The Project Gutenberg EBook of Angline de Montbrun, by Laure Conan

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Angline de Montbrun

Author: Laure Conan

Release Date: December 9, 2005 [EBook #17267]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGLINE DE MONTBRUN ***




This text was adapted from that found at the Bibliothque virtuelle
(http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm) Thank you
to Donald Ipperciel and the Facult Saint-Jean (University
of Alberta) for making it available.







Angline de Montbrun

Laure Conan



L'avez-vous cru que cette vie fut la vie?

Lacordaire.



(Maurice Darville  sa soeur)


Chre Mina,

Je l'ai vue--j'ai vu ma Fleur des Champs, la frache fleur de
Valriant,--et, crois-moi, la plus belle rose que le soleil ait
jamais fait rougir ne mriterait pas de lui tre compare. Oui,
ma chre, je suis chez M. de Montbrun, et je t'avoue que ma main
tremblait en sonnant  la porte.

--Monsieur et Mademoiselle sont sortis, mais ne tarderont pas 
rentrer, me dit la domestique qui me reut; et elle m'introduisit
dans un petit salon trs simple et trs joli, o je trouvai Mme
Lebrun, qui est ici depuis quelques jours.

J'aurais prfr n'y trouver personne. Pourtant je fis de mon mieux.
Mais l'attente est une fivre comme une autre.

J'avais chaud, j'avais froid, les oreilles me bourdonnaient
affreusement, et je rpondais au hasard  cette bonne Mme Lebrun qui
me regardait avec l'air indulgent qu'elle prend toujours lorsqu'on
lui dit des sottises.

Enfin, la porte s'ouvrit, et un nuage me passa sur les yeux Angline
entrait suivie de son pre. Elle tait en costume d'amazone, ce qui
lui va mieux que je ne saurais dire. Et tous deux me reprochrent de
ne pas t'avoir emmene, comme s'il y avait de ma faute.

Pourquoi t'es-tu obstine  ne pas m'accompagner? Tu m'aurais t si
utile. J'ai besoin d'tre encourag.

Le souper s'est pass heureusement, c'est--dire j'ai t amrement
stupide; mais je n'ai rien renvers, et dans l'tat de mes nerfs,
c'est presque miraculeux.

M. de Montbrun, encore plus aimable et plus gracieux chez lui
qu'ailleurs, m'inspire une crainte terrible, car je sais que mon
sort est dans ses mains.

Jamais sa fille n'entretiendra un sentiment qui n'aura pas son
entire approbation, ou plutt elle ne saurait en prouver. Elle vit
en lui un peu comme les saints vivent en Dieu. Ah! si notre pauvre
pre vivait! Lui saurait bien me faire agrer.

Aprs le th, nous allmes au jardin, dont je ne saurais rien dire;
je marchais  ct d'elle, et toutes les fleurs du paradis terrestre
eussent t l, que je ne les aurais pas regardes. L'adorable
campagnarde! elle n'a plus son clatante blancheur de l'hiver
dernier. Elle est hle, ma chre. _Hle!_ que dis-je? n'est-ce pas
une insulte  la plus belle peau et au plus beau teint du monde? Je
suis fou et je me mprise. Non, elle n'est pas hle,

  Mais il semble qu'on l'ait dore
  Avec un rayon de soleil.

Elle portait une robe de mousseline blanche, et le vent du soir
jouait dans ses beaux cheveux flottants. Ses yeux--as-tu jamais vu
de ces beaux lacs perdus au fond des bois? de ces beaux lacs
qu'aucun souffle n'a ternis, et que Dieu semble avoir faits pour
reflter l'azur du ciel?

De retour au salon, elle me montra le portrait de sa mre, piquante
brunette  qui elle ne ressemble pas du tout, et celui de son pre,
 qui elle ressemble tant. Ce dernier m'a paru admirablement peint.
Mais depuis les causeries artistiques de M. Napolon Bourassa, dans
un portrait, je n'ose plus juger que la ressemblance. Celle-ci est
merveilleuse.

--Je l'ai fait peindre pour toi, ma fille, dit M. de Montbrun; et
s'adressant  moi: N'est-ce pas qu'elle sera sans excuse si elle
m'oublie jamais?

Ma chre, je fis une rponse si horriblement enveloppe et
maladroite, qu'Angline clata de rire, et bien qu'elle ait les
dents si belles, je n'aime pas  la voir rire quand c'est  mes
dpens.

Tu ne saurais croire combien je suis humili de cet embarras de
paroles qui m'est si ordinaire auprs d'elle, et si tranger
ailleurs.

Elle me pria de chanter, et j'en fus ravi. Crois-moi, ma petite
soeur, on ne parlait pas dans le paradis terrestre. Non, aux jours
de l'innocence, de l'amour et du bonheur, l'homme ne parlait pas,
_il chantait._

Tu m'as dit bien des fois que je ne chante jamais si bien qu'en sa
prsence, et je le sens. Quand elle m'coute, alors le feu sacr
s'allume dans mon coeur, alors je sens que j'ai _une divinit en
moi._

J'avais repris ma place depuis longtemps, et personne ne rompait
le silence. Enfin M. de Montbrun me dit avec la grce dont il a le
secret: _Je voudrais parler et j'coute encore._

Angline paraissait mue, et ne songeait pas  le dissimuler, et,
pour ne te rien cacher, en me retirant j'eus la mortification
d'entendre Mme Lebrun dire  sa nice:

Quel dommage qu'un homme qui chante si bien ne sache pas toujours
ce qu'il dit!

J'ignore ce que Mlle de Montbrun rpondit  ce charitable regret.

Chre Mina, je suis bien inquiet, bien troubl, bien malheureux.
Que dire de M. de Montbrun? Il est venu lui-mme me conduire  ma
chambre, et m'a laiss avec la plus cordiale poigne de main.
J'aurais voulu le retenir, lui dire pourquoi je suis venu, mais j'ai
pens: Puisque j'ai encore l'esprance, gardons-la.

J'ai pass la nuit  la fentre, mais le temps ne m'a pas dur. Que
la campagne est belle! quelle tranquillit! quelle paix profonde! et
quelle musique dans ces vagues rumeurs de la nuit!

On a ici des habitudes bien diffrentes des ntres. Figure-toi,
qu'avant cinq heures M. de Montbrun se promenait dans son jardin.

J'tais  le considrer, lorsque Angline parut, belle comme le
jour, radieuse comme le soleil levant. Elle avait  la main son
chapeau de paille, et elle rejoignit son pre, qui l'treignit
contre son coeur. Il avait l'air de dire: Qu'on vienne donc me
prendre mon trsor!

Chre Mina, que ferai-je s'il me refuse? Que puis-je contre lui? Ah!
s'il ne s'agissait que de la mriter.

 bientt, ma petite soeur, je m'en vais me jeter sur mon lit pour
paratre avoir dormi.

Je t'embrasse.

Maurice.



(Mina Darville  son frre)


Je me demande pourquoi tu es si triste et si dcourag. M. de
Montbrun t'a reu cordialement, que voulais-tu de plus? Pensais-tu
qu'il t'attendait avec le notaire et le contrat dress, pour te
dire: Donnez-vous la peine de signer.

Quant  Angline, j'aimerais  la voir un peu moins sereine. Je vois
d'ici ses beaux yeux limpides si semblables  ceux de son pre. Il
est clair que tu n'es encore pour elle que le frre de Mina.

J'ignore si, comme tu l'affirmes, le chant fut le langage du premier
homme dans le paradis terrestre, mais je m'assure que ce devrait
tre le tien dans les circonstances prsentes. Ta voix la ravit.

Je l'ai vue pleurer en t'coutant chanter, ce que, du reste, elle ne
cherchait pas  cacher, car c'est la personne la plus simple, la
plus naturelle du monde, et, n'ayant jamais lu de romans, elle ne
s'inquite pas des larmes que la pntrante douceur de ton chant lui
fait verser.

Moi, en semblables cas, je ferais des rflexions; j'aurais peur des
larmes.

Mon cher Maurice, je vois que j'ai agi bien sagement en refusant de
t'accompagner. Tu m'aurais donn trop d'ouvrage. J'aime mieux me
reposer sur mes lauriers de l'hiver dernier.

D'ailleurs, je t'aurais mal servi; je ne me sens plus l'esprit
prompt et la parole facile comme il faut l'avoir pour aller  la
rescousse d'un amoureux qui s'embrouille.

Mais, mon cher, pas d'ides noires. Angline te croit distrait, et
te souponne de sacrifier aux muses. Quant  M. de Montbrun, il a
bien trop de sens pour tenir un pauvre amoureux responsable de ses
discours.

Je t'approuve fort d'admirer Angline, mais ce n'est pas une raison
pour dprcier les autres. Vraiment, je serais bien  plaindre si je
comptais sur toi pour dcouvrir ce que je vaux.

Heureusement, beaucoup me rendent justice, et les mauvaises langues
assurent qu'un ministre anglican, que tu connais bien, finira pas
oublier ses ouailles pour moi.

Je ne veux pas te chicaner. Angline est la plus charmante et la
mieux leve des Canadiennes. Mais qui sait, ce que je serais
devenue, sous la direction de son pre...

Tu en as donc bien peur de ce terrible homme. J'avoue qu'il ne me
semble pas fait pour inspirer l'pouvante. Mais je suis peut-tre
plus brave qu'un autre.

D'ailleurs, tu sais quel intrt il nous porte. L'hiver dernier, 
propos de... n'importe,--suppose une extravagance quelconque,--il
me prit  part, et aprs m'avoir appele _sa pauvre orpheline_, il
me fit la plus svre et la plus dlicieuse des rprimandes.
(Malvina B... et d'autres prophtesses de ma connaissance, annoncent
que tu seras la gloire du barreau, mais tu ne parleras jamais comme
lui dans l'intimit.)

Je le remerciai du meilleur de mon coeur, et il me dit avec cette
expression qui le rend si charmant:--Il y a du plaisir  vous
gronder. Angline aussi a un bon caractre, quand je la reprends,
elle m'embrasse toujours.

Et je le crus facilement.--Ce n'est pas moi qui voudrais douter de
la parole du plus honnte homme de mon pays.

Oui, c'est bien vrai qu'il tient ton sort dans ses mains. Ah!
dis-tu, s'il ne s'agissait que de la mriter? Es-tu sr de n'avoir
pas ajout en toi-mme:

  Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans...

Quel dommage que le temps de la chevalerie soit pass! Angline aime
les vaillants et les grands coups d'pe.

Pendant les quatre mois qu'elle a passs au couvent lors du voyage
de son pre, nous allions souvent nous asseoir sous les rables de
la cour des Ursulines; et l nous parlions des chevaliers. Elle
aimait Beaumanoir,--celui qui but son sang dans le combat des
Trente,--mais sa plus grande admiration tait pour Duguesclin. Elle
aimait  rappeler qu'avant de mourir, le bon conntable demanda son
pe pour la baiser.

Vraiment, c'est dommage que nous soyons dans le dix-neuvime sicle:
j'aurais attach  tes larmes les couleurs d'Angline; puis, au lieu
d'aller te conduire au bateau, je t'aurais vers le coup de
l'trier, et je serais monte dans la tour solitaire, o un beau
page m'apporterait les nouvelles de tes hauts faits.

Au lieu de cela, c'est le facteur qui m'apporte des lettres o tu
extravagues, et c'est humiliant pour moi la _sagesse_ de la famille.
Tu sais que M. de Montbrun me demande souvent, comme Louis XIV  Mme
de Maintenon: Qu'en pense votre solidit? Toi, tu ne sais plus me
rien dire d'agrable, et le mtier de confidente d'un amoureux est
le plus ingrat qui soit au monde.

Mille tendresses trop tendres  Angline, et tout ce que tu vaudras
 son pre. Dis-lui que je le souponne de songer  sa candidature,
et un candidat, _c'est une vanit._

Je fais des voeux pour que tu continues  ne rien renverser  table.
J'apprhendais des dgts.

Ne tarde pas davantage  poser la grande question. Aie confiance. Il
ne peut oublier de qui tu es fils, et bien sr qu'il n'est pas sans
penser  l'avenir de sa fille, qui n'a que lui au monde.

Mon cher, la maison est bien triste sans toi.

Je t'embrasse.

Mina.

P.S.--Le docteur L..., qui flaire quelque chose, est venu pour me
faire parler; mais je suis discrte. Je lui ai seulement avou que
tu m'crivais avoir perdu le sommeil.

--Misricorde, m'a-t-il dit, il faut lui envoyer des narcotiques,
vous verrez qu'il s'oubliera jusqu' donner une srnade.

Et le docteur entonna de son plus beau fausset:

  Tandis que dans les pleurs en priant, moi, je veille,
  Et chante dans la nuit seul, loin d'elle,  genoux...

Pardonne-moi d'avoir ri. Tu as peut-tre la plus belle voix du pays,
mais prends garde, M. de Montbrun dirait:

  Le vent qui vient  travers la montagne...

Achve, et crois-moi, n'ouvre pas trop ta fentre aux vagues rumeurs
de la nuit: tu pourrais t'enrhumer, ce qui serait dommage. Si
absolument tu ne peux dormir, eh! bien, fais des vers. Nous en
serons quittes pour les jeter au feu  ton retour.

M.



(Maurice Darville  sa soeur)


Chre Mina,

Tu feins d'tre ennuye de mes confidences, mais si je te prenais au
mot... comme tu dploierais tes sductions que de clineries pour
m'amener  tout dire! Pauvre fille d've!...

Mais ne crains rien. Je ddaigne les vengeances faciles.

D'ailleurs, mon coeur dborde. Mina, je vis sous le mme toit
qu'elle, dans la dlicieuse intimit de la famille; et il y a dans
cette maison bnie un parfum qui me pntre et m'enchante.

Je me sens si diffrent de ce que j'ai coutume d'tre. La moindre
chose suffit pour m'attendrir, me toucher jusqu'aux larmes. Mina, je
voudrais faire taire tous les bruits du monde autour de ce nid de
mousse, et y aimer en paix.

Qu'elle est belle! il y a en elle je ne sais quel charme souverain
qui enlve l'esprit. Quand elle est l, tout disparat  mes yeux,
et je ne sais plus au juste s'il est nuit ou s'il est jour.

On dit l'homme profondment goste, profondment orgueilleux,
quelle est donc cette puissance de l'amour qui me ferait me
prosterner devant elle? qui me ferait donner tout mon sang pour
rien--pour le seul plaisir de le lui donner?

Tout cela est vrai. Ne raille pas, Mina, et dis-moi ce qu'il faut
dire  son pre. Tu le connais mieux que moi, et je crains tant de
mal m'y prendre, de l'indisposer. Puis, il a dans l'esprit une
pointe de moquerie dont tu t'accommodes fort bien, mais qui me gne,
moi qui ne suis pas railleur.

Tantt, retir dans ma chambre pour t'crire, j'oubliais de
commencer. Le _beau rve si doux _ rver m'absorbait compltement,
et je fus bien surpris d'apercevoir M. de Montbrun, qui tait entr
sans que je m'en fusse aperu, et debout devant moi, me regardait
attentivement.

Il accueillit mes excuses avec cette grce sduisante que tu admires
si fort, et comme je balbutiais je ne sais quoi pour expliquer ma
distraction, il croisa les bras, et me dit avec son srieux
railleur:

--C'est cela.

  Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser.

Je restai moiti fch, moiti confus. Aurait-il devin? Alors
pourquoi se moquer de moi? Est-ce ma faute, si ma pauvre me s'gare
dans un paradis de rveries?

Je t'embrasse.

Maurice.



(Mina Darville  son frre)


 quoi sert-il de chasser aux chimres, ou plutt pourquoi n'en
pas faire des ralits? Va trouver M. de Montbrun, et--puisqu'il
faut te suggrer les paroles, dis-lui:--Je l'aime, ayez piti de
moi.

Ce n'est pas plus difficile que cela. Mais matrise tes nerfs, et
ne va pas t'vanouir  ses pieds. Il aime les tempraments bien
quilibrs.

Je le sais par coeur, et ce qu'il va se demander, ce n'est pas
absolument si tu es amoureux au degr extatique, si tu auras de
grands succs, mais si tu es de force  marcher, cote que cote,
dans le sentier du devoir.

Compte qu'il tirera ton horoscope d'aprs ton pass. Il n'est pas de
ceux qui jugent que tout ira droit parce que tout a t de travers.

Tu dis que je le connais mieux que toi. Ce doit tre, car je l'ai
beaucoup observ.

J'avoue que je le mettrais sans crainte  n'importe quelle preuve,
et pourtant, _c'est une chose terrible d'prouver un homme._
Remarque que ce n'est pas une femme qui a dit cela. Les femmes, au
lieu de mdire de leurs oppresseurs, travaillent  leur dcouvrir
quelques qualits, ce qui n'est pas toujours facile.

Quant  M. de Montbrun, on voit du premier coup d'oeil qu'il est
parfaitement sduisant, et c'est bien quelque chose, mais il a des
ides  lui.

Ainsi je sais qu' l'approche de son mariage, quelqu'un s'tant
risqu  lui faire des reprsentations sur son choix peu avantageux
selon le monde, il rpondit, sans s'mouvoir du tout, que sa future
avait les deux ailes dont parle l'Imitation: la simplicit et la
puret; et que cela lui suffisait parfaitement.

On se souvient encore de cet trange propos. Tu sais qu'il se lassa
vite d'tre militaire pour la montre, et se fit cultivateur. Il a
prouv qu'il n'entendait pas non plus l'tre seulement de nom.

Angline m'a racont que le jour de ses noces, son pre alla  son
travail. Oui, mon cher,--c'est crit dans quelques pages intimes que
Mme de Montbrun a laisses--dans la matine il s'en fut  ses
champs.

C'tait le temps des moissons, et M. de Montbrun tait dans sa
premire ferveur d'agriculture. Pourtant, si tu veux rflchir qu'il
avait vingt-trois ans, et qu'il tait riche et amoureux de sa femme,
tu trouveras la chose surprenante.

Ce qui ne l'est gure moins, c'est la conduite de Mme de Montbrun.

Jamais elle n'avait entendu dire qu'un mari se ft conduit de la
sorte; mais aprs y avoir song, elle se dit qu'il est permis de ne
pas agir en tout comme les autres, que l'amour du travail, mme
pouss  l'excs, est une garantie prcieuse, et que s'il y avait
quelqu'un plus oblig que d'autres de travailler, c'tait bien son
mari, robuste comme un chne. Tout cela est crit.

D'ailleurs, pensa-t-elle, un travailleur n'a jamais de _migraines_
ni de _diables bleus._ (Mme de Montbrun avait un grand mpris pour
les malheureux atteints de l'une ou l'autre de ces infirmits, et
probablement qu'elle et trouv fort  redire sur un gendre qui
_s'gare dans un paradis de rveries.)_

Quoi qu'il en soit, prenant son rle de fermire au srieux, elle
alla  sa cuisine, o  dfaut de brouet noir dont la recette s'est
perdue, elle fit une soupe pour son seigneur et matre, qu'elle
n'tait pas loigne de prendre pour un Spartiate ressuscit, et la
soupe faite, elle trouva plaisant d'aller la lui porter.

Or, un des employs de son mari la vit venir, et comme il avait une
belle voix, et l'esprit d' propos, il entonna allgrement:

  Tous les chemins devraient fleurir,
  Devraient fleurir, devraient germer
  O belle pouse va passer.

M. de Montbrun entendit, et comme Cincinnatus,  la voix de l'envoy
de Rome, il laissa son travail. Son chapeau de paille  la main, il
marcha au devant de sa femme, reut la soupe sans sourciller, et
remercia gravement sa mnagre qu'il conduisit  l'ombre. S'asseyant
sur l'herbe, ils mangrent la soupe ensemble, et Mme de Montbrun
assurait qu'on ne fait pas deux fois dans sa vie un pareil repas.

Ceci se passait il y a dix-neuf ans, mais alors comme aujourd'hui,
il y avait une foule d'mes charitables toujours prtes  s'occuper
de leur prochain.

L'histoire des noces fit du bruit, on en fit cent railleries, ce qui
amusa fort les auteurs du scandale.

Un peu plus tard, ils se rhabilitrent, jusqu' un certain point,
en allant voir la chute Niagara.

Cette entre en mnage plat  Angline, et cela devrait te faire
songer. L'imitation servile n'est pas mon fait, mais nous aviserons.
Tiens! j'ai trouv. Il y a au fond de ton armoire un in-folio qui,
bien sr, te donnerait l'air grave si tu en faisais des extraits le
jour de tes noces.

Mon cher Maurice, crois-moi, ne tarde pas. Je tremble toujours que
tu ne fasses quelque sortie auprs d'Angline. Et la manire d'agir
de M. de Montbrun prouve qu'il ne veut pas qu'on dise les doux riens
 sa fille, ou la divine parole, si tu l'aimes mieux. Tu es le seul
qu'il admette dans son intimit, et cette marque d'estime t'oblige.
D'ailleurs, abuser de sa confiance, _ce serait plus qu'une faute, ce
serait une maladresse._

Avec toi de coeur.

Mina.



(Maurice Darville  sa soeur)


Tu as mille fois raison. Il faut risquer la terrible demande, mais
je crois qu'il fait exprs pour me dcontenancer.

Ce matin, dcid d'en finir, j'allai l'attendre dans son cabinet de
travail, o il a l'habitude de se rendre de bonne heure. J'aime
cette chambre o Angline a pass tant d'heures de sa vie; et si
j'avais la table sur laquelle Cicron a crit ses plus beaux
plaidoyers, je la donnerais pour le petit pupitre o elle faisait
ses devoirs.

L'autre soir, je lui demandais si, enfant, elle aimait l'tude.--Pas
toujours, rpondit-elle. Et regardait son pre avec cette adorable
coquetterie qu'elle n'a qu'avec lui.--Mais je le craignais tant!

Mina, je me demande comment j'arrive  me conduire  peu prs
sensment. Au fond, je n'en sais rien du tout.

Pour revenir  mon rcit, sur le mur, en face de la table de travail
de M. de Montbrun, il y a un petit portrait de sa femme, et un peu
au-dessous, suspendue aussi par un ruban noir, une photographie de
notre pauvre pre en capot d'colier. C'est surtout sa figure
fatigue et malade que je me rappelle, et pour moi ce jeune et
souriant visage ne lui ressemble gure.

J'tais  le considrer quand M. de Montbrun entra. Nous parlmes du
pass, de leur temps de collge. Jamais je ne l'avais vu si cordial,
si affectueux. Je crus le moment bien choisi, et lui dis assez
maladroitement:

--Il me semble que vous devez regretter de ne pas avoir de fils.

Il me regarda. Si tu avais vu la fine malice dans ses beaux yeux.

--D'o vous vient ce souci, mon cher, rpondit-il? et, ensuite, avec
un grand srieux: Est-ce que ma fille ne vous parat pas tout ce
que je puis souhaiter?

Pour qui aime les railleurs, il tait  peindre dans ce moment. Je
fis appel  mon courage, et j'allais parler bien clairement, quand
Angline parut  la fentre o nous tions assis. Elle mit l'une de
ses belles mains sur les yeux de son pre, et de l'autre me passa
sous le nez une touffe de lilas tout humide de rose.

--_Shocking_, dit M. de Montbrun. Vois comme Maurice rougit pour moi
de tes manires de campagnarde.

--Mais, dit Angline, avec le frais rire que tu connais, Monsieur
Darville rougit peut-tre pour son compte. Savez-vous ce qu'prouve
un pote qu'on arrose des pleurs de la nuit?

--Ma fille, reprit-il, on ne doit jamais parler lgrement de ceux
qui font des vers.

Rien n'abat un homme mu comme une plaisanterie. Je me sentis teint
pour la journe. Mais je la regardais et c'est une jouissance 
laquelle mes yeux ne savent pas s'habituer.

Si tu l'avais vue, comme elle tait dans la vive lumire! Oui, c'est
bien la fe de la jeunesse! Oui, elle a tout l'clat, toute la
fracheur, tout le charme, tout le rayonnement du matin!

Non, il n'aura pas le coeur de me dsesprer! Cette situation n'est
plus tenable, et puisque je ne sais pas parler, je vais crire.

M. de Montbrun m'a longuement parl de toi. Il trouve que tu as trop
de libert et pas assez de devoirs. Il m'a demand combien tu
comptais d'amoureux par le temps qui court, mais je n'ai pu dire au
juste.

D'aprs lui, l'atmosphre d'adulation o tu vis ne t'est pas bonne.
D'aprs lui encore, tu as l'humeur coquette, et il vaudrait mieux
pour toi entrer dans le srieux de la vie.

Je te rpte tout bien exactement. On parle de ma voix en termes
obligeants, mais je n'oserais jamais en dire autant en une fois.
Rprimander les jeunes filles est un art difficile. Pour s'en tirer
 son honneur, il faut avoir la taille de Franois Ier, et ce charme
de manires que tu appelles du _montbrunage._

Ma chre Mina, que je suis bien ici! J'aime cette maison isole et
riante qui regarde la mer  travers ses beaux arbres, et sourit 
son jardin par-dessus une range d'arbustes charmants.

Elle est blanche, ce qui ne se voit gure, car des plantes
grimpantes courent partout sur les murs, et sautent hardiment sur le
toit. Angline dit: Le printemps est bien heureux de m'avoir. J'ai
si bien fait, que tout est vert. Aujourd'hui nous avons fait une
trs longue promenade. On voulait me faire admirer la baie de Gasp,
me montrer l'endroit o Jacques Cartier prit possession du pays en y
plantant la croix. Mais Angline tait l, et je ne sais plus
regarder qu'elle. Mina, qu'elle est ravissante! J'ai honte d'tre si
troubl: cette maison charmante semble faite pour abriter la paix.
Que deviendrais-je, mon Dieu, s'il allait refuser? Mais j'espre.

Je t'embrasse, ma petite soeur.

Maurice.



(Mina Darville  son frre)


Moi aussi j'espre. Mais crire au lieu de parler, c'est lchet
pure. Mon cher, tu es un poltron.

Si Angline le savait! elle qui aime tant le courage! Oui, elle aime
le courage--comme toutes les femmes d'ailleurs--et il y a longtemps
que nous avons dcid que c'tait une grande condescendance d'agrer
les hommages de ceux qui n'ont jamais respir l'odeur de la poudre
et du sang. Pour moi, j'ai toujours regrett de n'tre pas ne dans
les premiers temps de la colonie, alors que chaque Canadien tait un
hros.

N'en doute pas, c'tait le beau temps des Canadiennes. Il est vrai
qu'elles apprenaient parfois que leurs amis avaient t scalps mais
n'importe, ceux d'alors valaient la peine d'tre pleurs. L-dessus,
Angline partage tous mes sentiments, et voudrait avoir vcu du
temps de son cousin de Lvis.

Tu devrais mettre la jalousie de ct, et lui parler souvent de ce
vaillant. Elle aime le souvenir de ces jours _o la voix de Lvis
retentissait sonore_, et elle s'indigne contre les Anglais qui n'ont
pas rougi de lui refuser les honneurs de la guerre. Son pre
l'coute d'un air charm.

Mon cher, nous avons une belle chance de n'avoir pas vcu il y a
quelque cent ans. Le vainqueur de Sainte-Foy et fait la conqute du
pre et de la fille, et notre machiavlisme aurait chou. Quant au
chevaleresque Lvis, personne ne m'en a rien dit, mais j'incline 
croire qu'il chantait comme le beau Dunois: _Amour  la plus belle._

Ainsi on voudrait me faire entrer dans le srieux de la vie... Il me
semble que _flirter_ avec un _Right Reverend_, c'est quelque chose
d'assez grave.

Au fond, je ne suis pas plus frivole que n'importe quel vieux
politique, et je suis  peu prs aussi enthousiasme de mes
contemporains. Quant  avoir l'humeur coquette, c'est calomnie pure.

M. de Montbrun me rendra raison de ses propos, et il pourrait bien
venir me faire ses remarques lui-mme. Suis-je donc si imposante ou
si dsagrable?

Mon cher Maurice, tu ne saurais croire comme j'ai hte d'entendre ta
belle voix dans la maison.

Depuis que tu es amoureux, tu ne sais pas toujours ce que tu dis,
mais ta voix a des sonorits si douces. Tu m'as gt l'oreille, et
tous ceux  qui je parle me paraissent enrhums.

 propos, il parat qu'un vaisseau franais va venir prochainement 
Qubec. Dieu merci, je suis aussi royaliste que la plus auguste
douairire du faubourg Saint-Germain; mais cela n'empche pas
d'aimer le drapeau tricolore car c'est encore l'tendard de la
France, et... je voudrais bien que les marins franais vissent
Angline. Tenir la plus jolie fille du Canada cache dans un village
de Gasp, c'est un crime. Bien clipse je serais, si elle se
montrait; mais n'importe, l'honneur national avant tout.

Je t'embrasse,

Mina.



(Maurice Darville  sa soeur)


Je ne tiens pas du tout  ce qu'Angline voie les marins franais.
Je compte sur toi pour leur faire chanter: _Vive la Canadienne!_
Sois-en sre, nous sommes tous trop tendres pour la France qui ne
songe gure aux Canadiens, _exils dans leur propre patrie_, comme
disait Crmazie.

Je ne veux pas que les marins franais fassent la cour  Mlle de
Montbrun, et lui racontent des combats et des temptes. Mais les
ombres les plus illustres m'inquitent assez peu. De Lvis, de
Montcalm, on _dira_ les exploits, tant qu'il lui plaira.

Ma chre, si je ne suis pas encore le plus heureux des hommes, du
moins je suis loin d'tre malheureux.

Mais il est convenu que je dirai tout. Donc, ma lettre crite, je
l'envoyai porter  M. de Montbrun, et j'allai au jardin attendre
qu'il me fit appeler, ce qui tarda un peu. Faut-il te dire ce que
j'endurai...?

Enfin, une manire de dugne, qui m'a l'air de tenir le milieu entre
gouvernante et servante, vint me chercher de la part de son matre.

Malheureusement, sur le seuil de la porte, je rencontrai Angline,
qui me dit:--Venez voir mon cygne.

Et comme tu penses, je la suivis. Comment refuser?

Tu sais peut-tre qu'un ruisseau coule dans le jardin, trs vaste et
trs beau. M. de Montbrun en a profit pour se donner le luxe d'un
petit tang qui est bien ce qu'on peut voir de plus joli. Des noyers
magnifiques ombragent ces belles eaux, et les fleurs sauvages
croissent partout sur les bords et dans la mousse paisse qui
s'tend tout autour de l'tang. C'est charmant, c'est dlicieux, et
le cygne pense de mme car il affectionne cet endroit.

Angline nu-tte, un gros morceau de pain  la main, marchait devant
moi. De temps en temps, elle se retournait pour m'adresser quelques
mots badins. Mais arrive  l'tang, elle m'oublia.

Son attention tait partage entre les oiseaux qui chantaient dans
les arbres, et le cygne qui se berait mollement sur les eaux. Mais
le cygne finit par l'absorber. Elle lui jetait des miettes de pain,
en lui faisant mille agaceries dont il est impossible de dire le
charme et la grce; et l'oiseau semblait prendre plaisir  se faire
admirer. Il se mirait dans l'eau, y plongeait son beau cou, et
longeait firement les bords fleuris de ce lac en miniature o se
refltait le soleil couchant.

--Est-il beau! est-il beau! disait Angline enthousiasme. Ah! si
Mina le voyait!...

Elle me tendit les dernires miettes de son pain, pour me les lui
faire jeter. Les rayons brlants du soleil glissant  travers le
feuillage tombaient autour d'elle en gerbes de feu. Je fermai les
yeux. Je me sentais devenir fou. Elle, remarquant mon trouble, me
demanda navement:

--Mais, monsieur Darville, qu'avez-vous donc?

Mina, toutes mes rsolutions m'chapprent. Je lui dis:

--Je vous aime! Et involontairement je flchis le genou devant elle
qui tient le bonheur et la vie, dans sa chaste main.

Je n'avais pas t matre de penser  ce que je faisais. En la
voyant stupfaite, interdite, la raison me revint, et je compris mon
tort. Mais avant que j'eusse pu trouver une parole, elle avait
disparu.

Pour moi, une joie ardente clatait dans mon coeur, et je restais l
 me rpter: Elle sait, elle sait que je l'aime.

J'avais compltement oubli que son pre m'attendait, et j'en fus
bien mortifi quand on vint me le rappeler. Cette fois, je me rendis
sans _encombre. Il_ m'invita d'un geste  m'asseoir prs de lui.

--Eh! bien, me dit-il en roulant ma lettre entre ses doigts, voil
donc l'explication des sottises que vous nous contez depuis quelque
temps.

Je ne rpondis rien, et comme il restait silencieux, je pris sa main
et lui dis que j'en perdrais la tte ou que j'en mourrais.

--Mettons que vous auriez une terrible migraine, me rpondit-il.

Le plus difficile tait fait. Je lui parlai sans contrainte en toute
confiance. Je lui dis bien des choses, et il me semble que je ne
parlai pas mal. Il avait l'air tout prs d'tre mu, et tu l'aurais
trouv parfaitement charmant; mais je n'en pus tirer d'autres
rponses que: J'y songerai. D'ailleurs, ajouta-t-il, rien ne
presse. Vous tes bien jeune.

Je lui dis:

--J'ai vingt-et-un ans.

--Angline en a dix-huit, reprit-il, mais c'est une enfant, et je
dsire beaucoup qu'elle reste enfant aussi longtemps que possible.

Cela me rappela que j'avais abus de son hospitalit et je me sentis
rougir. Il s'en aperut, et me dit trs doucement:

--Si vous voyez dans mes paroles une leon indirecte, vous vous
trompez. Je crois  votre dlicatesse.

Ces mots m'humilirent plus que n'importe quels reproches. Ma foi,
je n'y tins pas et malgr le risque terrible de baisser dans son
estime, je lui fis l'aveu de ma belle conduite.

--A-t-elle ri? me demanda-t-il.

La question me parut cruelle, et malgr tout je fus charm de
rpondre qu'elle n'avait point ri. Sa figure se rembrunit beaucoup,
et il me dit trs froidement:

--Je regrette votre indiscrtion plus que vous ne sauriez croire.

J'tais  peu prs aussi mal  l'aise qu'on peut l'tre. On sonna le
souper, ce qui lui rappela sans doute que je suis son hte, car il
redevint lui-mme, et m'invita gracieusement  me rendre  table.

Nous y trouvmes, avec les dames, un vieux prtre, cur du
voisinage, qui, pendant le repas, nous raconta fort gentiment les
travaux d'un bouvreuil, en frais de se construire un nid dans un
rosier de son jardin.

videmment ces aimables propos s'adressaient  Mlle de Montbrun,
mais pour cette fois, elle ne parut gure plus intresse que Mme
W... aux histoires de son mari, quand elles durent plus de trois
quarts d'heure. Ce que voyant, le bon prtre s'informa poliment du
cygne. Elle rougit divinement, et rpondit je ne sais quoi que
personne ne comprit.

M. l'abb, tout perplexe, regardait M. de Montbrun avec un air qui
semblait dire: M'expliquerez-vous ceci?

Aprs le souper, il dsira voir Friby,--Friby, c'est un joli
cureuil parfaitement apprivois, qui ouvre lui-mme la porte de sa
cage. M. le cur assure qu'un marguillier en charge n'ouvre pas
mieux la porte du banc d' oeuvre.

