie
de sa victime!

Mais l'Esprit-Saint l'a illumine, mon pre, et ce qui restera de vie 
votre fille, elle le consacrera  l'mancipation des noirs.

Elle le sent, elle sera pour les esclavagistes le flau de Dieu.

Bientt vous entendrez parler d'elle. Puissent ses actions futures lui
mriter le pardon des martyrs de sa lchet.

REBECCA. SHERRINGTON.



FIN DU GIBET




                                NOTES
                           SUR JOHN BROWN
                SON PROCS ET SES DERNIERS MOMENTS


Nous puisons  diverses sources les dtails suivants, relatifs  Brown,
que le mouvement du drame nous a forcs d'abrger dans notre rcit.

Le 23 octobre, la Cour spciale se runit  Charlestown, sous la
prsidence du colonel Davenport. Les sept juges choisis pour assesseurs
du colonel taient MM. le docteur Alexandre, John Lock, John Smith,
Thomas Willis, George Eichelberger, Charles Lewis, Moser Burr.

A dix heures, le shriff se prsente  la barre avec les cinq
prisonniers, escorts d'une garde de quatre-vingts hommes. Toutes les
issues de la salle sont occupes par des sentinelles, et les baonnettes
reluisent de tous cts, soit dans l'enceinte, soit dans les corridors
extrieurs.

M. Charles Harding occupe le fauteuil du ministre public (attorney)
pour l'tat de Virginie, et M. Andr Hunier pour le Gouverneur fdral.

Brown est  moiti dfigur; c'est  peine s'il peut ouvrir les yeux,
Coppie marche avec peine; Stevens a l'oeil hagard; sa respiration est
oppresse, et il porte souvent la main sur son ct droit, dchir de
deux profondes blessures.

Le shriff Campbell prend la parole, et dclare que les cinq
prisonniers prsents sont accuss d'avoir voulu soulever des esclaves,
conspir contre l'tat, commis les crimes de haute trahison, de meurtre
et de pillage.

M. Harding demande que la Cour donne des dfenseurs aux accuss, s'ils
n'en sont dj, munis.

Brown se lve et, s'adressant  la Cour:

--Virginiens, dit-il, je n'ai pas demand quartier, quand on m'a pris,
et je n'ai rien  dire pour moi en particulier. Mais le gouverneur de
cet tat m'a promis un procs en forme, et j'ai compt sur sa parole. Je
n'ai encore vu aucun avocat, aucun conseil. Est-ce l la lgalit dont
on m'a parl?

Si vous avez soif de mon sang et de ma vie, prenez-les; mais
qu'avez-vous besoin d'un semblant de procs? Vous pouvez les prendre
 l'instant mme. J'ignore absolument ce que pensent les autres
prisonniers, et je ne suis pas en tat de me dfendre. Ma mmoire me
fait dfaut; ma sant, bien qu'elle se rtablisse, est encore trop
mauvaise. Il y a des circonstances que je pourrais plaider dans un
procs en forme, mais, si l'on tient  faire aboutir un semblant de
procs  des condamnations capitales, vous pouvez vous pargner cette
peine: je suis prt  mourir. Mais ce que je ne veux pas, c'est assister
des dbats  de pure forme et de simple moquerie, tels que ceux: qui
ont lieu chez les nations lches et barbares qui traitent avec des
raffinements de cruaut ceux qui tombent entre leurs mains. Encore une
fois, je repousse une semblable moquerie. Pourquoi cet interrogatoire?
en quoi intresse-t-il la socit?...

La Cour dsigne d'office M. Charles Faulkner pour avocat des accuss;
mais celui-ci refuse cette mission, en allguant qu'il est convaincu
d'avance que la dfense ne sera pas libre, et que la procdure ne sera
qu'une indcente jonglerie.

M. Lawson Botts accepte le mandat, sous toutes rserves, dclarant
qu'il se retirera s'il juge qu'on viole envers ses clients les lois de
la justice et de l'humanit.

Stevens accepte le dfenseur nomm par la Cour.

Brown demande, mais en vain, du temps pour faire venir un avocat de
son choix.

Le shriff appelle les tmoins.

Le premier entendu est M, Lewis Washington, descendant collatral de
l'illustre fondateur de l'Union. Le tmoin rapporte qu'il a t arrt
dans son lit par Stevens, Coppie et six autres individus, amen 
l'arsenal comme otage, et qu'il n'a t dlivr que le lendemain par
les soldats de marine. Les insurgs ne lui ont fait subir aucun mauvais
traitement.

M. Kitmiller a t saisi chez lui de la mme faon et conduit au
milieu des insurgs, qui ont eu pour lui les plus grands gards. Il n'a
compt en tout que vingt-deux rvolts, il les a entendus manifester
un vif dsappointement quand ils ont vu que les populations noires
n'accouraient pas pour leur prter main-forte.

M. Amistead Ball reconnat les accuss; il a t leur prisonnier et
a longuement convers avec eux. Brown lui a dit qu'il ne voulait que
l'mancipation des esclaves, et qu'il n'entendait pas bouleverser la
socit amricaine.

MM. Aldstadt Kelly et Johnson donnent des dtails sur leur sjour dans
l'arsenal et sur l'assaut livr par les troupes fdrales.

M. Kennedy tait prsent  l'arrestation du ngre Coppeland; il l'a
entendu dire qu'il n'avait agi qu'en vertu d'ordres transmis de l'tat
de l'Ohio.

Pendant les dpositions, Stevens s'est vanoui; il a fallu apporter un
matelas sur lequel il est rest tendu. Brown a d s'appuyer sur ses
gardiens,  moiti vaincu par la douleur que lui causent ses blessures.

Les tmoignages sont puiss. La Cour, sance tenante et sans quitter
ses siges, dclare qu'il y a vidence pour le crime, et qu'il y a lieu
de soumettre l'affaire au grand jury.

La sance est leve; mais les accuss ne sont pas reconduits hors de
la salle. Vingt minutes  peine se sont coules, que dj le grand jury
entre et se constitue.

Il prend connaissance des dpositions des tmoins, consignes au
procs-verbal, et rend immdiatement un verdict par lequel il renvoie
Brown, Stevens, Coppie, Green et Coppeland devant le jury ordinaire,
sous l'accusation des crimes ci-dessus dsigns.

Brown se lve et dit:

--Mon tat ne me permet pas de suivre un procs rgulier. Bless aux
reins, je me sens trs faible. Pourtant je vais mieux, et je ne demande
qu'un court dlai, aprs lequel il me semble que je pourrai suivre les
dbats. C'est tout ce que je voudrais obtenir. Au diable mme on laisse
son droit, dit un vieux proverbe. Mes blessures  la tte m'empchent
d'entendre distinctement. Tout  l'heure je n'ai pas compris les paroles
du prsident. Je ne demande donc qu'un bref dlai, et, si la Cour veut
bien me l'accorder, je lui serai trs reconnaissant.

La demande est repousse. On lit aux prisonniers l'acte d'accusation
(indictement). Pendant cette lecture, qui dure vingt minutes, les
accuss, comme le veut la loi, se tiennent debout. Il faut soutenir
Brown et Stevens. Aux questions, faites suivant l'usage relativement
 chaque imputation de l'indictement, chacun des accuss rpond: Non
coupable. Chacun d'eux, Brown le premier, demande qu'on lui fasse un
procs spcial.--Dans deux jours, dit Brown pour justifier sa demande,
j'aurai un avocat de mon choix. Le dfenseur d'office se joint aux
accuss, et s'crie qu'il n'a pas eu le temps de prparer sa dfense.

Vains efforts! Il faut en finir. Il s'agit bien de justice, en vrit!
C'est une lutte  mort et il ne peut tre question que d'achever des
vaincus au plus vite.

Le lendemain, 26 octobre,  midi, la Cour entre en sance. Dans la cour
qui prcde la salle d'audience, deux canons chargs  mitraille
montrent  la foule leurs gueules noires; des patrouilles circulent par
les rues. Des rumeurs menaantes ont couru par la ville, et justifient
ces prcautions nouvelles. On prtend que les esclaves s'agitent
sourdement, qu'ils veulent dlivrer leurs champions; on ajoute que les
abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre sont en marche pour envahir la
Virginie.

Ce qui est vrai, c'est que deux nouveaux complices de l'chauffoure
du 16 octobre sont tombs entre les mains des Virginiens. La veille au
soir, Cook et Haziett, presss par la faim, sont descendus des montagnes
dans un village de Pennsylvanie. Trop faibles pour se dfendre, ils ont
t livrs au gouverneur Parker, qui a aussitt avis de l'arrestation
son collgue de la Virginie.

On avait trouv sur Cook un brevet de capitaine sign Brown, et un
document sur parchemin tablissant l'origine et la proprit d'un
pistolet donn par La Fayette  Washington, et transmis par le fondateur
de l'Union au colonel Lewis Washington. Quant au pistolet, Cook l'avait
laiss dans un sac de nuit, abandonn dans la montagne.