Angline, qui a coutume de s'amuser tant des gentillesses de
l'cureuil, se contenta de lui jeter quelques noix d'une main
distraite. Elle se tenait silencieuse  l'cart. Son pre
l'observait sans qu'il y parut, et me jetait de temps  autre un
regard qui disait, si je ne me trompe: Que le diable vous emporte
avec vos extravagances. Comment avez-vous os troubler cette
enfant?

Mina, ma contrition avait disparu comme la neige au soleil du moins
s'il m'en restait, ce n'tait pas sensible. Tu le sais

  Ses paupires, jamais sur ses beaux yeux baisses,
  Ne voilaient son regard...

Maintenant elle n'ose plus me regarder; et te dire ce que j'prouve
en la voyant trouble et rougissante devant moi! Oui, elle m'aimera!
Entends-tu, Mina? Je te dis qu'elle m'aimera!

Ma petite soeur, je te chris, mais je n'ai pas le temps de te
l'crire. Je m'en vais finir la soire sur la mousse,  l'endroit o
je lui ai dit: Je vous aime.

Maurice.



(Mina Darville  son frre)


Je te le disais bien que tu finirais par faire une folie. Mais au
fond tu me parais plus  envier qu' blmer. Le premier moment
pass, M. de Montbrun doit avoir compris que _la faim, l'occasion,
l'herbe tendre_... D'ailleurs Angline t'a interrog. Je ne puis
penser sans rire  cette navet. J'ai hte d'en pouvoir parler  M.
de Montbrun pour lui dire: Voyez l'inconvnient de ne jamais lire
de romans, et de n'avoir pour amie intime qu'une personne aussi sage
que moi!

Ainsi, Maurice, tu t'es mis  genoux. Il est vrai que c'tait sur la
mousse; n'importe, je sais que ces belles choses ne m'arriveront
jamais. On me glisse assez volontiers les doux propos mais je n'ai
pas _le charme souverain qui enlve l'esprit_, et l'on ne songe pas
du tout  se prosterner.

Cela n'empche pas que je ne sois contente qu'Angline ait appris 
baisser les yeux--ces beaux yeux dont je n'ai jamais pu dire au
juste la couleur--mais pardon, c'est  toi de les dcrire.

Je t'avouerai que cette histoire de l'tang m'a donn une belle
peur. De grce, qu'allais-tu faire l? Je n'ai pas coutume de
critiquer le soleil, mais en pareille circonstance, jeter des gerbes
de feu autour d'Angline, c'tait bien imprudent. Au fait, peut-tre
en as-tu vu plus qu'il n'y en avait. N'importe, tu as bien fait de
fermer les yeux.

Tu dis qu'elle t'aimera. Je l'espre, mon cher, et peut-tre
t'aimerait-elle dj si elle aimait moins son pre. Cette ardente
tendresse l'absorbe. Quant  M. de Montbrun, je l'ai toujours cru
favorablement dispos. Si tu ne lui convenais pas ou a peu prs, il
t'aurait tenu  distance comme il l'a fait pour tant d'autres.

Je t'approuve fort de lui avoir confess ton quipe. D'abord la
franchise est une belle chose, et ensuite Angline, qui ne cache
jamais rien  son pre, n'aurait pas manqu de tout lui dire  la
premire occasion, ce qui n'et rien valu.

Penses-en ce qu'il te plaira, mais si elle est mue, comme tu le
crois, je voudrais savoir ce qu'il lui a dit. Cet homme-l a un
tact, une dlicatesse adorable. Il a du paysan, de l'artiste,
surtout du militaire dans sa nature, mais il a aussi quelque chose
de la finesse du diplomate et de la tendresse de la femme. Le tout
fait un ensemble assez rare. Quel ami tu auras l! et sa fille!...

Crois-moi, le jour que tu seras accept, mets-toi  genoux pour
remercier Dieu. Je connais beaucoup de jeunes filles, mais entre
elles et Angline il n'y a pas de comparaison possible. Ce qu'elle
vaut, je le sais mieux que toi. Son clatante beaut blouit trop
tes pauvres yeux. Tu ne vois pas la beaut de son me, et pourtant
c'est celle-l qu'il faut aimer.

 propos, tu sauras que mon rvrend admirateur a daign crire dans
mon album. a finit ainsi:

  Calm and holy,
  Thou sittest by the fireside of the heart,
  Feeding its flames.

Mais il est inutile de chercher  t'ouvrir les yeux sur mes
glorieuses destines. Quel dommage que l'tang soit si loin, je
l'engagerais  y aller mditer ses sermons, et ne va pas croire que
j'irais jeter du pain au cygne. Non, mon cher, la belle nature le
laisse froid, mais il a ou veut avoir le culte de l'antiquit, et
j'irais laver mes robes dans l'tang, comme la belle Nausica.

Faut-il dire que je m'ennuie? que tu me manques? En y rflchissant,
je me suis convaincue que, malgr tes nerfs de vieille duchesse, tu
as un caractre aimable. J'espre que le plerinage  l'tang s'est
accompli heureusement.

Je t'attends; puisque tu es heureux, arrive en chantant.

Il me tarde de t'embrasser.

Mina.



(Charles de Montbrun  Maurice Darville)


Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dpart, et il n'y a pas une
personne en tat de rendre compte de vous que je n'aie fait parler.

Vous tes  peu prs ce que vous devriez tre; je l'ai constat avec
bonheur, et comme on ne peut gure exiger davantage de l'humaine
nature, j'ai laiss ma fille parfaitement libre de vous accepter.
Elle n'a pas refus, mais elle dclare qu'elle ne consentira jamais
 se sparer de moi. Faites vos rflexions, mon cher, et voyez si
vous avez quelque objection  _m'pouser._

Vous dites qu'en vous donnant ma fille, je gagnerai un fils et ne la
perdrai pas. Je vous avoue que je pense un peu diffremment, mais je
serais bien goste si j'oubliais son avenir pour le bonheur de la
garder toute  moi.

Vous en tes amoureux, Maurice, ce qui ne veut pas dire que vous
puissiez comprendre ce qu'elle m'est, ce qu'elle m'a t depuis le
jour si triste, o revenant chez moi, aprs les funrailles de ma
femme, je pris dans mes, bras ma pauvre petite orpheline, qui
demandait sa mre en pleurant. Vous le savez, je ne me suis dcharg
sur personne du soin de son ducation. Je croyais que nul n'y
mettrait autant de sollicitude, autant d'amour. Je voulais qu'elle
ft la fille de mon me comme de mon sang, et qui pourrait dire
jusqu' quel point cette double parent nous attache l'un  l'autre?

Vous ne l'ignorez pas, d'ordinaire on aime ses enfants plus qu'on
n'en est aim. Mais d'Angline  moi il y a parfait retour, et son
attachement sans bornes, sa passionne tendresse me rendrait le plus
heureux des hommes, si je pensais moins souvent  ce qu'elle
souffrira en me voyant mourir.

J'ai  peine quarante-deux ans; de ma vie, je n'ai t malade.
Pourtant cette pense me tourmente. Il faut qu'elle ait d'autres
devoirs, d'autres affections, je le comprends. Maurice, prenez ma
place dans son coeur, et Dieu veuille que ma mort ne lui soit pas
l'inconsolable douleur.

Dans ce qui m'a t dit sur votre compte, une chose surtout m'a fait
plaisir: c'est l'unanime tmoignage qu'on rend  votre franchise.

Ceci me rappelle que l'an dernier, un de vos anciens matres me
disait, en parlant de vous: Je crois que ce garon-l ne mentirait
pas pour sauver sa vie.  ce propos, il raconta certains traits de
votre temps d'colier qui prouvent un respect admirable pour la
vrit. Alors, dit quelqu'un, pourquoi veut-il tre avocat? Et il
assura avoir fait un avocat de son pupille, parce qu'il avait
toujours t _un petit menteur._

Glissons sur cette marque de vocation. Votre pre tait l'homme le
plus loyal, le plus vrai que j'aie connu, et je suis heureux qu'il
vous ait pass une qualit si noble et si belle. J'espre que
toujours vous serez, comme lui, un homme d'honneur dans la
magnifique tendue du mot.

Mon cher Maurice, vous savez quel intrt je vous ai toujours port,
surtout depuis que vous tes orphelin. Naturellement, cet intrt se
double depuis que je vois en vous le futur mari de ma fille. Mais
avant d'aller plus loin, j'attendrai de savoir si vous acceptez nos
conditions.

C. de Montbrun.



(Maurice Darville  Charles de Montbrun)


Monsieur,

Je n'essaierai pas de vous remercier. Sans cesse, je relis votre
lettre pour me convaincre de mon bonheur.

Mademoiselle votre fille peut-elle croire que je veuille la sparer
de vous? Non, mille fois non, je ne veux pas la faire souffrir.
D'ailleurs, sans flatterie aucune, votre compagnie m'est dlicieuse.

Et pourquoi, s'il vous plat, ne serais-je pas vraiment un fils pour
vous? Je l'avoue humblement, je me suis parfois surpris  tre
jaloux de vous; je trouvais qu'elle vous aimait trop. Mais
maintenant je ne demande qu' m'associer  son culte; il faudra bien
que vous finissiez par nous confondre un peu dans votre coeur.

Vous dites, Monsieur, que mon pre tait l'homme le plus loyal, le
plus franc que vous ayez connu. J'en suis heureux et j'en suis fier.
Si j'ai le bonheur de lui ressembler en cela, c'est bien  lui que
je le dois.

Je me rappelle parfaitement son mpris pour tout mensonge, et je
puis vous affirmer que sa main tendrement svre le punissait fort
bien. Celui qui se souille d'un mensonge, me disait-il alors,
toutes les eaux de la terre ne le laveront jamais.

Cette parole me frappait beaucoup, et faisait rver mon jeune
esprit, quand je m'arrtais  regarder le Saint-Laurent.

Je vous en prie, prenez la direction de toute ma vie, et veuillez
faire agrer  Mlle de Montbrun, avec mes hommages les plus
respectueux, l'assurance de ma reconnaissance sans bornes.

Monsieur, je voudrais pouvoir vous dire mon bonheur et ma gratitude.

Maurice Darville.



(Charles de Montbrun  Maurice Darville)


Merci de m'accepter si volontiers. Vous ai-je dit que je ne
consentirais pas au mariage d'Angline avant qu'elle ait vingt ans
accomplis? mais je n'ai pas d'objections  ce qu'elle vous donne sa
parole ds maintenant, et puisque nous en sommes l, je m'en vais
vous demander votre attention la plus srieuse.

Et d'abord, Maurice, voulez-vous conserver les gnreuses
aspirations, les nobles lans, le chaste enthousiasme de vos vingt
ans? Voulez-vous aimer longtemps et tre aim toujours? Gardez
votre coeur, gardez-le avec toutes sortes de soins, parce que de lui
procde la vie. Faut-il vous dire que vous ne sauriez faire rien de
plus grand ni de plus difficile? Montrez-moi, disait un saint
vque, montrez-moi un homme qui s'est conserv pur, et j'irai me
prosterner devant lui. Parole aussi touchante que noble!

H! mon Dieu, la science, le gnie, la gloire et tout ce que le
monde admire, qu'est-ce que cela, compar  la splendeur d'un coeur
pur? D'ailleurs, il n'y a pas deux sources de bonheur. Aimer ou tre
heureux, c'est absolument la mme chose; mais il faut la puret pour
comprendre l'amour.

 mon fils, ne ngligez rien pour garder dans sa beaut la divine
source de tout ce qu'il y a d'lev et de tendre dans votre me.
Mais en cela l'homme ne peut pas grand chose par lui-mme.  genoux,
Maurice, et demandez l'ardeur qui combat et la force qui triomphe.
Ce n'est pas en vain, soyez-en sr, que l'criture appelle la prire
_le tout de l'homme_, et souvenez-vous que pour ne pas s'accorder ce
qui est dfendu, il faut savoir se refuser souvent et trs souvent
ce qui est permis.

Voil le grand mot et le moins entendu peut-tre de l'ducation que
chacun se doit  soi-mme. Dieu veuille que vous l'entendiez.

Je vous en conjure, sachez aussi tre fort contre le respect humain.
Et vous pouvez m'en croire, ce n'est pas trs difficile. Dites-moi,
si quelqu'un voulait vous faire rougir de votre nationalit, vous
ririez de mpris, n'est-ce pas?

Certes, j'admire et j'honore la fiert nationale, mais au-dessus je
mets la fiert de la foi. Sachez-le bien, la foi est la plus grande
des forces morales. Vivifiez-la donc par la pratique de tout ce
qu'elle commande, et dveloppez-la par l'tude srieuse. J'ai connu
des hommes qui disaient n'avoir pas besoin de religion, que
l'honneur tait leur dieu, mais il est avec l'honneur, celui-l, du
moins, bien des compromis, et si vous n'aviez pas d'autre culte,
trs certainement, vous n'auriez pas ma fille.

Mon cher Maurice, il est aussi d'une souveraine importance que vous
acceptiez, que vous accomplissiez dans toute son tendue la grande
loi du travail, loi qui oblige surtout les jeunes, surtout les
forts.

Et,  propos, ne donnez-vous pas trop de temps  la musique? Non que
je blme la culture de votre beau talent, mais enfin, la musique ne
doit tre pour vous que le plus agrable des dlassements, et si
vous voulez goter les fortes joies de l'tude, il faut vous y
livrer.

Encore une observation. Je n'approuve pas que vous vous mliez
d'lections.

On m'a dit que vous avez quelques beaux discours sur la
conscience... Je veux tre bon prince, mais, je vous en avertis
charitablement, s'il vous arrive encore d'aller, vous, tudiant de
vingt ans, clairer les lecteurs sur leurs droits et leurs devoirs,
je mettrai Angline et Mina  se moquer de vous.

D'ailleurs, pourquoi pouser si chaudement les intrts d'un tel ou
d'un autre? Croyez-vous que l'amour de la patrie soit la passion de
bien des hommes publics?

Nous avons eu nos grandes luttes parlementaires. Mais c'est
maintenant le temps des petites: l'esprit de parti a remplac
l'esprit national.

Non, le patriotisme, cette noble fleur, ne se trouve gure dans la
politique, cette arne souille. Je serais heureux de me tromper;
mais  part quelques exceptions bien rares, je crois nos hommes
d'tat beaucoup plus occups d'eux-mmes que de la patrie.

Je les ai vus  l'oeuvre, et ces ambitions misrables qui se
heurtent, ces vils intrts, ces troits calculs, tout ce triste
assemblage de petitesses, de faussets, de vilenies, m'a fait monter
au coeur un immense dgot, et dans ma douleur amre, j'ai dit: 
mon pays, laisse-moi t'aimer, laisse-moi te servir en cultivant ton
sol sacr!

Je ne veux pas dire que vous deviez faire comme moi. Et dans
quelques annes, si la vie publique vous attire invinciblement,
entrez-y. Mais j'ai vu bien des fierts, bien des dlicatesses y
faire naufrage, et d'avance je vous dis: Que ce qui est grand reste
grand, que ce qui est pur reste pur.

Cette lettre est grave, mais la circonstance l'est aussi. Je sais
qu'un amoureux envisage le mariage sans effroi; et pourtant, en vous
mariant, vous contractez de grands et difficiles devoirs.

Il vous en cotera, Maurice, pour ne pas donner  votre femme,
ardemment aime, la folle tendresse qui, en mconnaissant sa dignit
et la vtre, vous prparerait  tous d'eux d'infaillibles regrets.
Il vous en cotera, soyez-en sr, pour exercer votre autorit, sans
la mettre jamais au service de votre gosme et de vos caprices.

Le sacrifice est au fond de tout devoir bien rempli; mais savoir se
renoncer, n'est-ce pas la vraie grandeur? Comme disait Lacordaire,
dont vous aimez l'ardente parole: Si vous voulez connatre la
valeur d'un homme, mettez-le  l'preuve, et s'il ne vous rend pas
le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre,
dtournez la tte et passez.

Mon cher Maurice, j'ai fini. Comme vous voyez, je vous ai parl avec
une libert grande; mais je m'y crois doublement autoris, car vous
tes le fils de mon meilleur ami, et ensuite, vous voulez tre le
mien.

Mes hommages  Mlle Darville. Puisqu'elle doit venir, pourquoi ne
l'accompagneriez-vous pas? Vous en avez ma cordiale invitation, et
les vacances sont proches.

 bientt. Je m'en vais rejoindre ma fille qui m'attend. Ah! si je
pouvais en vous serrant sur mon coeur, vous donner l'amour que je
voudrais que vous eussiez pour elle!

C. de Montbrun.



(Maurice Darville  Charles de Montbrun)


Monsieur,

Jamais je ne pourrai m'acquitter envers vous; mais je vous promets
de la rendre heureuse, je vous promets que vous serez content de
moi.

Il y a dans votre virile parole quelque chose qui m'atteint
au-dedans; vous savez vous emparer du ct gnreux de la nature
humaine, et encore une fois vous serez content de moi. Que vous avez
bien fait de ne vous reposer sur personne du soin de former votre
fille! Aucune autre ducation ne l'aurait faite celle qu'elle est.

Quant  votre invitation, je l'accepte avec transport, et pourtant,
il me semble que vous me verrez arriver sans plaisir. Mais vous avez
l'me gnreuse, et j'aurai toujours pour vous les sentiments du
plus tendre fils.

Non, je n'aurais pas ce triste courage de mettre une main souille
dans la sienne!

Votre fils de coeur,

Maurice Darville.



(Maurice Darville  Angline de Montbrun)


Mademoiselle,

Je vous remercie simplement. Ni le bonheur, ni l'amour ne se disent.
Du coeur mu dans ses divines profondeurs, ce sont des larmes qui
jaillissent. Dieu veuille qu'un jour vous connaissiez l'ineffable
douceur de ces larmes.

Mademoiselle, puissiez-vous m'aimer un jour comme je vous aime.

Vtre  jamais,

Maurice Darville.



(Angline de Montbrun  Mina Darville)


Chre Mina,

Si vous saviez comme je vous dsire, au lieu de prendre le bateau
comme tout le monde, vous vous embarqueriez sur l'aile des vents.
J'aurai tant de plaisir  vous _dmondaniser!_

Mon pre dit qu'on ne russit pas tous les jours  des oprations
comme celle-l. Les hommes, vous le savez, se font des difficults
sur tout et n'entendent rien aux miracles.

Mais n'importe, je suis pleine de confiance Je changerai la reine de
la mode en fleur des prs, et cette grande mtamorphose opre, vous
serez bien contente.

Tout sceptre pse, j'en suis convaincue, et pourtant--voyez
l'inconsquence humaine--je songe  reconqurir mon royaume, et veux
vous prendre pour allie.

Mina, ma maison, que vous croyez si paisible, est en proie aux
factions.

Ma vieille Monique oublie que sa rgence est finie, et ne veut pas
lcher les rnes du pouvoir, ce qui lui donne un trait de
ressemblance avec bien des ministres.

Si vous venez  mon secours, je finirai comme les rois fainants. Je
pourrais, il est vrai, protester au nom de l'ordre et du droit, mais
je risque de m'y chauffer, et mon pre dit qu'il ne faut pas crier,
 moins que le feu ne prenne  la maison.

Je me suis dcide  vous attendre, et lorsqu'on oublie trop que
c'est  moi de commander, je prends des airs dignes.

Chre Mina, je vous trouve bien heureuse de venir chez nous. Il me
semble que c'est une assez belle chose de voir le matre des cans
tous les jours.

Croyez-moi, quand vous l'aurez observ dans son intimit, vous aurez
envie de faire comme la reine de Saba, qui proclamait bienheureux
les serviteurs de Salomon.

Mme Swetchine a crit quelque part que la bienveillance de certains
coeurs est plus douce que l'affection de beaucoup d'autres; comme la
lune de Naples est plus brillante que bien des soleils. Cette pense
me revient souvent lorsque je le vois au milieu de ses domestiques.
Chre Mina, j'aimerais mieux tre sa servante que la fille de
l'homme le plus en vue du pays.

Votre frre assure qu'entre nous la ressemblance morale est encore
plus grande que la ressemblance physique. C'est une honte de savoir
si bien flatter, et vous devriez l'en faire rougir. Moi, quand
j'essaie, il me dit: Mais, puisque vous avez la plus troite
parent du sang, pourquoi n'auriez-vous pas celle de l'me?
Ignorez-vous  quel point vous lui ressemblez?

Cette question me fait toujours rire, car depuis que je suis au
monde, j'entends dire que je lui ressemble, et toute petite je le
faisais placer devant une glace, pour tudier avec lui cette
ressemblance qui ne lui est pas moins douce qu' moi. Dlicieuse
tude que nous reprenons encore souvent.

Que j'ai hte de vous voir ici o tout sourit, tout embaume et tout
bruit! il me semble qu'il y a tant de plaisir  se sentir vivre et
que le grand air est si bon! Je veux vous rformer compltement.
Hlas! je crains beaucoup de rester toujours campagnarde jusqu'au
fond de l'me. Ici tout est si calme, si frais, si pur, si beau!
Quel plaisir j'aurai  vous montrer mes bois, mon jardin et ma
maison, mon nid de mousse o bientt vous chanterez _Home, sweet
home._ Vous verrez si ma chambre est jolie.

  Elle est belle, elle est gentille,
  Toute bleue.

comme celle que Mlle Henriette Chauveau a chante. Quand vous
l'aurez vue, vous jugerez s'il m'est possible de ne pas l'aimer,

  Ainsi que fait l'alouette
  Et chaque gentil oiseau,
  Pour le petit nid d'herbette
  Qui fut hier son berceau.

J'ai mis tous mes soins  prparer la vtre, et j'espre qu'elle
vous plaira. Le soleil y rit partout, ma frileuse. J'y vais vingt
fois par jour, pour m'assurer qu'elle est charmante, et aussi parce
que vous y viendrez bientt. Jugez de ma conduite quand vous y
serez. L'attente a son charme. Je suis sans cesse  regarder la
route par o vous viendrez, mais je n'y vois que le _soleil qui
poudroie et l'herbe qui verdoie._

Dites  M. Maurice que je lui recommande d'avoir bien soin de vous.
La belle famille que nous ferons!

Chre soeur, je vous aime et vous attends.

Angline.



(Mina Darville  Angline de Montbrun)


Chre soeur,

Permettez-moi de commencer comme vous finissez. Hlas! J'ai commis
l'imprudence de laisser lire votre lettre  Maurice, et il y a perdu
le peu de raison qui lui restait.

Ma chre, vous m'amusez beaucoup en me recommandant  ses soins. Si
vous saviez dans quel oubli un amoureux tient toutes les choses de
la terre!

J'en suis rduite  m'occuper de lui comme d'un enfant. Il parat
qu'en extase on n'a besoin de rien. Cependant je persiste  lui
faire prendre un bouillon de temps  autre. Ma cousine, inquite,
voulait le faire soigner, mais il s'est dfendu en chantant _sotto
voce:

  Ah! gardez-vous de me gurir!
  J'aime mon mal, j'en veux mourir.

Le docteur consult a rpondu: Il a bu du haschisch. Laissez-le
tranquille. Ma cousine n'a pas demand d'explications, mais je vois
bien qu'elle n'est pas sre d'avoir compris. Le langage figur n'est
pas son genre.

Je prie votre sagesse de ne pas s'alarmer. Maurice a une nature
d'artiste, et il est dans toute l'effervescence de la jeunesse. Mais
a se calmera. Et quand a ne se calmerait point! La puissance de
sentir n'est pas tout  fait ce qui effraie une femme.

D'ailleurs, il a une foi vive et le vrai sentiment de l'honneur.
Vous tes faits pour vous aimer, et vous serez heureux ensemble.
Quand il pleurerait d'admiration devant la belle nature, ou mme de
tendresse pour vous, qu'est-ce que a fait? ...

Laissons dire les positifs. J'ai vu de prs le bonheur de raison et,
entre nous, a ressemble terriblement  une vie qui se soutient par
des remdes.

Je sais que le mot d'exaltation est vite prononc par certaines
gens. Angline, tes-vous comme moi? Il existe sur la terre un
affreux petit bon sens horriblement raide, excrablement troit, que
je ne puis rencontrer sans prouver l'envie de faire quelque grosse
folie. Non, que je hasse le bon sens, ce serait un triste travers.
De tous les hommes que je connais, votre pre est le plus sens, et
je suis _suffisamment_ charitable  son endroit. Le vrai bon sens
n'exclut aucune grandeur. Rgler et rapetisser sont deux choses bien
diffrentes. Quelle est donc, je vous prie, cette prtendue sagesse
qui n'admet que le terne et le tide, et dont la main sche et
froide voudrait teindre tout ce qui brille, tout ce qui brle.

Ma belle fleur des champs, que vous tes heureuse d'avoir peu vu le
monde! Si c'tait  refaire, je choisirais de ne le pas voir du
tout, pour garder mes candeurs et mes ignorances. Voil o j'en suis
aprs deux ans de vie mondaine. Jugez de ce que dirait Mme D... si
elle voulait parler.

J'ai eu des succs. Veuillez croire que je le dis sans trop de
vanit. Vous savez qu'Eugnie de Gurin n'a jamais t recherche.
Il y a l matire  rflexions pour Mina Darville et son cercle
d'admirateurs. Pauvres hommes! partout les mmes.

Chre amie, M. de Montbrun me juge mal. Je ne demande qu' me
_dmondaniser._ J'avais rsolu d'arriver chez vous avec une simple
valise, comme il convient  une me leve qui voyage.

Mais on sait rarement ce qu'on veut et jamais ce qu'on voudra: j'ai
fini par prendre tous mes chiffons. Vraiment, je n'y comprends rien,
et devant mes malles pleines et mes tiroirs vides, je me surprends 
rver.

Ma belle, il faudra que vous m'aidiez  passer quelques-unes de mes
malles en contrebande. Je crains le sourire de M. de Montbrun. Au
fond, quel mal y a-t-il  vouloir se bien mettre pourvu qu'on ait du
got.

Si Mlle de Montbrun est indiffrente  la parure, c'est qu'en
tudiant sa ressemblance, elle s'est aperue qu'elle pouvait
parfaitement s'en passer. Moi, je ne puis pas me donner ce luxe.
Voil, et dites  M. votre pre que je n'aurai pas t une semaine 
Valriant sans lui dcouvrir bien des dfauts.

J'envisage sans effroi une petite causerie avec lui, quoiqu'il ait
parfois des mots durs. Ainsi, l'hiver dernier, dans une heure
d'panchement, je lui avouai que j'tais bien malheureuse--que je
n'avais pas le temps d'aimer quelqu'un qu'aussitt j'en prfrais un
autre,--et au lieu de me plaindre, cet austre confesseur m'appela
_dangereuse coquette._

N'importe, ma chre, je ne vous blme pas de l'aimer, et mme, il
m'arrive de dire que c'est une belle chose d'tre oblige  ce
devoir.

Si vous m'en croyez, nous rflchirons avant de faire abdiquer Mme
Monique. M. de Montbrun vous croit la perle des mnagres, mais,

  Tel brille au second rang qui s'clipse au premier

Pourtant, je hais l'usurpation. Je suis lgitimiste. Dites  M. de
Montbrun que nous allons aviser ensemble  donner un roi  la
France.

Ma chre, je suis sre que ma chambre me plaira. Seulement, je
n'aime pas la nature riante. Il me faudrait une alle borde de
sapins, pour mes mditations. Quant  Maurice, je crois qu'il n'en a
pas besoin, et sa pense m'a l'air de s'en aller souvent _tout au
bout d'un jardin, tout au bord d'un tang._

Ne rougissez pas, ma trs belle. Je vous embrasse comme je vous
aime.



(Mina Darville  Emma S***)


Il s'en va minuit, et je viens de fermer ma fentre, o je suis
reste longtemps. J'aime la douceur sereine des belles nuits, et je
vous plains, ma chre amie, de vouloir vous clotrer.

Pardon, vous n'aimez pas que j'aborde ce sujet. Il me semble
pourtant que je n'en parle pas mal, mais...

Avez-vous jamais descendu le Saguenay? ...

Franchement, la vie religieuse m'apparat comme cette tonnante
rivire, qui coule paisible et profonde, entre deux murailles de
granit. C'est grand, mais triste. Ma chre, l'inflexible uniformit,
l'austre dtachement ne sont pas pour moi.

Je me plais parfaitement  Valriant, charmant endroit, qui n'aurait
rien de grandiose sans le fleuve qui s'y donne des airs d'ocan.
Faut-il vous dire que Maurice est heureux? Le secret n'en est plus
un maintenant. Il est difficile, quoi qu'on fasse, de trouver
beaucoup  redire  ce mariage; et vraiment c'est une belle chose
que cet amour qui grandit ainsi au grand soleil, en toute paix et
scurit. Puis, autour d'eux, tout est si beau.

Sans doute, rien n'est plus intrieur que le bonheur. Mais tout de
mme, quand Dieu cra Adam et Eve, il ne les mit pas dans un champ
dsol. Maurice s'accommoderait parfaitement d'un cachot, mais
sceptique, vous ne croyez plus  rien. Vous dites qu'il en est de
l'amour comme des revenants: qu'on en parle sur la foi des autres.
Que n'tes-vous  Valriant. Il vous faudrait reconnatre que l'amour
existe--qu'il y a des ralits plus belles que le rve.

Angline ressemble plus que jamais  son pre. Elle a ce charme
pntrant, ce je ne sais quoi d'indfinissable que je n'ai vu qu'
lui et que j'appelle du _montbrunage._ Mais ce que j'aime surtout en
elle, c'est sa sensibilit profonde, son admirable puissance
d'aimer.

Vous savez comme j'incline  estimer les gens d'aprs ce qu'ils
valent par l, et pourquoi pas? Mon poids, c'est mon amour, disait
saint Augustin.

Si j'y connais quelque chose, la tendresse d'Angline pour son pre
est sans bornes, mais elle l'aime sans phrase et ne l'embrasse que
dans les coins.

Nous menons tous ensemble la vie la plus saine, la plus agrable du
monde. Il y a ici un parfum salubre qui finira par me pntrer.

Vraiment, je ne sais comment je pourrai reprendre la chane de mes
mondanits. Vous rappelez-vous nos prparatifs pour le bal, alors
que se bien mettre tait la grande affaire, et que j'aurais
tant souhait avoir une fe pour marraine, comme Cendrillon?
Srieusement, il nous en aurait cot moins de temps et d'argent
pour tirer de misre quelques familles d'honntes gens. Je vous
assure que je suis bien revenue des grands succs et des petits
sentiments. Mais l'amour est une belle chose... Aimer c'est sortir
de soi-mme. Je vous avoue que je ne puis plus me supporter.
Bonsoir.

Mina.

P.S.--C'est la faute d'Angline et de Maurice. On ne peut les voir
ensemble sans extravaguer.



(La mme  la mme)


Vous rappelez-vous avec quelle sollicitude vous veilliez sur le pied
de boules-de-neige qui ornait la cour des Ursulines. Je ne sais
pourquoi ce souvenir me revenait tout  l'heure pendant que je me
promenais dans le jardin. Je voudrais bien vous y voir. D'ordinaire,
j'aime peu les jardins: j'y trouve je ne sais quoi qui me porte 
chanter:

  J'aime la marguerite
  Qui fleurit dans les champs.

Mais celui-ci a un air de paradis. Vraiment, je voudrais passer ma
vie. Il y a l des rduits charmants, des berceaux de verdure pleins
d'ombre, de fracheur, de parfums.

Jamais je n'ai vu tant de fleurs, fleurs au soleil, fleurs 
l'ombre, fleurs partout. Et tout le charme du spontan, du naturel.
Vous savez mon horreur pour l'align, le guind, le symtrique.

Ici rien de cela, mais le plus gracieux ple-mle de gazons, de
parterres et de bosquets. Un ruisseau aimable y gazouille et
foltre, et, par-ci par-l, des sentiers discrets s'enfoncent sous
la feuille. Mes beaux sentiers verts et sombres! L'herbe y est
molle; l'ombre paisse; les oiseaux y chantent, la vie s'y lance de
partout.

C'est une dlicieuse promenade, qui aboutit  un tang, le plus
frais, le plus joli du monde.

Nous allons souvent y commencer la soire, mais, hlas! les
importuns se glissent partout. Il nous en vient parfois. Hier--je
suis bien humilie--nous emes  supporter un Qubecquois beaucoup
plus riche qu'aimable, qui s'est aventur jusqu'ici. Le jardin lui
arracha plusieurs gros compliments, et arriv  l'tang: Comme
c'est joli, dit-il. Le bel endroit pour faire la sieste aprs son
dner?

Maurice lui jeta un regard de mpris, et s'loigna en fredonnant _sa
marche hongroise._ J'expliquai  Angline que son futur seigneur et
matre est du _genus irritabile_, que la marche hongroise est un
signe certain de colre; et qu'en entendant ces notes belliqueuses,
elle devra toujours se montrer. Cela nous amusa, mais elle dit que
se fcher, s'impatienter, c'est dpenser inutilement quelque chose
de sa force.

Plus je la vois, plus je la trouve bien leve; elle m'appelle sa
soeur, ce qui ravit Maurice. Pauvre Maurice. Sa voix est plus
veloute que jamais. Le doux parler ne nuit de rien.

La conversation d'Angline ne ressemble pas  celle d'une femme du
monde, mais elle est singulirement agrable. Maurice dit qu'elle a
le rayon, le parfum, la rose. Le pauvre garon est amoureux  faire
envie et  faire piti.

Angline me fait mille questions charmantes sur son caractre, sur
ses gots, sur ses habitudes. Ses rveries l'intressent sans
qu'elle sache trop pourquoi. Vous ne sauriez croire comme cette
folle crainte qu'il a de mourir jsuite la divertit aussi bien que
son horreur pour les demoiselles qui chantent: Demande  la brise
plaintive, ou autres btises langoureuses.

M. de Montbrun me traite de la manire la plus aimable, avec cet air
un peu protecteur qui lui va si bien. On l'accuse de ne pas _remplir
tout son mrite._ Mais comme je lui sais gr de n'avoir jamais t
ministre! Il fait bon de voir ce descendant d'une race illustre
cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit
pas perdu.

Ce soir, nous parlions ensemble de l'avenir du Canada; il tait un
peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde: je
tombai sur le gouvernement, qui fait si peu pour arrter
l'migration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zle le
laissa froid; et, jetant un regard un peu ddaigneux sur ma
toilette, il me demanda si j'avais jamais pens  me refuser quelque
chose pour aider les pauvres colons.

Ma chre Emma, je ne pouvais pas dire: je l'ai fait, mais je lui
dis: je le ferai. Il sourit, et ce sourire, le plus fin que j'aie
vu, me choqua. J'eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d'un
sentiment lev? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole
qu'il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit parfois pour
rveiller les sentiments endormis. Ah! si vouloir tait pouvoir!...

Tantt appuye sur ma fentre, je faisais des rves comme le Pre
L... en ferait s'il avait le temps. Je donnais  tous l'lan
patriotique. J'teignais les lustres des bals je supprimais
l'extravagance des banquets, tout ce qui se dpense inutilement je
persuadais  chacun et  chacune de le donner pour la colonisation.

Puis je voyais les _dserts s'embellir de fcondit, les collines se
revtir d'allgresse, les germes se rjouir dans les entrailles de
la terre_, et  ct de la lampe de l'humble glise, la lampe du
colon brillait. Ah! si chacun faisait ce qu'il peut! Un si grand
nombre de Canadiens prendraient-ils la route de l'exil? Mais j'aime
l'esprance. Nous sommes ns de la France et de l'glise. Confiance
et bonsoir, chre amie.

Mina.



(La mme  la mme)


Dcidment, mes rves patriotiques vous sont suspects, et ce n'est
pas sans malice que vous me conseillez de chercher la source de ce
beau zle. Ma chre, je n'ai pas l'esprit curieux. Chercher les
sources, remonter aux principes, c'est l'affaire des explorateurs et
des philosophes. Prtendez-vous me confondre avec ces gens-l?
D'ailleurs, il ne faut jamais admettre le plus, quand le moins
suffit  une explication. Ici le patriotisme suffit.

Vous rappelez-vous nos conversations de l'automne dernier, alors que
vous commenciez  tre un peu sage? ...quels progrs vous avez
faits! J'aimerais reprendre ces causeries.

Angline a toute mon amiti, toute ma confiance, mais elle m'est
trop suprieure  certains gards. Aucune poussire n'a jamais
touch cette radieuse fleur, et consquemment je m'observe toujours
un peu; avec vous, je suis plus libre.

Malgr vos aspirations religieuses, je ne puis oublier que nous
avons t compagnes de chimres, de lectures, de frivolits.
Parfois, je vous envie votre dsenchantement si prompt, si complet.
Mais ces dsirs s'vanouissent vite. Je m'obstine  esprer qu'un
jour ou l'autre le bonheur passera sur cette pauvre terre que Dieu a
faite si belle.

De ma fentre j'ai une admirable vue du fleuve. Vraiment, c'est
l'ocan. Je ne me lasse pas de le regarder. J'aime la mer. Cette
musique des flots jette un velours de mlancolie sur la tristesse
de mes penses, car, je vous l'avoue, j'ai des tristesses, et
volontiers je dirais comme je ne sais plus quelle reine: Fi de la
vie. Pourtant je n'ai aucun sujet positif de chagrin, mais vous le
savez, on cesse de s'aimer si personne ne nous aime.

Eh bien! je vois venir le jour o je me prendrai en horreur.

Vous n'ignorez pas comme j'ai dsir la ralisation du rve de
Maurice. Sans doute je savais que je passerais au second rang. Mais
est-ce le second rang que je tiens? Y a-t-il comparaison possible
entre son culte pour elle et son affection pour moi?

Il est vrai, qu'en revanche Angline m'aime plus qu'autrefois elle
m'est la plus aimable, la plus tendre des soeurs; mais naturellement
je viens bien aprs son fianc et son pre.

Quant  celui-ci _the last but not the least_, qu'est-ce que cet
aimable intrt qu'il me porte? Je l'admets, dans ce coeur viril le
moindre sentiment a de la force. Mais encore une fois, qu'est-ce que
cela? Si vous saviez comme il aime sa fille!

Pour moi, je ne suis ncessaire  personne. Ma chre Emma, j'prouve
ce qu'prouverait un avare qui verrait les autres chargs d'or, et
n'aurait que quelques pices de monnaie.

Mina.



(La mme  la mme)


Vous dites, chre amie, que la seule chose triste, ce serait d'tre
aime par-dessus tout. _Triste_, est-ce bien l le mot? Disons
redoutable, si vous le voulez, mais soyez tranquille, je suis bien 
l'abri de ce ct. Sans doute, il est plus doux, plus divin de
donner que de recevoir. Mais le dsintressement absolu, o le
trouve-t-on?

Je vous avoue que votre citation de Fnlon ne m'a pas plu. Ce roi
de Chine m'est rest sur le coeur. Quoi! c'est l que vous voulez
arriver? Il viendra un temps o il vous sera parfaitement gal que
je vous donne une pense, un souvenir!

Je me suis plainte  M. de Montbrun, qui m'a rpondu, non sans
malice peut-tre, que vous en aviez pour longtemps avant d'en tre
 _l'amour pur_ et  la _mort mystique._

Je vois qu'il trouve charmant que les rivalits mondaines n'aient
pas refroidi notre amiti d'enfance. Il dit que nous avons du bon.
Sur le papier, cela n'a pas l'air trs flatteur, mais ce diable
d'homme a le secret de rendre le moindre compliment extrmement
acceptable.

Je vous avoue que je ne m'habitue pas au charme de sa conversation.
Pourtant, son esprit s'endort souvent, sa pense a besoin du grand
air, et jamais il ne cause si bien qu' travers champs, mais
n'importe. Mme dans un salon bien clos, il garde toujours je ne
sais quoi qui repose, rafrachit, et fait qu'on l'coute comme on
marche sur la mousse, comme on coute le ruisseau couler.

Il ne lui manque qu'un peu de ce charme troublant qui nous faisait
extravaguer devant le portrait de Chateaubriand. Je dis _faisait._
Au fond, cette belle tte peigne par le vent, me plat encore plus
qu'on ne saurait dire. Mais dcidment c'est trop Ren. Admirez ma
sagesse. Je voudrais apprendre  comprendre,  pratiquer la vie, je
voudrais oublier le beau tnbreux et ses immortelles tristesses.
Pourtant, cet ennuy est bien aimable. Convenez-en.

M. de Montbrun assure que vous allez retrouver votre gaiet derrire
les grilles. Quoiqu'il vous ait peu vue, il ne vous a pas oublie;
vous lui plaisez, et comme on me fait plaisir en vous rendant
justice, je ne lui ai pas laiss ignorer que vous le trouvez l'homme
le plus sduisant que vous ayez vu.

La discrtion doit avoir des bornes; d'ailleurs avec lui c'est tout
 fait sans inconvnients: il ne vous croira pas prise de lui  la
veille de l'tre.

Nous parlons quelquefois de votre vocation. Il vous approuve de
prendre le chemin le plus court pour aller au ciel. Mais je reste
faible contre la pense de cette demi-sparation.

Je crains que l'austrit religieuse ne nuise  notre intimit. Il y
a une foule de riens fminins qu'il faut dire; l'amiti sans
confiance, c'est une fleur sans parfum. Puis, parfois, il faut si
peu de chose pour changer l'amiti en indiffrence. Il me semble,
qu' certains moments, le coeur est beaucoup comme ces mers du nord
qu'une pierre lance, que le moindre choc va glacer de toutes parts,
une fois l't fini. Prenons garde.

Il est maintenant dcid que Maurice ira en France pour ses tudes.
Comment pourra-t-il s'arracher d'ici? Je n'en sais rien, ni lui non
plus.

Mais il faudrait toujours finir par partir, et M. de Montbrun ne
veut pas qu'Angline se marie avant d'avoir vingt ans. Pour moi, je
passerai probablement ici la plus grande partie de l'absence de mon
frre. Il le dsire, et ma belle petite soeur m'en presse trs fort.

Pauvres enfants! la pense du dpart les assombrit beaucoup, ce qui
me rassure. Chose trange, le bonheur fait peur. Il me semblait
toujours qu'il allait arriver quelque chose. C'est bien singulier,
mais Angline m'inspire souvent une piti qui ne peut se dire. Je la
trouve trop belle, trop charmante, trop heureuse, trop aime.

Vous comprenez qu'ici nous sommes bien loin de _l'illusion des
amitis de la terre, qui s'en vont avec les annes et les intrts._
Vraiment, j'ai beau regarder, je ne vois point le _grain noir_,
comme disent les marins. Le bonheur serait-il de ce monde? Il est
vrai que son pre ne cherche pas du tout  lui pargner les petites
contrarits de chaque jour. Il l'assujettit fort bien  son devoir.
Mais qu'est-ce que cela? Rien qu' la regarder, on voit qu'elle ne
connat pas le terne, ou, comme nous disons, le gris de la vie.

Mina.



(Mina Darville  Emma S***)


Je suis de la plus belle humeur du monde, et je veux vous dire
pourquoi. D'abord, sachez que Mme H... est  Valriant. Oui, ma
chre, elle ne peut supporter le sjour des campagnes  la mode
(sic). Il lui faut le calme, le repos, etc., etc. C'est parfaitement
touchant, mais j'incline  croire que cette veuve inconsolable
ferait trs volontiers sa principale affaire des doux soins d'aimer
et de plaire.

Toujours est-il qu'elle a fait comme celui qui alla  la montagne
parce que la montagne ne venait pas  lui. Du reste, toujours
brillante; seulement le voisinage d'Angline ne lui est pas
avantageux. Elle a un peu l'air d'un dahlia  ct d'une rose qui
s'entrouvre.

Mais elle manoeuvrait de son mieux. Il fallait voir avec quel
enthousiasme elle partait d'Angline! Avec quelle grce modeste elle
reprochait  M. de Montbrun de ressembler autant  la plus charmante
des Canadiennes. C'tait une tude piquante. Mais sous les grces
tudies, j'ai cru voir une passion sincre. Ce qui est sr, c'est
qu'elle me hait cordialement. Je suis sa _bte noire._ Il est vrai
qu'ostensiblement, on me fait la plus belle patte de velours
possible, mais j'ai senti bien souvent les griffes.

Quels compliments perfides! comme cette femme serait dangereuse si
elle avait de la mesure! et quelle pauvre personne elle voudrait
faire de moi sous le beau prtexte de relever mes succs.

Oui, ma chre, je suis une grande criminelle, et j'ai dj fait
couler bien des larmes. On en connat dont le coeur est en cendres.
Je suis cause que de jeunes talents ngligent l'tude et s'tiolent
tristement. Aussi M. de Montbrun m'a dit: Mademoiselle, je commence
 croire que je rends un grand service  mon pays en vous gardant 
Valriant  mes risques et prils.

Cela nous fit rire. Madame H... qui sait tant de choses, ne sait pas
qu'en prouvant trop on ne prouve rien. Mais je suis bien venge.
Madame s'en ira _tranant l'aile et tirant le pied._

Je ne parle pas au figur. Elle s'est donn une entorse en glissant
d'un rocher o elle s'tait aventure malgr mes sages remontrances.
Heureusement qu'elle a eu plus de peur que de mal.

Mais si vous aviez vu son convoi! M. de Montbrun et Maurice
portaient le brancard, Angline portait l'ombrelle de madame. Pour
moi, j'tais comme l'autre officier de Malbrouck: celui qui ne
portait rien.

Il faut croire que je n'ai pas un trs bon coeur, car j'avais une
folle envie de rire. Au fond, je ne me le reproche pas beaucoup.
Comme dit le cocher de M. de Montbrun: La grosse dame n'avait pas
d'affaire  se hisser sur les crans, elle avait beau  se promener
dans le chemin du roi.

Nous sommes alls en corps lui faire visite. M. de Montbrun n'avait
pas l'air plus mu qu'il fallait, et moi, j'avais une figure qui ne
valait rien. Depuis nous avons perdu M. W... C'est un tranger qui
aime beaucoup la pche, et croit fermement que tout ce qui est
grand, noble, distingu, vient en droiture de l'Angleterre.

D'ailleurs trs comme il faut. Depuis une quinzaine il nous honorait
de ses assiduits.

Angline soutient qu'elle l'a vu rire. Il est certain qu'il
s'essayait parfois  badiner, et si vous saviez comme sa phrase est
plombe? Mais, disait M. de Montbrun, le bon Dieu me fait la grce
de ne pas toujours l'entendre. Ce qui ne l'a pas empch de donner
le signal des rjouissances aussitt que sa seigneurie eut
dfinitivement tourn les talons. Pourtant sa solennit nous amusait
parfois.

Bonsoir, ma chre.

Mina.



(Mina Darville  Emma S***)


Madame H... va mieux, ou plutt elle n'a plus qu' se tenir
tranquille, et le repos, n'est-ce pas ce qu'elle voulait? Pour le
moment je m'en accommoderais parfaitement. Vous savez que je n'cris
gure que sur le tard, et ce soir, je m'endors comme si j'avais
cout un discours sur le tarif ou caus avec M. W...

C'est bien dur de rester devant mon encrier quand mon lit est l si
prs. Que n'tes-vous ici? nous causerions en regardant les toiles.
Elles sont bien belles: je viens de les regarder pour me rafrachir.

Quand j'tais enfant, le firmament m'intressait beaucoup, et je
voulais absolument qu'il y et des trous dans le plancher du ciel,
par o on voyait la lumire de Dieu.

Malgr tout, il me reste encore quelque chose de cette attraction
cleste, car au sortir des bats je pense toujours  regarder les
toiles. Je ne veux pas dire que ces belles soires soient le plus
efficace _sursum corda._ Pourtant je me rappelle qu'une nuit, comme
je revenais d'un bal, la cloche des Ursulines sonna le lever des
religieuses. Jamais, non, jamais glas funbre n'a pntr si avant
dans mon coeur. Oh, que cette cloche prchait bien dans le silence
profond de la nuit!

Rendue dans ma chambre, je jetai l mes fourrures, et restai
longtemps devant mon miroir, comme j'tais--en grande parure--et je
vous assure que mes penses n'taient pas  la vanit. Puis, quand
je fus parvenue  m'endormir, je fis un rve dont je n'ai jamais
parl, mais qui m'a laiss une impression ineffaable.

Il me sembla que j'tais dans la petite cour intrieure des
Ursulines, quand tout  coup la fentre d'une cellule s'ouvrit, et
je vis paratre une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier
coup d' oeil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus
cette brillante mondaine d'il y a deux cents ans, Madeleine de
Repentigny.

Elle me regardait avec une tendre piti, et de la main m'indiquait
la petite porte du monastre; mais je ne pouvais avancer: une force
terrible me retenait  la terre. Elle s'en aperut, et appuya son
front lumineux sur ses mains jointes, alors je sentis qu'on me
dtachait, mais quel douleur j'prouvais dans tout mon tre!

Je m'veillai, plus mue, plus impressionne qu'il ne m'est possible
de dire. Ordinairement, j'loigne ce souvenir, mais ce jour-l je
sentis dans toute sa force la vrit de cette parole de l'Imitation:
La joie du soir fait trouver amer le rveil du lendemain.

Bonsoir, ma chre amie.

Mina.



(Mina Darville  Emma S***)


Vous prenez mon rve bien au srieux. Il s'explique suffisamment par
mes motions de la nuit, par les penses qui m'occupaient quand je
m'endormis.

Pourtant, il m'en est rest une sorte de tendresse pour cette
aimable Madeleine de Repentigny. Il est vrai que j'avais toujours eu
un faible pour cette belle mondaine. Son souvenir me revenait
souvent quand j'allais  la chapelle des Saints.

J'aimais cette petite lampe qui y brle jour et nuit, en tmoignage
perptuel de sa reconnaissance; j'avais mme demand qu'on m'en
laisst le soin. Mais passons, et Dieu veuille me laisser toujours
les saines jouissances de la vie.

Ici je m'veille aux rayons du soleil qui dorent ma fentre, aux
chants des oiseaux qui habitent le jardin, mais je ne me lve de
bonne heure que de loin en loin.

Pourtant, j'aime le matin tout frais, tout humide de rose; mais
_l'autre_, comme disait X. de Maistre, s'accommode si bien d'un
bon lit.

Je crains beaucoup de n'tre jamais tout  fait comme la femme
forte, ni comme Angline, que Maurice appelle l'toile du matin. Il
parat qu'il est toujours le premier debout. Mais le beau mrite,
quand on est amoureux, d'aller faire des bouquets dans le plus beau
jardin du monde et d'attendre!

Pauvre Maurice! Je suis joliment sre que tous les oiseaux du ciel
chanteraient autour de lui sans l'empcher de distinguer le petit
bruit qu'une certaine fentre fait en s'ouvrant. Mais je suis en
frais de compromettre l'oreille de la famille.

Figurez-vous que moi, qui aime tant les oiseaux, je ne les reconnais
pas toujours  la voix; cela choque Angline. Quoi, dit-elle, une
musicienne, une Darville, prendre le chant d'une linotte pour le
chant d'une fauvette! Ce n'est pas elle qui commettra pareille
erreur.

Et pourtant, dit-elle, dans ma famille on n'a jamais su que croquer
des notes.

Cela ne l'empche pas d'aimer la musique et de la sentir  la faon
des anges. Elle dit que, selon saint Franois d'Assise, la musique
sera l'un des plaisirs du ciel, et cette pense me plat beaucoup.
Au fond, je crois que nous avons tous quelque crainte de nous
ennuyer durant l'ternit.

C'est aujourd'hui la Saint-Louis. Nous ne l'avons pas oubli. Pauvre
France! Angline dit, comme Eugnie de Gurin, qu'elle _filerait
volontiers la corde pour pendre la Rpublique et les rpublicains._
Pour ma part je n'y verrais pas grand mal, mais je demande grce
pour Victor Hugo, qui a chant le _lis sorti du tombeau._ Angline
est plus royaliste que moi; elle me trouve tide, et Maurice n'ose
dire qu'il est bonapartiste.

Laissons les gouvernements passs et futurs. Chre amie, la mer est
une grande sductrice. Ici, qu'elle est belle et terrible! qu'elle
est douce aussi. Alors, comme elle berce mollement les barges des
pauvres pcheurs. C'est un charme. Et cette magique phosphorescence
des flots...

M. de Montbrun a une barge qui s'appelle _La Mouette_, et si jolie,
si gracieuse!

Angline raffole des promenades sur l'eau.

Vous pensez si Maurice souffrait de n'y point jouer un rle actif.
Il s'est mis aussitt  l'cole des pcheurs et maintenant il
manoeuvre _La Mouette_, comme s'il n'avait jamais fait autre chose
de sa vie. Angline, qui se mle de mettre la voile au vent, dit que
Maurice fait des noeuds d'amiral.

a t un grand triomphe pour lui la premire fois qu'il a pris la
conduite  bord. Quand il n'y a pas de brise, il rame, ce qui lui
permet de faire admirer sa force. Elle n'gale pas encore celle de
M. de Montbrun, mais elle n'est pas du tout  mpriser. Et quand
tous les deux se mettent  ramer, _La Mouette_ semble voler sur les
flots.

Vous pensez si Maurice chante volontiers et sur cette mer
rayonnante, sous ce vaste ciel, sa voix incomparable a un charme
bien profond. Des tincelles de feu courent dans l'cume du sillage,
et le long du rivage. Pour Angline et Maurice, ces promenades
doivent avoir une beaut de rve. Ceux-l peuvent dire comme Albert
de la Ferronnays: Ce serait un blasphme de penser que Dieu ne nous
a pas crs pour le bonheur.

Bonsoir, chre amie.

Mina.



(Mina Darville  Emma S***)


Nous avons fini nos foins, et je dirais volontiers que je n'y ai pas
nui, mais Angline trouve que je m'en fais bien accroire, que je
fais sonner bien haut mes coups de rteaux.

Je voudrais que vous eussiez vu Angline dans son costume de
faneuse. Sans comparaison, je n'tais pas mal non plus, et sans
mentir nous avons t bien reues.

M. de Montbrun se dclara charm. Il nous comparait aux glaneuses de
la Bible,  toutes les belles travailleuses de l'antiquit. Mme il
m'a dit quelques vers latins, o je crois qu'il tait question des
divinits champtres. Je suis bien satisfaite. Mina Darville mle
avec les divinits! Il ne manquait plus que a aux humiliations de
l'Olympe!

 propos, vous saurez que le matre de cans ne va pas  ses champs
sans se ganter soigneusement. Au fond, je ne vois pas qu'il y ait de
quoi lui jeter la pierre, mais tout de mme, je lui ai dit:
Vraiment, vous m'tonnez; j'avais toujours cru que l'homme--cet
tre suprieur--ne s'occupait que de la beaut de son me. Serait-ce
par orgueil de race que vous prenez si grand soin de vos belles
mains d'aristocrate?

Je lui soutiens qu'il finira par passer pour un dsoeuvr, pour _un
bourgeois._ Ma chre amie,--vous me croirez si vous le pouvez--cet
homme-l gagne  tre vu de prs.

Sa tranquillit sereine attire, fait rver comme le calme des eaux
profondes. C'est une nature vraiment forte, et je ne puis le
regarder attentivement sans lui mettre sur les lvres le magnifique:
_Je suis matre de moi_, d'Auguste  Cinna.

Voil ce qu'on gagne  lire les classiques! et croyez-moi, ce serait
une belle chose de troubler ce beau calme, de voir l'humiliation de
ce superbe. Mais folie d'y songer. Il ne voit que sa fille.

Vraiment, je ne crois pas qu'il ait une pense o elle n'entre pour
quelque chose. Qu'il est donc aimable avec elle! qu'a-t-elle fait,
dites-moi, pour mriter d'tre si parfaitement aime!

L'autre soir, Maurice le pria de nous lire _La fille du Tintoret_,
ce qu'il fit, et vous savez comme l'expression d'un sentiment
puissant nous grise, nous autres pauvres femmes. Cet accent si vrai,
si passionn me poursuit partout. Morte  mon amie, comme il dit
cela!

Faut-il s'tonner si Angline n'y put tenir? si l'instant d'aprs
elle pleurait dans ses bras, oublieuse de notre prsence et de tout?
Ah! lui aussi peut dire que dans sa _fille Dieu l'a couronn._

Et moi, je comprends que Dieu nous demande tout notre coeur, car je
hais terriblement les fractions.

Mina.



(Mina Darville  Emma S***)


Ma chre Emma, je m'en vais vous conter une petite chose qui m'a
laiss un aimable souvenir.

Ces jours derniers, un jeune cultivateur des environs vint demander
un bouquet  Mlle de Montbrun pour sa fiance. Il devait se marier
le lendemain. Aussi nous fmes de notre mieux, et le bouquet se
trouva digne d'une reine.

Le brave garon le regardait avec ravissement et n'osait presque
y toucher. Son amour est clbre par ici, et comme les femmes
s'intressent toujours un peu  ces choses-l, nous le fmes causer.

Ah, ma chre, celui-l n'est pas un blas, ni un rveur non
plus, je dois le dire,--car il est le plus rude travailleur de
l'endroit,--aussi sous sa nave parole on sent le plein, comme sous
la parole de bien d'autres on sent le creux, le vide.

Angline l'coutait avec une curiosit mue et sincre; moi je le
faisais parler, et finalement, nous restmes charmes.

Angline dcida qu'il fallait faire une petite surprise  ces
amoureux et le jour des noces, nous fmes leur porter un joli petit
rveillon.

Les maris n'taient pas encore arrivs. Je vous avoue que leur
maisonnette proprette et close m'intressa.

Nous avons tout examin: les moissons qui mrissent, les arbres
fruitiers encore petits, le jardinet qui fleurira. Tout prs de la
porte, deux vieux peupliers ombragent une source charmante.

Angline dit que les belles sources et les vieux arbres portent
bonheur aux maisons. Celle-ci n'a,  bien dire, que les quatre pans,
mais on y sentait ce qui remplace tout. La nappe fut bientt mise,
et le rveillon sorti du panier.

C'tait plaisir de voir Angline s'occuper de ces soins de mnage,
dans cette pauvre maison. Elle regardait partout, avec ces beaux
yeux grands ouverts que vous connaissez, et me fit remarquer le bois
et l'corce soigneusement disposs dans l'tre, n'attendant qu'une
tincelle pour prendre feu. Je vous avoue que ce petit dtail me fit
rver.

Nous sommes revenus en philosophant. Angline voulait savoir
pourquoi dans le monde on attache du mpris  une vie pauvre, simple
et frugale. Si vous l'entendiez parler des anciens Romains!

Quant  moi, j'aime ces grands noms sur les lvres roses; je vois
toujours avec respect la pauvre maison d'un colon et pourtant...
Aurais-je donc moi, de cette vieille dvotion que vous appelez le
culte du veau d'or? Je ne le crois pas, mais certains cts du faste
m'blouissent toujours un peu.

Pour se soustraire tout  fait  l'esprit du monde, il faut une me
trs forte et trs noble. Or, les mes fortes sont rares, et les
mes nobles aussi.

Je vous embrasse.

Mina.



(Mina Darville  Emma S***)


Vous avez raison. Les mignardises de la vie confortable aident
beaucoup  former les caractres faibles et ternes,--les types
bourgeois comme dirait M. de Montbrun. Pauvres bourgeois J'en aurais
long  dire sur le convenu, le flasque, le cotonneux.

M. de Montbrun dit qu'il y a un certain bien-tre tout matriel qui
lui donne toujours l'envie de vivre au pain et  l'eau. Croyez-moi,
ce ne serait pas une raison pour refuser de dner avec lui.

Ma chre, je tourne visiblement  l'austrit, et je finirai par
dire comme Salomon: Mon Dieu, donnez-moi seulement ce qui est
ncessaire pour vivre.

En attendant, il pleut  verse. Jamais je n'ai vu tomber tant d'eau.
Qui donc a dit que la campagne, par la pluie, ressemble  une belle
femme qui pleure?

Je ne vois pas du tout cela, mais si c'est vrai, je conseille aux
belles femmes de ne pas pleurer. La pluie m'ennuie parfaitement.

Mais un bon feu console de bien des choses, et je ne pense pas du
tout  m'aller noyer. Rien ne me dispose  causer comme une belle
flambe, dans une vaste chemine.

On partage assez mon got et l'on ne parat pas du tout s'ennuyer.
Tout de mme on trouve que j'aime terriblement les _grandes
flammes._

Nous lisons souvent, et c'est moi qui choisis les lectures. Vous le
savez, j'ai un trait de ressemblance avec la mre de Mme de Grignan:
je raffole des grands coups d'pe. Mais je crois qu'on commence 
en tre un peu fatigu.

  Si Peau-d'ne m'tait cont,
  J'y prendrais un plaisir extrme.

m'a souffl l'autre soir, le plus aimable des htes.

Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Tous les contes favoris de
notre enfance y passrent, et cette folle soire fut la plus
agrable du monde.

M. de Montbrun prtend que les succs de Cendrillon ont d me faire
rver de bonne heure; mais Maurice est l pour dire que j'ai
toujours prfr les contes, o il y a des ogres et des petites
lumires.

Ce soir, Maurice nous a lu le _Vol de l'me._ Je me rappelle vous
avoir entendu dire, que vous ne sauriez voir un beau matin
d'automne, sans penser un peu  cette aimable Claire,  ce noble
Fabien.

Angline ne s'explique gure ces amoureux-l. Tout  l'heure je la
regardais avec Maurice, et je pensais  bien des choses qui
m'occupent peu d'ordinaire.

Malgr tout,  certains moments on sent que le sacrifice vaut mieux
que toutes les joies. Et d'ailleurs autour de nous tant de choses
nous prchent.

Il y a dj des feuilles sches dans ce dlicieux jardin de
Valriant. Dites-moi, vous figurez-vous une feuille morte dans le
paradis terrestre? ...

Bonsoir, chre amie.

Mina.



(Emma S***  Mina Darville)


Ma chre Mina,

Non, sans doute, il n'y aurait jamais eu de feuilles sches dans le
paradis terrestre. Cela et trop jur avec l'immortelle beaut, avec
l'ternelle jeunesse. Je vous avoue que je me serais fort accommode
de ces choses-l.

Je regrette beaucoup ce beau paradis, ce jardin de volupt o l'on
n'aurait jamais vu de boue; la boue vient en droiture du pch. Mais
toujours, chre amie, le vrai ciel nous reste.

Puisqu'il dpend de nous d'y aller, pourquoi seriez-vous triste? Je
vous en prie, loignez la mlancolie. Cette friande vit de ce qu'il
y a de plus exquis dans l'me, et nous laisse toujours un peu
faibles. Je l'entends de la mlancolie potique et sduisante, non
de la tristesse grave et chrtienne. Celle-ci, je vous la souhaite,
car elle se change toujours en joie, et d'ailleurs, qui peut s'en
dfendre toujours, de cette divine tristesse?

Ma chre Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne
sauriez croire quel charme touchant cette pense rpand sur tout ce
que je vois. C'est comme si j'allais mourir.

Jamais la nature ne m'a paru si belle. Je me promne beaucoup seule,
avec mes penses, et je ne sais quelle srnit douce, qui ne me
quitte plus. Dj on sent l'automne. Mais dans notre tat prsent,
je crois qu'il vaut mieux marcher sur les feuilles sches que sur
l'herbe frache.

En attendant qu'il en neige, j'ai ici un endroit qui fait mes
dlices. C'est tout simplement un enfoncement au bord de la mer;
mais d'normes rochers le surplombent et semblent toujours prts 
s'crouler, ce qui m'inspire une crainte folle mle de charme.

Malgr la distance et le sentier pre, caillouteux, j'y vais
souvent. J'aime cette solitude parfaite et sauvage, o l'on n'entend
que le cri des golands et le bruit de la mer. L, pas un arbuste,
pas une plante: seulement quelques mousses entre les fentes des
rochers, et, par-ci par l, quelques plumes.

Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout
quand le soleil laisse tomber sur les vagues, ces belles tranes de
feu que vous aimez tant.

Ce soir, les plus beaux nuages que j'aie vus s'y miraient dans
l'eau. Cela faisait  la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j'ai
pens  bien des choses.

Je n'ai pas oubli comme la vie apparat alors que... mais passons.

Chre Mina, quoi qu'il nous en semble  certains moments, c'est le
froid, c'est l'aride, c'est le terne qui fait le fond de la mer, et
ce n'est pas l'amour qui fait le fond de la vie.

Voil qui est trs sage, mais je suppose que la sagesse de la femme
est, comme celle de l'homme, _toujours courte par quelque endroit._

Cette grande clart du dsabusement ne vous atteint pas, ne va pas
jusqu' Valriant.

Je pense souvent  vos aimables _promis_ (passez-moi une expression
bretonne), et j'espre que vous verrez _l'humiliation du superbe._

Sans flatterie, je m'tonne qu'il tienne si longtemps. Chre Mina,
vous m'avez donn bien des soucis. Vous voulez vous marier, et, sous
des dehors un peu frivoles, vous cachez tout ce qu'il faut pour
n'aimer jamais qu'un homme qui ait du caractre, de la dignit, de
la dlicatesse, et,--j'en demande pardon  ces messieurs--tout cela
me semble bien rare.

Mais lui a la virilit chrtienne et le charme, ce qui ne gte rien.

Courage, ma chre. On vous trouve bien un peu frivole, mais on
finira par s'avancer, et cette fois-l, j'espre que vous mettrez
vos coquetteries de ct, pour dire tout franchement comme la Belle
au Bois dormant: Certes, mon prince, vous vous tes bien fait
attendre.

Emma.



(Mina Darville  Emma S***)


Je vous promets de dire exactement comme la Belle au Bois dormant.

En attendant, je suis aussi agrable que possible avec lui; mais la
jolie petite madame S... n'avait pas tort lorsqu'elle affirmait
qu'il porte une armure enchante. Du moins tous les traits nous
reviennent comme dans les lgendes, et lui n'a pas l'air de s'en
porter plus mal.

Toute modestie  part, je n'y comprends rien, d'autant plus que je
suis sre de lui plaire. Maintenant, je ne rencontre gure son
regard sans y voir luire une flamme, un clair, et, d'aprs moi,
cela voudrait dire quelque chose.

Cette nature ardente et contenue est bien agrable  tudier. Mais
qu'est-ce qui le retient? Ce ne peut tre la diffrence d'ge il y a
de bons miroirs ici.

Je suppose qu'on s'en veut de cette faiblesse involontaire. Puis, on
ne me trouve pas une me de premier ordre, peut-tre aussi croit-on,
que je ne saurais m'accommoder d'une vie srieuse, retire.

Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes
de l'an pass. Pour un rien, je lui proposerais d'aller vivre sur
les ctes du Labrador. Nous nous promnerions sur la mousse blanche
 travers les brouillards, comme les hros d'Ossian.

Ah! ma chre, j'ai bien des tentations journalires, et je me
surprends  faire des oraisons jaculatoires, du genre de celles de
Maurice, quand il s'interrompait  tout instant pour dire Qu'elle
est belle! Seigneur, je veux qu'elle m'aime!

Pauvre Maurice! Voil son dpart bien proche. Je m'en vais retourner
avec lui  Qubec, o je compte vous retrouver, et ne pas vous
laisser plus que votre ombre jusqu' votre entre au couvent.

Quand je pense qu'ensuite vous ne viendrez plus jamais chez nous,
dans ma chambre o nous tions si bien. Il me semble que le noviciat
vous paratra sombre, malgr ce beau tableau de saint Louis de
Gonzague que je vois d'ici. Ce visage cleste pench sur le
crucifix, m'a laiss une de ces impressions que rien n'efface.

Parfois, je pense que ceux-l sont heureux qui sont vraiment  Dieu;
ils ne craignent ni de vieillir ni de mourir.

Autour de nous, les feuilles jaunissent  vue d' oeil. Vous savez
que je ne puis voir une feuille fane sans penser  mle choses
tristes. Je l'avoue, ces pauvres feuilles ont dj bien fait parler
d'elles. Mais n'importe, j'aimerai toujours la vieille feuille
d'Arnauld qui dit si bien: je vais o va toute chose.

Ce sont les premiers vers que j'aie sus, et c'est mon pre mourant
qui me les a appris. Voil pourquoi sans doute ils gardent pour moi
un charme si touchant, si funbre.

M. de Montbrun me parle souvent de mon pre; mieux que personne il
me le fait connatre.

Vous ai-je dit que je passerai l'hiver  Valriant? Vous comprenez
que je ne fais pas un grand sacrifice. Maurice parti, je trouverais
la maison grande: il est toute ma famille, mais ici j'en ai une
autre.

C'est plaisir de voir briller l'anneau des fianailles sur la belle
main d'Angline. Cet anneau est celui de ma mre. Avant de mourir,
elle mme le donna  Maurice, pour celle qui serait la compagne de
sa vie. Je me demande parfois si elle et pu jamais la souhaiter
aussi virginale, aussi charmante.

Vous dites que je vous ai donn bien des soucis. Ma chre, j'en ai
eu aussi beaucoup. Je crois, comme Madame de Stal, qu'une femme,
qui meurt sans avoir aim, a manqu la vie, et, d'autre part, je
sentais que je n'aimerais jamais qu'un homme digne de l'tre.

Il est vrai que plusieurs aimables pas grand chose m'ont voulu
persuader qu'il ne tenait qu' moi de les rendre parfaits, ou peu
s'en faut. Mais je trouve triste pour une femme de faire l'ducation
de son mari.

J'aime mieux me marier avec un homme accompli. Pourtant, je l'avoue,
quelqu'un, qui ne l'tait pas, m'a beaucoup intresse. Je
connaissais sa jeunesse orageuse, mais sa mlancolie me touchait. Je
pensais  saint Augustin loin de Dieu,  ses glorieuses tristesses.
Chre belle me tourmente! me disais-je souvent. Plus tard, je
sus... passons.

Il parat que Mlles V... s'puisent encore  dire que je suis
foncirement impertinente, que je traiterai mon mari comme un
_ngre._ Le pauvre homme! N'en avez-vous pas piti?

Pour moi, j'ai bien envie d'aller regarder quelqu'un qui se promne
sur la galerie. Ce pas si rgulier, si ferme, me rend toujours un
peu nerveuse. Ma chre, _It can't be helped_, je le crains.