A l'ouverture de l'audience, Brown renouvelle sa demande d'un dlai,
fonde sur l'impossibilit physique o il est de suivre le procs.

M. Hunter, attorney du district, rpond qu'il n'est pas convenable,
dans son opinion, de diffrer les dbats d'un seul jour; il y a danger
dans tout dlai, et surcrot de frais pour la communaut. Brown se
fonde, pour demander un sursis, sur l'arrive prochaine d'un dfenseur
venu du Nord, mais il est fort douteux que l'avocat attendu se rende 
son appel. Il est inutile, ajoute l'attorney, d'accorder aux accuss
le bnfice d'un procs spar, comme aussi de leur permettre une trop
grande latitude de langage.

Ceci rpond au dsir manifest par Brown de faire une confession
complte de ses vues et des motifs de sa tentative,  la condition
que ce rcit serait livr aux journaux. On a redout l'effet de cette
publication dans un tat  esclaves, comme on redoute la lenteur et le
retentissement prolong d'un semblable procs.

M. Green, avocat, qui s'est prsent pour Brown, insiste pour un dlai;
M. Harding demande qu'il soit pass outre aux dbats.

Deux mdecins et deux geliers sont entendus. Ils dclarent que les
blessures de Brown ne l'empchent ni d'entendre, ni de comprendre, ni
mme de converser dans sa prison.

La Cour rend un arrt portant qu'il sera pass outre aux dbats.

Il est form un jury ordinaire de douze citoyens, qui dclarent sur la
Bible qu'ils n'ont aucune opinion prconue sur l'affaire soumise  leur
examen.

Le 27 octobre, il faut dresser, pour Brown, un lit de sangle dans
la salle d'audience. Son tat parat s'aggraver de jour en jour. Deux
officiers de police l'apportent dans leurs bras.

A l'ouverture de la sance, M. Botts demande  la Cour la permission de
lui donner lecture d'une dpche tlgraphique qu'il vient de recevoir.
Cette pice est ainsi conue:

Aaron (Ohio) 26 octobre 1859.

Aux dfenseurs de Brown.

John Brown, le chef de l'insurrection Harper's Ferry, et plusieurs
membres de sa famille ont rsid dans ce comt pendant bien des annes.
La folie est hrditaire dans cette famille. La soeur de sa mre est
morte folle, et une fille de cette soeur a t pendant deux ans dans
une maison d'alins. Un fils et une fille du frre de sa mre ont t
galement enferms dans le mme asile. Enfin un autre de ses oncles est
maintenant fou et tenu sous une stricte surveillance. Ces faits peuvent
tre prouvs de la manire la plus concluante, par tmoins rsidant ici,
et prts  se rendre devant le tribunal, si on le dsire.

A. H. LEWIS.

En entendant cette lecture, Brown se dresse sur son lit et dit:--Je
n'aime pas cette manire de plaider, je ne me crois pas fou, et je suis
humili qu'on s'abaisse  de tels moyens pour me sauver.--Il avoue, au
reste, avec son ordinaire sincrit, que les faits mentionns dans la
dpche sont rigoureusement vrais, et que les cas de folie sont nombreux
dans sa famille.

Plusieurs tmoins sont entendus: ce sont des gardiens de l'arsenal, des
conducteurs de convois de chemins de fer. Ils dposent de ce que l'on
sait, de ce qu'aucun des accuss ne nie.

Pendant ces dpositions, arrive le dfenseur attendu par Brown, M.
Hogt, avocat du barreau de Boston.

M. Hunier.--Je ne connais pas M. Hogt; je suppose qu'il peut fournir la
preuve qu'il exerce la profession d'avocat.

M. Hogt rpond qu'il n'a aucune preuve en mains, et qu'il est parti 
la hte de Boston, sans se munir d'aucun papier.

M. l'attorney Hunier soutient que la Cour ne peut admettre un dfenseur
inconnu. Mais un des assistants s'avance  la barre, et dclare
connatre personnellement M. Hogt comme un homme de talent et de
probit, appartenant, depuis plusieurs annes, au barreau de Boston,
o il jouit de l'estime publique. Le tmoin spontan qui fait cette
dclaration est M. le snateur Mason; ses paroles sont accueillies avec
des murmures d'approbation par tous les avocats prsents, et M. Hunter
dclare qu'il n'insiste plus sur son observation.

Quelques tmoins sont encore entendus. M. l'attorney Hunter donne
lecture d'un grand nombre de documents, entre autres de la constitution
labore par Brown. De cette pice, et de lettres qu'il lit aux
jurs, rsultent les preuves de la triple accusation porte contre les
prisonniers.

M. Green, l'un des dfenseurs, prend la parole. Il fait remarquer aux
jurs qu'ils sont,  la fois, juges du fait et de la loi, et que le
doute doit profiter aux accuss. On doit prouver qu'il y a eu complot
contre la sret de l'tat, on doit dire quel tait le but des insurgs.
Leurs aveux ne sauraient tre invoqus contre eux ds l'instant qu'ils
n'ont pas t faits devant la Cour: la loi est positive  cet gard.
Mais o a t trame la conspiration? L'accusation doit prouver que
c'est dans la Virginie. Car si le complot a t conu dans le Maryland
ou dans les limites de l'arsenal fdral, le tribunal virginien est
frapp d'incapacit lgale, et la cause doit tre porte devant la
juridiction du Maryland ou devant une Cour fdrale.

A l'appui de cette argumentation, le dfenseur donne lecture d'une
dcision de l'attorney gnral, M. Cushing, dans un cas entirement
identique.

M. Botts, second dfenseur, fait appel  l'impartialit absolue du jury,
qui ne doit se dcider que sur des preuves matrielles, et mettre de
ct la conviction intime que quelques-uns de ses membres pourraient
avoir d'une culpabilit dont des preuves absolues ne seraient pas
produites. Il fait observer encore que John Brown tait, en principe, m
par les sentiments les plus levs et les plus nobles qui aient jamais
anim un coeur humain, que ses intentions n'taient de dtruire ni
proprits ni existences. Il peut y avoir eu des victimes; mais, pour
entraner la peine de mort, le meurtre doit tre prmdit, sinon, il ne
donne lieu qu' une pnalit de second degr, l'emprisonnement. Tous
les prisonniers dlivrs  l'arsenal ne dclarent-ils pas qu'ils ont t
l'objet de tous les gards possibles, sauvs de tout danger inutile, de
toute violence?

John Brown se lve,  son tour, et, se soutenant avec peine, parle
ainsi:

--Malgr les assurances les plus formelles qui m'avaient t donnes,
je vois que mon procs n'est qu'une ignoble comdie. Je remercie les
dfenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de
leur loyaut. Mais, quand on m'a arrt, j'avais 260 dollars en or
dans ma poche; aujourd'hui je n'ai pas un cent. Sans argent, il m'est
impossible de faire assigner mes tmoins et d'obliger les shriffs  les
amener au pied de la Cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a
envoy, et que je n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur
quelques points de ma dfense. Je demande donc, comme une faveur toute
spciale, que la cause soit renvoye  demain midi.

M. Hunier s'oppose  tout dlai quelconque.

M. Hogt demande  faire entendre lui-mme quelques explications. Il n'a
aucune connaissance des lois criminelles de la Virginie; il n'a pas mme
l'acte d'accusation. Il n'a pas confr avec son client, il n'a encore
aucune ide du systme de dfense qu'il pourra adopter. Le jeune avocat
bostonien ajoute qu'il attend dans la soire un magistrat minent de
l'Ohio, qui vient lui prter le concours de son exprience. Pour tous
ces motifs, ce serait inhumanit, ce serait insulte  la loi, de refuser
le sursis.

M. Hunier persiste dans ses conclusions, et repousse tout dlai comme
inutile et dangereux. L'vidence est pour la culpabilit, et la Cour ne
peut admettre comme excuse la prtendue ignorance d'un avocat, qui doit
connatre les lois d'un tat o il va plaider.

MM. Green et Botts dclarent qu'ils se retirent immdiatement s'il
n'est fait droit  la demande de Brown. Rester, ce serait se rendre
complices d'une monstrueuse iniquit judiciaire, qui souillerait 
jamais la rputation de caractre chevaleresque que les Virginiens ont
mrite jusqu' ce jour. Ce procs s'instruit  la face du monde; il ne
faut pas que les hommes calmes et impartiaux aient le droit d'appliquer
aux juges le nom de bourreaux.

En prsence de ces protestations, un sentiment de pudeur pousse la Cour
 prononcer le renvoi au lendemain, dix heures; mais, pour calmer les
terreurs que ce dlai va inspirer  la multitude, le juge-prsident
donne,  voix haute, aux policemen et aux geliers, l'ordre de tuer sans
piti tous les prisonniers, si quelque tentative tait faite pour leur
dlivrance!

Le 28 octobre, deux nouveaux avocats se sont prsents pour donner 
Brown l'appui de leur talent et de leurs lumires; ce sont MM. Samuel
Chilton, du barreau de Washington, et Henry Griswoold, de Cleveland. Les
nouveaux venus lvent galement la prtention d'obtenir un sursis; mais
la cour repousse toute ide d'un dlai nouveau.

On entend les tmoins  dcharge, c'est--dire les citoyens qui ont 
dclarer que les insurgs ont eu pour eux les plus grands gards.

Le juge-prsident se prpare  faire son rsum, et  soumettre les
questions au jury. Mais Brown, se soulevant sur l'paule, demande qu'on
entende ses dfenseurs. Il soutient que l'accusation a produit contre
lui des pices fausses et mutiles, et qu'il sera facile de les rduire
 nant. La Cour doit oublier qu'il s'agit de lui dans cette affaire, et
elle ne doit pas permettre que la suppression des dbats, en empchant
la vrit de se produire, laisse planer sur des hommes honorables du
Nord, des soupons de complicit que rien ne justifie.

Ceci rpond au bruit qui a couru, ds le premier jour du procs; que
l'instruction avait dcouvert des papiers compromettants pour des chefs
distingus du parti abolitionniste, MM. Seward, Sumner, Haie, Lawrence,
Chase, Fletcher, colonel Fortier.

Malgr les vives protestations de l'attorney du district, la Cour
accorde aux dfenseurs vingt-quatre heures pour se prparer, et
s'ajourne au 30 octobre.

Ce jour-l, la Cour entre en sance  neuf heures.

MM. Chilton et Griswoold prennent tour  tour la parole pour l'accus
principal, et font valoir en sa faveur les circonstances attnuantes
les plus capables d'mouvoir les jurs. Une folle chauffoure, sans
racines, sans soutiens, accueillie par l'indiffrence de la population
noire; voil quelle a t, en ralit, cette affaire d'Harper's Ferry.
Faut-il lui donner des proportions exagres, et montrer la mort de
Brown comme indispensable  la scurit des tats du Sud?

M. Hunier se hte de rpondre que le crime est vident, qu'un exemple
est ncessaire. Que Brown et ses complices soient timidement punis, et
chaque jour verra se renouveler ces folies sclrates enfantes par des
utopies sanglantes. Le jury virginien fera son devoir. L'avocat de la
loi n'a pas mme cherch  donner le change sur la signification de ce
procs. Je ne vise pas seulement, a-t-il dit,  obtenir la tte des
misrables qui sont devant la Cour; mais j'espre atteindre un gibier
plus lev et plus coupable.

Le juge-prsident dclare aux jurs qu'il croit inutile de leur
rappeler les incidents de la cause. A quatre heures, les jurs se
retirent dans la salle de leurs dlibrations. Trois quarts d'heure
aprs ils en sortent. Le verdict va tre prononc. Deux agents de police
s'approchent de Brown, qui, bien que moins abattu, est toujours couch
sur un lit de sangle; ils l'aident  se tenir debout.

_Le juge-prsident_.--Messieurs les jurs sont-ils unanimes dans leur
vote?

_Le prsident du jury_.--Unanimes.

_Le juge-prsident_.--John Brown, ici prsent, est-il coupable ou non
coupable?

_Le prsident du jury_.--Coupable de trahison, de complot contre la
sret de l'tat, de conspiration, de tentative d'insurrection parmi les
ngres, de meurtre au premier degr.

Brown a entendu sans motion apparente ces rponses dont une seule
entranerait la mort; il ramne froidement sur son paule les plis de
son manteau, et s'assied.

M. Griswoold dclare qu'il a  dposer une motion pour suspendre
l'excution du jugement, et la Cour en renvoie l'examen au lendemain
matin.

Le lendemain, 1er novembre, l'arrt de mort fut port, la condamnation
ne fut rendue publique que le 2 novembre. Le jour de l'excution fut
fix au 2 dcembre.

Les jours suivants, les compagnons de Brown furent jugs  leur tour,
condamns  mort comme lui, et leur excution fut indique pour le 16
dcembre.

Brown attendit la mort avec calme. La curiosit amricaine est
cruellement cynique; elle ne connat ni rserve ni respect: Brown la
souffrit avec douceur, tout en disant quelquefois qu'il n'aimait pas 
tre montr comme un singe. Il ne reut pas seulement, il est vrai, des
visites d'ennemis. Madame Lydie-Marie Wild, clbre abolitionniste de
Boston, demanda un sauf-conduit pour Charlestown et fut introduite dans
le cachot. Elle apportait  Brown un bouquet de fleurs d'automne, Brown
la pria de le suspendre aux barreaux de la fentre. La dame prit place 
ct du bless, et, tout en tricotant, causa longuement avec lui. Elle a
dit depuis que jamais homme n'avait montr un esprit plus calme et plus
lucide. Comme elle lui demandait s'il ne craignait pas de perdre le
courage avec ses forces:

--La mort est peu de chose, rpondit-il; le plus triste pour un homme
actif c'est d'tre couch sur le dos estropi. Je ne pourrais jurer
qu'il ne m'arrivera pas quelque faiblesse; mais je ne crois pas qu'on
m'entende jamais renier mon seigneur et matre Jsus-Christ, comme je le
ferais en reniant mes principes.

Les hurlements de la populace mirent fin  cet entretien. Elle avait
appris qu'un abolitionniste visitait Brown dans sa prison. Il fallut
faire partir la dame au plus vite.

A d'autres visiteurs Brown exprimait ses regrets de n'avoir pas
fortifi le pont: cela seul, disait-il, mritait la mort. Une de ses
opinions doit tre remarque. On l'interrogeait sur la doctrine de
l'_amalgamation_, doctrine timidement soutenue par quelques hommes qui,
aux tats-Unis, osent prcher l'union par mariage des blancs et des
noirs.

--Je ne suis pas pour l'amalgamation, rpondit Brown, cependant, 
la rigueur, je prfrerais de beaucoup qu'une de mes filles poust un
ngre industrieux et honnte, qu'un blanc paresseux et mauvais sujet.

On proposa au condamn les secours des pasteurs esclavagistes;
il montra sa Bible, qu'il n'avait pas quitte un seul
instant.--Dites-leur, ajouta-t-il, de retourner chez eux lire leur
Bible. Je les estime comme gentlemen, mais comme gentlemen paens.

Brown tait congrgationaliste, une des mille sectes exclusives et
indpendantes de l'Union.

Quelques lettres du condamn, crites  ce moment, feront mieux
connatre son individualit si fortement accuse..

On verra qu'il n'oublie rien, qu'aucun des moindres dtails de ses
affaires temporelles ne lui chappe, qu'il songe  tout ce qui peut
profiter  sa famille. Il se rappelle mme que les habits d'un de ses
fils sont uss, et consacre une somme d'argent pour qu'il s'en achte de
neufs.

Il ne tmoigne aucune inquitude sur les souffrances qu'il pourra
endurer lors de sa strangulation; sa fin prochaine, loin de lui paratre
terrible, lui apparat pleine de douceur. De mme qu'un bon serviteur,
qui, aprs avoir bien et fidlement servi son matre s'attend  une
rcompense et enfin  se reposer de ses travaux, John Brown, qui a
combattu et pour son Dieu et pour l'humanit, aspire aprs le moment de
recevoir le prix d aux saintes actions et de jouir du repos ternel des
justes.

Dans toute sa correspondance, il s'applaudit de ce qu'il a fait; il
est convaincu que sa vie ne pouvait tre mieux employe qu' soulager
l'infortune,  combattre l'injustice,  dfendre l'opprim,  punir
l'oppresseur, et croit qu'il aurait t coupable envers Dieu et envers
l'humanit s'il l'et consacre autrement qu'en travaillant  la
destruction de l'esclavage.

Tous ces mots italiques dans les lettres qui suivent, ont t souligns
par John Brown lui-mme.


Charlestown, comt de Jefferson.

12 novembre 1859.

Cher frre Jrmie,

J'ai reu votre bonne lettre du 9 courant, et vous en ai de grandes
obligations. Vous me demandez: _Puis-je quelque chose pour vous et pour
votre famille?_

J'ai  rpondre  cela que ma femme, mes fils et ma fille sont dans le
besoin, et que je dsire qu'on leur remette, comme je tcherai de vous
l'expliquer tout  l'heure, sans formalits lgales, qui absorberaient
le tout, l'argent qui doit me revenir sur la succession de mon pre. Les
vtements d'un de mes fils sont tellement uss qu'il aura besoin d'un
bon habit pour l'hiver. Grces aux bonts d'un ami, j'ai cinquante
dollars que j'enverrai sous peu  mon fils. Si vous pouvez le trouver,
je vous prie de lui avancer cette somme que je vous ferai remettre
ensuite par une voie sre. Si j'avais les comptes de M. Thompson,
relativement  la succession de mon pre, je saurais peut-tre ce qu'il
m'est possible de faire; mais je ne possde pas la moindre note pour
me guider. Si M. Thompson veut me donner ces dtails et garder mon
dividende en ddommagement de sa peine, je lui en aurai de grandes
obligations. Dans ce cas, envoyez-moi quelques notes de votre main. Je
me rtablis lentement et vois venir ma fin avec le plus vif plaisir, et
suis bien persuad que je suis plus propre  tre pendu qu' toute autre
chose.