Et faut-il dire que celui-l serait un matre? Mais n'importe.
J'aime mieux lui obir que de commander aux autres. Voil--et je lui
suis reconnaissante de vouloir m'arracher  ces purilits,  ces
futilits, que les hommes d'ordinaire font noblement semblant de
nous abandonner, tout en s'en rservant une si belle part.

 bientt

Mina.



(Maurice Darville  Angline de Montbrun)


Mon amie,

Je suis encore tout souffrant, tout bris, de cet effort terrible
qu'il m'a fallu pour m'arracher d'auprs de vous. Une fois dans la
voiture j'clatai en sanglots, et maintenant encore, par moment, je
suis faible comme un enfant.

Pourtant j'essaie de vivre sans vous voir. Mais vous oublier un
instant, je n'en suis pas plus matre que d'empcher mon coeur de
battre ou mon sang de circuler. Ah! si je pouvais vous dire l'excs
de ma misre. Tout me fait mal, tout m'est insupportable. Angline,
voici l'instant du dpart. Je m'en vais mettre l'ocan entre nous.
Que Dieu ait piti de moi! et qu'il vous garde et vous bnisse, ma
fiance chre et sacre, mon immortelle bien-aime.

Embrassez votre pre pour moi.  ma vie!  ma beaut! je donnerais
mon sang pour savoir que vous me pleurez.

Maurice.



(Angline de Montbrun  Maurice Darville)


Aprs votre dpart, je fus oblige de me tenir renferme, et je vous
laisse  deviner pourquoi. Si vous saviez comme c'est triste de ne
plus vous voir nulle part, de ne plus entendre jamais votre belle
voix. Je renonce  vous le dire, et n'ose penser  cette immense
distance qui nous spare.

Comme vous devez souffrir de vous en aller parmi des indiffrents,
des inconnus. J'y songe sans cesse et vous trouve bien plus 
plaindre que moi. Mon pre sait me donner du courage. Il me parle si
bien de vous... avec une estime qui me rend si fire. Mon noble
Maurice, vous mritez d'tre son fils; c'est avec vous que je veux
passer ma vie. Dites-moi, pensez-vous quelquefois au retour?

Moi, je vous attends dj, et souvent, je me surprends disposant
tout pour votre arrive. Ce jour-l, il me faudra un ciel clatant,
un azur, un soleil, une lumire, comme vous les aimez. Je veux que
Valriant vous apparaisse en beaut.

En attendant, il faut s'ennuyer. Souvent, je prends cette guitare
qui rsonnait si merveilleusement sous vos doigts. J'essaie de lui
faire redire quelques-uns de vos accords. Je les ai si bien dans
l'oreille; mais la magie du souvenir n'y suffit pas.

Les geles ont dj bien ravag le jardin. Cette belle verdure que
vous avez tant regarde, tant admire, d'un jour  l'autre, je la
vois se fltrir. Je vais la voir disparatre et cela m'attriste.
C'est la premire fois que l'automne me fait cette impression.

On dirait, Maurice, que vous m'avez laiss votre mlancolie. J'ai
des pitis, des sympathies pour tout ce qui se dcolore, pour tout
ce qui se fane.

Vous m'appelez _votre immortelle bien-aime;_ Maurice, la belle
parole! qu'elle m'a t  l'me et qu'elle m'est dlicieuse.

Et pourtant, on dit qu'il n'y a point d'amour ternel, que le rve
de l'amour sans fin, toujours poursuivi, l'a toujours t en vain
sur la terre. Quand ce que j'ai lu l-dessus me revient, et me fait
penser, je relis votre lettre et je gote au fond de mon coeur cette
parole cleste: _Mon immortelle bien-aime._

Vous ai-je dit de mettre dans votre chambre l'image de la Vierge que
je vous ai donne? N'y manquez pas. Bien souvent, je lui demande de
vous avoir en sa garde trs douce et trs sre. Priezla aussi pour
moi, et je vous en conjure, aimez-moi en Dieu et pour Dieu afin que
votre coeur ne se refroidisse jamais.

Vtre pour la vie et par del.

Angline.



(Maurice Darville  Angline de Montbrun)


Mon amour, ma beaut, mon coeur, ma vie,

Si je comprends, vous voulez que je vous aime par charit. Je vous
avoue que j'en serais fort empch. Mais je suis trs reconnaissant
 Dieu, qui vous a faite telle que vous tes. Est-ce que cela ne
suffit pas, grande songeuse? ...

Ma chre conscience, n'essayez pas de me troubler. Je sais tout ce
qu'on a dit sur la vanit des tendresses humaines, seulement cela ne
nous regarde pas.

Angline, je ne veux point que vous pensiez  ces choses, et ds que
j'en aurai le droit, je _vous le dfendrai._ Ce sera le premier
usage de mon autorit.

En attendant, je vous obis _con amore_, et j'ai plac l'image de la
Vierge dans ma chambre. a t mon premier soin. Faut-il ajouter
qu'au dessous j'ai mis votre portrait (celui vol  Mina).

J'y fais brler une lampe, la plus jolie du monde. D'abord, c'est
une prire incessante, et ensuite cette douce lumire rpand sur
votre portrait, je ne sais quoi de cleste qui me soutient, qui
m'apaise.

Ma chre et bien-aime, j'ai fort  faire pour ne pas lire votre
lettre continuellement. Vous demandez si je pense au retour. Si j'y
pense! Mais voil ce qui m'empche de mourir d'ennui.

Dites-moi, est-ce bien vrai que vous avez consenti  partager ma
vie? Souvent, je ferme les yeux pour mieux voir l'esprance.

Ah! j'ai aussi d'enivrants souvenirs. Le bonheur m'a touch j'ai
vers de ces larmes dont une seule consolerait de tout. Non, je n'ai
pas le droit de me plaindre, et pourtant je souffre cruellement.

Ce besoin de vous voir, qui est au plus profond de mon coeur,
devient souvent une souffrance aigu, intolrable, ou plutt, loin
de vous, je ne vis pas. Il me semble que je ne suis plus le mme
homme. Cette vive jeunesse, cette plnitude de vie, je ne les
retrouve plus. Dites-moi, sentiez-vous quelque chose de
l'panouissement qui se faisait dans mon me quand je vous
apercevais?

Que vous tes bonne de me regretter, de m'attendre! Mais ne vous
dplaise, il est bien inutile que la nature se mette en frais pour
mon arrive. Je n'en verrais pas grand chose. Que les cataractes du
ciel s'ouvrent, que les vents rugissent, tout m'est gal, pourvu que
je ne sois pas retard, pourvu que j'arrive.

J'ai crit  votre pre. Jamais je ne pourrai assez le remercier,
assez l'aimer et pourtant qu'il m'est cher!

Je vous envoie un brin de rsda arrach  la terre de France.
Pauvre France! Ne sommes-nous pas un peu fous de tant l'aimer. Ce
bateau qui m'a transport  Calais me semblait aller bien lentement.
Debout, sur le pont, je regardais avec une curiosit ardente, pleine
de joie, et lorsque j'aperus la terre, la _terre de France_, je
vous avoue que tout mon sang frmit.

J'avais les yeux bien obscurcis, mais n'importe, je la
reconnaissais, la France de nos anctres, la belle, la noble, la
gnreuse France.

Ah! chre amie, la France, notre France idale, qu'en a-t-on fait?
Mais, silence!... Il me semble que je vais insulter ma mre.

Prions Dieu que les _Canadiens soient fidles  eux-mmes_, comme
Garneau le souhaitait.

Je m'assure que la Vierge Marie vous coute quand vous lui parlez de
moi.

Moi aussi je vous remets en sa garde. Qu'elle vous bnisse, qu'elle
me rende digne de vous.

Je vous aime.

Maurice.



(Mina Darville  son frre)


Je suis  Valriant, mon cher Maurice, et reue comme si j'apportais
le printemps dans mes fourrures. Naturellement il a fallu tout voir
et causer  fond: c'est ce qui m'a retarde quelque peu, moi le
modle des correspondantes.

Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer
l'hiver avec Angline. Aprs ton dpart, la maison n'tait plus
habitable.

D'ailleurs, je suis fatigue de la vie mondaine, c'est--dire de la
vie rduite en poussire. Tu t'imagines si l'on m'en a fait de
ces reprsentations. La reine des belles nuits s'ensevelir  la
campagne! l'toile du soir s'clipser, disparatre!

Un de mes admirateurs m'a envoy un sonnet. J'y suis compare  une
souveraine qui abdique,  un jeune astre qui se cache, fatigu de
briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds.

Mais, si je continuais  te parler de moi, ne me trouverais-tu pas
bien aimable? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angline est
toujours la reine des roses; mais elle a souvent une brume sur le
front, et c'est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi
t'en tre fait aimer?

Si tu voyais comme elle regarde ta place vide  table! Je crois
qu'elle te ferait encore volontiers une tasse de th. Srieusement,
es-tu bien sr d'tre si  plaindre? Je la regardais tout  l'heure
en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l'clairait
tout entire et faisait briller son anneau e fiance. Encore une
fois, tu n'es pas aussi malheureux qu'il te semble. O est l'homme
qui n'accepterait _ton infortune_ avec transport? Un an est vite
pass. Le temps a l'aile lgre. Non, l'absence n'est pas le plus
grand des maux, surtout lorsqu'on n'a  craindre ni refroidissement
ni inconstance.

Maurice tu veux donc absolument savoir jusqu' quel point elle
t'aime, et c'est moi qui dois tudier ce coeur si vrai. La besogne
n'est point sans charmes.

C'est comme si j'allais jeter la sonde dans une source vive,
ombrage, profonde, dont les eaux limpides reflteraient le ciel en
dpit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop plein
de son coeur s'y panche sans s'puiser jamais. Ta fine oreille
serait bien charme. Apprends qu'elle fait flairer ton chapeau de
paille  Nox pour qu'il ne t'oublie pas. Tantt je l'entendais lui
dire: Nox, t'ennuies-tu? as-tu hte qu'il revienne?... L'aimes-tu?
Prends garde Nox. Il faut l'aimer. Il sera ton matre. Sais-tu a?...

Nox coute tout et rpond par de grands coups de queue sur le
plancher.

Hlas! Valriant ne mrite plus son nom. C'est une piti de voir le
jardin mais le foin d'odeur parfume encore les alentours de l'tang.
J'y suis alle avec Angline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as
fait ta dclaration est dpouill comme les autres. Ces vents
d'automne ne respectent rien.

Sais-tu qu'on m'a prdit que j'allais mourir d'ennui avant la fin de
l'hiver? Mais j'en doute un peu. Je sens en moi une telle
surabondance de vie!

Le bruit de la mer a rveill dans mon coeur je ne sais quoi
d'orageux, de dlicieux, ou plutt je crois qu'il y a, sur la grve
de Valriant, un sylphe irrsistible qui s'empare de moi, aussitt
que je mets le pied sur son domaine.

Cette fois, c'est pire que jamais. Ces terribles vents d'est
m'enchantent. J'entre avec ravissement dans le mois des temptes,
et je prendrais souvent le chemin de la grve; mais ce fier
autocrate qui rgne ici ne le veut pas.

Il dit que j'aurais l'air d'une ondine dsoeuvre; il m'appelle
ddaigneusement sa frileuse, sa dlicate. (Angline n'a jamais eu le
rhume de sa vie). Quant  lui, il va prendre son bain comme au beau
milieu de l't.

Tous nos plans sont faits pour cet hiver; l'tude y tient une place,
mais petite. Dieu merci nous ne sommes pas

  De ces rats qui, livres rongeant,
  Se font savants jusque aux dents.

Pour toi, tu seras un orateur. Nous l'avons dcid unanimement; mais
dans l'intimit tu n'auras pas le droit de parler plus longtemps que
les autres. Retiens bien cela.

Comme toujours, Angline ne porte que du blanc ou du bleu. Son pre
n'a-t-il pas bien fait de la vouer  la Vierge? Qu'elle est donc
aimable pour lui! Comme elle devine ses moindres dsirs!

Rien n'est petit dans l'amour. Ceux qui attendent les grandes
occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer. Mets-toi
cela bien avant dans l'esprit, Maurice. Au fond, je crois que tu
feras un mari trs supportable, point froid et point jaloux.

C'est ce que je disais tout  l'heure  Angline. Sois tranquille,
j'excelle  te faire valoir; je ne te donnerai jamais que de beaux
dfauts.

Je t'embrasse comme je t'aime, c'est--dire de tout mon coeur.

Mina.

P.S.--Sais-tu que le mariage est le _doux reste du paradis
terrestre._ C'est l'glise qui le dit dans la prface de la messe
nuptiale. Mdite cette parole liturgique et ne m'cris plus de
lamentations.

M.

L't suivant, Maurice Darville revint au Canada.

Le bonheur humain se compose de tant de pices, a-t-on dit, qu'il en
manque toujours quelques unes. Mais rien, absolument rien ne
manquait aux fiancs jeunes, charmants, profondment pris. L'avenir
leur apparaissait comme un enchantement. Tous deux avaient cette
confiance enivre, cette illusion de scurit qu'ont souvent ceux
qui s'aiment de l'amour le plus vif, le plus irrprochable et qu'un
lien divin va unir.

Mais un vnement tragique prouva cruellement que le bonheur est une
plante d'ailleurs qui ne s'acclimate jamais sur terre.

M. de Montbrun aimait passionnment la chasse. Un jour du mois de
septembre, comme il en revenait, il embarrassa son fusil entre les
branches d'un arbre; le coup partit et le blessa mortellement.

M. de Montbrun expira quelques heures aprs, et cet homme, que des
liens si puissants attachaient  la terre, fut admirable de force et
de foi devant la mort.

Sa fille montra d'abord un grand courage, mais elle aimait son pre
d'un immense amour, et, aprs les funrailles qui eurent lieu 
Qubec, dans l'glise des Ursulines, elle tomba dans une prostration
complte, absolue, qui fit dsesprer de sa vie.

Aucune parole ne saurait donner l'ide des angoisses, de la douleur
de son fianc. Tout ce que peuvent des cratures humaines, Maurice
et Mina le firent pour Angline.

Ils lui sauvrent la vie, mais ils ne purent l'arracher au besoin de
se plonger, de s'abmer dans sa douleur.

Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse  la consolation,
qui est incompatible avec toute joie. C'est en vain que Maurice et
sa soeur tchrent de l'amener  faire clbrer son mariage.

Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le
pleurer, rpondait-elle, aux plus irrsistibles supplications de
son fianc.

Il avait t dcid que Mlle de Montbrun ne retournerait  Valriant
qu'aprs son mariage.  cela elle consentit volontiers, mais
inutilement, on mit tout en oeuvre pour la dcider  ne pas le
diffrer.

Dans l'hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, Mlle Darville
entra au noviciat des Ursulines.

Angline ne s'y opposa point, mais la sparation lui fut cruelle.
Elle aimait la prsence de cette chre amie qui n'osait montrer
toute sa douleur.

Mlle de Montbrun ne se plaignait pas; jamais elle ne prononait le
nom de son pre. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique
sant ne tarda point  s'altrer trs srieusement.

Chez cette jeune fille d'une sensibilit trangement profonde, la
douleur semblait agir comme un poison. On la voyait,  la lettre,
dprir et se fondre. Elle avait parfois des dfaillances subites,
un jour qu'elle tait sortie seule, prise tout  coup de faiblesse,
elle tomba sur le pav et se fit au visage des contusions qui eurent
des suites fort graves. Tellement qu'il fallut en venir  une
opration dont la pauvre enfant resta dfigure.

Maurice Darville aimait sa fiance d'un amour incomparable. Son
malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chre,
et il lui avait donn des preuves innombrables du dvouement le plus
complet, le plus passionn.

Mais, ainsi qu'on a dit, dans l'amour d'un homme, mme quand il
semble profond comme l'ocan, il y a des pauvrets, des scheresses
subites. Et lorsque sa fiance eut perdu le charme enchanteur de sa
beaut, le coeur de Maurice Darville se refroidit, ou plutt la
divine folie de l'amour s'envola. C'est en vain que Maurice
s'effora de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus
dlicieux des sentiments de notre coeur en est aussi le plus
involontaire.

Malgr le soin qu'il prenait pour n'en rien laisser voir, Angline
ne tarda point  sentir le refroidissement. Elle ne l'avait point
apprhend.

me trs haute, elle n'avait point compris combien la perte de sa
beaut l'exposait  tre moins aime.

Sa confiance en Maurice tait absolue, mais, une fois veille, la
cruelle inquitude ne lui laissa plus de repos. Elle n'en disait
rien, mais elle observait Maurice. Il lui tait impossible de le
bien juger; elle souffrait trop de son changement pour ne pas se
l'exagrer, et aprs de terribles alternatives d'esprance et de
doute, elle en vint  la poignante conviction que son fianc ne
l'aimait plus. Elle crut que c'tait l'honneur et la piti qui le
retenaient prs d'elle. Et sa rsolution bientt prise, fut
fermement excute.

Malgr les protestations de Maurice Darville, elle lui rendit sa
parole avec l'anneau des fianailles et s'en retourna  Valriant.

Cette noble jeune fille, qui s'isolait dans sa douleur, avec la
fire pudeur des mes dlicates, crivait un peu quelquefois. Ces
pages intimes intresseront peut-tre ceux qui ont aim et souffert.




FEUILLES DTACHES



7 mai.

Il me tardait d'tre  Valriant; mais que l'arrive m'a t cruelle!
que ces huit jours m'ont t terribles! Les souvenirs dlicieux
autant que les poignants me dchirent le coeur. J'ai comme un
saignement en dedans, suffocant, sans issue. Et personne  qui dire
les paroles qui soulagent.

M'entendez-vous, mon pre, quand je vous parle? Savez-vous que votre
pauvre fille revient chez vous se cacher, souffrir et mourir? Dans
vos bras, il me semble que j'oublierais mon malheur.

Chre maison qui fut la sienne! o tout me le rappelle, o mon coeur
le revoit partout. _Mais jamais plus, il ne reviendra dans sa
demeure._ Mon Dieu, pardonnez-moi. Il faudrait ragir contre le
besoin terrible de me plonger, de m'abmer dans ma tristesse. Cet
isolement que j'ai voulu, que je veux encore, comment le supporter?

Sans doute, lorsqu'on souffre, rien n'est pnible comme le contact
des indiffrents. Mais Maurice, comment vivre sans le voir, sans
l'entendre jamais, jamais!... l'accablante pense!... C'est la nuit,
c'est le froid, c'est la mort.

Ici o j'ai vcu d'une vie idale si intense, si confiante, il faut
donc m'habituer  la plus terrible des solitudes,  la solitude du
coeur.

Et pourtant, qu'il m'a aime! Il avait des mots vivants, souverains,
que j'entends encore, que j'entendrai toujours.

Dans le bateau,  mesure que je m'loignais de lui, que les flots se
faisaient plus nombreux entre nous, les souvenirs me revenaient plus
vifs. Je le revoyais comme je l'avais vu dans notre voyage funbre.
Oh! qu'il l'a amrement pleur, qu'il a bien partag ma douleur.
Maintenant que j'ai rompu avec lui, je pense beaucoup  ce qui
m'attache pour toujours. Tant d'efforts sur lui-mme, tant de soins,
une piti si inexprimablement tendre!

C'est donc vrai, j'ai vu l'amour s'teindre dans son coeur. Mon
Dieu, qu'il est horrible de se savoir repoussante, de n'avoir plus
rien  attendre de la vie.

Je pense parfois  cette jeune fille _livre au cancer_ dont parle
de Maistre. Elle disait: Je ne suis pas aussi malheureuse que vous
le croyez: Dieu me fait la grce de ne penser qu' lui.

Ces admirables sentiments ne sont pas pour moi. Mais, mon Dieu, vous
tes tout-puissant, gardez-moi du dsespoir, ce crime des mes
lches.  Seigneur! que vous m'avez rudement traite! que je me sens
faible! que je me sens triste! Parfois, je crains pour ma raison. Je
dors si peu, et d'ailleurs, il faudrait le sommeil de la terre pour
me faire oublier.

La nuit aprs mon arrive, quand je crus tout le monde endormi, je
me levai. Je pris ma lampe, et bien doucement je descendis  son
cabinet. L, je mis la lumire devant son portrait et je l'appelai.

J'tais trangement surexcite. J'touffais de pleurs, je suffoquais
de souvenirs, et, dans une sorte d'garement, dans une folie de
regrets, je parlais  ce cher portrait comme  mon pre lui-mme.

Je fermai les portes et les volets, j'allumai les lustres  ct de
la chemine. Alors son portrait se trouva en pleine lumire--ce
portrait que j'aime tant, non pour le mrite de la peinture, dont je
ne puis juger, mais pour l'adorable ressemblance. C'est ainsi que
j'ai pass la premire nuit de mon retour. Les yeux fixs sur son
beau visage, je pensais  son incomparable tendresse, je me
rappelais ses soins si clairs, si dvous, si tendres.

Ah, si je pouvais l'oublier comme je mpriserais mon coeur! Mais
bni soit Dieu! La mort qui m'a pris mon bonheur, m'a laiss tout
mon amour.



8 mai.

Je croyais avoir dj trop souffert pour tre capable d'un sentiment
de joie. Eh bien! je me trompais.

Ce matin, au lever de l'aurore, les oiseaux ont longtemps et
dlicieusement chant, et je les ai couts avec un attendrissement
inexprimable. Il me semblait que ces voix si tendres et si pures me
disaient: Dieu est bon. Espre en lui.

J'ai pleur, mais ces larmes n'taient pas amres, et depuis cette
heure, je sens en moi-mme un apaisement trs doux.

 mon Dieu, vous ne me laisserez pas seule avec ma douleur, vous qui
avez dit: Je suis prs des coeurs troubls.



10 mai.

Ma tante est partie, et franchement...

La compagnie de cette femme faible n'est pas du tout ce qu'il me
faut. Elle est bonne, infatigable dans ses soins; mais sa piti
m'nerve et m'irrite. Il y a dans sa compassion quelque chose qui me
fait si douloureusement sentir le malheur d'avoir perdu ma beaut!

Les joies du coeur ne sont plus pour moi, mais je voudrais
l'intimit d'une me forte, qui m'aidt  acqurir la plus grande,
la plus difficile des sciences: celle de savoir souffrir.



11 mai.

J'prouve un inexprimable dgot de la vie et de tout. Qui m'aidera
 gravir le rude sentier? La solitude est bonne pour les calmes,
pour les forts.

Mon Dieu, _agissez avec moi; ne m'abandonnez pas  la faiblesse de
mon coeur, ni aux rves de mon esprit._

Aussitt que mes forces seront revenues, je tcherai de me faire des
occupations attachantes. J'aimerais  m'occuper activement des
pauvres, comme mon cher bon pre le faisait, mais je crains que ces
pauvres gens ne croient bien faire, en me parlant de ma figure, en
m'exprimant leur compassion, en me tenant mille propos odieux.
Craintes puriles, vaniteuse faiblesse qu'il faudra surmonter.



12 mai.

Dans le monde on plaint ceux qui tombent du fate des honneurs, des
grandeurs. Mais la grande infortune, c'est de tomber des hauteurs de
l'amour.

Comment m'habituer  ne plus le voir,  ne plus l'entendre? jamais!
jamais! Mon Dieu! le secret de la force... Ici ma vie a t une fte
de lumire et maintenant la vie m'apparat comme un tombeau, un
tombeau, moins le calme de la mort. Oh, le calme... le repos... la
paix... Que Dieu ait piti de moi! _C'est une chose horrible d'avoir
senti s'crouler tout ce que l'on possdait sans prouver le dsir
de s'attacher  quelque chose de permanent._



14 mai.

Depuis mon arrive, je n'avais pas voulu sortir, mais ce soir il
m'est venu, par ma fentre ouverte, un air si charg de salin que je
n'y ai pas tenu. Quelques minutes plus tard, j'tais sur le rivage.

Il n'y avait personne. J'ai lev le voile pais sans lequel, je ne
sors plus, et j'ai respir avec dlices l'pre et vivifiant parfum
des grves. La beaut de la nature, qui me ravissait autrefois, me
plat encore. Je jouissais de la vue de la mer, de la douceur du
soir, de la mlodie rveuse des vagues clapotant le long du rivage.
Mais un jeune homme en canot passa chantant: _Rappelle-toi_, etc.

Cette romance de Musset, on l'a retenue de Maurice, et ce chant me
rappela  l'amer sentiment de son indiffrence.

Que dira-t-il en apprenant ma mort_? Pauvre enfant! Pauvre
Angline!_ Il me donnera une pense pendant quelques jours puis il
m'oubliera.--Il a dj oubli qu'ensemble nous avons espr, aim,
souffert.

Encore si moi aussi je pouvais oublier. Et pourtant non, je ne
voudrais pas. Il vaut mieux se souvenir. Il vaut mieux souffrir. Il
vaut mieux pleurer.



17 mai.

Non, la loi des compensations n'est pas un vain mot. J'ai senti ces
joies qui font toucher au ciel, mais aussi je connais ces douleurs
dont on devrait mourir.



20 mai.

Douloureuse date! c'est le 20 septembre que j'ai perdu mon pre.

Le mauvais temps m'a empche de sortir. Je le regrette. J'aurais
besoin de revoir la pauvre maison o il fut transport, aprs le
terrible accident qui lui cota la vie. Cette maison o il est mort,
je l'ai achete. Une pauvre femme l'habite avec sa famille, mais je
me suis rserv la misrable petite chambre, o, il a rendu le
dernier soupir.

Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j'ai
souffert en voyant mourir mon pre; et pourtant,  mon Dieu, quand
je veux fortifier ma foi en votre bont, c'est  cette heure de
dchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont prsents!

Il avait tout support sans une plainte; mais en me voyant, un
profond gmissement lui chappa. Il s'vanouit.

Quand la connaissance lui fut revenue, il mit pniblement son bras 
mon cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il avait les
yeux levs vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre
pingles fixaient sur le mur au pied de son lit, et aussi longtemps
que je vivrai, je verrai l'expression d'agonie de son visage.

Pour moi, malgr l'pouvante, le saisissement de cette heure, je ne
sais comment je restais calme. On m'avait tant dit qu'il fallait
l'tre; que la moindre motion lui serait funeste.

Le tintement de la clochette nous annona l'approche du
Saint-Sacrement.  ce son bien connu il tressaillit, une larme roula
sur sa joue ple, il ferma les yeux, et me dit avec effort: Ma
fille pense  Celui qui vient.

C'tait la premire parole qu'il m'adressait. Sa voix tait faible,
mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle
me soutenait.

 Matre de la vie et de la mort, je croyais que vous vous
laisseriez toucher. Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses
jours, et, prosterne  vos pieds sacrs, dans ma mortelle angoisse,
j'implorais votre divine piti par les larmes de votre mre, par ce
qu'elle souffrit en vous voyant mourir.

Non, je ne pouvais croire  mon malheur. Le mot de rsignation me
faisait l'effet du froid de l'acier entre la chair et les os, et
lorsque aprs sa communion, mon pre m'attira  lui et me dit:
Angline, c'est la volont de Dieu qui nous spare j'clatai: Ce
que je dis dans l'garement de ma douleur, je l'ignore; mais je vois
encore l'expression de sa douloureuse surprise.

Il baisa le crucifix qu'il tenait dans sa main droite, et dit avec
un accent de supplication profonde:

Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre, enfant ne sait pas ce qu'elle
dit.

Pendant quelques instants, il resta absorb dans une prire
intense. Puis avec quelle autorit, avec quelle tendresse il
_m'ordonna_, mot si rare sur ses lvres, de dire avec lui: Que la
volont de Dieu soit faite!

Tout mon tre se rvoltait contre cette volont et avec quelle
force! avec quelle violence! Mais je ne pouvais pas, non, je ne
pouvais pas lui dsobir, et je dis comme il voulait.

Alors, il me bnit, et appuyant ma tte sur sa poitrine o reposait
son viatique: Amour sauveur, rptait-il, je vous la donne... 
Seigneur Jsus, parlez-lui...  Seigneur Jsus, consolez-la.

Et moi, dans l'agonie de ce moment...

Seigneur compatissant, Jsus, roi d'amour, roi de gloire, notre
frre divin, c'est prosterne le visage contre terre, que je devrais
vous rendre grces. Comment fortifiez-vous vos rachets avec les
dfaillances de votre force infinie, avec le poids de votre croix
sanglante? Dans nos coeurs de chair, que mlez-vous  la douleur qui
transperce et qui broie? Jsus tout-puissant, vous m'avez fait
accepter, adorer votre volont. J'offris mon coeur au glaive, et en
ce moment plus douloureux que mille morts, j'avais de votre bont,
de votre amour, de votre compassion, un sentiment innarrable.

Ah! dans mes heures de faiblesse et d'angoisse, pourquoi ne me
suis-je pas toujours rfugie dans ce souvenir sacr? J'y aurais
trouv la force et la paix. _La Paix_... Je l'avais dans mon coeur
quand mon pre expira dans mes bras, et lorsque le prtre rcita le
_De profundis_, moi, prosterne sur le pav de la chambre, du fond
de l'abme de ma douleur, je criais encore  Dieu: Que votre volont
soit faite.

Quand je me relevai, on avait couvert son visage, et pour la
premire fois de ma vie, je m'vanouis.

En reprenant connaissance, je me trouvai couche sur l'herbe. Je vis
Maurice pench sur moi, et je sentais ses larmes couler sur mon
visage. Le cur de Valriant me dit alors: Ma fille, regardez le
ciel.

_Ma fille_... ce mot, que mon pre ne dirait plus jamais, me fut
cruel  entendre. Et me tournant vers la terre je pleurai.



22 mai.

Ce matin,  mon rveil, j'ai aperu un petit serin qui voltigeait
dans ma chambre.

Monique, qui tricotait au pied de mon lit, m'a dit: C'est un
prsent des jumeaux. Ils l'ont apprivois pour vous et vous l'ont
apport ce matin, en se rendant au catchisme.

J'ai tendu la main  l'oiseau, qui aprs quelques coquetteries, s'y
est venu poser. Ce cher petit! je ne l'ai que depuis quelques
heures, et a me ferait de la peine de le perdre. Il est si gentil
et chante si bien. N'est-ce pas aimable de la part de ces enfants
d'avoir pens  me faire plaisir?

Ce soir, il m'a pris fantaisie d'aller les remercier. Je les ai
trouvs assis sur le seuil de leur petite maison. Marie, jolie et
frache  faire honte aux roses, enfilait des graines d'acte pour
s'en faire des colliers, et Paul la regardait faire.

En la voyant si charmante, je me rappelai ce que j'tais, alors que
Maurice m'appelait _La fleur des champs_ et une tristesse amre me
saisit au coeur.

Rien de plus aimable, de plus touchant  voir, que la mutuelle
tendresse de ces deux beaux enfants. Ils ne peuvent se perdre de
vue, dit leur grand-mre, et c'est bien vrai.

Pauvres petits! que deviendra celui des deux qui survivra  l'autre?
Une grande affection, c'est le grand bonheur de la vie, mais aux
grandes joies les grandes douleurs. Pourtant, mme aprs la
sparation sans retour, quel est celui qui, pour moins souffrir
consentirait  avoir moins aim.

Mon pre aimait ces vers de Byron: Rendez-moi la joie avec la
douleur: je veux aimer comme j'ai aim, souffrir comme j'ai
souffert.



23 mai.

Je viens de visiter mon jardin, que je n'avais encore qu'entrevu. Ce
brave Dsir avait l'air tout fier de m'en faire les honneurs. Mais
je n'ai pas tard  voir que quelque chose le fatiguait, et quand
j'ai dit: Dsir, qu'est-ce que c'est il m'a rpondu:

--Mademoiselle, c'est votre beau rosier qui sche sur pied. J'ai
bien fait mon possible pourtant!

Puis il m'a donn beaucoup d'explications que je n'ai gure
entendues. Je regardais le pauvre arbuste, qui n'a plus,  bien
dire, que ses pines, et je pensais au jour o Maurice me l'apporta
si vert, si couvert de fleurs.

Que reste-t-il de ces roses entrouvertes? que reste-t-il de ces
parfums?

Fanes les illusions de la vie, fanes les fleurs de l'amour!
Pourquoi pleurer? ni les larmes, ni le sang ne les feront revivre.

Pauvre Maurice! Son amour pour moi a bien assombri sa jeunesse. Avec
quelle anxit cruelle, avec quelles mortelles angoisses, il suivait
les progrs de ce mal terrible!

Il est vrai qu'avec l'espoir de ma gurison, l'amour s'est teint
dans son coeur. Il n'a pu m'aimer dfigure, et quel homme l'et
fait?

Mon Dieu, o est le temps que je trouvais la vie trop douce et trop
belle? Alors j'excitais l'envie. On se demandait pourquoi j'tais si
riche, si charmante, si aime.

Et maintenant, malgr ma fortune, une mendiante refuserait de
changer son sort contre le mien. Ah! que mon pre et souffert en me
voyant telle que je suis! Dieu soit bni de lui avoir pargn cette
terrible preuve.



(Angline de Montbrun  Mina Darville)


Chre Mina,

Merci et encore merci de vos si bonnes lettres. J'ai l'air ingrate,
mais je ne le suis pas.

 part quelques billets bien courts  ma tante, je n'cris
absolument  personne. Il me vient quelques lettres de celles qu'on
appelait mes amies. (Pauvre amiti! pauvres amies!) Je vous avoue
que, d'un jour  l'autre je crois moins  _leur sympathie profonde._

Aussi, sans le moindre remords, j'use de mes privilges de malade,
et laisse les lettres sans rponse. Soyez tranquille, _leur
sympathie profonde_ ne trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs.
Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres.

Je me trouve plutt bien de mon sjour  la campagne. Il me semble
que je n'ai plus cette fivre terrible qui me brlait le sang. Le
repos absolu et le grand air me calment, me rafrachissent. Il est
vrai que mon isolement m'est parfois bien douloureux; mais toujours
je suis dbarrasse des condolances de ces importuns qui sont,
comme les amis de Job, _pleins de discours._

Du reste, que votre bonne amiti se rassure. Je suis parfaitement
bien soigne. Combien de malades qui manquent de tout!

Dans mes heures d'accablement, j'essaie de penser  ceux qui sont
plus  plaindre que moi. Jamais vous n'avez vu ma chaumire jolie
comme cet t. C'est un nid de verdure. On la dirait faite exprs
pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans
ces beaux arbres que mon pre a plants.

Vous me demandez des dtails sur la vie que je mne. Vous voulez
savoir qui je reois, ce que je fais.

Vraiment chre amie, le docteur except, je ne reois  bien dire
personne, mais je me promne un peu, et je tricote beaucoup, tout en
faisant lire pour moi.

Je m'en tiens surtout aux livres de religion et d'histoire. J'ai
besoin d'lever mon coeur en haut, et j'aime  voir revivre, sous
mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussire.

Je passe toutes mes soires dans son cabinet de travail, comme j'en
avais l'habitude lorsqu'il vivait. Quand le temps est beau, on
laisse les fentres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la
chemine.

Vous vous rappelez comme mon pre aimait  veiller ainsi au coin du
feu. Mon foyer, mon doux foyer, disait-il souvent. Mina, je ne
suis pas encore faite  la sparation sans retour.

Souvent, quand une porte s'ouvre, j'ai des sursauts. Il me semble
qu'il va entrer. Mais non, il ne viendra plus  moi. C'est moi qui
irai le rejoindre, sous le pav de cette chre glise des Ursulines,
o il a voulu reposer  ct de ma mre.

J'ai mis son portrait au-dessus de la chemine. Je n'en ai jamais vu
d'une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, 
la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu'il s'anime, qu'il
va m'ouvrir les bras, mais c'est illusion d'un moment, et aussitt,
je le revois mort, enseveli, couch dans le cercueil sous la terre,
avec mon crucifix et l'image de la Vierge entre ses mains jointes.

Mon amie, priez pour moi. Chre Mina, je ne suis plus rien, ou au
plus, je suis peu de chose pour votre frre; mais vous tes et vous
serez toujours ma soeur chrie.

Ah! j'aimais  vous nommer de ce nom, et je n'oublie pas qu'en
entrant au couvent, vous disiez que, vous sparer de moi, c'tait un
sacrifice digne d'tre offert  Dieu.

Quant  ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blmer.
Sans doute, en homme de coeur et d'honneur, il a voulu tenir son
engagement, et faire clbrer notre mariage; mais pouvais-je
accepter ce sacrifice?

Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon
refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne
m'aiderait pas  supporter la vie. Mina, sa prsence, sa seule
prsence m'adoucirait tout, s'il m'aimait encore, mais il n'a plus
pour moi que de la piti--et que j'aurais vite dchir ce que je
viens d'crire, si je n'tais sre qu'il l'ignorera toujours.

Comme le temps passe! Vous voil dj  la veille de vos noces
sacres. Vous dites que ce jour-l, votre plus ardente prire sera
pour moi. Merci, Mina. Demandez  Jsus-Christ que je l'aime avant
de mourir.

Chre soeur, je voudrais assister  votre profession. Je voudrais
vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont vous sparer
pour jamais du monde trompeur et tromp. Heureux ceux qui
n'attendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux
cratures!

 mon amie, aimez votre divin Crucifi, car Lui vous aimera toujours.
Il est la bont infinie. Il est l'ternel, l'incomprhensible amour.
Et avec quelle joie je donnerais ce que je possde pour sentir ces
vrits, comme je les sentais dans les bras de mon pre mourant.
Mais j'ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donne  l'heure
de l'indicible angoisse.

Chre soeur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez t un
ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins,
ce n'est pas votre tendresse qui m'a fait vivre.

Ce qui me soutenait, c'tait le souvenir de la bont de Dieu,
inexprimablement sentie et gote  l'heure redoutable du
sacrifice-- cette heure o j'ai souffert plus que pour mourir.

Vous, Mina, vous savez ce que mon pre tait pour moi. Et qui donc 
ma place ne l'et pas ardemment et profondment aim? Tous les
soirs, aprs mes prires, je m'agenouille devant son portrait, comme
j'aimais  le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure.

Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n'en dis
jamais rien, et j'aurais besoin d'expansion. Hlas! je pense sans
cesse  la dlicieuse vie d'autrefois.

 mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que
l'infranchissable grille d'un clotre va nous sparer pour toujours.
Adieu.



30 mai.

La nuit est trs avance, mais je veille en pensant  Mina qui, dans
quelques heures, prononcera ses voeux.  noblesse de la vie
religieuse! Et qui donc a dit que dans l'me humaine il y a un
mystre d'lvation? Mina est la soeur de Maurice, elle a t l'amie
chrie de ma jeunesse, et pourtant, malgr la douceur de ces
souvenirs, ce n'est pas l'image de la Mina d'autrefois qui domine
dans mes penses; c'est celle de la vierge qui dort l-bas sous la
garde des anges, en attendant l'heure de sa conscration au
Seigneur.

Chre Mina! que lui dira Celui qu'elle a choisi lorsque le son de la
cloche l'avertira qu'enfin l'heure est venue? Ah, je voudrais tre
l pour la voir, pour l'entendre! Mais il faudrait rencontrer
Maurice, et je ne m'en suis pas senti la force.

Pensera-t-il  moi?... Quand Mina prit l'habit religieux, j'tais 
ct de lui dans la chapelle Sainte-Philomne. Avant la crmonie,
nous fmes longtemps au parloir seuls avec Mina. Sa toilette de
marie lui allait  ravir, et qu'elle tait calme! et avec quelle
tendresse cleste elle nous parla!

Le soir, Maurice vint chez ma tante. Quelqu'un s'tant lev contre
la vie religieuse, Maurice, encore sous le coup des motions de
la journe, rpondit en lisant cette partie d'une confrence
de Lacordaire, o l'illustre dominicain prouve la divinit de
Jsus-Christ par l'amour qu'il inspire, par les sacrifices qu'il
demande, et _dont tous les sicles lui apportent l'hommage._ Maurice
lut admirablement ces pages loquentes, et je crois l'entendre
encore quand il disait: Il y a un homme dont l'amour garde la
tombe.

Il y a un homme flagell, tu, sacrifi, qu'une innarrable passion
ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire
d'un amour qui ne dfaille jamais, d'un amour qui trouve en lui
paix, l'honneur la joie et jusqu' l'extase.

 merveilleux Jsus, cela est vrai!

Pour nous, comme disait encore Lacordaire, poursuivant l'amour
toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manire
imparfaite, et qui fait saigner notre coeur.

Oui, Mina a choisi la meilleure part. L'amour chez l'homme est comme
ces feux de paille qui jettent d'abord beaucoup de flammes, mais qui
bientt n'offrent plus qu'une cendre lgre que le vent emporte et
disperse sans retour.



2 juin.

Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons
souvent sur la grve.

Cette aprs-midi j'y ai rencontr Marie Desroches, mon ancienne
camarade. Elle s'est jete  mon cou avec un lan qui m'a touche,
et, en me regardant elle a pleur--de belles larmes sincres.--J'ai
accept avec plaisir son invitation de me rendre chez elle.

Enfant, j'aimais la socit de cette petite sauvage qui n'avait peur
de rien, et lui enviais la libert dont elle jouissait. Heureusement
cette libert presque absolue ne lui a pas t nuisible.

  On sent rien qu' la voir sa dignit profonde!
  De ce coeur sans limon, nul vent n'a troubl l'onde.

Il faut que Marie ait bien du got et de l'industrie, car cette
cabane, perdue dans les rochers, est agrable. Sans doute, le
confortable est loin, mais grce  la verdure et aux fleurs, c'est
joli.

Pour que nous puissions causer librement, Marie m'a fait passer dans
la petite chambre qu'elle partage avec sa soeur. La charmante statue
de la sainte Vierge que mon pre lui donna, lorsqu'elle et perdu sa
mre, y occupe la place d'honneur. Un lierre vigoureux l'entoure
gracieusement.

C'est doux  l'me et doux aux yeux; et j'ai t bien touche en
apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de
mon pre, encadre d'immortelles et de mousse sches.

--Marie, lui ai-je dit, tu ne l'oublies donc pas?

Et j'ai encore dans l'oreille l'accent avec lequel elle a rpondu
Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l'oublier.

Cette jeune fille passe sa vie aux soins du mnage,  fabriquer et 
raccommoder les filets qui servent  son pre pour prendre le
poisson qu'il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme
sa vie me semble douce! Elle a la sant, la beaut.

Un de ces jours, un honnte homme l'aimera, et en l'aimant deviendra
meilleur. Son coeur est calme, son me sereine. Elle ne connat pas
les amres tristesses, les dvorants regrets. Mon Dieu, faites
qu'elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix--la paix du
coeur, en attendant la paix du tombeau.



4 juin.

Je viens d'apprendre que Mlle Dsileux est morte hier  sa ferme des
Aulnets. Pauvre fille! quelle triste vie!

Mon pre disait qu'elle avait un grand coeur. Il me menait la voir
de temps en temps, et les premires fois, je me rappelle encore,
avec quel soin il me recommandait d'tre gentille avec elle, de ne
pas avoir l'air de remarquer son affreuse laideur.

--Vois-tu, disait-il, elle sait qu'elle est affreuse, et il faut
tcher de lui faire oublier cette terrible vrit.

Pourquoi cette adorable bont est-elle si rare? Si Maurice avait la
dlicatesse de mon pre, peut-tre aurait-il pu me faire oublier que
je ne puis plus tre aime.

Pauvre Mlle Dsileux! Au commencement, elle m'inspirait une
rpulsion bien grande, mais quand mon pre me disait de son ton le
plus ais: Angline, va embrasser Mademoiselle Dsileux, je
m'excutais courageusement. Et ensuite que j'tais fire de
l'entendre me dire, qu'il tait content de moi; car toute petite, je
l'aimais dj avec une vive tendresse, et quand il se montrait
satisfait de ma conduite, je donnais dans les toiles.

C'tait son opinion qu'une affection trop dmonstrative amollit le
caractre, nuit au dveloppement de la volont qui a tant besoin
d'tre fortifie; aussi, malgr son extrme amour pour moi,
ordinairement, il tait trs sobre en caresses.

Mais quand je l'avais parfaitement content, il me le tmoignait
toujours de la manire la plus aimable et la plus tendre. Parfois
aussi, malgr son admirable empire sur lui-mme, il lui chappait de
soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me
prouvaient combien la contrainte, qu'il s'imposait, l-dessus, lui
devait peser.

Je me rappelle qu'un jour, que nous lisions ensemble la vie de la
mre de l'Incarnation, il versa des larmes,  cet endroit o son
fils raconte qu'elle ne l'embrassa jamais--pas mme  son dpart
pour le Canada,--alors qu'elle savait lui dire adieu pour toujours.



(Vronique Dsileux  Angline de Montbrun)


Mademoiselle,

Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous
crire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu
veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque
consolation!

Ah, chre Mademoiselle, que j'ai souffert de vos peines! que je
serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma
reconnaissance, car monsieur votre pre et vous, vous avez t bons,
vraiment bons pour la pauvre Vronique Dsileux. Et soyez-en sre,
c'est une aumne bnie de Dieu, que celle d'une parole affectueuse,
d'un tmoignage d'intrt aux pauvres dshrits de toute sympathie
humaine.

Si vous saviez comme la bienveillance est douce  ceux qui n'ont
jamais t aims! Dans le monde, on a l'air de croire que les tres
disgracis n'ont pas de coeur, et plt au ciel qu'on ne se trompt
point!

Je vous laisse tout ce que je possde: ma ferme et mon mobilier.
Veuillez en disposer comme il vous plaira--et ne me refusez pas un
souvenir quelquefois.

Si je pouvais vous dire comme j'ai pleur votre pre! que Dieu me
pardonne! dans la folie de ma douleur, j'aurais voulu faire, comme
le chien fidle qui se trane sur la tombe de son matre, et s'y
laisse mourir.

Alors pourtant je ne savais pas jusqu' quel point il avait t bon
pour la pauvre disgracie; c'est seulement ces jours derniers que
j'ai appris ce que je lui dois.

Sachez donc qu' la mort de mon pre, il y a quinze ans, je me
serais trouve absolument sans ressources, si M. de Montbrun et
exig le paiement de ce qui lui tait d. Mais en apprenant que mon
pre s'tait ruin, qu'il ne me restait plus que la ferme des
Aulnets, et qu'il faudrait la vendre pour le payer: Pauvre fille
dit-il, sa vie est dj assez triste!

Et aussitt, il fit un reu pour le montant de la dette, le signa,
et le remit  M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable
secret. M. L. m'a racont cela aprs avoir reu mon testament.

Au point o vous en tes, m'a-t-il dit, a ne peut pas vous
humilier. Et il a raison.

Chre Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j'y ai pens
souvent. Je gardais  Monsieur votre pre, une reconnaissance
profonde pour l'intrt qu'il m'a tmoign, pour la courtoisie
parfaite avec laquelle il m'a toujours traite, et  la veille de
mourir, j'apprends que je lui ai d le repos, l'indpendance et la
joie de pouvoir donner souvent.

Que ne puis-je quelque chose pour vous, _sa fille!_ On dit que vous
avez fait preuve d'un grand courage, mais je devine quels poignants
regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme,
et que de fois j'ai pleur sur vous!

Ah, si je pouvais vous faire voir le nant de ce qui passe comme on
le voit en face de la mort! Vous seriez bien vite console.

Mon heure est venue, la vtre viendra, et bientt, car les heures
ont beau sembler longues, les annes sont toujours courtes.

Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels
desseins de misricorde se cachent sous les mystrieuses durets de
la Providence.

Maintenant, je vois que ma vie pouvait tre une vie de bndictions!
 cette heure o tout chappe, que je serais riche!

J'ai vcu sans amiti, sans amour. Mon pre lui-mme, ne savait pas
dissimuler la rpugnance que je lui inspirais. Mais si, acceptant
tous les rebuts, toutes les humiliations, d'un coeur humble et
paisible, je les avais dposs aux pieds de Jsus-Christ, avec
quelle confiance je dirais aujourd'hui comme le divin Sauveur, la
veille de sa mort: _J'ai fait ce que vous m'aviez donn  faire,
glorifiez-moi maintenant, mon pre._

Hlas, j'ai bien mal souffert! _Mais autant le ciel est au-dessus de
la terre, autant il a affermi sur nous sa misricorde._ J'aime 
mditer cette belle parole en regardant le ciel. Oui, j'espre. Ne
crains pas, m'a dit Notre-Seigneur, lorsqu'il est venu dans mon me,
ne crains pas; demande-moi pardon de n'avoir pas su souffrir pour
l'amour de moi, qui t'ai aime jusqu' la mort de la croix. Ah,
pourquoi, ne l'ai-je pas aim? Lui, n'et pas ddaign ma tendresse.

Ma chre enfant, j'aurais bien voulu vous voir avant de mourir.
Mais on m'a dit qu'un voyage de quelques lieues tait beaucoup
pour vos forces--qu'il valait mieux vous pargner les motions
pnibles--et je n'ai pas os vous faire prier de venir.

Pourtant, il me semble que cette visite ne vous et pas t inutile.
Mieux que personne, je crois comprendre ce que vous souffrez.

Pauvre enfant si prouve, ne serait-elle pas pour vous cette parole
de l'Imitation: Jsus-Christ veut possder seul votre coeur, et y
rgner comme un roi sur le trne qui est  lui.

Un auteur, que j'aime, dit que nous pouvons exagrer bien des
choses, mais que nous ne pourrons jamais exagrer l'amour de
Jsus-Christ. Mditez cette douce et profonde vrit. Pensez 
l'incomparable ami. Faites-lui sa place dans votre coeur, et il vous
sera ce que jamais pre, jamais poux n'a t.

Et maintenant, chre fille de mon bienfaiteur, adieu. Adieu, et
courage. Souffrir passe, mais si vous acceptez la volont divine,
avoir souffert ne passera jamais.

 vous pour l'ternit.

Vronique Dsileux.



12 juin.

Mon Dieu, donnez le bonheur ternel  celle qui a tant souffert.
Pardonnez si parfois elle a faibli sous le poids de sa terrible
croix.

Je relis souvent sa lettre. Cette voix qui n'est plus de ce monde me
fait pleurer. Pauvre fille! Son souvenir ne me quitte pas. La pense
de ce qu'elle a souffert m'arrache au sentiment de mes peines.

La nuit dernire, j'ai fait un rve qui m'a laiss une trange
impression.

Il me semblait que j'tais dans un cimetire. L'herbe croissait
librement entre les croix, dont plusieurs tombaient en ruines. Je
marchais au hasard, songeant aux pauvres morts, quand une tombe
nouvelle attira mon attention.

Comme je me penchais pour l'examiner, la terre, frachement remue,
devint soudain transparente comme le plus pur cristal, et je vis
Vronique Dsileux au fond de sa fosse. Elle semblait plonge
dans un recueillement profond; sous le drap qui les couvrait, on
distinguait ses mains jointes pour l'ternelle prire.

Je la regardais, invinciblement attire par le calme de la tombe,
par le repos de la mort, et je l'interrogeais, je lui demandais si
elle regrettait d'avoir souffert, de n'avoir jamais inspir que de
la piti.



18 juin.

M. L. est venu m'annoncer que j'hritais de Mlle Dsileux. Je ne
voulais pas le recevoir, mais il a tant insist que j'y ai consenti.

Heureusement, cette homme d'affaires est aussi un homme de tact. Pas
de ces marques d'intrt qui froissent, pas de cette compassion qui
fait mal. Seulement, en me quittant, il m'a dit: Vous avez beaucoup
souffert, et cela se voit. Mais pourtant, vous ressemblez toujours 
votre pre.

Cette parole m'a t bien sensible.  chre ressemblance, qui
faisait l'orgueil de ma mre et sa joie  lui.

M. L. m'a parl au long de la conduite de mon pre envers la pauvre
Mlle Dsileux, et m'a racont plusieurs traits qui prouvent
galement un dsintressement et une dlicatesse bien rares.

Soyez sre, m'a-t-il dit, qu'il en est beaucoup que nous ignorerons
toujours.

Oui, cette divine loi de la charit, il la remplissait dans sa large
et suave plnitude. Avec quel soin ne me formait-il pas  ce grand
devoir!

J'tais encore tout enfant, et dj il se servait de moi pour ses
aumnes. Pour encouragement, pour rcompense, il me proposait
toujours quelque infortune  soulager, et sa grande punition,
c'tait de me priver de la joie de donner. Mais il pardonnait vite.
Et la douceur de ces moments o je pleurais, entre ses bras, le
malheur de lui avoir dplu.



22 juin.

Depuis hier, je suis aux Aulnets. En arrivant, j'ai t voir la
tombe de Mlle Dsileux, o croissent dj quelques brins d'herbe. La
maison tait ferme depuis les funrailles. Sa vieille servante est
venue m'ouvrir la porte, et quelle impression m'a faite le silence
spulcral qui rgnait partout.

Je n'osais avancer dans ces chambres obscures, o quelques rayons de
lumire pntraient,  peine, entre les volets ferms.

Pauvre folle que je suis! je suis venue pour me fortifier par la
pense de la mort, et je me surprends sans cesse, songeant 
Maurice,  ce qu'il prouvera quand il reviendra  Valriant--car il
y reviendra. C'est  lui que je laisserai ma maison.

Que lui diront les scells partout, les chambres vides et sombres,
le silence profond. Cette maison, qu'il appelait _son paradis_,
pourra-t-il en franchir le seuil sans que son coeur se trouble?
Les souvenirs ne se lveront-ils pas de toutes parts, tristes et
tendres, devant lui? La voix du pass ne se fera-t-elle pas entendre
dans ce morne silence?

 mon Dieu! voil que je retombe dans mes faiblesses. Que m'importe
qu'il me pleure? Rien ne saurait-il m'arracher  ce fatal amour?
Quoi! ni l'loignement, ni le temps, ni la religion, ni la mort!...

Malheur  moi! j'ai beau me dire que je n'existe plus pour lui, je
l'aime, comme les infortuns seuls peuvent aimer.



24 juin.

De ma fentre, je vois trs bien le cimetire, et je distingue
parfaitement l'endroit o repose Vronique Dsileux. Sa servante me
dit qu'elle passait souvent ici des heures entires. Comme tous les
condamns  l'isolement, elle aimait la vue de la nature, et
peut-tre aussi celle du cimetire.

Parmi les morts qui dorment l, en est-il un qui ait souffert plus
qu'elle!

Saura-t-on jamais ce qui s'amasse de tristesses et de douleurs dans
l'me des malheureux condamns  tre toujours et partout ridicules?
Que sont les clatantes infortunes compares  ces vies toutes de
rebuts, d'humiliations, de froissements? Et c'tait une me ardente!
Ah! mon Dieu!

Que je regrette de n'tre pas venue la voir! Ma prsence et adouci
ses derniers jours. Nous aurions parl de mon pre ensemble. La
malheureuse l'aimait, et rien dans les sentiments des heureux du
monde ne peut faire souponner jusqu'o.

Quand ces pauvres coeurs toujours blesss, toujours mpriss, osent
aimer, ils adorent. Jamais elle ne s'est remise de la nouvelle de sa
mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes,  l'accablement
mortel o elle resta plonge.

Hier soir, la servante m'a racont bien des choses, tout en tournant
son rouet devant l'tre de sa cuisine. Parfois elle s'arrtait
subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa
matresse--ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que
j'allais la voir paratre.

Quel mystre que la mort! comme cette terrible disparition est
difficile  raliser! Aprs la mort de mon pre, lorsqu'on disait 
Mlle Dsileux qu'avec le temps, je me consolerais: Jamais, jamais,
s'criait-elle en couvrant son visage.

Il est impossible de dire la piti qu'elle avait de moi. La nuit
mme de sa mort, elle s'attendrissait encore sur mon malheur, et
rptait  la personne qui la veillait: Dites-lui que Dieu lui
reste.

 mon amie, obtenez-moi l'intelligence de cette parole!

Qu'est-ce que la vie? Quelque brillante que soit la pice, le
dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur
la tte et en voil pour jamais!



26 juin.

De ma visite aux Aulnets j'ai emport _Tout pour Jsus_, livre
bien-aim de Mlle Dsileux; et, mon Dieu, avec quelle motion j'ai
tu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon
pre!

Regardez cette me qui vient d'entendre son jugement:  peine Jsus
a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n'est point encore
teint, et ceux qui pleurent n'ont pas encore ferm les yeux du
corps loin duquel la vie a fui: pourtant le jugement est rendu, tout
est consomm; il a t court, mais misricordieux. Que dis-je?
misricordieux la parole ne saurait dire ce qu'il a t. Que
l'imagination le trouve. Un jour, s'il plat  Dieu, nous en ferons
nous-mmes la douce exprience. Il faut que cette me soit bien
forte pour ne pas succomber sous la vivacit des sentiments qui
s'emparent d'elle; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point
tre anantie. Sa vie est passe; comme elle a t courte! sa mort
est arrive; combien douce son agonie d'un moment! comme les
preuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misre, les
afflictions un enfantillage! Et maintenant elle a obtenu un bonheur
qui ne finira jamais. Jsus a parl, le doute n'est plus possible.
Quel est ce bonheur? L' oeil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point
entendu. Elle voit Dieu, l'ternit s'tend devant elle, dans son
infini. Les tnbres se sont vanouies, la faiblesse a disparu, il
n'est plus ce temps qui autrefois la dsesprait. Plus d'ignorance,
elle voit Dieu, son intelligence se sent inonde de dlices
ineffables, elle a puis de nouvelles forces dans cette gloire que
l'imagination ne saurait concevoir; elle se rassasie de cette
vision, en prsence de laquelle toute la science du monde n'est que
tnbres et ignorance. Sa volont nage dans un torrent d'amour;
ainsi qu'une ponge s'emplit des eaux de la mer, elle s'emplit de
lumire, de beaut, de bonheur, de ravissement, d'immortalit, de
Dieu. Ce ne sont l que de vains mots plus lgers que la plume, plus
faibles que l'eau; ils ne sauraient rappeler  l'imagination mme
l'ombre du bonheur de cette me.

Et nous sommes encore ici!  ennui!  tristesse!



(Angline de Montbrun  Mina Darville)


Vous n'avez pas oubli notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre
Mlle Dsileux si difforme. Elle n'est plus et aprs sa mort on m'a
remis une lettre d'elle qui ne sera pas inutile.

Mina, comme cette pauvre disgracie nous aimait, mon pre et moi! et
qu'elle a souffert!

C'est fini, maintenant la terre a t foule sur son pauvre corps,
et pour moi, voil Vronique Dsileux parmi ces ombres chres qu'on
trane aprs soi,  mesure qu'on avance dans la vie.

J'ai reu vos deux lettres, et bien des choses m'ont profondment
touche. Vous savez comme il vous plaignait  son heure dernire, et
volontiers, je dirais comme lui: Pauvre petite Mina.

Votre frre m'a envoy de vos cheveux. Veuillez le remercier de ma
part, et lui faire comprendre qu'il ne doit plus m'crire.  quoi
bon!

Chre soeur, je ne puis regarder sans motion ces belles boucles
brunes que vous arrangiez si bien. Qui nous et dit qu'un jour cette
superbe chevelure tomberait sous le ciseau monastique? qu'un guimpe
de toile blanche entourerait votre charmant visage?

Ma chre mondaine d'autrefois, comme j'aimerais  vous voir sous
votre voile noir.

Ainsi, vous voil consacre  Dieu, oblige d'aimer Notre-Seigneur
d'un amour de vierge et d'pouse.

Ce qu'on dit contre les voeux perptuels me rvolte. Honte au coeur
qui, lorsqu'il aime, peut prvoir qu'il cessera d'aimer.

Mon amie, je ne dors gure, et en entendant sonner quatre heures,
votre souvenir me revient toujours. Ma pense vous suit, tout
attendrie, dans ces longs corridors des Ursulines.

J'ai assist  l'oraison des religieuses. J'aimais  les voir
immobiles dans leurs stalles, et toutes les ttes, jeunes et
vieilles, inclines sous la pense de l'ternit. L'ternit, cette
mer sans rivages, cet abme sans fond o nous disparatrons tous!

Si je pouvais me pntrer de cette pense! Mais je ne sais quel
poids formidable m'attache  la terre. O sont les ailes de ma
candeur d'enfant? Alors je me sentais porte en haut par l'amour.
Mon me, comme un oiseau captif, tendait toujours  s'lever. Oh! le
charme profond de ces enfantines rveries sur Dieu, sur l'autre vie.

J'aimais mon pre avec une ardente tendresse, et pourtant, je
l'aurais laiss sans regret pour mon pre du ciel. Mina, c'tait la
grce encore entire de mon baptme. Maintenant, la chrtienne,
aveugle par ses fautes, ne comprend plus ce que comprenait
l'innocence de l'enfant. Mina, j'ai vu de prs l'abme du dsespoir.
Ni Dieu ni mon pre ne sont contents de moi, et cette pense ajoute
encore  mes tristesses.

Dans votre riante chapelle des Ursulines, j'aimais surtout la
chapelle des Saints, o je priais mieux qu'ailleurs. Pendant mon
sjour au pensionnat, tous les jours j'allais y faire brler un
cierge, pour que la sainte Vierge me rament mon pre sain et sauf,
et maintenant, je voudrais que l, aux pieds de Notre-Dame du
Grand-Pouvoir, une lampe brlt nuit et jour pour qu'elle me
conduise  lui.

Je suis charme que vous soyez sacristine. Vous faites si
merveilleusement les bouquets. Quels beaux paniers de fleurs je vous
enverrais, si vous n'tiez si loin.

Ma chre Mina, soyez bnie pour le tendre souvenir que vous donnez 
mon pre. Puisque votre office vous permet d'aller dans l'glise, je
vous en prie, ne passez un jour sans vous agenouiller, sur le pav
qui le couvre. Cette fosse si troite, si froide, si obscure, je
l'ai toujours devant les yeux. Vous dites que dans le ciel il est
plus prs de moi qu'autrefois.

Mina, le ciel est bien haut, bien loin, et je suis une pauvre
crature. Vous ne pouvez comprendre  quel point il me manque, et le
besoin, l'irrsistible besoin de me sentir serre contre son coeur.

Le temps ne peut rien pour moi. Comme disait Eugnie de Gurin, les
grandes douleurs vont en creusant comme la mer. Et le savait-elle
comme moi! Elle ne pouvait aimer son frre comme j'aimais mon pre.
Elle ne tenait pas tout de lui. Puis rien ne m'avait prpare  mon
malheur. Il avait toute la vigueur, toute l'lasticit, tout le
charme de la jeunesse. Sa vie tait si active, si calme, si saine,
et sa sant si parfaite. Sans ce fatal accident! C'est peut-tre
_une perfidie de la douleur_, mais j'en reviens toujours l.

Mon amie, vous savez que je ne me plains pas volontiers, mais votre
amiti est si fidle, votre sympathie si tendre, qu'avec vous mon
coeur s'ouvre malgr moi. Ma sant s'amliore. Qui sait combien de
temps je vivrai. Implorez pour moi la paix, ce bien suprme des
coeurs morts.

Angline.



1er juillet.

  Pourquoi dans mon esprit revenez-vous sans cesse
   jours de mon enfance et de mon allgresse?
  Qui donc toujours vous rouvre en nos coeurs presque teints,
   lumineuse fleur des souvenirs lointains?

Parmi les papiers de mon pre, j'ai trouv plusieurs de mes cahiers
d'tudes qu'il avait conservs; et comme cela m'a reporte  ces
jours bnis o je travaillais sous ses yeux, entoure, pntre par
sa chaude tendresse. Quels soins ne prenait-il pas pour me rendre
l'tude agrable. Il voulait que je grandisse heureuse, joyeuse,
dans la libert de la campagne, parmi la verdure et les fleurs, et
pour cela il ne recula pas devant le sacrifice de ses gots et de
ses habitudes.

La vue de ces cahiers m'a profondment touche. J'ai pleur
longtemps.  le bienfait des larmes! Parfois, cette divine source
tarit absolument. Alors, je demeure plonge dans une morne
tristesse. Vainement ensuite, je cherche mes bons sentiments, mes
courageuses rsolutions. La douleur, cette virile amie, lve et
fortifie, mais la tristesse dvaste l'me. Comment se garantir de
cette langueur consumante?

Je ne vis gure dans le prsent, et pour ne pas voir l'avenir, qui
m'apparat comme une morne et dsole solitude, je songe au pass
tout entier disparu. Ainsi le naufrag, qui n'a que l'espace devant
lui, se retourne, et dans sa mortelle dtresse, interroge la mer o
ne flotte plus une pave.

Oui, tout a disparu.  mon Dieu, laissez-moi l'amre volupt des
larmes!



3 juillet.

Je ne devrais pas lire les _Mditations_. Cette voix molle et tendre
a trop d'cho dans mon coeur. Je m'enivre de ces dangereuses
tristesses, de ces passionns regrets. Insense! J'implore la paix
et je cherche le trouble. Je suis comme un bless qui sentirait un
pre plaisir  envenimer ses plaies,  en voir couler le sang.

O me conduira cette douloureuse effervescence? J'essaie faiblement
de me reprendre  l'aspect charmant de la campagne, mais

  Le soleil des vivants n'chauffe plus les morts.



6 juillet.

Oublier! est-ce un bien? Puis-je le dsirer?

Oublier qu'on a port en soi-mme l'clatante blancheur de son
baptme, et la divine beaut de la parfaite innocence.

Oublier la honte insupportable de la premire souillure, la
salutaire amertume des premiers remords.

Oublier l'pre et fortifiante saveur du renoncement; les joies
profondes, les religieuses terreurs de la foi.

Oublier les aspirations vers l'infini, la douceur bnie des larmes,
les rves dlicieux de l'me virginale, les premiers regards jets
sur l'avenir, ce lointain enchant qu'illuminait l'amour.

Oublier les joies sacres du coeur, les dchirements sanglants et
les illuminations du sacrifice, les rvlations de la douleur.

Oublier les clarts d'en haut; les rayons qui s'chappent de la
tombe; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu'on aimait le
plus y a disparu.

Oublier qu'on a t l'objet d'une incomparable tendresse qu'on a cru
 l'immortalit de l'amour.

Oublier que l'enthousiasme a fait battre le coeur; que l'me s'est
mue devant la beaut de la nature; qu'elle s'est attendrie sur la
fleur saisie par le froid, sur le nid o tombait la neige, sur le
ruisseau qui coulait entre les arbres dpouills.

Oublier! laisser le pass refermer ses abmes sur la meilleure
partie de soi-mme! N'en rien garder! n'en rien retenir! Ceux qu'on
a aims, les voir disparatre de sa pense comme de sa vie les
sentir tomber en poudre dans son coeur!

Non, la consolation n'est pas l!



7 juillet.

La consolation, c'est d'accepter la volont de Dieu, c'est de songer
 la joie du revoir, c'est de savoir que je l'ai aim autant que je
pouvais aimer.

Dans quelle dlicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me
cotait pour lui plaire; mais je savais que les froissements
involontaires sont invitables, et pour en effacer toute trace,
rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chre et
douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand
je pense  cette journe du 19! Quelles heureuses folles nous
tions, Mina et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si
gaie? Combien j'ai bni Dieu, ensuite, d'avoir suivi l'inspiration
qui me portait vers mon pre. Ce dernier entretien restera l'une des
forces de ma vie.

Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait  ses pieds
devant la chemine, o le feu allait s'teindre. Je me souviens qu'
la porte, je m'arrtai un instant pour jouir de l'aspect charmant de
la salle. Il aimait passionnment fa verdure et les fleurs et j'en
mettais partout. Par la fentre ouverte,  travers le feuillage,
j'apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux
de son livre, mon pre me demanda ce qu'il y avait. Je m'approchai,
et m'agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui
dis que je ne pourrais m'endormir sans la certitude qu'aucune ombre
de froideur ne s'tait glisse entre nous, sans lui demander pardon,
si j'avais eu le malheur de lui dplaire en quelque chose.

Je vois encore son air moiti amus, moiti attendri. Il m'embrassa
sur les cheveux, en m'appelant _sa chre folle_, et me fit asseoir
pour causer. Il tait dans ses heures d'enjouement, et alors sa
parole, ondoyante et lgre, avait un singulier charme. Je n'ai
connu personne dont la gaiet se prt si vite.

Mais ce soir-l quelque chose de solennel m'oppressait. Je me
sentais mue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me
revenait  l'esprit. Il me semblait que je n'avais jamais apprci
son admirable tendresse. J'prouvais un immense besoin de le
remercier, de le chrir. Minuit sonna. Jamais glas ne m'avait paru
si lugubre, ne m'avait fait une si funbre impression. Une crainte
vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me
fit soudain l'effet d'un tombeau.

Je me levai pour cacher mon trouble et m'approchai de la fentre. La
mer s'tait retire au large, mais le faible bruit des flots
m'arrivait par intervalles. J'essayais rsolument de raffermir mon
coeur, car je ne voulais pas attrister mon pre. Lui commena dans
l'appartement un de ces va-et-vient qui taient dans ses habitudes.
_La fille du Tintoret_ se trouvait en pleine lumire. En passant,
son regard tomba sur ce tableau qu'il aimait, et une ombre
douloureuse couvrit son visage. Aprs quelques tours, il s'arrta
devant et resta sombre et rveur,  le considrer. Je l'observais
sans oser suivre sa pense. Nos yeux se rencontrrent et ses larmes
jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota  mon bien suprme! 
ma Tintorella!

Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire motion,
rpondant  ma secrte angoisse, m'pouvantait, et je m'criai Mon
Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver?

Il se remit  l'instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais
les violents battements de son coeur, pendant qu'il rptait de sa
voix la plus calme: Ce n'est rien, ce n'est rien, c'est la
sympathie pour le pauvre Jacques Robusti.

Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me
porta sur la causeuse au coin du feu; puis il alla fermer la
fentre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons.

La flamme s'leva bientt vive et brillante. Alors revenant  moi,
il me demanda pourquoi j'tais si bouleverse. Je lui avouai mes
terreurs.

Bah! dit-il lgrement, des nerfs. Et comme j'insistais, en disant
que lui aussi avait senti l'approche du malheur, il me dit:

J'ai eu un moment d'motion, mais tu le sais, Mina assure que j'ai
une nature d'artiste.