Que le Dieu tout-puissant vous bnisse et vous sauve tous!

Votre affectionn frre,

JOHN BROWN.

P. S. Dites  mes pauvres enfants de ne pas s'affliger un seul instant
 mon sujet. Quelques-uns d'entre vous vivront peut-tre assez longtemps
pour voir le jour o ils n'auront point  rougir de leur parent avec
le vieux Brown. Cela serait-il plus trange que bien d'autres choses qui
sont arrives? Je sens mille fois davantage le chagrin de mes amis
que le mien propre. Pour ce qui me concerne, _je le regarde comme un
bonheur. J'ai combattu pour la bonne cause_, et j'ai, il me semble,
_termin ma carrire_. Veuillez montrer cette lettre  tous ceux de ma
famille que vous rencontrerez.

Mon amour  tous. Puisse Dieu, dans sa misricorde, vous bnir et vous
sauver tous!

J. B.


AU RVREND I. WAILL.


Charlestown, 15 novembre.

Cher et fidle ami,

Votre lettre si bonne et tant bien venue du 8 courant m'est parvenue 
temps.

_Je vous suis trs reconnaissant_ pour tous vos bons sentiments  mon
gard, pour les conseils que vous me donnez et les prires que vous
faites  mon intention. Permettez-moi de vous dire ici que bien que _mon
me soit parmi les lions_, je crois que _Dieu est avec moi dans tout_
ce que je fais. Ne soyez donc pas surpris quand je vous dis que _je
suis plein de joie dans toutes mes tribulations_, et que je ne me sens
condamn ni par Celui dont le jugement est juste, ni par ma propre
conscience. Je ne me crois dshonor ni par l'emprisonnement, ni par
les chanes, ni par la perspective du gibet. Il m'a t permis, quoique
indigne, non seulement de _souffrir l'affliction avec le peuple de
Dieu_, mais d'avoir en outre de nombreuses et magnifiques occasions
de _prcher la justice dans la grande assemble_. Je suis fermement
convaincu que mes travaux ne seront pas tout  fait perdus. Mon gelier,
sa femme et ses employs ont t extrmement bons pour moi, et quoiqu'il
se soit montr un des plus braves parmi ceux qui _m'ont combattu,
maintenant_ on lui dit des injures  cause de son humanit. Autant que
j'ai pu l'observer, il n'y a que les braves qui puissent tre humains
pour un ennemi abattu. _Les lches prouvent leur courage par leur
frocit_, preuve qu'on peut fournir sans le moindre risque. Je regrette
de ne pouvoir vous raconter les visites intressantes que j'ai reues de
diverses sortes de personnes, surtout de membres du clerg. Le Christ,
ce grand capitaine de la Libert aussi bien que du Salut, qui a commenc
sa mission en la proclamant, a jug convenable de m'ter l'pe d'acier
qu'il m'a confie pendant quelque temps, pour m'en mettre une autre
dans la main, _l'pe de l'esprit_ Aussi je prie Dieu de faire de moi un
soldat fidle en tout lieu o il lui plaira de m'envoyer, non moins sur
l'chafaud, qu'au milieu de mes plus chauds partisans.

Mon cher vieil ami, je puis vous assurer que je n'ai pas oubli notre
dernire entrevue, non plus que notre vue rtrospective de la route par
laquelle Dieu nous conduisait alors, et je bnis son nom de ce qu'il m'a
rendu digne d'entendre une seconde fois vos paroles d'esprance et
de consolation dans un moment o je suis au moins sur _le bord du
Jourdain_. Voyez le Plerin de Bunyan[13]. Puisse Dieu, dans sa
misricorde infinie, nous permettre de nous runir encore une fois sur
l'autre bord! J'ai souvent pass sous la verge de Celui que j'appelle
mon Pre, et certes jamais fils n'en a eu plus besoin; j'ai pourtant
joui de la vie, parce qu'il m'a t donn de dcouvrir son secret
d'assez bonne heure. Ce secret a consist  faire de la prosprit et
du bonheur d'autrui les miens propres, en sorte que j'ai eu rellement
beaucoup de prosprit. Aujourd'hui encore, je me rjouis  la pense
des jours prochains o la _paix sur la terre et aux hommes de bonne
volont_ dominera en tous lieux. Aucune ide de murmure ou d'envie ne
trouble ma srnit. _Je louerai mon Crateur avec mon souffle_[14]. Je
suis l'indigne neveu du doyen John. Je l'ai beaucoup aim, et,  cause
des chers amis que j'ai eus, je puis adresser ces mots  Dieu: _Ne
confonds pas mon me avec celle des impies_. L'assurance que vous me
donnez des vives sympathies de mes compatriotes est bien douce  mon
coeur et m'engage  leur adresser une parole de consolation.

[Note 13: _Le Plerinage du Chrtien vers l'ternit_, ouvrage par John
Bunyan.]

[Note 14: Premier vers d'un admirable cantique anglais, commenant
ainsi:

            _I'll praise my Maker with my breath,_
            _And when my voice if lost in death,_
            _Praise shall employ my noblest prouwers._

Ce qui signifie:

            Je louerai mon Crateur avec mon souffle,
            Et quand ma voix sera perdue dans la mort,
            La louange occupera mes plus nobles facults.]

Aussi vrai que je crois fermement au rgne de Dieu, je ne puis croire
qu'aucune des choses que j'ai souffertes ou que je suis appel 
souffrir encore, soit perdue pour la cause de Dieu et de l'humanit.
Avant de commencer mon oeuvre  Harper's Ferry j'avais l'assurance que,
mme au milieu de la plus mauvaise fortune, elle porterait des fruits.
J'ai souvent exprim cette croyance, et, mme aujourd'hui, je ne puis
imaginer aucune cause probable qui puisse me faire abandonner mon
espoir. Je ne suis en aucune manire dsappoint pour la _chose
principale_. Je l'ai t _grandement_ pour ce qui me concerne moi-mme
en ne voyant point se raliser mes propres plans; mais  prsent, je
me sens parfaitement rassur l-dessus; car le plan de Dieu tait
infiniment le meilleur, _sans nul doute_; autrement, j'aurais accompli
le mien. Si Samson n'et pas manqu  sa rsolution de ne pas dire 
Dalila d'o venait sa grande force, il n'aurait jamais probablement fait
crouler le temple. Je n'ai rien dit  Dalila; mais j'ai t conduit 
agir d'une manire _tout oppose  mon meilleur jugement_, et si je n'ai
pas perdu mes deux yeux, j'ai, du moins, perdu mes deux nobles enfants
et bien d'autres amis.

Mais que la volont de Dieu soit faite, et non la mienne. J'ai la ferme
esprance que, de mme que cet esclave dont je parlais tout  l'heure,
je puis mme encore, _ cause de la misricorde infinie de Jsus-Christ,
mourir dans la foi_. Quant  l'heure et au genre de ma mort, je m'en
inquite peu et _suis capable_ d'tre tranquille, ainsi que vous
m'exhortez  l'tre.

J'envoie, par votre intermdiaire, mes souhaits  madame Waill et  son
fils George, et  tous mes chers amis. Puisse le Dieu _des pauvres et
des opprims_ tre votre Dieu et votre Sauveur  tous.

Adieu, jusqu'_au revoir_,

Votre frre dans la vrit,

JOHN BROWN.


Charlestown, 17 novembre.

A ***

Mon cher et jeune ami,

J'ai reu votre bonne lettre du 15 du courant; mais depuis je n'en ai
reu aucune de vous. Je vous ai mille obligations,  vous et  votre
pre, pour toutes vos bonts pour moi, surtout depuis mon dsastre.
Puissiez-vous trouver en Dieu et en votre conscience une rcompense
ternelle! Dites  votre pre que je me sens rempli de joie, et que je
ne me trouve en aucune manire dshonor par la prison, les fers et
la perspective prochaine de la potence. Les hommes ne peuvent ni
emprisonner ni enchaner l'me. Je marche avec plaisir au supplice de la
mort pour le rachat de millions d'hommes _qui n'ont pas de droits_,
et que cette grande et glorieuse rpublique, que cette rpublique
chrtienne a charge de respecter. Singulier changement en politique,
en morale, aussi bien qu'en religion depuis 1776! J'attends de _passer_
dans l'ternit bienheureuse de Dieu, et suis fermement convaincu que
_ce monde doit passer_.

Adieu! Puisse Dieu rpandre toutes ses bndictions sur vous!

Votre ami,

JOHN BROWN.


Prison de Charlestown, 18 novembre 1859

A L'HON. H. D. TILEN.