Il me badinait, me raisonnait, me clinait, et comme je restais
toute trouble, il m'attira  lui et me demanda gravement:

Mon enfant, si, moi ton pre, j'avais l'entire disposition de ton
avenir, serais-tu bien terrifie?

Alors, partant de l, il m'entretint avec une adorable tendresse de
la folie, de l'absurdit de la dfiance envers Dieu.

Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l'horrible
crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m'tais sentie si
profondment aime. Pourtant je comprenais--et avec quelle lumineuse
clart--que rien dans les tendresses humaines ne peut faire
souponner ce qu'est l'amour de Dieu pour ses cratures.

 mon Dieu, votre grce me prparait au plus terrible des
sacrifices. C'est ma faute, ma trs grande faute, si l'clatante
lumire, qui se levait dans mon me, n'a pas t croissant jusqu'
ce jour.

Chose singulire! le parfum de l'hliotrope me porte toujours 
cette heure sacre--la dernire de mon bonheur. Ce soir-l il en
portait une fleur  sa boutonnire, et ce parfum est rest pour
jamais ml aux souvenirs de cette soire, la dernire qu'il ait
passe sur la terre.



8 juillet.

Quand je vivrais encore longtemps, jamais je ne laisserai ma robe
noire, jamais je ne laisserai mon deuil.

Aprs la mort de ma mre, il m'avait voue  la Vierge, et d'aussi
loin que je me rappelle j'ai toujours port ses couleurs.
Pourrait-elle l'oublier? C'est pour mes voiles d'orpheline que j'ai
abandonn sa livre, que je ne devais quitter qu' mon mariage. Ces
couleurs virginales plaisaient  tout le monde,  mon pre surtout.
Il me disait qu'il ne laissait jamais passer un jour sans rappeler 
la sainte Vierge que je lui appartenais.



10 juillet.

Le mardi d'avant sa mort, de bonne heure, nous tions monts sur le
cap. Rien n'est beau comme le matin d'un beau jour, et jamais je
n'ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-l. Autour de
nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indiffrent  ce
ravissant spectacle, mon pre restait plong dans une mditation
profonde. Je lui demandai ce qu'il regardait en lui-mme et
rpondant  ma question par une autre, comme c'tait un peu son
habitude, il me dit: Penses-tu quelquefois  cet incendie d'amour
que la vue de Dieu allumera dans notre me?

Je n'tais pas dispose  le suivre dans ces rgions leves, et je
rpondis gaiement: En attendant, serrez-moi contre votre coeur.

--Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres,
mais tantt ce tressaillement de la nature  l'approche du soleil
m'a profondment mu, et toute mon me s'est lance vers Dieu.

L'expression de son visage me frappa. Ses yeux taient pleins d'une
lumire que je n'y avais jamais vue. tait-ce la lumire de
l'ternit qui commenait  lui apparatre? Il en tait si prs--et
avec quelle consolation je me suis rappel tout cela, en coutant le
rcit que saint Augustin nous a laiss, de son ravissement pendant
qu'il regardait, avec sa mre, le ciel et la mer d'Ostie.

J'aime saint Augustin, ce coeur profond, qui pleura si tendrement sa
mre et son ami. Un jour, en partant  son peuple des croyances
superstitieuses, le _fils de tant de larmes_ disait: Non, les morts
ne reviennent Pas: et son me aimante en donne cette touchante
raison: J'aurais revu ma mre.

Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi: Les morts ne
reviennent pas, j'aurais revu mon pre. Lui, si tendre pour mes
moindres chagrins, lui qui tait comme une me en peine ds qu'il ne
m'avait plus.

Tant d'appels dsols, tant de supplications passionnes et toujours
l'inexorable silence, le silence de la mort.



12 juillet.

J'aime  voir le soleil disparatre  travers les grands arbres de
la fort; la voil dj qui dpouille sa parure de lumire pour
s'envelopper d'ombre.  l'horizon les nuages plissent. On dit beau
comme un ciel sans nuages, et pourtant, que les nuages sont beaux
lorsqu'ils se teignent des feux du soir! Tantt en admirant ces
groupes aux couleurs clatantes, je songeais  ce que l'amour de
Dieu peut faire de nos peines, puisque la lumire en pntrant de
sombres vapeurs, en fait une merveilleuse parure au firmament.

Lorsqu'il fait beau  la tombe de la nuit, je me promne dans mon
beau jardin--ce jardin si dlicieux, disait Maurice, que les
amoureux seuls y devraient entrer.

C'est charmant d'entendre les oiseaux s'appeler dans les arbres.
Avant de regagner leurs nids, il y en a qui viennent boire et se
baigner au bord du ruisseau. Ce ruisseau, qui tombe de la montagne
avec des airs de torrent, coule ici si doux; c'est plaisir de suivre
ces gracieux dtours. On dirait qu'il ne peut se rsoudre  quitter
le jardin; j'aime ce faible bruit parmi les fleurs.

  Les images de ma jeunesse
  S'lvent avec cette voix:
  Elles m'inondent de tristesse
  Et je me souviens d'autrefois.



13 juillet.

Mon serin s'ennuie; il bat de l'aile contre les vitres.

Pauvre petit! se sentir des ailes et ne pouvoir les dployer
Qui ne connat cette souffrance? Qui ne s'est heurt  des
bornes douloureuses? Qui ne connat le tourment de l'impuissante
aspiration?



15 juillet.

J'ai donn la ferme des Aulnets  Marie Desroches et cet acte m'a
fait plaisir  signer. Qu'aurais-je fait de cette proprit? Je suis
dj trop riche peut-tre, et d'ailleurs si sa mort et t moins
prompte, mon pre, j'en suis convaincue, aurait laiss quelque chose
 sa jolie filleule qu'il affectionnait. Pour elle, cette ferme,
c'est la vieillesse heureuse et paisible de son pre, c'est l'avenir
assur. Aussi sa joie est belle  voir.



16 juillet.

Tous les dimanches aprs les vpres, Paul et Marie viennent me voir,
un peu, je pense, par affection pour moi, et beaucoup par tendresse
pour le serin qui leur garde une nuance de prfrence dont ils ne
sont pas peu fiers.

Ces gentils enfants sont charmants dans leur toilette de premire
communion. Marie surtout est  croquer avec sa robe blanche, et le
joli chapelet bleu qu'elle porte en guise de collier. Paul commence
 se faire  la voir si belle, mais les premires fois il avait des
blouissements. Le jour de leur premire communion, je les invitai 
dner, et les ayant laisss seuls un instant, je les trouvai qui
s'entre-regardaient avec une admiration profonde. Ces aimables
enfants m'apportent souvent de la corallorhize pour les corbeilles.
Marie conte fort bien leurs petites aventures.

L'autre jour, en allant chercher leur vache, ils s'taient assis
sur une grosse roche pour se reposer, quand une norme couleuvre
allongea sa tte hideuse de dessous la roche.

Marie crut sa dernire heure arrive et se mit  courir; mais Paul
conservant son sang-froid, la fit monter sur une clture. Puis il
marcha rsolument vers la grosse roche, et lapida la couleuvre et
ses petits. Il y en avait sept. Marie frmit encore en pensant
qu'elle s'est trouve si prs d'un nid de couleuvres.

Depuis ce jour-l, son petit frre a pris pour elle les proportions
d'un hros. Il n'a peur de rien, dit-elle avec conviction, et Paul
triomphe modestement.

J'aime ces enfants. Leur conversation me laisse quelque chose de
frais et de doux. Bien volontiers, je contenterais toutes leurs
petites envies, mais je craindrais que leurs visites ne devinssent
intresses; aussi pour l'ordinaire je ne leur donne qu'un peu de
vin pour leur grand'mre. Ils s'en vont contents.



20 juillet.

Le jour clatant m'assombrit trangement, mais j'aime le demi-jour
dor, la clart tendre et douce du crpuscule.

Malgr la tristesse permanente au fond de mon me, la beaut de la
nature me plonge parfois dans des rveries dlicieuses. Mais il faut
toujours finir par rentrer, et alors la sensation de mon isolement
me revient avec une force nouvelle. Par moment, j'prouve un besoin
absolument irrsistible de revoir et d'entendre Maurice. Il me faut
un effort dsespr pour ne pas lui crire: Venez.

Et fidle  sa parole il viendrait...



21 juillet.

N'aimait-il donc en moi que ma beaut? Ah! ce cruel tonnement de
l'me. Cela m'est rest au fond du coeur comme une souffrance aigu,
intolrable. Qu'est-ce que le temps, qu'est-ce que la raison peut
faire pour moi? Je suis une femme qui a besoin d'tre aime.

Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de
mes domestiques. Et pourtant, ils me sont attachs, et la plus
humble affection n'a-t-elle pas son prix?

Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas ingrate, que
je ne fasse souffrir personne.



23 juillet.

Temps dlicieux. Pour la premire fois, j'ai pris un bain de mer, ce
qui m'a valu quelques minutes de srnit. Autrefois, j'tais la
premire baigneuse du pays--la reine des grves, disait Maurice.

Depuis mon deuil, je n'avais pas revu ma cabane de bains, ni cet
endroit paisible et sauvage o j'tais venue pour la dernire fois
avec Mina. Je l'ai trouv chang. La crique a toujours son beau
sable, ses coquillages, ses sinuosits, et sa ceinture de rochers 
fleur d'eau. Mais la jolie butte qui abritait ma cabane s'en va
ronge par les hautes mers. Un cdre est dj tomb, et les deux
vigoureux sapins dont j'aimais  voir l'ombre dans l'eau, mins par
les vagues, penchent aussi vers la terre. Cela m'a fait faire des
rflexions dont la tristesse n'tait pas sans douceur. Une montagne
finit par s'crouler en flots de poussire, et un rocher est enfin
arrach de sa place. La mer creuse les pierres et consume peu  peu
ses rivages. Ceux donc qui habitent des maisons de boue ne
seront-ils pas beaucoup plus tt consums?



25 juillet.

J'aime me rapprocher des pauvres, des humbles, c'est--dire des
forts qui portent si vaillamment de si lourds fardeaux. Souvent, je
vais chez une pauvre femme reste sans autre ressource que son
courage, pour lever ses trois enfants. La malheureuse a vu prir
son mari presque sous ses yeux.

La mer a gard le corps, mais quelques heures aprs le naufrage, la
tempte jetait sur le rivage les dbris de la barque avec les rames
du pcheur; et la veuve a crois les rames, en travers des poutres,
au-dessus de la croix de bois noir qui orne le mur blanchi  la
chaux de sa pauvre demeure.

Cette jeune femme m'inspire un singulier intrt. Jamais elle ne se
plaint, mais on sent qu'elle a souffert. Pour elle le rude et
incessant travail, les privations de toutes sortes, ne sont pas ce
qu'il y a de plus difficile  supporter. Mais elle accepte tout. Il
faut gagner son paradis, me dit-elle parfois.

Il y a sur ce ple et doux visage quelque chose qui fortifie, qui
lve les penses. Que de vertus inconnues brilleront au grand jour!
Que de grandeurs caches seront dvoiles chez ceux que le monde
ignore ou mprise?

Un jour, Ignace de Loyola demanda  Jsus-Christ qui, dans le
moment, lui tait le plus agrable sur la terre, et Notre-Seigneur
rpondit que c'tait une pauvre veuve qui gagnait,  filer, son pain
et celui de ses enfants. Mon pre trouvait ce trait charmant, et
disait: Quand je vois mpriser la pauvret, je suis partag entre
l'indignation et l'envie de rire.



26 juillet.

Longtemps, je me suis arrte  regarder la mer toute fine haute et
parfaitement calme. C'est beau comme le repos d'un coeur passionn.
Pour bouleverser la mer il faut la tempte, mais pour troubler le
coeur, jusqu'au fond, que faut-il!... Hlas, un rien, une ombre.
Parfois, tout agit sur nous, jusqu' la fume qui tremble dans
l'air, jusqu' la feuille que le vent emporte. D'o vient cela? n'en
est-il pas du sentiment comme de ces fluides puissants et dangereux
qui circulent partout, et dont la nature reste un si profond
mystre?

Dieu ne donne pas  tous la sensibilit vive et profonde. Ni la
douleur, ni l'amour ne vont avant dans bien des coeurs, et le temps
y efface les impressions aussi facilement que le flot efface les
empreintes sur le sable.

On dit que le coeur le plus profond finit par s'puiser. Est-ce
vrai? Alors c'est une pauvre consolation. Rien de la terre n'a
jamais cr parmi les cendres... les bords du volcan teint sont 
jamais striles. Pas une fleur, pas une mousse ne s'y verra jamais.
La neige peut voiler l'affreuse nudit de la montagne; mais rien ne
saurait embellir la vie qu'une flamme puissante a ravage. Ces
ruines sont tristes: ce que le feu n'y consume pas, il le noircit.



27 juillet.

Une dame trs bien intentionne a beaucoup insist pour me voir, et
m'a crit qu'elle ne voudrait pas partir sans me laisser quelques
paroles de consolation. Pauvre femme! elle me fait l'effet d'une
personne, qui, avec une goutte d'eau douce au bout du doigt,
croirait pouvoir adoucir l'amertume de la mer.

Qu'on me laisse en paix!



28 juillet.

C'est une chose tonnante comme ma sant s'amliore. Ma si forte
constitution reprend le dessus, et souvent, je me demande avec
pouvante, si je ne suis pas condamne  vieillir-- vieillir dans
l'isolement de l'me et du coeur. Mon courage dfaille devant cette
pense.

Pour me distraire, je fais tous les jours de longues promenades.
J'en reviens fatigue, ce qui fait jouir du repos. Mais qu'il est
triste d'habiter avec un coeur plein une maison vide.  mon pre, le
jour de votre mort, le deuil est entr ici pour jamais. Parfois, je
songe  voyager. Mais ce serait toujours aller o nul ne nous
attend. D'ailleurs, je ne saurais m'loigner de Valriant, o tout me
rappelle mon pass si doux, si plein, si sacr.

Autant que possible je vis au dehors. La campagne est dans toute sa
magnificence, mais c'est la maturit, et l'on dirait que la nature
sent venir l'heure des dpouillements. Dj elle se recueille, et
parfois s'attriste, comme une beaut qui voit fuir la jeunesse et
qui songe aux rides et aux dfigurements.



2 aot.

Aujourd'hui j'ai fait une promenade  cheval. Maintenant que mes
forces me le permettent, je voudrais reprendre mes habitudes.
D'ailleurs les exercices violents calment et font du bien.

En montant ce noble animal que mon pre aimait, j'avais un terrible
poids sur le coeur, mais la rapidit du galop m'a tourdie. Au
retour j'tais fatigue, et il m'a fallu mettre mon beau Sultan au
pas. Alors les penses me sont venues tristes et tendres.

Je regrette de n'avoir rien crit alors que ma vie ressemblait  ces
dlicieuses journes de printemps, o l'air est si frais, la verdure
si tendre, la lumire si pure. J'aurais du plaisir  revoir ces
pages. J'y trouverais un parfum du pass. Maintenant le charme est
envol; je ne vois rien qu'avec des yeux qui ont pleur. Mais il y a
des souvenirs de bonheur qui reviennent obstinment comme ces paves
qui surnagent.



4 aot.

Depuis ma promenade, ma pense s'envole malgr moi vers la Malbaie.
J'ai des envies folles d'y aller, et pourquoi? Pour revoir un
endroit o j'ai failli me tuer. C'est au bord d'un chemin
rocailleux, sur le penchant d'une cte; il y a beaucoup de
cornouilliers le long de la clture, et par-ci par-l quelques
jeunes aulnes qui doivent avoir grandi.

Si Maurice passait par l se souviendrait-il? Et pourtant si j'tais
morte alors, quel vide, quel deuil dans sa vie et dans son coeur!

C'tait il y a trois ans. En revenant d'une excursion au Saguenay,
nous nous tions arrts  la Malbaie. Mon pre, Maurice et moi,
aussi  l'aise  cheval que dans un fauteuil, nous faisions de
longues courses, et un jour nous nous rendmes jusqu'au
Port-au-Persil, sauvage et charmant endroit qui se trouve  cinq ou
six lieues de la Malbaie.

Au retour, l'orage nous surprit. La pluie tombait si fort que
Maurice et moi nous dcidmes d'aller chercher un abri quelque part,
et nous tions  attendre mon pre, que nous avions devanc, quand
un clair sinistre nous brla le visage. Presque en mme temps, le
tonnerre clatait sur nos ttes et tombait sur un arbre,  quelques
pas de moi. Nos chevaux pouvants se cabrrent violemment, je n'eus
pas la force de matriser le mien--il partit.--Ce fut une course
folle, terrible. La respiration me manquait, les oreilles me
bourdonnaient affreusement, j'avais le vertige. Pourtant,  travers
les roulements du tonnerre, je distinguais la voix de Maurice qui me
suivait de prs, et me criait souvent N'ayez pas peur.

Je tenais ferme, mais au bas d'une cte,  un dtour du chemin, mon
cheval fit un brusque cart, se retourna, bondit par-dessus une
grosse roche, et fou de terreur reprit sa course. Maurice avait
saut  terre et attendait. Quand je le vis s'lancer, je crus que
le cheval allait le renverser; mais il le saisit par les naseaux et
l'arrta net. Ce moment d'angoisse avait t horrible. Toute ma
force m'abandonna, les rnes m'chapprent, je tombai.

D'un bond Maurice fut  ct de moi. Par un singulier bonheur,
j'tais tombe sur des broussailles qui avaient amorti ma chute. Je
n'avais aucun mal. J'tais seulement un peu tourdie.

Mon pre arrivait  toute bride, mortellement inquiet. Il comprit
tout d'un coup d' oeil et, dans un muet transport, nous serra tous
deux dans ses bras.

 mon Dieu, vous le savez, sa premire parole fut pour vous
remercier! Et la douceur de ce moment!

Brise de fatigue et d'motion j'tais absolument incapable de
marcher. La pluie tombait toujours  torrents. Mon pre m'enleva
comme une plume et m'emporta  une maison voisine, o nous fmes
reus avec un empressement charmant. J'tais mouille jusqu'aux os;
et dans la crainte d'un refroidissement, on me fit changer d'habits.
Une jeune fille mit toutes ses robes  mon service. J'en pris une de
flanelle blanche. Comme elle n'allait pas  ma taille, la matresse
de cans ouvrit son coffre et en tira un joli petit chle bleu--son
chle de noces--me dit-elle, en me l'ajustant avec beaucoup de soin.

Vous l'avez pare belle, rptait sans cesse la digne femme, si
vous tiez tombe sur les cailloux, vous tiez morte.

--Oui dfigure pour la vie, ajoutait la jeune fille, qui avait
l'air de trouver cela beaucoup plus terrible.

--Le monsieur qui a arrt votre cheval est-il votre cavalier, me
dit-elle  l'oreille?

Ma toilette finie, elle me prsenta un petit miroir, et me demanda
navement si je n'tais pas heureuse d'tre si belle?--si j'aurais
pu supporter le malheur d'tre dfigure?

En sortant de la chambre, je trouvai mon pre et Maurice. Oh! cette
belle lumire qu'il y avait dans leurs regards. Malgr leurs habits
dgotants d'eau, tous deux avaient l'air de bienheureux.

L'orage avait cess. La campagne rafrachie par la pluie
resplendissait au soleil. La rose scintillait sur chaque brin
d'herbe, et pendait aux arbres en gouttes brillantes. L'air,
dlicieux  respirer, nous apportait en bouffes la saine odeur des
foins fauchs, et la senteur aromatique des arbres. Jamais la nature
ne m'avait paru si belle. Debout  la fentre, je regardais mue,
blouie. Ce lointain immense et magnifique, o la mer blouissante
se confondait avec le ciel, m'apparaissait comme l'image de
l'avenir.

Mon Dieu, pensais-je, qu'il fait bon de vivre!

Assis sur un escabeau  mes pieds, Maurice me regardait, et bien
bas, je lui dis: Merci.

Une flamme de joie passa ardente sur son visage, mais il resta
silencieux.

--Voyez donc comme c'est beau, lui dis-je.

Il sourit et rpondit dans cette langue italienne qu'il
affectionnait:

Batrice regardait le ciel, et moi je regardais Batrice.



7 aot.

Prs de la Pointe aux Cdres, dans un ravin sans ombrage, sans
verdure, sans eau, deux jeunes poux sont venus s'tablir. Ils ont
achet et rpar, tant bien que mal, une chtive masure qui tombait
en ruines, et y vivent heureux. Le bonheur est au dedans de nous, et
qui sait si la magie de l'amour ne peut pas rendre, une pauvre
cabane aussi agrable que la grotte de Calypso.

Il m'arrive souvent de passer par le ravin. Je porte  ces nouveaux
maris un intrt dont ils ne se doutent gure. Cet aprs-midi, je
voyais la jeune femme prparer son souper. Quand il fait beau, trois
pierres disposes en trpied, auprs de sa porte, lui servent de
foyer, et quelques branches sches suffisent pour cuire le repas.
Elle est attrayante, et porte ses cheveux blonds _ la suissesse_,
en lourdes nattes sur le dos. C'est charmant de la voir assise sur
une bche devant son humble feu, et surveillant sa soupe, tout en
tricotant activement. Je suppose qu'elle n'a pas d'horloge, car elle
interroge souvent le soleil-- charme de l'attente!--Je me sens plus
triste encore quand je la vois. Voudrais-je donc qu'il n'y et plus
d'heureux sur la terre? _Heureux!_ oui ils le sont, car ils ont
l'amour et tout est l.

Je leur ai fait dire de venir cueillir des fruits et des fleurs,
aussi souvent qu'il leur plaira.



8 aot.

Chacun a regagn son lit, except ma bonne vieille Monique, qui
s'obstine  croire que j'ai besoin de soins, et fait la sourde
oreille quand je l'envoie se coucher. Mais elle ne fait pas plus de
bruit qu'une ombre. Autour de moi tout est tranquille. Le parfum des
grves--ce parfum que Maurice aimant tant--m'arrive pntrant et
pre. L-bas, sur les ondes argentes, on voit courir des tincelles
de feu. Mais la mer est calme, trangement calme, et je n'entends
rien que le murmure du ruisseau,  travers le jardin, et par-ci
par-l, le bruissement des feuilles au passage de la brise.

Qui n'a senti ses yeux se mouiller devant le calme profond de la
campagne  demi plonge dans l'ombre? qui n'a prt une oreille
charme  ces divins silences,  ces vagues et flottantes rumeurs de
la nuit?

Mon Dieu, j'aurais besoin d'oublier combien la terre est belle

Le jour distrait toujours un peu, mais la nuit, l'me s'ouvre tout
entire  la rverie et quand le coeur est troubl, l'imagination
rpand partout, avec ses flammes des flots de tristesse. Vainement
j'essaie de regarder le ciel. Il faut des eaux calmes pour en
reflter la beaut et mon me

  N'est plus qu'une onde obscure o le sable a mont.



9 aot.

Dans l'isolement, quand l'me a encore sa sensibilit tout entire
et toute vive, il y a une trange volupt dans les souvenirs qui
dchirent le coeur et font pleurer. Ces chers souvenirs de tendresse
et de deuil, je m'en entoure, je m'en enveloppe, je m'en pntre, ou
plutt ils sont l'me mme de ma vie.

Cette conduite n'est pas sage, je le sais; mais qui n'aime mieux la
tempte que le calme plat--ce calme terrible qui abat, qui anantit
les plus fiers courages.



15 aot.

J'ai honte de moi-mme. Qu'ai-je fait de mon courage! qu'ai-je fait
de ma volont?

Jamais, non jamais, je n'aurais cru que l'me pt se renverser ainsi
dans les nerfs. Je ne saurais rester en repos. Je suis parfaitement
incapable de tout travail, de toute application quelconque. Malgr
moi, mon livre et mon ouvrage m'chappent des mains. Tout m'meut,
tout me trouble, et mme en la prsence de mes domestiques, des
larmes brlantes, s'chappent de mes yeux.  mon pre! que
penseriez-vous de moi? vous si noble! vous si fier!

Mais je n'y puis rien.  mesure que mes forces reviennent, le besoin
de le revoir se rveille terrible dans mon coeur. La prire ne
m'apporte plus qu'un soulagement momentan, ou plutt je ne sais
plus prier, je ne sais plus qu'couter mon coeur dsespr.

 mon Dieu! pardonnez-moi. Ces regrets passionns, ces dvorantes
tristesses, ce sont les plaintes folles de la terre d'preuve. Je ne
saurais les empcher de crotre.  mon Dieu, arrachez et brlez, je
vous le demande, je vous en conjure. Ah, que de fois, pendant les
jours terribles que je viens de passer, n'ai-je pas t me jeter 
vos pieds. J'ai peur de moi-mme, et je passe des heures entires
dans l'glise.

 Seigneur Jsus, vous le savez, ce n'est pas vous que je veux, ce
n'est pas votre amour dont j'ai soif, et mme en votre adorable
prsence, mes penses s'garent.

Hier, il faisait un vent furieux, une pouvantable tempte.  genoux
dans l'glise, le front cach dans mes mains j'coutais le bruit de
la mer moins trouble que mon coeur. Au plus profond de mon me,
d'tranges, de sauvages tristesses rpondaient aux rugissements des
vagues, sur la grve solitaire, et par moments des sanglots
convulsifs dchiraient ma poitrine.

L'glise tait dserte. Une humble chandelle de suif, allume par la
femme d'un pauvre pcheur, brlait sur un long chandelier de bois,
devant l'image de la Vierge.

 Marie! tendez votre douce main  ceux que l'abme veut engloutir.
 vierge!  Mre! ayez piti.



17 aot.

Si, une fois encore, je pouvais l'entendre, il me semble que
j'aurais la force de tout supporter. Sa voix exerait sur moi une
dlicieuse, une merveilleuse puissance; et, seule, elle put
m'arracher  l'accablement si voisin de la mort o je restai
plonge, aprs les funrailles de mon pre.

Tant que j'avais eu sous les yeux son visage ador, une force
mystrieuse m'avait soutenue. Sa main, sa chre main, qui m'avait
bnie, reposa jusqu'au dernier moment dans la mienne--elle tait
tide encore quand je la joignis  sa main gauche qui tenait le
crucifix. Dans une paix trs amre, j'embrassais son visage si
calme, si beau, et pour lui obir mme dans la mort, sans cesse je
rptais: Que la volont de Dieu soit faite!

Mais quand je ne vis plus rien de lui, pas mme son cercueil,
l'exaltation du sacrifice tomba. Sans penses, sans paroles, sans
larmes, incapable de comprendre aucune chose et de supporter mme la
lumire du jour, je passais les jours et les nuits, tendue sur mon
lit, tous les volets de ma chambre ferms. Pendant que je gisais
dans cet abattement qui rsistait  tout, et ne laissait plus
d'espoir, tout  coup une voix s'leva douce comme celle d'un ange.
Malgr mon tat de prostration extrme, le chant m'arrivait, mais
voil, comme de trs loin. Et le poids funbre qui m'crasait, se
soulevait; je me ranimais  ce chant si tendre, si pntrant.

Dans ma pense entnbre, c'tait la voix du chrtien qui, du fond
de la tombe, chantait ses immortelles tendresses et ses
imprissables esprances; c'tait la voix de l'lu qui, du haut du
ciel, chantait les reconnaissances et les divines allgresses des
consols. Ce terrible silence de la mort, souffrance inexprimable de
l'absence ternelle, il me semblait que l'amour de mon pre l'avait
vaincu et combien de fois j'ai dsir revivre cette heure. Cette
heure inoubliable, si trange et si douce, o je me repris  la vie,
berce par une mlodie divine.

Le chant se continuait toujours. J'coutais comme si le ciel se fut
entrouvert et il vint un moment o j'aurais succomb, sous l'excs
de l'motion, sans les larmes qui soulagrent mon coeur. Elles
coulrent en abondance, et  mesure qu'elles coulaient, je sentais
en moi un apaisement trs doux.

--Maurice, Maurice, sanglota Mina, elle est sauve.

Alors le jour se fit dans mon esprit; je compris, et ensuite je
demandai  voir Maurice.

--Il viendra, dit le docteur, qui tenait ma main dans la sienne, il
viendra, si vous consentez  boire ceci et  laisser donner de la
lumire.

Malgr l'affreux dgot, j'avalai ce qu'il me prsentait. On ouvrit
les volets, et je tenais ma figure cache dans les oreillers, pour
ne pas voir la lumire du soleil qui me faisait horreur, parce que
mon pre ne la verrait plus jamais.

Maurice vint, et  genoux  ct de mon lit, il me parla, il me dit
de ces paroles qu'aujourd'hui il chercherait en vain. Il me supplia
de le regarder, et je ne pus rsister  son dsir.

-- ma pauvre enfant!  ma chre aime! gmit-il en apercevant mon
visage.

Le sien tait brl de larmes. Mina me parut aussi bien change. Ils
taient tous deux en grand deuil, et je ne puis me reporter  cette
heure, sans un attendrissement qui me fait tout oublier. Alors je
sentais nos mes inexprimablement unies. Je me sentais aime--aime
avec cette infinie tendresse qui fait que le coeur tout entier
s'meut, se livre et s'coule. Alors je croyais que la douleur
partage c'tait une force vive qui mlait  jamais les mes.

Combien de fois, pour soulager mes tristesses, Maurice n'a-t-il pas
chant!

Maintenant, jamais plus je n'entendrai ce chant ravissant qui
faisait oublier la terre--ce chant cleste qui consolait en faisant
pleurer.



18 aot.

J'ai rv que je l'entendais chanter: Ton souvenir est toujours l
et depuis..  folie! folie!

Je ne suis rien pour lui. Il ne m'aime plus; il ne m'aimera plus
jamais.

Pourtant, au moment de partir, de me quitter pour toujours, il m'a
dit: Angline, si vous revenez sur cette injuste, sur cette folle
dcision, vous n'aurez qu' me l'crire. Souvenez-vous-en.

Non, je ne le rappellerai pas! Sans doute il viendrait, mais on ne
va pas  l'autel couronne de roses fltries.

tre aime comme devant ou malheureuse  jamais.



18 aot.

On me rpte toujours qu'il faudrait me distraire. _Me distraire!_
Et comment? Ah! on comprend bien peu l'excs de ma misre. La vie ne
peut plus tre pour moi qu'une solitude affreuse, qu'un dsert
effroyable. Que me fait le monde entier puisque je ne le verrai plus
jamais?



20 aot.

Comme un sentiment puissant nous dpouille, nous enlve  tout!
Voil pourquoi l'amour bien dirig fait les saints.

Que Dieu ait piti de moi! Il m'est bien peu de chose, et c'est 
peine si la pense de son amour dissipe un instant ma tristesse.
Pour moi, cette pense, c'est l'clair fugitif dans la nuit noire.



21 aot.

Je suis reste longtemps  regarder mon portrait, et cela m'a
laisse dans un tat violent qui m'humilie.

Quand j'avais la beaut, je m'en occupais trs peu. L'loignement du
monde, l'ducation virile que j'avais reue, m'avaient prserve de
la vanit.

Mon pre disait qu'aimer une personne pour son extrieur, c'est
comme aimer un livre pour sa reliure. Lorsqu'il y avait quelque mort
dans le voisinage: Viens, me disait-il, viens voir ce qu'on aime,
quand on aime son corps!

Mais si fragile, si passagre qu'elle soit, la beaut n'est-elle pas
un grand don?



23 aot.

Ah! la tristesse de ces murs. Par moments, il me semble qu'ils
suintent la tristesse et le froid. Et pourtant, j'aime cette maison
o j'ai t si heureuse--chre maison o le deuil est entr pour
jamais!

Mais malheur  qui, dans le calme de son coeur, peut dsirer mourir
tant qu'il lui reste un sacrifice  faire, des besoins  prvenir,
des larmes  essuyer!



24 aot.

Il fait un grand vent accompagn de pluie. Toutes les fentres sont
fermes et seule devant la chemine,

  Je regarde le feu qui brle  petit bruit,
  Et j'coute mugir l'aquilon de la nuit.

La voix de la mer domine toutes les autres. Les grandes vagues qui
retentissent et qui approchent m'inondent de tristesse.



25 aot.

En mettant quelques papiers en ordre, j'ai trouv un affreux croquis
de Maurice, qui m'a rappel au vif une des heures les plus gaies de
ma vie.

Comme c'est loin! Ces souvenirs gais, lorsqu'il m'en vient, me font
l'effet de ces pauvres feuilles dcolores qui pendent aux arbres,
oublies par les vents d'automne.



26 aot.

Que veut dire Mina! Je n'ose approfondir ses paroles, ou plutt j'ai
toujours sa lettre sous les yeux, et j'y pense sans cesse.
Songe-t-il? Non, je ne saurais l'crire! Et ne 'devais-je pas m'y
attendre! N'est-il pas libre? Ne lui ai-je pas rendu malgr lui sa
parole!

Qui sait jusqu' quel point un homme peut pousser l'indiffrence et
l'oubli?



(Angline de Montbrun  Mina Darville)


Chre Mina,

Je voulais attendre une heure de srnit pour vous rpondre mais
cela me mnerait trop loin. Et d'ailleurs, Marc, malade depuis
quelque temps, dsire que vous en soyez informe. Je lui ai sell
son cheval bien des fois, me disait-il tantt, et j'avais tant de
plaisir  faire ses commissions.

Il aime  parler de vous, et finit toujours par dire
philosophiquement: Qui est-ce qui aurait pens a, qu'une si jolie
mondaine ferait une religieuse?

J'incline  croire qu'il se reprsentait les religieuses comme ayant
toujours march les yeux baisss, et toujours port de grands
chles, en toute saison. Votre vocation a boulevers ses ides.

Chre amie, vous me conseillez les voyages puisque ma sant le
permet. J'y pense un peu parfois, mais vraiment, je ne saurais
m'arracher d'ici. Mon coeur y a toutes ses racines. D'ailleurs, il
me semble que le travail rgulier, srieux, soutenu, est un plus sr
refuge que les distractions. Malheureusement, se faire des
occupations attachantes c'est parfois terriblement difficile. Mais
comme disait mon pre, une volont ferme peut bien des choses. Moi,
je veux rester digne de lui. Ai-je besoin de vous dire que je
m'occupe beaucoup des malheureux. Et, grand Dieu! que deviendrais-je
si le malheur ne faisait pas aimer ceux qui souffrent? mais il y a
ce superflu de tendresse dont je ne sais que faire.

La solitude du coeur est la souveraine preuve.

Vous avez raison, la position de votre frre est bien triste. Ne
songe-t-il pas  la changer? et qui pourrait l'en blmer? Chre
soeur de mes larmes, veuillez croire que dans le meilleur de mon
coeur, je souhaite qu'il oublie et qu'il soit heureux.



28 aot.

Pourquoi la pense qu'il en aime une autre me bouleverse-t-elle  ce
point? Voudrais-je donc qu'il se condamnt  une vie d'isolement et
de tristesse? Ne suis-je pas injuste, draisonnable, de le tenir
responsable de l'involontaire changement de son coeur? changement
qu'il et voulu cacher  tous les yeux--qu'il et voulu se cacher 
lui-mme.