Cher monsieur,

J'ai reu, le 23 du courant, votre bonne et consolante lettre.

Je ne trouve point de mots pour exprimer ma reconnaissance du grand
intrt que vous me tmoignez depuis mon dsastre.

La majorit des hommes estime les actions et les _motifs_ des autres
d'aprs la somme de leurs succs dans les choses de la vie. D'aprs
cette rgle j'ai d tre un des plus mchants et un des meilleurs des
hommes. Je ne prtends pas avoir t du nombre de ces derniers; c'est 
un tribunal impartial  dcider si le monde en a t plus mauvais parce
que j'y ai vcu et y mourrai. Toute mes penses se portent aujourd'hui 
me prparer pour un champ d'action diffrent de celui oh j'ai travaill
jusqu'ici. Je suis, grce au ciel, soulag de la crainte que ma pauvre
femme et mes enfants ne tomberont pas immdiatement dans le besoin.
Puisse Dieu rcompenser mille fois tout ce que des mes gnreuses ont
fait pour eux!

Depuis ma captivit, je me trouve heureux et calme, et c'est un grand
bonheur pour moi que de me sentir assur qu'il _m'est permis de mourir
pour_ UNE CAUSE, et non simplement de payer la dette de la nature ainsi
que tous les hommes doivent le faire. Je sens pourtant que je suis bien
indigne de _cette grande distinction_. La manire particulire dont je
dois mourir _me donne peu d'inquitude_. Je voudrais, cher ami, avoir
le temps et le talent de vous dire ce qui se passe _journellement_, je
pourrais presque dire  toute heure, dans cette prison, et si mes amis
pouvaient voir les scnes qui s'y passent dans l'ordre qu'elles sont
joues, je crois qu'ils seraient convaincus que je suis ici ce que je
suis rellement. Toute la partie de ma vie maintenant coule ne m'avait
pas fourni les occasions que j'ai de plaider en _faveur de la justice_.
Aussi j'y trouve beaucoup de choses qui me rconcilient avec ma position
prsente et la perspective que j'ai devant moi. Quelques personnes
peuvent me croire _un insens_. Si je le suis, ma folie m'apparat sous
la forme d'un rve agrable. Aucunes visions ne me troublent, et quant
 mon sommeil, il est doux et paisible comme celui d'un joyeux petit
enfant.

Je prie Dieu de me maintenir dans ce mme calme et charmant rve
jusqu'au moment que je connatrai ces ralits que les yeux n'ont
jamais vues, que les oreilles n'ont jamais entendues. Je me suis 
peine aperu que je suis dans les fers. Je suis convaincu que de ma vie
je n'ai t plus heureux. Je compte prendre la libert de vous envoyer
quelques petits objets pour ceux de ma famille qui se trouvent dans
l'Ohio, que vous voudrez bien faire remettre  mon frre Jrmie quand
vous le verrez, ainsi que 15 dollars que je l'ai pri d'avancer  ceux
qui me sont chers. Pardonnez-moi pour toute la peine que je vous donne.
Sous ce pli vous trouverez une lettre pour mon frre Jrmie.

Votre ami dans la vrit,

JOHN BROWN.


Brown crivit beaucoup d'autres lettres encore qui toutes respirent,
avec le mme calme, la mme conviction politique, la mme foi
religieuse.

Sa mort produisit une sensation immense aux tats-Unis. Dans le Nord, ce
fut un jour de deuil:

Quelques extraits des journaux de l'poque l'attestent:

Le _Cleveland Leader_ dcrit ainsi le _Jour de Deuil_:

Le 2 dcembre 1859 s'est ouvert par un temps sombre. Un voile pais
cachait l'azur du ciel; et la neige tombait en menus flocons, qu'un
vent vif chassait devant lui. La temprature tide qui rgnait la veille
s'tait change en une temprature d'hiver.

Un seul sujet occupait tout le monde: le martyre de John Brown, et le
temps sombre qui rgnait semblait exprimer la douleur de chacun.

Dans _Superior street_, Cleveland, flottait une bannire immense, borde
de noir, sur laquelle taient inscrits ces mots de Brown: _Je ne crois
pas pouvoir mieux honorer la cause que j'aime qu'en mourant pour elle._

Un grand nombre de magasins sont rests ferms pendant toute la
journe.

La _Melodian Hall_, o un meeting a eu lieu le soir du 2 dcembre,
tait tendue en noir. L'estrade et la galerie taient recouvertes d'une
draperie en crpe releve par des rosettes blanches. Le lustre portait
galement des insignes de deuil.

Au-dessus de l'estrade tait une belle photographie du hros de
Harper's Ferry, entoure d'une guirlande de fleurs avec cette devise:

AMICUS HUMANI GENERIS [15]

[Note 15: Ami du genre humain.]

A la gauche du portrait se trouvaient ces mots:--_John Brown, le Hros
de 1859_. A droite:--_La fin couronna l'oeuvre. Si j'avais embrass
la cause des grands, des puissants et des riches, personne ne m'et
blm_, paroles que le martyr a prononces devant le tribunal de
Virginie. Plus loin on voyait encore:--_Son noble esprit fait trembler
les despotes et triompher la libert_!

Le soir du meeting, la salle tait comble et plus de 1,300 personnes se
trouvaient prsentes.

_M. Toohey_ a ouvert la sance par ces mots:

Le sujet qui nous rassemble est solennel et significatif au dernier
point. Nous sommes en prsence de la mort. La mort est toujours une
chose triste, car elle spare les amis et laisse pendant un temps plus
ou moins long un grand vide dans le cercle des familles. Pourtant, quand
on vient  rflchir que ceux qu'on pleure jouissent des flicits d'une
autre vie, que Dieu, dans sa sagesse, jugeant qu'une carrire a t
assez longue, y a mis un terme naturel, on finit par essuyer ses
pleurs.

Mais il est aussi des temps o cette conviction n'apporte aucun
soulagement, et o l'me se trouve sous la pression de quelque puissance
terrible, dont les ministres s'appellent Violence et Terreur.

Voil o nous en sommes ce soir. Nous nous trouvons en prsence de
la mort, de la terreur et de la violence. La frayeur s'empare de notre
esprit et confond notre jugement. Nous vivons dans un tat de trouble
rel, c'est pourquoi nous sommes runis  l'effet d'exprimer notre
sympathie pour les malheureuses victimes de l'oppression et pour nous
entendre sur l'avenir,--car toute oppression systmatique, telle que
le Sud tient tant  maintenir, telle que la Virginie a autorise et
sanctionne aujourd'hui, rend toute harmonie politique impossible,
et renvoie bien loin ces paroles du Christ:--Paix sur la terre et bon
vouloir parmi les hommes.

Le prambule et les rsolutions qui suivent ont ensuite t mis aux voix
et adopts  l'unanimit:

D'autant que l'Institution a manifest aujourd'hui de la manire
la plus dplorable ses funestes effets sur les endroits de l'homme
infligeant  Charlestown, en Virginie, la peine de mort  John Brown, en
violation  la doctrine de fraternit enseigne par Jsus-Christ, nous
adoptons les rsolutions suivantes:

Le systme de l'esclavage tel qu'il existe dans quelques tats de la
Confdration amricaine, n'est que l'expression du despotisme, qui ne
vit que de concessions et devient de plus en plus exigeant, il
compose, comme l'a dit John Wesley, la somme totale de toutes les
sclratesses, et on ne pourra y mettre fin que, pour nous servir d'une
expression favorite du Sud, par la guerre au couteau, et le couteau
jusqu'au manche.

Par suite de ce qui s'est pass  Harper's Ferry, o _un seul homme_
a tenu tte  mille, et aprs l'affaire o _dix mille ont mis un seul
homme  mort_, les perons doivent tre arrachs des _chevaleresques
Virginiens_, les armes de l'tat doivent tre renverses, et, au lieu du
despote abattu  terre qu'elles reprsentent avec la devise _Sic semper
tyrannis_[16], leurs armoiries doivent tre des chanes, des menottes et
un Fils de la Libert suspendu  un gibet avec cette divise _Degeneres
animos timor arquit_[17].

[Note 16: Ainsi toujours pour les tyrans.]

[Note 17: La peur a courb leurs esprits dgnre.]

Nous sommes parfaitement d'accord avec ces pres de la rpublique
qui, avant l'adoption de la constitution et pendant qu'on la discutait,
s'crirent patriotiquement: _Quelque dsirable que puisse tre l'union
avec les tats du Sud, la conservation de nos liberts est encore plus
dsirable._ Les circonstances nous ont de plus en plus convaincus
qu'un conflit est invitable, et de deux choses l'une, il faut ou que
la libert ou que l'esclavage disparaisse. Nous donc: _Prisse l'Union
plutt que la libert_!

Nous soutenons que toute secte qui sanctionne ou justifie un
gouvernement qui autorise l'esclavage et rend disons le meurtre lgal,
est barbare, et renferme le complment de toutes les infamies.