Pauvre Maurice! Et pourtant qu'il m'a aime! Ne serait-ce pas la
preuve d'une grande pauvret de coeur, d'oublier toujours ce que
j'en ai reu, pour songer  ce qu'il aurait pu me donner de plus?



29 aot.

Rien n'est impossible  Dieu. Il pourrait m'arracher  cet amour qui
fait mon tourment.

Montalembert raconte que sa chre sainte Elisabeth pria Dieu de la
dbarrasser de son extrme tendresse pour ses enfants. Elle fut
exauce et disait: Mes petits enfants me sont devenus comme
trangers.

Mais je ne ferai jamais une si gnreuse prire. Quand j'en devrais
mourir--je veux l'aimer.



30 aot.

Oui, c'taient de beaux jours. Jamais l'ombre d'un doute, jamais le
moindre sentiment de jalousie n'approchait de nous, et, quoi qu'on
en dise, la scurit est essentielle au bonheur. Beaucoup, je le
sais, n'en jugent pas ainsi; mais un amour inquiet et troubl me
parat un sentiment misrable. Du moins, c'est une source fconde de
douleurs et d'angoisses. Je hais les dpits, les soupons, les
coquetteries, et tout ce qui tourmente le coeur.

Maurice pensait comme moi. La veille de son dpart pour l'Europe, il
me dit--et avec quelle noblesse:

Je ne redoute de votre part ni inconstance, ni soupons. Je crois
en vous, et je sais que vous croyez en moi.

Oui, je croyais en lui. Que n'y ai-je toujours cru? Sa parole
donne, c'tait la servitude fire et profonde; mais il est triste
de n'avoir que des cendres dans son foyer.



31 aot.

  Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton me,
  Je veux un nom de toi qui dure plus d'un jour.
  La vie est peu de chose, un souffle teint sa flamme.
  Mais l'me est immortelle, ainsi que notre amour.

Alors, il croyait en son coeur comme au mien; il ne comprenait pas
que l'amour pt finir. Mais cette tendresse, qui se croyait
immortelle, s'est change en piti,--et la piti d'un homme,--qui en
voudrait?

D'ailleurs, ce triste reste ne m'est pas assur. Bientt, que
serai-je pour lui? Une pense importune, un souvenir pnible, qui
viendra le troubler dans son bonheur. _Son bonheur!_ Non, il ne
saurait tre heureux. Il est libre comme un forat qui tranerait
partout les dbris de sa chane. L'ombre du pass se lvera sur
toutes ses joies, ou plutt, il ne saurait en avoir qui mritent ce
nom. Quand on a reu ce grand don de la sensibilit profonde, on ne
peut gure s'tourdir, encore moins oublier. N'arrache pas qui veut
le pass dans son coeur. On ne dpouille pas ses souvenirs comme un
vtement fan. Non, c'est la robe sanglante de Djanire, qui
s'attache  la chair et qui brle.



1er septembre.

Que je voudrais voir Mina!

Il est huit heures. Pour elle, l'office du soir vient de finir et
voici l'heure du repos. Que cette vie est calme! Quelle est douce
compare  la mienne! Autrefois, gte par le bonheur, je ne
comprenais pas la vie religieuse, je ne m'expliquais pas qu'on pt
vivre ainsi, l'me au ciel et le corps dans la tombe. Maintenant, je
crois la vocation religieuse un grand bonheur.

Sa dernire journe dans le monde, Mina voulut la passer seule avec
lui et avec moi. Quelle journe! Nous tions tous les trois
parfaitement incapables de parler. Quand l'heure de son dpart
approcha, nous prmes notre dernier repas ensemble ou plutt nous
nous mmes  table, car nul de nous ne mangea. Ensuite, Mina fit
toute seule le tour de sa chre maison des Remparts, puis nous
partmes. Elle dsira entrer  la Basilique. L'orgue jouait, et l'on
chantait le _Benedicite_, sur un petit cercueil orn de fleurs. Ce
chant me fit du bien. Je sentis que l'entre en religion est comme
la mort des petits enfants; dchirante  la nature mais, aux yeux de
la foi, pleine d'ineffables consolations et de saintes allgresses.

 notre arrive aux Ursulines, il n'y avait personne. Mina me fit
avancer sous le porche, releva mon voile de deuil, et me regarda
longtemps avec une attention profonde.

--Comme vous lui ressemblez! dit-elle douloureusement.

Elle s'loigna un peu, et tourne vers la muraille, elle pleura.
Cette faiblesse fut courte. Elle revint  nous, ple, mais ferme.

--J'aurais voulu rester avec vous jusqu' votre mariage, dit-elle
avec effort; mais c'est au-dessus de mes forces.

Elle runit nos mains dans les siennes et continua tendrement.

--Vous vous aimez, et le sang du Christ vous unira. Puis,
s'adressant  moi:

--N'exigez pas de lui une perfection que l'humanit ne comporte
gure. Promettez-moi de l'aimer toujours et de le rendre heureux.

--Chre soeur, rpondis-je fermement je vous le promets.

--Et toi, Maurice, reprit-elle, aie pour elle tous les dvouements,
toutes les tendresses. Souviens-toi qu'il te l'a confie!--Et sa
voix s'teignit dans un sanglot.

--Malheur  moi, si je l'oubliais jamais, dit Maurice, avec une
motion profonde.

Elle sonna. Bientt les clefs grincrent dans la serrure, et la
porte s'ouvrit  deux battants. Mina, ple comme une morte,
m'embrassa fortement sans prononcer une parole. Son frre pleura sur
elle, et la retint longtemps dans ses bras.

--Maurice, dit-elle enfin, il le faut. Et s'arrachant  son
treinte, elle franchit le seuil du clotre et sans dtourner la
tte, disparut dans le corridor.

Les religieuses nous dirent quelques mots d'encouragement que je ne
compris gure. Puis la porte roula sur ses gonds, et se referma avec
un bruit que je trouvai sinistre. Le coeur horriblement serr, nous
restions l.

-- mon amie, me dit enfin Maurice, je n'ai plus que vous

Cette sparation l'avait terriblement affect. Mieux que personne,
je comprenais la grandeur de son sacrifice, et mon coeur saignait
pour lui. Je lui proposai une promenade  pied, croyant que
l'exercice lui ferait du bien. Il renvoya sa voiture, et nous prmes
la Grande-Alle. Le froid tait intense, la neige criait sous nos
pas, mais le ciel tait admirablement pur. Ni l'un ni l'autre, nous
n'tions en tat de parler. Seulement, de temps  autre, Maurice me
demandait si je voulais retourner, si je n'avais pas froid... Et il
mettait dans les attentions les plus banales, quelque chose de si
doux, une sollicitude si tendre, que j'en restais toujours charme.

En revenant, nous arrtmes aux Ursulines, pour voir Mina dj
habille en postulante, et reste charmante, malgr la coiffe
blanche et la queue de polon. Elle pleura comme nous. Les grilles
me firent une impression bien pnible, et pourtant, que cette
demi-sparation me semblait douce, quand je pensais  mon pre que
je ne verrais plus, que je n'entendrais plus jamais qui tait l
tout prs, couch sous la terre. Plusieurs annes auparavant, dans
ce mme parloir des Ursulines, avec quelle douleur, avec quelles
larmes, je lui avais dit adieu pour quelques mois. Tous ces
souvenirs me revenaient et me dchiraient le coeur. Maintenant
pensais-je, je sais ce que c'est que la sparation.

Ce soir-l, je fis un grand effort, pour surmonter ma tristesse et
rconforter Maurice. Assis sur l'ottomane, qu'on nous laissait
toujours dans le salon de ma tante, nous causmes longtemps.
L'expression si triste et si tendre de ses yeux m'est encore
prsente.

Alors, je savais que mon existence tait profondment modifie--que
je ne pourrais plus tre heureuse--parce qu'au plus profond du
coeur, j'avais une plaie qui ne se gurirait jamais. Mais je croyais
 son amour, et c'tait encore si doux!



2 septembre.

Mon vieux Marc est toujours faible. Je l'ai trouv assis devant sa
fentre, et regardant le cimetire dont les hautes herbes ondoyaient
au vent:

Mes parents sont l, m'a-t-il dit, et bien vite, j'y serai couch
moi-mme.

Ces paroles m'ont mue. Lorsqu'on y a mis ce qu'on aimait le plus,
le coeur s'incline si naturellement vers la terre. Tous nous irons
habiter la _maison troite_, et, en attendant, ne saurait-on avoir
patience? La vie la plus longue ne dure gure. _Hier enfant et
demain vieillard!_ disait Silvio Pellico. Cette fuite effrayante de
nos joies et de nos douleurs devrait rendre la rsignation bien
facile. _ mes dix annes de chanes, comme vous avez pass vite!_
disait encore l'immortel prisonnier.

Pauvre Silvio! qui n'a pleur sur lui? Son livre si simple et si
vrai laisse une de ces impressions que rien n'efface, car le plus
irrsistible de nos sentiments c'est l'admiration jointe  la piti.

En me mettant _Mio Pigrioni_ entre les mains, mon pre me dit Livre
admirable qui apprend  souffrir. Apprendre  souffrir, c'est ce
qui me reste.

Suivant Charles Sainte-Foi, un bon livre devrait toujours former un
vritable lien entre celui qui l'crit et celui qui le lit. J'aime
cette parole dont j'avais senti la vrit, bien avant de pouvoir
m'en rendre compte, et, des crivains dignes de ce nom, ce n'est pas
la gloire que j'envierais, mais les sympathies qu'ils inspirent.



3 septembre.

Quand je passe par les champs, je ne puis m'empcher d'envier les
faucheurs courbs sous le poids du jour et de la chaleur. J'en vois,
oublieux de leurs fatigues affiler leurs faux, en chantant. Que
cette rude vie est saine! J'aime cette forte race de travailleurs
que mon pre aimait.

Souvent, je pense avec admiration  sa vie si active, si laborieuse.
Riche comme il l'tait, quel autre que lui se ft assujetti  un si
nergique travail! Mais il avait toute mollesse en horreur, et
croyait qu'une vie dure est utile  la sant de l'me et du corps.

D'ailleurs, il jouissait en artiste des beauts de la campagne.
Non, disait-il parfois, on ne saurait entretenir des penses
basses, lorsqu'on travaille sous ce ciel si beau.

 mon pre, je suis votre bien indigne fille, mais faites qu'au
moins je sache dire: Non, je n'entretiendrai pas des penses de
dsespoir sous ce ciel si beau.



4 septembre.

C'est l dans cette dlicieuse solitude, qu'il m'a dit pour la
premire fois: Je vous aime.

Je vous aime! cri involontaire de son coeur, qui vint troubler le
mien.

Mon pre, Mina, Maurice et moi, tous nous avions un faible pour cet
endroit solitaire et charmant. Que de fois nous y sommes alls
ensemble. Ces beaux noyers ont entendu bien des clats de rire.
Maintenant mon pre est dans sa tombe, Mina dans son clotre, et moi
vivante, Maurice n'y reviendra jamais! Il disait de cette belle
mousse qu'on devrait se reprocher d'y marcher, que fouler les fleurs
qui s'y cachent, c'est une insulte  la beaut.

Ce soir, tout tait dlicieusement frais et calme autour de l'tang.
Pas le moindre vent dans les arbres; pas une ride sur ces eaux
transparentes, glaces de rose. Couche sur la mousse, je laissais
flotter mes penses, mais je ne sentais rien, rien que lassitude
profonde de l'me.



5 septembre.

Pauvre folie que je suis! J'ai relu ses lettres, et tout cela sur
mon me c'est la flamme vive sur l'herbe dessche.



6 septembre.

Pourquoi tant regretter son amour? Ma fille, disait le vieux
missionnaire  Atala, il vaudrait autant pleurer un songe.
Connaissez-vous le coeur de l'homme, et pourriez-vous compter les
inconstances de son dsir? Vous calculeriez plutt le nombre des
vagues que la mer route dans une tempte?



8 septembre.

Comme on reste enfant! Depuis hier je suis folle de regrets, folle
de chagrin. Et pourquoi? Parce que le vent a renvers le frne sous
lequel Maurice avait coutume d'aller s'asseoir avec ses livres.
J'aimais cet arbre qui l'avait abrit si souvent, alors qu'il
m'aimait comme une femme rve d'tre aime. Que de fois n'y a-t-il
pas appuy sa tte brune et ple! De sa nature, l'amour est
rveur, me disait-il parfois.

Cet endroit de la cte, d'o l'on domine la mer, lui plaisait
infiniment, et le bruit des vagues l'enchantait. Aussi il y passait
souvent de longues heures. Il avait enlev quelques pouces de
l'corce du frne, et grav sur le bois, entre nos initiales, ce
vers de Dante:

  _Amor chi a nullo amato amar perdona._

Amre drision maintenant! et pourtant ces mots gardaient pour moi
un parfum du pass. J'aurais donn bien des choses pour conserver
cet arbre consacr par son souvenir. La dernire fois que j'en
approchai, une grosse araigne filait sa toile, sur les caractres
que sa main a gravs, et cela me fit pleurer. Je crus voir
l'indiffrence hideuse travaillant au voile de l'oubli. J'enlevai la
toile, mais qui relvera l'arbre tomb,--renvers dans toute sa
force, dans toute sa sve?

Le coeur se prend  tout, et je ne puis dire ce que j'prouve, en
regardant la cte o je n'aperois plus ce bel arbre, ce tmoin du
pass. J'ai fait enlever l'inscription. Lchet, mais qu'y faire?

Pendant ce temps, il est peut-tre trs occup d'une autre.



10 septembre.

Ma tante m'crit qu'il est en voie de se distraire.

Ces paroles m'ont rendue parfaitement misrable. Pourquoi ne pas me
dire toute la vrit? Pourquoi m'obliger de la demander? Non, je ne
supporterai pas cette incertitude.

Mon Dieu, qu'est devenu le temps o je vous servais dans la joie de
mon coeur? Beaux jours de mon enfance qu'tes-vous devenus?

Alors le travail et les jeux prenaient toutes mes heures. Alors je
n'aimais que Dieu et mon pre. C'taient vraiment les jours heureux.

 paix de l'me!  bienheureuse ignorance des troubles du coeur, o
vous n'tes plus le bonheur n'est pas.



11 septembre.

Je travaille beaucoup pour les pauvres. Quand mes mains sont ainsi
occupes, il me semble que Dieu me pardonne l'amertume de mes
penses, et je matrise mieux mes tristesses.

Mais aujourd'hui, je me suis oublie sur la grve. Debout dans
l'angle d'un rocher, le front appuy sur mes mains, j'ai pleur
librement, sans contrainte, et j'aurais pleur longtemps sans ce
bruit des vagues qui semblait me dire: La vie s'coule. Chaque flot
en emporte un moment.

Misre profonde! il me faut la pense de la mort pour supporter la
vie. Et suis-je plus  plaindre que beaucoup d'autres? J'ai pass
par des chemins si beaux, si doux, et sur la terre, il y en a tant
qui n'ont jamais connu le bonheur, qui n'ont jamais senti une joie
vive.

Que d'existences affreusement accables, horriblement manques.

Combien qui vgtent sans sympathies, sans affection, sans
souvenirs! Parmi ceux-l, il y en a qui auraient aim avec
ravissement, mais les circonstances leur ont t contraires. Il leur
a fallu vivre avec des natures vulgaires, mdiocres, galement
incapables d'inspirer et de ressentir l'amour.

Combien y en a-t-il qui aiment comme ils voudraient aimer, qui sont
aims comme ils le voudraient tre? Infiniment peu. Moi, j'ai eu ce
bonheur si rare, si grand, j'ai vcu d'une vie idale, intense. Et
cette joie divine, je l'expie par d'pouvantables tristesses, par
d'inexprimables douleurs.



13 septembre.

Une hmorragie des poumons a mis tout  coup ce pauvre Marc dans un
grand danger.

Je l'ai trouv tendu sur son lit, trs faible, trs ple, mais ne
paraissant pas beaucoup souffrir. Je m'en vas, ma chre petite
matresse, m'a-t-il dit tristement.

Le docteur intervint pour l'empcher de parler. C'est bon, dit-il,
je ne dirai plus rien, mais qu'on me lise la Passion de
Notre-Seigneur.

Il ferma les yeux et joignit les mains pour couter la lecture.
L'tat de ce fidle serviteur me touchait sensiblement, mais je ne
pouvais m'empcher d'envier son calme.

Tout en prparant la table qui allait servir d'autel, je le
regardais souvent, et je pensais  ce que mon pre me contait du
formidable effroi que ma mre ressentit lorsqu'elle se vit, toute
jeune et toute vive, entre les mains de la mort. Son amour, son
bonheur lui pesait comme un remords.

J'ai t trop heureuse, disait-elle en pleurant, le ciel n'est pas
pour ceux-l.

Mais lorsqu'elle eut communi, ses frayeurs s'vanouirent. Il a
souffert pour moi, rptait-elle, en baisant son crucifix.

Mon pre s'attendrissait toujours  ce souvenir. Il me recommandait
de remercier Notre-Seigneur de ce qu'il avait si parfaitement
rassur, si tendrement consol ma pauvre jeune mre  son heure
dernire. Moi, disait-il, je ne pouvais plus rien pour elle.

Horrible impuissance, que j'ai sentie  mon tour. Quand il agonisait
sous mes yeux, que pouvais-je? Rien... qu'ajouter  ses accablements
et  ses angoisses. Mais en apprenant que son heure tait venue, il
demanda son viatique, et le vainqueur de la mort vint lui adoucir le
passage terrible. Il vint l'endormir avec les paroles de la vie
ternelle. Qu'il en soit bni,  jamais, ternellement bni!

Paix, dit le prtre quand il entre avec le Saint-Sacrement, paix 
cette maison et  tous ceux qui l'habitent!

Je suis donc comprise dans ce souhait divin que l'glise a retenu de
Jsus-Christ. Ah! la paix! j'irais la chercher dans le dsert le
plus profond, dans la plus aride solitude.

Ce matin,  demi cache dans l'ombre, j'ai assist  tout, et comme
je me prosternais pour adorer le Saint-Sacrement, il se rpandit
dans mon coeur une foi si vive, si sensible. Il me semblait sentir
sur moi le regard de Notre-Seigneur et depuis...

 matre du sacrifice sanglant! je vous ai compris. Vous voulez que
les idoles tombent en poudre devant vous. Mais ne suis-je pas assez
malheureuse? N'ai-je pas assez souffert? Oh! laissez-moi l'aimer
dans les larmes, dans la douleur. Ne commandez pas l'impossible
sacrifice, ou plutt Seigneur tout-puissant, Sauveur de l'homme
tout entier, ce sentiment o j'avais tout mis, sanctifiez-le qu'il
s'lve en haut comme la flamme, et n'y laissez rien qui soit _du
domaine de la mort._



15 septembre.

Marc est mort hier. La veille il semblait mieux. Nous avons eu un
assez long entretien ensemble. Il me rappelait mon enfance, mon beau
poney dont il tait aussi fier que moi.

Son vieux coeur de cocher se ranimait  ces souvenirs. Nous tions
presque gais,--du moins j'essayais de le paratre,--mais quand je
lui ai parl de son rtablissement, il m'a arrte avec un triste
sourire, et m'a demand navement: Avez-vous quelque chose  lui
faire dire?

Cette parole m'a fait pleurer, et j'ai rpondu avec lan: Dites-lui
que je l'aime plus qu'autrefois. Dites-lui qu'il ait piti de sa
pauvre fille!

Il serra mes mains entre ses mains calleuses, et reprit avec calme:
Ma chre petite matresse, je sais que la terre vous parat aussi
vide qu'une coquille d'oeuf, je sais que la vie vous semble bien
dure. Mais croyez-moi, c'est l'affaire d'un moment. La vie passe
comme un rve.

Pauvre Marc! la sienne est finie. Je l'ai assist jusqu' la fin.
Non, Dieu n'a point fait la mort--la mort qui spare--la mort si
terrible mme  ceux qui esprent et qui croient.



18 septembre.

C'est fini. Je ne verrai plus cet humble ami, cet honnte visage que
je retrouve dans la brume de mes souvenirs. Je l'ai veill
religieusement, comme il l'avait fait pour mes parents, comme il
l'et fait pour moi-mme, et maintenant je dis de tout mon coeur
avec l'glise: Qu'il repose en paix!

Oh! qu'elle est profonde cette paix du cercueil; comme elle attire
les coeurs fatigus de souffrir. Et pourtant, la mort reste terrible
 voir en face!

Ces angoisses de l'agonie, cette sparation pleine d'horreur

C'est la mort qui nous revt de toutes choses, mais, comme ajoute
saint Paul, nous voudrions tre revtus par dessus, et le
dpouillement de notre mortalit, cette dissolution d'une partie de
nous-mmes reste le grand chtiment du pch.

Ah! quand mme l'glise n'en dirait rien, mon coeur m'apprendrait
que Jsus-Christ n'a pas abandonn sa mre,  la corruption du
tombeau.

 Dieu, que n'aurais-je pas fait pour en prserver mon pre! Mais il
faut que la sentence s'excute, il faut retourner en poussire. Et
pourtant malgr les tristesses de la tombe, c'est l que ma pense
se rfugie et se repose--l sur le lit prpar dans les
tnbres--o chacun prend place  son tour.

Patrie de mes frres et de mes proches, mes paroles sur toi sont
des paroles de paix.



(Angline de Montbrun  Mina Darville)


Chre Mina,

Encore la grande leon de la mort. Ce pauvre Marc nous a quitts.
C'est un vide. Il tait de la maison avant moi. J'aimais  voir
cette bonne tte respectable qui avait blanchi au service de mon
pre.

Vous vous rappelez qu' sa mort, il ne voulut jamais prendre aucun
repos. J'y songeais en l'assistant; je le revoyais les yeux rouges
de larmes, et le chapelet dans sa rude main.

Vous ne sauriez croire, comme ces cierges qui brlaient, ces prires
rcites autour de moi, me reportaient  notre veille si
douloureuse, si sacre. Chre soeur, on m'accuse de m'tre refuse 
toute distraction, et pourtant j'ai fait de grands efforts. Mais
quand j'essayais de me reprendre  la vie, de m'intresser  quelque
chose, ce murmure des prires rcites autour de son cercueil me
revenait infailliblement et me rendait sourde  tout.

Qu'est-ce que je pouvais pour soulever le poids de tristesse qui
m'crasait? J'aurais tout aussi bien recul une montagne avec la
main.

Non, je ne crois pas avoir de grands reproches  me faire. Dieu M'a
fait cette grce de ne jamais murmurer contre sa volont sainte.
Qu'il en soit bni!

Un jour, je l'espre du plus profond de mon coeur, je le remercierai
de tout. Sur son lit de mort, mon fidle serviteur remerciait Dieu
de l'avoir fait natre et vivre pauvre.

Et n'y a-t-il pas aussi une bienheureuse pauvret de coeur, n'y
a-t-il pas aussi un dtachement qui vaut mieux que toutes les
tendresses? Mais c'est la mort de la nature; et, devant celle-l
comme devant l'autre, tout, en nous, se rvolte.

Srement, Mina, vous n'avez pas oubli le pauvre _Gris_ dont Marc
tait si fier. Avons-nous ri, quand vous recommenciez toujours 
l'interroger, sur le fameux voyage qu'il contait si volontiers et
avec tant d'art! Le _Gris_ est bien infirme maintenant, ce qui
n'avait pas diminu la tendresse de Marc. Le jour de sa mort, il se
le fit amener devant la fentre, et c'tait touchant de le voir
s'attendrir sur le pauvre cheval, qu'il nommait son vieux
compagnon.

Mon amie, je ne saurais blmer votre frre de chercher  se
distraire. Il doit en avoir grand besoin. Pauvre Maurice! Mais au
vent les nuages se dissipent.

Vous ai-je dit que Marc s'est recommand  votre souvenir. Je vous
avoue qu'en l'accompagnant au cimetire, j'aurais voulu voir
s'ouvrir pour moi les portes de cet asile de la paix, mais ce n'est
pas ici que je dormirai mon sommeil. C'est dans votre glise, tout
prs de vous et  ct de lui.

En attendant, il faut vivre, et je n'en suis pas peu en peine. Mes
repas solitaires me sont une rude pnitence. Les vtres me
paratraient aussi bien longs. tre ranges sur une ligne, tout
autour d'un grand rfectoire, c'est terriblement monastique. Qu'il
est loin le temps o nous mangions ensemble le pain bni de la
gaiet!

Votre soeur,

Angline.



19 septembre.

Demain... le troisime anniversaire de sa mort.

_Je crois  la communion des saints, je crois  la rsurrection de
la chair, je crois  la vie ternelle._ Je crois, mais ces tnbres
qui couvrent l'autre vie sont bien profondes.

Quand je revins ici, quand je franchis ce seuil o _son corps_
venait de passer, je sentais bien que le deuil tait entr ici pour
jamais. Mais alors une force merveilleuse me soutenait.

Oh! la grce, la puissante grce de Dieu.

Sans doute, la douleur de la sparation tait l terrible et toute
vive. Cette robe noire que Mina me fit mettre... Jamais je n'avais
port de noir, et un frisson terrible me secoua toute. Ce froid de
la mort et du spulcre, qui courait dans toutes mes veines, m'a
laiss un souvenir horrible. Mais au fond de mon me, j'tais forte,
j'tais calme, et avec quelle ardeur je m'offrais  souffrir tout ce
qu'il devait  la justice divine!...

Combien de fois, ensuite, n'ai-je pas renouvel cette prire!
Quand l'ennui me rendait folle, j'prouvais une sorte de
consolation  m'offrir pour que lui ft heureux.

Mais nos sacrifices sont toujours misrables, et bien indignes de
Dieu. Bnie soit la divine condescendance de Jsus-Christ qui
supple par le sien  toutes nos insuffisances. Adorable bont!
Comment daigne-t-il m'entendre quand je dis: Pour lui! pour lui!

 mon Dieu, soyez bni! Tous les jours de ma vie je prierai pour mon
pre. Mieux que personne, pourtant je connaissais son me. Je sais
que sous des dehors charmants il cachait d'admirables vertus et des
renoncements austres. Je sais que sa fire conscience ne
transigeait point avec le devoir. Pour lui, _l'ensorcellement de la
bagatelle_ n'existait pas; il n'avait rien de cet esprit du monde
que Jsus-Christ a maudit, et il avait toutes les fierts, toutes
les dlicatesses d'un chrtien. Mais que savons-nous de l'adorable
puret de Dieu?

Si rgl qu'il soit, un coeur ardent reste bien immodr. Il est si
facile d'aller trop loin, par entranement, par enivrement. Ne
m'a-t-il pas trop aime? Bien des fois, je me le suis demand avec
tristesse.

Mais je sais avec quelle soumission profonde il a accept la volont
de Dieu qui nous sparait. Puis-- consolation suprme!--il est mort
entre les bras de la sainte glise, et c'est avec cette mre
immortelle que je dis chaque jour:

Remettez-lui les peines qu'il a pu mriter, et comme la vraie foi
l'a associ  vos fidles sur la terre, que votre divine clmence
l'associe aux choeurs des anges. Par Jsus-Christ Notre-Seigneur.



22 septembre.

Il fait un vent fou. La mer est blanche d'cume. J'aime  la voir
trouble jusqu'au plus profond de ses abmes. Et pourquoi? Est-ce
parce que la mer est la plus belle des oeuvres de Dieu? N'est-ce pas
plutt parce qu'elle est l'image vivante de notre coeur? L'un et
l'autre ont la profondeur redoutable, la puissance terrible des
orages, et si troubls qu'ils soient...

Qu'est-ce que la tempte arrache aux profondeurs de la mer?
qu'est-ce que la passion rvle de notre coeur?

La mer garde ses richesses, et le coeur garde ses trsors. Il ne
sait pas dire la parole de la vie; il ne sait pas dire la parole de
l'amour, et tous les efforts de la passion sont semblables  ceux de
la tempte qui n'arrache  l'abme, que ces faibles dbris, ces
algues lgres que l'on aperoit sur les sables et sur les rochers,
mls avec un peu d'cume.



25 septembre.

J'ai repris l'habitude de faire lire. Quand je lis moi-mme, je
m'arrte trop souvent, ce qui ne vaut rien.

L'histoire me distrait plus efficacement que toutes les autres
lectures. Je m'oublie devant ce rapide fleuve des ges qui roule
tant de douleurs.

Aujourd'hui j'ai fait lire Garneau. Souvent mon pre et moi nous le
lisions ensemble.  ma fille, me disait-il parfois, quels
misrables nous serions, si nous n'tions pas fiers de nos
anctres! Il s'enthousiasmait devant ces beaux faits d'armes, et
son enthousiasme me gagnait.

Maintenant, je connais le nant de bien des choses. Que d'ardeurs
teintes dans mon coeur trs mort!

Mais l'amour de la patrie vit toujours au plus vif, au plus profond
de mes entrailles. Heureux ceux qui peuvent se dvouer, se sacrifier
pour une grande cause. C'est un beau lit pour mourir que le sol
sacr de la patrie.

L'arrire-grand-pre de ma mre fut mortellement bless sur les
Plaines, et celui de mon pre resta sur le champ de bataille de
Sainte-Foy avec ses deux fils, dont l'an n'avait pas seize ans.

Ceux-l, je ne les ai jamais plaints. Mais j'ai plaint le
chevaleresque Lvis (mon cousin d'un peu loin). Bien des fois, je
l'ai vu, sombre et fier, ordonnant de dtruire les drapeaux. Cette
ville de Qubec, qu'il _voulait brler s'il ne la pouvait conserver
 la France_, je ne la revois jamais sans songer  lui, et devant la
rade si belle, j'ai souvent pens  sa mortelle angoisse quand, au
lendemain de la victoire de Sainte-Foy, on signala l'approche des
vaisseaux. Mais le drapeau blanc ne devait plus flotter sur le
Saint-Laurent, et, pour nos pres, tout tait perdu _fors l'honneur._

Ce printemps de 1760, Mme de Montbrun laboura elle-mme sa terre,
pour pouvoir donner du pain  ses petits orphelins. Vaillante femme!

J'aime me la reprsenter soupant firement d'un morceau de pain
noir, sa rude journe finie. J'ai d'elle une lettre crite aprs la
cession, et trouve parmi de vieux papiers de famille, sur lesquels
mon pre avait russi  mettre la main lors de son voyage en France.
C'est une fire lettre.

Ils ont donn tout le sang de leurs veines, dit-elle, en parlant de
son mari et de ses fils, moi, j'ai donn celui de mon coeur; j'ai
vers toutes mes larmes. Mais ce qui est triste, c'est de savoir le
pays perdu.

La noble femme se trompait. Comme disait le chevalier de Lorimier, 
la veille de monter sur l'chafaud: Le sang et les larmes verss
sur l'autel de la patrie sont une source de vie pour les peuples,
et le Canada vivra. Ah! j'espre.

Malgr tout, nos anctres n'ont-ils pas gard de leur noble mre,
la langue, l'honneur et la foi.

Mon pre aimait  revenir sur nos souvenirs de deuil et de gloire.
Il avait pour Garneau, qui a mis tant d'hrosme en lumire, une
reconnaissance profonde, et il aurait voulu voir son portrait dans
toutes les familles canadiennes.

Ce portrait respect, il est l  son ancienne place. Parfois, je
m'arrte  le considrer. Qui sait, disait Crmazie, de combien de
douleurs se compose une gloire? Pense touchante, et, quant 
Garneau si vraie!

Pour faire ce qu'il a fait, il faut aller au bout de ses forces, ce
qui demande bien des efforts sanglants. Ah! je comprends cela. Sans
doute, je n'y puis rien, mais j'aime mon pays, et je voudrais que
mon pays aimt celui qui a tant fait pour l'honneur de notre nom.
J'espre qu'au lieu de plonger dans l'ombre, la gloire de Garneau
ira s'levant. Et ne l'a-t-il pas mrit? tranger aux plaisirs,
sans ambition personnelle, cet homme admirable n'a song qu' sa
patrie.

Il l'aimait d'un amour sans bornes, et cet amour rempli de craintes,
empreint de tristesse, m'a toujours singulirement touche.
D'ailleurs, il l'a prouv jusqu' l'hrosme. Dans ce sicle
d'abaissement, Garneau avait la grandeur antique.

C'est l'un de mes regrets de ne l'avoir pas connu, de ne l'avoir
jamais vu. Mais j'ai beaucoup pens  lui,  ses difficults si
grandes,  son ducation solitaire et avec respect je verrais cette
mansarde o, sans matres et presque sans livres, notre historien
travaillait  se former.

Oh! qu'il a t courageux! qu'il a t persvrant! et combien de
fois je me suis attendrie, en songeant  cette faible lumire qui
veillait si tard, et allait clairer notre glorieux pass.

Mais il a fini sa tche laborieuse. Maintenant _longue est sa nuit._
J'ai visit sa tombe au cimetire Belmont. Alors, je n'avais jamais
vers de larmes amres, et ma vive jeunesse s'tonnait et se
troublait du calme des tombeaux; mais devant le monument de notre
historien, le gnreux sang de mes anctres coula plus chaud dans
mes veines.

Je me souviens que j'y restai longtemps. Enfant encore par bien des
cts, je n'tais cependant pas sans avoir profit de l'ducation
que j'avais reue. Dj, j'avais le sentiment profond de l'honneur
national, et, comme celui qui dit  Garneau l'adieu suprme au nom
de la patrie, j'aurais voulu lui assurer la reconnaissance
immortelle de tous les Canadiens.

  Il a effac pour toujours les mois de race conquise,
    de peuple vaincu.
  Il a t un homme de courage, de persvrance hroque,
    de dsintressement, de sacrifice.
  Qu'il repose sur le champ de bataille qu'il a clbr,
    non loin des hros qu'il a tirs de l'oubli!

Et nous, Dieu veille nous donner comme  nos pres, avec le
sentiment si franais de l'honneur, l'exaltation du dvouement, la
folie du sacrifice, qui font les hros et les saints.



28 septembre.

Soire dlicieuse. J'aime ces

  ....... nuits qui ressemblent au jour,
  Avec moins de clart, mais avec plus d'amour,

et si une joie de la terre devait encore faire battre mon coeur, je
voudrais que ce ft par une nuit comme celle-ci, dans ce beau jardin
o dort la lumire paisible de la lune.

J'ai pass la soire presque entire sur le balcon, et volontiers
j'y serais encore.

Mais ces contemplations ne me sont pas bonnes. Ma jeunesse s'y
rveille ardente et toute vive. La nature n'est jamais pour nous
qu'un reflet, qu'un cho de notre vie intime, et cette moite
transparence des belles nuits, ces parfums, ces murmures qui
s'lvent de toutes parts m'apportent le trouble.

Mais tantt, comme si elle et devin mes folles penses, ma petite
lectrice, qui filait seule dans sa chambre, s'est mise  chanter:

  Ce bas sjour n'est qu'un plerinage.

Ce doux chant d'une simple enfant m'a rafrachi l'me.

  Je crois. Au fond du coeur l'esprance me reste:
  Je ne suis ici-bas que l'hte d'un instant.
  Aux dsirs de mon coeur si la terre est funeste,
  J'aurai moins de regrets, demain, en la quittant.

Parmi les livres de Mlle Dsileux, j'ai trouv un livret dont
presque toutes les feuilles sont arraches, et qui porte 
l'intrieur: Mon Dieu, que votre amour consume mes fautes, comme le
feu vient de consumer l'expression de mes lches regrets.