John Brown qui, pendant sa vie, a t une pine dans le ct de
l'oppresseur, est devenu pour celui-ci, par sa mort, plus terrible
qu'une arme puissante, et son bourreau mme (le Gouverneur Wise) a fait
son plus bel loge en disant: C'est l'homme le plus intgre, le plus
vridique, le plus courageux que j'aie jamais rencontr.

Quoique nous pleurions le trpas de la victime, nous sommes convaincus
que sa mort attirera la confusion sur ses ennemis, et contribuera plus 
renverser les barrires de l'esclavage qu'une longue vie consacre  la
philanthropie et une mort paisible au sein de sa famille. Honneur 
sa mmoire! La postrit lui lvera un monument qui existera aussi
longtemps que la Libert.

_Le juge Spalding_ a ensuite harangu le meeting. Nous choisissons les
passages suivants de son discours:

John Brown est mort ce matin  onze heures sur un chafaud virginien.
Il est mort en hros,--fidle  sa cause, fidle  sa conscience, fidle
 Dieu.

Le pouvoir excutif de Virginie a-t-il trangl la Libert en mme
temps que sa victime? (_Des cris de: Non! Non!_)

Non, continue l'orateur; non la Virginie n'a pas trangl la Libert.
Elle a fait tout le contraire. Dans leur aveuglement, les hommes du Sud
ont pouss en avant le glorieux Char de la Libert par les mmes moyens
qu'ils avaient employs pour enrayer ses roues.

Si nous insistons sur l'abolition de l'esclavage, nous ne devons point
dplorer sa mort. En donnant sa vie au bourreau, John Brown a fait une
oeuvre immense, et son martyre sur l'autel de l'esclavage donnera un
lan prodigieux  la cause de la Libert universelle.

On peut diffrer d'opinion quant aux moyens employs par John Brown
pour faire triompher la cause o il s'est engag; mais nous ne devons
considrer que les motifs qui l'ont fait agir. Son but, il n'en faisait
aucun mystre, tait de briser tous les jougs, de secourir tous les
opprims.

Il a vu que l'esclavage est entirement une question de force
matrielle, et que, sous le point de vue du droit, il est tout aussi
naturel que les noirs soient matres que serviteurs. Il a vu les plaines
du Sud arroses du sang de ceux qui les cultivent; il a vu le monument
de la Libert lev par ses pres sur le point d'tre abattu par un
millier de misrables tyrans, qui couvent le despotisme dans leurs
plantations.

Et maintenant, citoyens, croyez-vous que cet homme qui crivait ces
mots six jours avant sa mort; C'est une grande consolation pour moi
qu'il me soit permis de mourir pour une _cause_, dt mourir comme un
criminel? (_Non, non_, s'crie l'auditoire en masse.)

Son nom sera immortel; mais il est fcheux de voir  ct du sien celui
de Henry-A. Wise.

_Le juge Linden_ s'est ensuite exprim ainsi:

Compatriotes, je laisse aux autres la tche de vous parler. Je suis
trop agit par ce qui est arriv aujourd'hui pour vous faire un long
discours. Je vous dirai pourtant quelques mots.

J'ai connu John Brown depuis de longues annes Nos relations ont t
intimes et confidentielles, et je puis dire que, dans toute ma carrire,
je n'ai jamais rencontr un homme plus intgre, plus sincre, plus noble
de caractre. J'ai connu bien des hommes vertueux; je n'en ai jamais
rencontr un qui mritt mon respect autant que John Brown. Et c'est
de cet homme que la Virginie a fait un brigand! Mais la postrit ne le
jugera pas ainsi. Elle mettra son nom  ct de ceux d'Algernon Sydney,
John Hampden, de Russell, d'Emmett, et de cette arme de martyrs qui
se sont opposs  la continuation des crimes que leur gnration avait
lgaliss.

Le moment n'est peut-tre pas encore arriv de bien juger le crime
commis par les Virginiens. Parmi ces myriades de martyrs que la hache,
le bcher et le gibet ont prcipits dans la tombe, combien en est-il
dont les nobles actions ont t comprises et apprcies par ceux-l mme
qui respiraient le mme air, qui se chauffaient en mme temps qu'eux aux
rayons du mme soleil? C'est la postrit qui juge ces actes.

Tout en diffrant d'avec John Brown sur les moyens de tuer l'esclavage,
je me fais cette question: Ne suis-je pas peut-tre du nombre de cette
multitude poltronne qui, dans tous les sicles, a faussement jug les
actes des bienfaiteurs de l'humanit?

De la sincrit des motifs de John Brown, personne ne peut douter.
C'est le dsir ardent de remplir le plus saint des devoirs comme
chrtien et comme homme qui l'a conduit au gibet. Il tait du petit
nombre de ceux de ce pays qui osent voir l'esclavage tel qu'il est.
Il n'avait aucun parti  soutenir,  plaire  aucune glise qui prche
l'esclavage,  mnager aucun ami commettant cette iniquit nationale,
et aucun intrt personnel ne pouvait lui faire fermer les yeux sur le
crime. Il a vu l'esclavage sous un point de vue tel que nous ne l'avons
jamais vu, il a vu les horreurs du systme qu'aucune langue n'a jamais
pu dcrire compltement. Or, il a senti ces choses comme nous ne les
avons jamais senties.

John Brown, possdant ce sentiment de justice, et allant, en vrai
soldat de Christ, tout droit  son but, pouvait-il chapper au gibet
virginien? Il n'avait qu'un moyen  sa disposition, celui d'attaquer de
front cette sclratesse gigantesque et de prir. C'est ce qu'il a fait.
Nous levons nos enfants de manire  leur faire subir un jour le sort
de John Brown. Si nous agissons autrement, il nous faut renverser notre
code moral, oublier tous les dogmes de nos pres sur les Droits de
l'homme, changer nos enseignements religieux; car, il n'y a aucune
littrature, aucune philosophie, aucune morale, aucune religion, que
cet inexorable despotisme n'ait proscrit de ce pays rpublicain. Chaque
anne, le Moloch de l'esclavage demande de nouvelles victimes pour son
sanglant autel, et il les choisit parmi les meilleurs, les plus vertueux
d'entre tous. Qui a oubli ce noble martyr Torry, qui, pouss par
les mmes motifs qui ont fait agir John Brown et ses nobles fils, fut
condamn dans la fleur de son ge  pourrir dans un cachot du Sud! On
n'a pas oubli non plus ce noble marin, le capitaine Walker, qui,
pour avoir cout le rcit des misres d'un pauvre esclave et l'avoir
protg, fut marqu d'un fer chaud  la joue.

Je n'ai pas le temps de vous raconter les infamies et les outrages
que des hommes et des femmes du Nord ont soufferts dans les tats 
esclaves, simplement parce qu'ils aimaient la libert et hassaient
l'oppression. On les a fouetts, marqus de fers chauds et jets dans
des cachots, et, dans ce moment, des centaines de nos compatriotes, dont
le seul crime est d'tre ns dans les tats du Nord et d'avoir les ides
des gens du Nord, sont chasss de leurs demeures dans le Sud, comme
indignes de faire partie de la charmante socit qu'enfante l'esclavage.
A moins que nous n'ayons perdu tout sentiment de honte, cet tat de
choses ne peut durer.

Je vous dis, et vous le savez, que dans quinze tats de l'Union il
existe un despotisme plus terrible qu'en Autriche ou en Russie, et qu'on
peut s'exprimer plus librement  Vienne et  Saint-Ptersbourg que dans
ces quinze tats.

Avant de finir, je vous raconterai une nouvelle infamie commise par
les gens du Sud. Dans une foire de bestiaux, tenue rcemment dans la
Caroline du Sud, on a offert un prix _ celui qui prsenterait deux
esclaves nouvellement imports d'Afrique_. Ces esclaves ont t
prsents par un individu, et l'tat de la Caroline a donn pour prix 
ce pirate un vase en argent.

_Le Rv. W.-H. Brewster_ s'adresse alors au meeting. Nous extrayons les
passages suivants de son discours:--

Il y a des moments o le silence est beaucoup plus loquent que les
discours les plus approfondis, et o les expressions les mieux choisies
et les plus fortes n'expriment que faiblement les douleurs de l'me.

Pourquoi cette salle tout habille de deuil? Pourquoi cette runion
immense? Aujourd'hui tous les yeux on t dirigs vers le mme point;
deux hommes ont occup toutes les penses,--deux hommes bien diffrents,
il est vrai, pour le caractre, pour la position et pour l'Histoire.
L'un est gouverneur, l'autre tait un captif; l'un le bourreau, l'autre
la victime! L'un tait sur l'chafaud, l'autre _dessous_, car l'chafaud
sur lequel John Brown s'est si hroquement tenu est infiniment plus
lev que les aspirations d'tres tels que Wise.

Je sais qu'il y a dans cette ville des hommes assez vils et assez
serviles pour chercher  jeter du ridicule sur cette assemble. Comment
n'en serait-il pas ainsi! Ne s'en trouva-t-il pas, il y a dix-huit cents
ans, qui insultaient Jsus allant au Calvaire, et qui criaient Aha Aha!
en passant au pied de sa croix? Mais que nous importe ce que font ou ce
que disent ces hommes? John Brown et ses actes sont trop grands, trop
levs pour que leur venin les atteigne. L'homme, cet homme est le hros
que nous pleurons aujourd'hui,--qui a dit quatre jours avant sa mort:
Je suis reconnaissant de ce qu'il me soit permis de mourir pour _une
cause_ et de ne pas payer purement  la nature ce que tous les hommes
lui doivent,--cet homme, dis-je, est immortel.

Regardez John Brown, lisez ses lettres, lisez son loge fait par
Wise lui-mme, et puis rougissez de honte en pensant qu'au milieu du
dix-neuvime sicle, l'Amrique dresse un chafaud pour cet homme. Mais
la postrit lui lvera des statues, et le temps viendra que le marbre
le plus blanc ne sera pas cru assez pur pour recevoir le nom du vieux
hros du Kansas.

_M. C.-H. Langston_, homme de couleur, a fait un discours remarquable,
dont voici quelques extraits:--

_Messieurs et Mesdames_,--Je suis fch de ne pouvoir vous apostropher,
comme ceux qui m'ont prcd sur cette estrade, par le nom de _Chers
compatriotes. Ma condition exceptionnelle dans ce pays de CHANES et
de TORTURES m'empche de vous donner ce nom si doux_.

....................................................................

Voyons, pour commencer ce que les hommes les plus minents de tous les
sicles et de tous les pays ont dit de l'esclavage:--

Mose.--Celui qui drobera un homme et le vendra sera mis  mort.

Salomon.--N'envie point l'oppresseur, et ne marche point dans ses
sentiers.

Socrate.--L'esclavage est un outrage  la nature.

Cicron.--D'aprs les lois immuables de la nature tous les hommes sont
ns libres et gaux, et cette loi assujettit tous les hommes.

Platon.--L'esclavage est la plus complte de toutes les iniquits.

John Wesley.--L'esclavage est l'ensemble de toutes les sclratesses.

Patrick Henry.--Donnez-moi la libert ou la mort.

Jefferson.--Tous les hommes sont ns gaux et ont reu du Crateur le
droit inalinable  la vie et  la libert.

_John Brown_,  ses juges.--Je suis ici pour avoir voulu dbarrasser
les esclaves de leurs fers. S'il me faut donner ma vie pour les
exigences de la loi, s'il faut que je mle davantage mon sang avec le
sang de mes fils et celui de millions d'autres dans ce pays d'esclavage,
ainsi soit-il.

......................................................................

Je suis tout tonn de me trouver ici. Je n'aurais jamais cru avoir
occasion d'honorer la mmoire d'un blanc amricain. Comment pourrais-je
pleurer la mort d'aucun homme blanc de ce pays? Comment pourrais-je
oublier les maux que les Amricains blancs ont infligs  ceux de
ma race? Nous avons t, moi et les miens, vols, vendus, achets,
torturs, assassins; nos mres, nos soeurs, nos femmes ont t
insultes, outrages, dgrades, et, il faut bien le dire, presque toute
la nation amricaine a prt la main  ces infamies.

Mais John Brown fait exception. Pour lui, tous les hommes blancs et
noirs taient frres. Je trouve dans le hros de Harper's Ferry l'ami
du genre humain. Il ne connaissait pas, lui, des distinctions de peau,
parmi les cratures de Dieu. Il croyait ce que lui disait sa Bible,
que Dieu a mis le mme sang dans les veines de tous les peuples de la
terre. Il croyait  l'galit de tous les hommes,  la fraternit qui
doit exister entre eux. Il croyait que tout homme a droit  la libert,
que ce droit est inalinable, et que nulle loi, nulle constitution,
nulle religion ne peut la ravir mme au plus humble de tous les hommes.
John Brown a pass sa vie  raliser cette doctrine; il a sacrifi sa
vie pour elle. Voil pourquoi je me trouve ici. Voil pourquoi j'honore
sa mmoire et pleure sa mort cruelle et prmature. Je dis donc sans
crainte d'tre dmenti qu'il est le seul citoyen amricain qui ait agi
strictement selon la Dclaration de l'Indpendance.

Un crivain distingu a dit dernirement: John Brown croyait en la
fraternit humaine et au Dieu des armes. Il admirait Nathaniel
Turner et Washington. Cet crivain se trompe, John Brown ne pouvait
reconnatre, ni ne reconnaissait point ce code singulier au moyen duquel
Washington est tellement honor, mme canonis dans ce pays. John Brown
ne pouvait confondre ces deux hommes: Washington n'a combattu qu'en
faveur des droits des blancs, pendant que le gnral Turner est mort
ignominieusement crucifi sur un chafaud, puis cartel pour avoir
combattu pour l'affranchisse-ment des noirs. Entre Washington et
Turner il n'y a nul point de comparaison. Le hros de Harper's Ferry
connaissait bien ces deux hommes et ne partageait point sur le compte
du premier, les ides de la masse de ses compatriotes. Voil pourquoi
j'honore sa mmoire.

J'honore l'hroque vieillard, parce qu'il a travaill, vcu et est
mort pour les malheureux, les opprims, les pauvres. Il a dit aux
bourreaux qui le jugeaient:

La Bible m'enseigne que je dois vivre avec ceux qui sont dans les
liens. C'est ce que pendant toute ma vie j'ai essay de faire. Je crois
qu'en faisant ce que j'ai fait, j'ai travaill dans l'intrt de l'homme
mpris. Si j'avais combattu en faveur des riches, des puissante ou de
ceux qui s'appellent grands; si j'eusse tent, en sacrifiant ce que
j'ai sacrifi, de sauver leurs pres, leurs mres, leurs frres, leurs
soeurs, leurs femmes ou leurs enfants, oh! alors je serais presque un
dieu; mais parce que j'ai voulu arracher l'opprim  la tyrannie, je
suis un criminel.

Ah! si John Brown et combattu en pays tranger en cherchant  arracher
un Grec  la tyrannie de la Turquie, ou un Hongrois au despotisme de
l'Autriche, et ft tomb entre les mains des ennemis de ces peuples, on
et tenu des meetings en sa faveur dans toute l'tendue de notre pays
de chanes et de menottes. Les journalistes auraient crit des choses
admirables, que la tribune aurait rptes. Nos glises, abandonnes
de Dieu, auraient aussi fait entendre leur voix, et adress au Ciel
de longues, bruyantes et hypocrites prires pour sa conservation, John
Brown et-il t en pays tranger et fait prisonnier, le Congrs s'en
serait ml. On aurait envoy quelques vaisseaux de guerre pour protger
sa vie. Mais John Brown ayant combattu pour l'opprim et l'esclave, tout
ce que cette rpublique chrtienne a pu lui offrir a t une sanglante
capture, un simulacre de jugement, un chafaud!

J'honore encore John Brown, parce qu'il ne connaissait ni la religion,
ni les prtres, ni le dieu des possesseurs d'esclaves. Lorsqu'un de ces
ministres, soutiens de la tyrannie, lui parlait du salut de son me,
Brown lui dit; _Laissez-moi; nous ne servons pas le mme Dieu_.
Quand un autre de ces spulcres blanchis chercha  lui prouver que
l'esclavage est d'institution divine, Brown lui dit: _Vous ne savez pas
l'ABC du christianisme_. Allez tudier le code divin. Je vous respecte
comme _gentleman_, mais gentleman paen.

J'honore John Brown, parce qu'il repoussait ces hypocrites, ces
spulcres blanchis, cette gnration de vipres.

Mais, hlas! son noble coeur a cess de battre. Il est mort, _mort
assassin_ aujourd'hui. Et qui a commis cet affreux meurtre? Qui sont
les coupables? Quelles sont les mains qui dgouttent de son sang? Est-ce
le gouverneur Wise et la tremblante bande chevaleresque de Virginie qui
a captur et tu John Brown? Non, c'est notre _glorieuse Union_ qui
a vers son sang. C'est, pour me servir des paroles de Garrison, le
rsultat de votre convention avec la mort, de votre contrat avec
l'enfer. Votre constitution fdrale s'engage  protger le Sud contre
toute violence intrieure, contre toute insurrection. Donc, si des
philanthropes du Nord volent au secours des opprims du Sud, vous payez
des hommes pour les pendre, afin de renforcer et de maintenir votre
union avec l'esclavage.

N'est-ce point avec les baonnettes et les sabres achets et pays de
votre argent, que l'immortel Brown a t captur? Les carabines qui ont
log neuf balles dans le corps de Stevens n'taient-elles pas places
dans les mains d'hommes auxquels votre gouvernement accorde huit dollars
par mois? L'arsenal n'a-t-il point t pris par les soldats de marine
des tats-Unis? Les hros blesss n'ont-ils point t, tout charps et
ruisselants de sang, trans en prison par les soldats des tats-Unis?
Vous avez tous aid  commettre le crime. Le sang de Brown et de ses
nobles fils soit sur vos ttes!

Je vous dis, moi, que l'esclavage amnera la perte des tats-Unis.
S'il ne disparat pas, vos institutions disparatront. Du reste, elles
disparaissent, ou sont touffes de jour en jour. Je vous dis encore que
les consquences de l'esclavage ne s'arrtent plus  la population noire
de ce pays; la question se rattache mme aux blancs, et tout homme qui
pense se demande souvent:--Le despotisme n'atteindra-t-il pas bientt le
citoyen comme il a atteint l'esclave? Les blancs qui se croient si
forts tomberont comme les autres; car ils ne peuvent s'attendre  jouir
d'aucune libert relle tant que les noirs porteront leurs lourdes
chanes. Il faut que la Libert rogne d'un bout du pays jusqu' l'autre,
ou bien que tous ses habitants, blancs comme noirs, flchissent sous le
joug de la tyrannie.

Cet tat de choses ne peut durer. Il faut que l'esclavage disparaisse
des tats-Unis, ou que, comme John Brown, la Libert meure trangle.
La libert et l'esclavage ne peuvent vivre ensemble. Ils sont en
antagonisme perptuel, et, de mme que certains mtaux ne peuvent
s'allier, quand vous pourrez mler le vice avec la vertu, la lumire
avec les tnbres, runir le ciel et l'enfer, alors vous pourrez
combiner les lments de la libert et de l'esclavage.

Une qute en faveur de la veuve et des enfants du supplici a t faite
 la fin de la sance, et a produit plusieurs centaines de dollars.

En Europe, la voix du grand pote  qui nous avons eu l'honneur de
ddier ce livre, se fit aussi entendre, et elle jeta un souffle de
l'avenir une terrible prdiction malheureusement ralise aujourd'hui.

Nous ne saurions conclure sans publier cet admirable appel que M. Victor
Hugo adressa vainement, hlas!  la rpublique fdrale.

Quand on pense aux tats-Unis d'Amrique, une figure majestueuse se
lve dans l'esprit, Washington.

Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:

Il y a des esclaves dans les tats du Sud, ce qui indigne,
comme le plus monstrueux des contresens, la conscience logique et pure
des tats du Nord. Ces esclaves, ces ngres, un homme blanc, un homme
libre, John Brown a voulu les dlivrer. Certes, si l'insurrection est
un devoir sacr, c'est contre l'esclavage. John Brown a voulu commencer
l'oeuvre de salut par la dlivrance des esclaves de la Virginie.
Puritain, religieux, austre, plein de l'vangile, _Christus
nos liberavit_, il a jet  ces hommes,  ces frres, le cri
d'affranchissement. Les esclaves, nervs par la servitude, n'ont pas
rpondu  l'appel. L'esclavage produit la surdit de l'me. John Brown,
abandonn, a combattu; avec une poigne d'hommes hroques, il a lutt;
il a t cribl de balles; ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont
tombs morts  ses cts; il a t pris. C'est ce qu'on nomme l'Affaire
de Harper's Ferry.

John Brown, pris, vient d'tre jug, avec quatre des siens, Stephens,
Coppie, Green et Coppeland.

Quel a t ce procs? disons-le en deux mots:

John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermes, un
coup de feu au bras, un aux reins, deux  la poitrine, deux  la tte,
entendant  peine, saignant  travers son matelas, les ombres de ses
deux fils morts prs de lui; ses quatre coaccuss, blesss, se tranant
 ses cts, Stephens avec quatre coups de sabre; la justice presse
et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge
Parker qui y consent, les dbats tronqus, presque tous dlais refuss,
production de pices fausses ou mutiles, les tmoins  dcharge
carts, la dfense entrave, deux canons chargs  mitraille dans la
cour du tribunal, ordre aux geliers de fusiller les accuss si l'on
tente de les enlever, quarante minutes de dlibration, trois[18]
condamnations  mort. J'affirme sur l'honneur que cela ne s'est point
pass en Turquie, mais en Amrique.

[Note 18: Beaucoup de dtails manquaient au moment o M. Hugo a crit ce
morceau. Il y eut cinq condamnations  mort.]

On ne fait point de ces choses-l impunment en face du monde
civilis. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges de
Charlestown, que Hunter et Parker, que les jurs possesseurs d'esclaves,
et toute la population virginienne y songent, on les voit. Il y a
quelqu'un.

Le regard de l'Europe est fix en ce moment sur l'Amrique.

John Brown, condamn, devait tre pendu le 2 dcembre (aujourd'hui
mme).

Une nouvelle arrive  l'instant. Un sursis lui est accord. Il mourra
le 16.

L'intervalle est court. D'ici l, un cri de misricorde a-t-il le temps
de se faire entendre?

N'importe; le devoir est d'lever la voix.

Un second sursis suivra peut-tre le premier. L'Amrique est une noble
terre. Le sentiment humain se rveille vite dans un pays libre. Nous
esprons que Brown sera sauv.

S'il en tait autrement, si John Brown mourait le 16 dcembre sur
l'chafaud, quelle chose terrible!

Le bourreau de Brown, dclarons-le hautement (car les rois s'en vont
et les peuples arrivent, on doit la vrit aux peuples), le bourreau
de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le
gouverneur Wise, ni le petit tat de Virginie; ce serait, on frissonne
de le penser et de le dire, la grande Rpublique amricaine tout
entire.

Devant une telle catastrophe, plus on aime cette rpublique, plus on la
vnre, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serr. Un seul
tat ne saurait avoir la facult de dshonorer tous les autres, et ici
l'intervention fdrale est videmment de droit. Si non, en prsence
d'un forfait  commettre et qu'on peut empcher, l'union devient
complicit. Quelle que soit l'indignation des gnreux tats du Nord,
les tats du Sud les associent  l'opprobre d'un tel meurtre; nous
tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole
dmocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis;
si l'chafaud se dressait le 16 dcembre, dsormais, devant l'histoire
incorruptible, l'auguste fdration du Nouveau Monde ajouterait  toutes
les solidarits saintes une solidarit sanglante; et le faisceau radieux
de cette rpublique splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet
de John Brown.

Ce lien-l tue.

Lorsqu'on rflchit  ce que Brown, ce librateur, ce combattant du
Christ, a tent, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir
gorg par la Rpublique amricaine, l'attentat prend les proportions
de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une
gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre, comme
l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent
mme elle dpasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du
progrs, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son
front l'immense lumire libre, on affirme que John Brown ne mourra pas,
car on recule pouvant devant l'ide d'un si grand crime commis par un
si grand peuple!

Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute
irrparable. Il ferait  l'Union une fissure latente qui finirait par
la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidt
l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il branlerait toute
la dmocratie amricaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre
gloire.

Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumire
humaine s'clipserait, que la notion mme du juste et de l'injuste
s'obscurcirait le jour o l'on verrait se consommer l'assassinat de la
dlivrance par la Libert.

Quant  moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes,
ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes
devant le grand drapeau toil du Nouveau Monde, et je supplie  mains
jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre Rpublique
amricaine, soeur de la Rpublique franaise, d'aviser au salut de la
loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaant
chafaud du 16 dcembre et de ne pas permettre que sous ses yeux, et
j'ajoute en frmissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit
dpass.

Oui, que l'Amrique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus
effrayant que Can tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.

VICTOR HUGO.



        +------------------------------------------------------+
        |               NOTE DU TRANSCRIPTEUR                  |
        |                                                      |
        |   Pour plus de renseignements sur le personnage de   |
        |   John Brown, le lecteur aura plaisir  consulter    |
        |             l'Encyclopdie Wikipedia:                |
        |http://en.wikipedia.org/wiki/John_Brown_(abolitionist)|
        +------------------------------------------------------+


                       TABLE


        I. Les Fiancs.
       II. La Vengeance des esclavagistes.
      III. Formation d'un tat amricain.
       IV. Le Kansas et les Brownistes.
        V. L'Expdition.
       VI. A Lawrence.
      VII. L'vasion.
     VIII. Le Camp de Brown.
       IX. Les Matres de l'esclave.
        X. Les Matres de l'esclave (Suite).
       XI. Pauvres ngres.
      XII. Les Librateurs.
     XIII. Fuite et Poursuite.
      XIV. Jules Moreau et Bess Coppeland.
      XVI. La Ferme de Kennedy.
     XVII. L'Affaire d'Harper's Ferry.
    XVIII. Le Procs.
      XIX. Les Condamns, le supplici et les deux amantes.
       XX. Dnouement.
           Notes sur John Brown.


  ____________________________________________________
  Chteauroux.--Typog. et Strotyp. A. Nuret et Fils.






End of the Project Gutenberg EBook of Le gibet, by mile Chevalier

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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