Pauvre fille! elle aussi avait un confident. Je ferai comme elle
avant de mourir.

Que pense-t-elle de son long martyre, maintenant que Dieu _lui-mme
a essuy ses larmes?_ J'aime ces tendres paroles de l'criture, et
tant d'autres pleines de mystre.

Qu'est-ce que cette lumire, cette paix que nous demandons pour ceux
qui _nous ont prcds?_

Qu'est-ce que cette _joie du Seigneur_, o nous entrerons tous, et
que l'me humaine, si grande pourtant, ne saurait contenir?

Qu'est-ce que cet amour dont nos plus ardentes tendresses ne sont
qu'une ombre si ple?

Il est certain que malgr l'infini de nos dsirs et les ravissantes
perspectives que la foi nous dcouvre, nous n'avons aucune ide du
ciel. Et en cela nos efforts ne nous servent pas  grand chose. Nous
sommes comme quelqu'un qui, n'ayant jamais vu qu'une feuille,
voudrait se reprsenter une fort, ou qui, n'ayant jamais vu qu'une
goutte d'eau, voudrait s'imaginer l'ocan.



1er octobre.

Seigneur, disait la pauvre Samaritaine, donnez-moi de cette eau,
afin que je n'aie plus soif.

Profonde parole! mes larmes ont coul chaudes et abondantes sur le
livre sacr. Quelle soif de naufrag peut se comparer  mon besoin
d'aimer?

Depuis ce matin, j'ai toujours prsente  l'esprit cette dlicieuse
scne de l'vangile. Tantt j'ai pris la bible illustre pour y
chercher Jsus et la Samaritaine.

Et comme cela m'a reporte aux jours bnis de mon enfance, alors que
sur les genoux de mon pre, je regardais ces belles gravures que
j'aimais tant! Je me souviens que j'en voulais  la Samaritaine qui
ne donnait pas  boire  Notre-Seigneur.

Si vous connaissiez le don de Dieu et celui qui vous demande 
boire!

Et, mon Dieu, ce besoin d'aimer qui s'accrot de tous nos mcomptes,
de toutes nos tristesses, de toutes nos douleurs, est-il donc si
difficile de comprendre qu'il n'aura jamais sa satisfaction sur la
terre?

Non, Dieu n'a pas fait en vain sa place dans notre me. La puissante
grce du baptme n'y sjourne pas si longtemps sans y creuser des
abmes. De l viennent ces aspirations auxquelles rien ne rpond
ici-bas et ces mystrieuses tristesses que le bonheur lui-mme
rveille au fond de notre coeur.

Maurice disait: De sa nature l'amour est rveur. C'est trs vrai
Mais pourquoi rve-t-il, sinon parce que le prsent, le rel ne lui
suffit jamais?



2 octobre.

Cependant comme le _charme de sentir_ entrane.

Il ne m'aime plus, je le sais, mais insense que je suis, je me dis
toujours: Il m'a aime.

Oui, il m'a aime, et comme il n'aimera jamais.

Ordinairement peu causeur, Maurice avait presque toujours sur le
front, comme sur l'esprit, une lgre brume de tristesse. Mme avant
mon malheur, souvent en me regardant, ses yeux se remplissaient de
larmes.

Cette expression de tendresse et de mlancolie tait son grand
charme. Sa sensibilit si vive tait beaucoup plus communicative
qu'expansive. Il disait qu'il lui fallait la musique pour laisser
parler son me. Mais alors, avec quelle puissance son me se
rvlait.

C'est fini! je n'entendrai plus sa voix! Sa voix si douce, si
pntrante, si expressive!



4 octobre.

Le lpreux ferma la porte et en poussa les verrous.

pouvantable solitude! ce qu'on sent profondment est toujours
nouveau, et la lecture du _Lpreux_ m'a encore laiss une impression
terrible. Mais j'y reviendrai. Puisqu'il faut que je pleure, je
voudrais pleurer sur d'autres que sur moi.

 l'gosme! la personnalit!

Quand l'avenir apparat trop horrible il faut songer  ceux qui sont
plus malheureux que soi. Depuis quelques jours, j'interroge souvent
la carte de la Sibrie, et je laisse ma pense s'en aller vers ces
solitudes glaces.

Combien de Polonais coupables d'avoir aim leur patrie sont l.
Et qui dira leurs tristesses? les tristesses du patriote! les
tristesses de l'exil! les tristesses de l'homme au dernier degr
de malheur!

Ah! ces misrables, traits plus mal que des btes de somme, ce
serait  eux de maudire la vie. Pourtant ils ne le peuvent sans
crime et cette existence, dont aucune parole ne saurait dire
l'horreur, reste un bienfait immense parce qu'elle peut leur mriter
le ciel. Qu'est-ce donc que le ciel!

Mon Dieu! donnez-moi la foi, la foi  mon bonheur futur; et ces
infortuns! Seigneur, innocents ou coupables, ne sont-ils pas vos
enfants? Ah! gardez-les du blasphme, gardez-les du dsespoir, ce
suprme malheur.

Qu'aucune pense de haine, qu'aucun doute de votre justice,
qu'aucune dfiance de votre adorable bont n'atteigne jamais leurs
coeurs. Envoyez la divine esprance! qu'elle soulve leurs chanes,
qu'elle entr'ouvre les votes de leur enfer.



6 octobre.

Tantt, j'entendais un passant fredonner:

  Que le jour me dure,
  Pass loin de toi! etc.

C'est Maurice qui a popularis par ici ce chant mlancolique auquel
sa voix donnait un charme si pntrant.

Tous nos chos l'ont redit. Alors, il ne savait pas vivre loin de
moi. Et moi--pauvre folle--je viens de compter les jours couls
depuis notre sparation.

Qu'il est dj loin ce soir, o dcide de ne plus le revoir, je lui
dis avant d'aborder l'explication invitable:

Maurice, chantez-moi quelque chose comme aux jours du bonheur.

Il rougit, et je souffrais de son embarras. Ah! les jours du bonheur
taient loin.

Sans rien dire, il alla prendre une guitare (son accompagnement de
prdilection), et revint s'asseoir prs de moi. Puis, aprs avoir un
peu rv, il commena:

  Fier Ocan, vallons, etc.

Nous tions seuls, je laissai tomber l'ouvrage que j'avais pris par
contenance, et j'coutai.

Ce chant, mon pre l'aimait et le lui demandait souvent. La dernire
fois que je l'avais entendu, c'tait dans notre dlicieux jardin de
Valriant.

Comme le pass revient  certains moments, comme le pass, comme la
terre rendent ce qu'ils ont pris!

Mais la douleur de la sparation tait l prsente, dchirante.

J'avais t trop malade pour n'tre pas encore bien faible, et voil
peut-tre pourquoi jusque-l, la pense de son indiffrence ne
m'avait pas caus de douleur violente. Sans doute cette pense ne me
quittait pas, mais ce que j'prouvais d'ordinaire, c'tait plutt le
sentiment du dcouragement profond, de la misre complte--ce que
doit prouver le malade incurable qui sait qu'en runissant toutes
ses forces, il ne pourra plus que se retourner sur son lit de peine.

Mais pour me dcider  rompre avec lui, il m'avait fallu un effort
terrible qui m'avait ranime--et cette trange motion que me causa
sa voix.

Je savais que je l'entendais pour la dernire fois. Pourtant je
restai calme.

J'tais bien au-dessous des larmes, et aprs qu'il eut cess de
chanter, je me souviens que nous changemes quelques paroles
indiffrentes sur le vent, sur la pluie qui battait les vitres. Il
resta ensuite silencieux  regarder le feu qui brlait dans la
chemine; je lui trouvais l'air ennuy. Ah! le coeur si riche
d'amour, d'ardente flamme, tait bien mort.

J'avais pris l'habitude de l'observer sans cesse, et je voyais
parfaitement comme la vie lui apparaissait aride, dcolore. Je
voyais tout cela, mais dans mon coeur il n'y avait plus d'amertume
contre lui. Jamais il n'avait t pour moi ce qu'il m'tait en ce
moment. Comme je sentais la profondeur de mon attachement comme je
voyais bien ce que la vie me serait sans lui!

Cependant il fallait bien en finir, et d'une main ferme, je tenais
cet _anneau de la foi_ qui me brlait depuis qu'il ne m'aimait plus,
et que j'tais bien rsolue de le forcer  le reprendre.

Oh! comment ai-je pu survivre  cette heure-l! comment aije pu
rsister  ses reproches,  ses supplications? il avait si bien
l'accent d'autrefois. Un moment, je me crus encore aime: l'motion
de la surprise avait rchauff son coeur. Qu'ai-je donc fait?
sanglotait-il.

Le grand crime contre l'amour, c'est de ne plus le rendre.

Non, il ne m'aimait plus; mais la flamme se ranime un instant avant
de s'teindre tout  fait. Puis il tait humili dans sa loyaut,
et n'avait pas ce froce gosme qui rend la plupart des hommes si
indiffrents au malheur des autres.



7 octobre.

Seule!... Seule... pour toujours

Ah! je voudrais penser au ciel. Mais je ne puis. Je suis comme cette
femme malade dont parle l'vangile qui tait toute courbe et ne
pouvait regarder en haut.



9 octobre.

_Le poids de la vie!_ Maintenant je comprends cette parole.

Je ne sais rien de plus difficile  supporter que l'ennui trs lourd
qui s'empare si souvent de moi. C'est une lassitude terrible, c'est
un accablement, un dgot sans nom, une insensibilit sauvage. Ma
pauvre me se voit seule dans un vide affreux.

Mais je ne me laisse plus dominer compltement par l'ennui. J'ai
repris l'habitude du travail et je la garderai.

Que deviendrai-je sans le _saint travail des mains_, comme disent
les constitutions monastiques, le seul qui me soit possible bien
souvent.



11 octobre.

Temps dlicieux. Je me suis promene longtemps sur la grve.

Ces feux des pcheurs sont charmants  voir d'un peu loin, mais je
ne puis supporter la vue de la grve  mer basse. Comme c'est gris!
comme c'est terne! comme c'est triste! Il me semble voir _cet ennui
qui fait le fond de la vie_, ou plutt il me semble voir une vie
d'o l'amour s'est retir.

Toujours cette pense!

Que Dieu me pardonne cette folie qui croit tout perdu quand Lui me
reste.

Je voudrais oublier les semblants d'amour je voudrais oublier les
semblants de bonheur, et n'y penser pas plus que la plupart des
hommes ne pensent au ciel et  l'amour infini qui les attend. Mais,
 misre! Je ne puis.

Et pourtant, Seigneur Jsus, je crois  votre amour adorablement
inexprimable. Je crois aux preuves sanglantes que vous m'en avez
donnes; je sais que votre grce donne la force de tous les
sacrifices qu'elle demande, et au fond de mon coeur... Est-ce le
poids de la croix pleinement accepte qui m'a laiss cette
dlicieuse meurtrissure?

Je crois aux joies du sacrifice, je crois aux joies de la douleur.



(Le P.S.*** missionnaire,  Angline de Montbrun)


Mademoiselle,

Votre gnreuse offrande est arrive bien  propos. Suivant votre
dsir, nous et nos nophytes, nous prierons pour monsieur votre
pre. Quant  moi, je ne saurais oublier, qu'aprs Dieu, je lui dois
l'honneur du sacerdoce, mais depuis longtemps, c'est l'action de
grces qui domine dans le souvenir que je lui donne chaque jour 
l'autel.

La pense de son bonheur ne saurait-elle vous adoucir votre
tristesse? Pourquoi toujours regarder la tombe au lieu de regarder
le ciel? Pourquoi le voir o il n'est pas?

  Poussire, tu n'es rien! cendre, tu n'es pas l'tre
  Que nous avons chri;
  Tu n'es qu'un vtement ddaign par son matre,
  Et qu'un lambeau fltri.

Dites-moi, aimer quelqu'un n'est-ce pas mettre sa flicit dans la
sienne? Pourquoi le pleurez-vous?

Pauvre enfant! je comprends votre faiblesse. Moi, qui n'tais que
son protg, je ne pouvais m'empcher de l'admirer et de le chrir.

Vous savez qu'en apprenant le fatal accident, je fis voeu, s'il
vivait, de me consacrer aux rudes missions du nord. Et j'aime  vous
le dire, ce mme soir du 20 septembre,  genoux dans l'glise de
Valriant, je me plaignais  Dieu qui n'avait pas accept mon
sacrifice.

Je me plaignais et je pleurais, en attendant que l'aurore me permt
de commencer la messe que je voulais offrir pour lui mon
bienfaiteur.--Alors que se passa-t-il dans mon me? Quelle lumire
cleste m'enveloppa soudain dans cette demi-obscurit du sanctuaire,
o quelques jours auparavant j'avais reu l'onction sacerdotale? Je
ne saurais le dire; mais consol, je fis  Notre-Seigneur le serment
solennel d'user ma vie parmi les pauvres sauvages.

Vous me demandez comment je supporte cette terrible vie. La nature
souffre; mais  ct des sacrifices il y a les joies de l'apostolat.
En arrivant ici, je parlais dj couramment deux langues sauvages et
je fus envoy chez les Chippeways.

L, je vous l'avoue, bien des lches regrets me vinrent assaillir.
Mais Notre-Seigneur eut piti de son indigne prtre. Il me conduisit
auprs d'une jeune malade qui attendait le baptme pour mourir.

Je dis _attendait_ et c'est le mot, car depuis plusieurs semaines,
sa vie semblait un miracle; et il n'est pas possible de dire avec
quelle facilit cette me trs simple entendit la parole du salut.
_Bienheureux_, oui _bienheureux les coeurs purs._ Si vous aviez vu
l'expression de son visage mourant quand elle aperut le crucifix!

Je la baptisai avec une de ces joies qui laissent le coeur meurtri.
 froides allgresses de la chair!  pauvres bonheurs de la terre,
que le prtre est heureux de vous avoir sacrifis! Quelles larmes
j'ai verses dans cette misrable cabane! Si vous l'aviez vue, comme
elle tait aprs sa mort, couche sur quelques branches de sapin,
son front virginal encore humide de l'eau du baptme, et le crucifix
entre ses mains jointes!

Je m'assure que cette heureuse prdestine vous sera une protectrice
dans le ciel, car elle me l'a promis et mme je lui ai donn votre
nom.

Et maintenant, Mademoiselle, voulez-vous permettre, non pas 
l'homme, mais au prtre, au pauvre missionnaire de vous dire ce que
vous avez besoin d'entendre?

Dans votre lettre j'ai vu bien des choses qui n'y sont pas.
Dites-moi, pourquoi tes-vous si triste, si malheureuse et surtout
si trouble? N'est-ce pas parce que vous allez sans cesse pleurer
sur ces traces ardentes que l'amour a laisses dans votre vie?

Vous dites que la consolation ne fera jamais qu'effleurer votre
coeur; vous dites qu'il n'y a plus de paix pour vous. Mon enfant, la
consolation vous presse de toutes parts puisque vous tes
chrtienne, et Notre-Seigneur a apport la paix  toutes les mes de
bonne volont. Ah! si vous tiez gnreuse! Si vous aviez le courage
de sacrifier toutes les amollissantes rveries, tous les dangereux
souvenirs! Bientt vous auriez la paix, et, malgr vos tristesses,
vous verriez les consolations de la foi se lever dans votre me,
radieuses et sans nombre, comme les toiles dans les nuits sereines.

Soyez-en sre, la dlicatesse d'une passion n'en te pas le danger;
au contraire, c'est une sduction de plus pour l'me malheureuse qui
s'y abandonne. Vous me direz qu'on est faible contre son coeur. Oui,
c'est vrai. Mais suivant saint Augustin, la vertu c'est l'ordre dans
l'amour. Songez-y, et demandez  Dieu d'attirer votre coeur.

Non, il ne vous a pas faite pour souffrir. S'il a dtruit votre
bonheur, c'est que le bonheur ne vous tait pas bon; s'il a ananti
vos esprances, c'est que vous espriez trop peu.

Dites-moi, malgr, ou plutt  cause de sa profonde tendresse, votre
pre n'tait-il pas au besoin svre pour vous? Laissons Dieu faire
notre ducation pour l'ternit. Quand elle s'ouvrira pour nous dans
son infinie profondeur, que nous sembleront les annes passes sur
la terre...

Vous le savez, les heures douloureuses comme les heures d'ivresse,
tout passe--et avec quelle merveilleuse rapidit!--Il me semble que
c'est hier, que bien embarrass, j'attendais monsieur votre pre sur
la route de Valriant, pour le prier de me mettre au collge _parce
que je voulais tre prtre._

L'avenir disparatra comme le pass. L'avenir, le vritable avenir,
c'est le ciel. Ah! si nous avions de la foi.

Dans les beaux jours de l'glise, tre chrtien, c'tait savoir
souffrir. Parmi les martyrs, combien de jeunes filles! Vous les
reprsentez-vous pleurant le bonheur de la terre et les douceurs de
la vie? Nous aussi, nous sommes chrtiens, mais comme disait
Notre-Seigneur: Quand le Fils de l'homme reviendra sur la terre,
croyez-vous qu'il y trouve encore de la foi?  douloureuse parole!
Et pourquoi, si dgnrs que nous soyons, nous comprenons que le
martyre est la grce suprme, et nous n'oserions comparer aucune
volupt de la terre  celle du chrtien qui pour Jsus-Christ,
s'abandonne aux tourments.

Mon enfant, vous le savez, il y a aussi un martyre du coeur. Oui,
Dieu en soit bni, il y a des vies qui sont une mort continuelle.
Sans doute, vous tes faible, puise, fatigue de souffrir, mais
savez-vous quel nom nos pauvres sauvages donnent  l'Eucharistie?
ils l'appellent _ce qui rend le coeur fort._

Mon Dieu! qu'est-ce qui soutient le missionnaire contre la puissance
des regrets et des souvenirs? Dans son isolement terrible, au milieu
de misres et d'incommodits sans nombre, qu'estce qui le dfend
contre les visions de la patrie et du foyer?

Nous aussi, nous sommes faibles, et, si nous demeurons fermes,
c'est, comme dit saint Paul, _ cause de Celui qui nous a aims._
Soyez-en sre, la communion console de tout. Que dis-je? Mon ami,
crivait un missionnaire, qui a reu depuis la couronne du martyre,
communier c'est toujours un grand bonheur; mais communier dans un
cachot, quand on porte le collier de fer avec la lourde chane, et
qu'on a vu dchirer son corps de boue, c'est un bonheur qui ne peut
s'exprimer.

N'en doutez pas. Jsus-Christ peut tout adoucir; c'est un
enchanteur! Il est venu apporter le feu sur la terre. Puisse-t-il
l'allumer dans votre coeur! L'amour est la grande joie, et je vous
veux heureuse.

Oui, Dieu nous exaucera. Tous les jours nos nophytes prient pour
vous avec la ferveur de la virginit de la foi, et votre pre vous a
emporte dans son coeur au paradis.

Rjouissez-vous, et ne plaignez pas le pauvre missionnaire.  mesure
qu'il s'loigne des consolations humaines, Jsus-Christ se rapproche
de lui. Je suis heureux, mais parfois j'prouve un trange besoin
d'entendre la chre cloche de Valriant. Vous allez dire que j'ai le
mal du pays. Je ne le crois pas. J'aurais plutt la nostalgie du
ciel. Mais il faut le _mriter._

Voudriez-vous accepter cette pauvre mdaille de l'Immacule. Souvent
j'en attache aux arbres pour parfumer les solitudes. Priez pour moi,
et que Dieu vous fasse la grce d'accomplir parfaitement ce grand
commandement de l'amour, dans lequel est toute justice, toute
grandeur, toute consolation, toute paix et toute joie.



15 octobre.

Depuis plusieurs jours, je n'ai pas ouvert mon journal o je me suis
promis de ne plus crire _son nom._ L'amour de Dieu est une grce,
la plus grande de toutes les grces, et il faut travailler  la
mriter. Puis, est-ce l'lan donn par une main puissante?--il y a
en moi une force trange qui me pousse au renoncement, au sacrifice.
En recevant la lettre du P. S.*** (me gnreuse, celle-l), j'ai
joint son humble mdaille au mdaillon que je porte nuit et jour, et
qui contenait, avec le portrait de mon pre, le sien  lui. Ensuite,
j'ai t celui-ci et par un effort dont je ne suis pas encore
remise, je l'ai jet au feu avec ses lettres.



16 octobre.

Je ne regrette pas ce que j'ai fait, seulement j'en frmis encore,
et sans cesse je pleure parce que son portrait et ses lettres sont
en cendres.

Je me demandais avec tristesse si ces larmes ne rendaient pas mon
sacrifice indigne de Dieu, mais aujourd'hui j'ai t console en
lisant que lorsque nous revenons du combat des passions mutils et
sanglants, mais victorieux, nous pouvons pleurer sur ce qu'il nous
en a cot--que Dieu ne s'offensera pas de nos larmes pas plus que
Rome ne s'offensa quand le premier des Brutus, rentrant chez lui
aprs avoir sacrifi ses deux fils  la rpublique, s'assit  son
foyer dsert et pleura.



18 octobre.

Je pense souvent avec attendrissement  cette jeune fille qui
_attendait_ son baptme pour mourir!  grce! bonheur de la puret!

Il y a quelques annes, traversant un soir l'glise du Gsu, je
passai devant un autel sous lequel un jeune saint (saint Louis de
Gonzague, je crois) est reprsent couch sur son lit funbre.

Je ne suis qu'une pauvre ignorante, mais je suis bien sre que cette
statue n'est pas une oeuvre remarquable. Qu'est-ce donc qui fit
tressaillir mon me?

Pourquoi restai-je l si longtemps mue, absorbe comme devant une
toute aimable ralit.

Alors, je n'en savais trop rien, mais aujourd'hui il me semble que
ce charme profond qui m'avait tout  coup pntre, et que je ne
savais pas dfinir, c'tait la beaut cleste de la puret sans
tache.

Longtemps aprs que je fus sortie de l'glise, cette figure si
virginale et si paisible tait encore devant mes yeux, et malgr moi
mes larmes coulaient un peu.

Pourtant l'impression reue avait t douce. Mais on ne touche
jamais fortement le coeur sans faire jaillir les larmes.

Depuis, bien des jours ont pass, et n'est-il pas trange que la
pense de cette jeune fille, qui a promis d'tre ma protectrice, me
rappelle toujours au vif ce souvenir presque oubli? Non, elle
n'oubliera pas la promesse faite  l'ange qui lui a ouvert le ciel
qui lui a donn mon nom.



22 octobre.

C'est un grand malheur d'avoir laiss ma volont s'affaiblir, mais
je travaille de toutes mes forces  le rparer. Comme le reste, et
plus que le reste, la volont se fortifie par l'exercice: on
n'obtient rien sur soi-mme que par de pnibles et continuels
combats.

M'abstenir de ces rveries o mon me s'amollit et s'gare, ce m'est
un renoncement de tous les instants.

Et pourtant, je le sais, si doux qu'ils soient, les souvenirs de
l'amour ne consolent pas--pas plus que les rayons de la lune ne
rchauffent. Mais _enfin_, j'ai pris une rsolution et j'y suis
fidle.

La communion me fait du bien, m'apaise jusqu' un certain point.

Parfois, un clair de joie traverse mon me,  la pense que mon
pre est au ciel, mais ce rayon de lumire s'teint bientt dans les
obscurits de la foi, et je retombe dans mes tristesses, tristesses
calmes, mais profondes.



5 novembre.

Me voici de retour chez moi aprs une absence de quinze jours.

Je voulais revoir sa tombe, je voulais revoir Mina, et il est une
personne que je n'avais jamais vue et dont la rputation m'attirait.

Je n'ai fait que passer  Qubec, et,  mon extrme regret, je n'ai
pu voir Mina, malade  garder le lit depuis quelque temps; mais j'ai
pleur sur sa tombe, _cette tombe o il n'est pas_, et je ne saurais
dire si c'taient des larmes de joie ou de tristesse, tant je m'y
suis sentie console. Puis, j'ai pris le train de... qui me
conduisait au monastre de...

C'est un grand bonheur d'approcher une sainte. Entre la vertu
ordinaire et la saintet il y a un abme.

Devant elle, je l'ai senti, et j'oubliais de m'tonner de cette
confiance trs humble, de cette tendresse sacre qui lui ouvrait son
me.

O les anges prennent-ils cette adorable indulgence, cette ineffable
compassion pour des faiblesses qu'ils ne sauraient comprendre?

Ma propre mre n'et pas t si tendre. Je le sentais, et appuye
sur la grille qui nous sparait, je fondis en larmes. Elle aussi
pleurait avec une piti cleste. Mais sa figure restait sereine.

Comme elle est profonde, la paix de ce coeur livr  l'amour Cette
paix divine, je la sentais m'envelopper, me pntrer pendant que je
lui parlais.

 radieux visages des saints!  lumineux regards qui plongez si
avant dans l'ternit, et dans cet autre abme qui s'appelle notre
coeur! qui vous a vus ne vous oubliera jamais.

Mais devant elle, je n'prouvais ni gne, ni embarras. Au contraire,
son regard si calme et si pur rpandait dans mon coeur je ne sais
quelle dlicieuse srnit.

Oui, je suis heureuse d'avoir t l. J'en ai emport une force, une
lumire, un parfum, j'espre y avoir compris le but de la vie. Dans
cette chre glise, devant la croix sanglante qui domine le
tabernacle, j'ai accept ma vie telle qu'elle est, j'ai promis
d'accomplir le grand commandement de l'amour.  cher asile de la
prire et de la paix!

C'est avec regret que j'ai quitt ma chambre o d'autres mes
faibles sont venues chercher la force--o la Fleur du carmel a
pass.--L, je n'entendais rien que le murmure de l'Yarnaska coulant
tout auprs. Ce bruit mlancolique me fournissait mille penses
tristes et douces.

Les vagues de la mer s'loignent pour revenir bientt, mais les eaux
d'une rivire sont comme le temps qui passe, et ne revient jamais.



6 novembre.

Malheur  qui laisse son amour s'garer et croupir dans ce monde
qui passe; car lorsque tout  l'heure il sera pass, que
restera-t-il  cette me misrable, qu'un vide infini, et dans une
ternelle sparation de Dieu, une impuissance ternelle d'aimer.



7 novembre.

J'ai pass l'aprs-midi  l'entre du bois. Le soleil dorait les
champs dpouills, les grillons chantaient dans l'herbe fltrie;
toutefois l'automne a bien fait son oeuvre, et l'on sent la
tristesse partout. Mais quelle srnit profonde s'y mle.

Et pourquoi, dans mon calme funbre, n'aurais-je pas aussi de la
srnit?

Je me disais cela, et, la tte cache dans mes mains, je pensais 
cet adieu qu'il faut finir par dire  tout-- ce grand et
languissant adieu comme parle saint Franois de Sales.

Puisqu'il faut mourir, ce sont les heureux qu'il faut plaindre.



(Maurice Darville  Angline de Montbrun)


Ainsi vous persistez  vous tenir renferme,  refuser de me
recevoir, et pour vous je ne suis plus qu'un tranger, qu'un
importun.

Angline, cela se peut-il?

 ma toujours aime, j'aurais d carter vos domestiques et entrer
chez vous malgr vos ordres. Mais je ne viens pas vous faire des
reproches. Je viens vous supplier d'avoir piti de moi. Si vous
saviez comme il est amer de se mpriser soi-mme!

 ma pauvre enfant, votre image vient me ressaisir partout, votre
vie si triste m'est un remords continuel.

Et pourtant suis-je coupable? est-ce ma faute si vous m'avez jet
mon coeur au visage?

Angline, vous m'avez fait manquer  ma parole. Oui, vous m'avez
rduit  cette abjection. Mais sur mon honneur, je n'aurai jamais
d'autre femme que vous.

Ah! soyez en sre, on ne se donne pas deux fois avec ce qu'il y a de
plus tendre et de plus profond dans mon me, ou plutt quand on
s'est donn ainsi, on ne se reprend plus jamais. Si mon coeur a paru
se refroidir. Ma pauvre enfant, au fond du coeur de l'homme, il y a
bien des misres, mais pardon, pardon pour l'amour de lui qui
m'aimait, qui m'avait choisi.

Quoi! ne sauriez-vous pardonner un tort involontaire? Ah vous avez
bien oubli la promesse faite  Mina, cette solennelle promesse de
m'aimer toujours et de me rendre heureux.

Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis le soir terrible de notre
sparation! Oh! comment avez-vous pu m'humilier ainsi? Suis-je donc
si vil  vos yeux?

Mon Dieu! qui nous rendra la confiance, ce bien unique en sa
douceur? Vous dites que vous n'accepterez jamais un sacrifice.
Un _sacrifice_...

Angline, il est une chose que je voudrais taire  jamais. Mais
puisque vous me forcez d'en parler, je vais le faire. Tt ou tard,
vous le savez, on ne jouit plus que des mes. Et d'ailleurs, les
traces de ce mal cruel vont s'effaant chaque jour. Tout le monde le
dit ici et pouvez-vous l'ignorer?

Mon amie, c'est moi qui vous conjure d'avoir piti de ma vie si
triste, de mon avenir dsol. Que deviendrai-je si vous
m'abandonnez?

Seul je suis et seul je serai; je vous l'avoue, je suis au bout de
mes forces. La tristesse est une mauvaise conseillre, et
j'entrevois des abmes. Angline, votre coeur est-il donc tout
entier dans son cercueil?

Non, ma chre orpheline, je ne vous reproche ni l'excs, ni la dure
de vos regrets. Sait-on combien de temps une grande douleur doit
durer? Mais votre douleur je la comprends, je la partage. Vous le
savez, vous n'en pouvez douter.

Mon Dieu, que n'ai-je pens  vous faire ordonner de ne pas diffrer
notre mariage! Le malheur a voulu que ni lui ni moi n'y ayons song,
mais croyez-vous qu'il approuve votre rsolution?

Angline, c'est moi qui vous emportai comme morte d'auprs de son
corps.  Dieu! de quel amour je vous aimais, et combien j'ai
souffert de cette horrible impuissance  vous consoler.

Mais aujourd'hui, ne puis-je rien? Je vous assure que je ne vous
aimais pas plus quand mon amour vous arracha  la mort; et je vous
en supplie, par la fraternit de nos larmes, par cette divine
esprance que nous avons de le revoir, consentez  m'entendre. Oh!
laissez-moi vous voir! laissez-moi vous parler! Pourriez-vous
refuser toujours de m'admettre chez vous, dans sa maison  lui, qui
me nommait _son fils?_

La nuit dernire, je suis rest longtemps appuy sur le mur du
jardin. Je vous avoue que je finis par m'y glisser.

Une fois entr, j'en fis le tour. La froide clart du ciel m'y
montrait tout bien triste, bien dsol. Un vent glac chassait les
feuilles fltries. Mais le pass tait l, et qui pourrait dire la
tristesse et la douceur de mes penses!

D'abord, la maison m'avait paru dans une obscurit complte, mais en
approchant je vis qu'une faible lumire passait entre les volets de
votre chambre.  chre lumire! longtemps je restai  la regarder.

Angline, la vie ne doit pas tre une veille trouble. Non, vous ne
sauriez persvrer dans une rsolution pareille, et bientt, comme
Mina disait: _Le sang du Christ nous unira._ Chrtienne, avez-vous
compris la force et la suavit de cette union? Doutez-vous que dans
son sang nous ne trouvions avec l'immortalit de l'amour, les joies
profondes du mutuel pardon.

Non, vous n'aurez pas ce triste courage de me renvoyer dsespr.
J'ai foi en votre coeur si tendre, si profond.

Vtre,  jamais.

Maurice.



(Angline de Montbrun  Maurice Darville)


Maurice, pardonnez-moi.

Cette rsolution de ne pas vous recevoir, vous pouvez me la rendre
encore plus difficile, encore plus douloureuse  tenir, mais vous ne
la changerez pas.

Et faut-il vous dire que le ressentiment n'y est pour rien.

Cher ami, je n'en eus jamais contre vous. Non, vous n'avez pas
tromp sa noble confiance, non, vous n'avez pas manqu  votre
parole, et moi aussi je tiendrai la mienne.

Mais croyez-moi, ce n'est pas avec un sentiment dont vous avez dj
prouv le nant, que vous rempliriez le vide de votre coeur et de
vos jours.

Je le dis sans reproche.  mon loyal, je n'ai rien, absolument rien
 vous pardonner.

Pourquoi m'avez-vous aime? Pourquoi ai-je tant assombri votre
jeunesse? Et pourtant, nous avons t heureux ensemble. Vous
rappelez-vous comme la vie nous apparaissait belle? Mais il n'est
pas de _main qui prenne l'ombre, ni qui garde l'onde._

Mon cher ami, nous l'avions bien oubli. Dites-moi, si cet
enchantement de l'amour et du bonheur se ft continu, que
serions-nous devenus? Comment aurions-nous pu nous rsigner 
mourir? Mais le prestige s'est vite dissip, et nous savons
maintenant que la vie est une douleur.

Sans doute, la bont divine, n'a pas voulu qu'elle ft sans
consolations, et nos pauvres tendresses restent le meilleur
adoucissement  nos peines. Mais nul ne choisit sa voie et les
adoucissements ne sont pas pour moi.

Non, si le Dieu de toute bont m'a fait passer par de si cruelles
douleurs, ce n'est pas pour que je me reprenne aux affections et aux
joies de ce monde. Je le vois clairement depuis que je vous sais
ici; et une force trange me reporte  ce moment o mon pre mourant
m'attira  lui, aprs sa communion suprme: Amour sauveur,
rptait-il, serrant faiblement ma tte contre sa poitrine, Amour
Sauveur, je vous la donne,  Seigneur Jsus, prenez-la,  Seigneur
Jsus, consolez-la, fortifiez-la. Et  cette heure d'agonie, une
force, une douceur surnaturelle se rpandit en mon me. Toutes mes
rvoltes se fondirent en adorations. J'acceptai la sparation. Je me
prosternai devant la croix, je la reus comme des mains du Christ
lui-mme. Et aujourd'hui encore, il me la prsente. Je vois et je
sens qu'il me demande le renoncement complet, que je dois tre  Lui
seul.

Maurice, c'est Lui qui a tout conduit, c'est sa volont qui nous
spare. Cette parole, mon pre me l'a dite  l'heure de son
angoisse, et je vous la rpte. Ah! j'ai bien senti ma faiblesse.

tre dsillusionne ce n'est pas tre dtache. Mon ami, vous le
savez, l'arbre dpouill tient toujours  la terre.

Oh! comme nous sommes faits! mais la volont divine donne la force
des sacrifices qu'elle commande. Je vous en prie, ne vous mettez pas
en peine de mon avenir. C'est  Dieu d'en disposer: le bonheur et la
tristesse m'ont bien dbilite; mais si je suis courageuse, si je
suis fidle, avant qu'il soit longtemps j'aurai la paix.

Et vous aussi vous serez bientt consol.

Pourquoi pleurer? Ce bonheur de la terre, n'en connaissons-nous pas
la pauvret, mme quand nous pourrions l'avoir dans sa richesse--ce
qui n'est pas. Non, le rve enchant ne saurait se reprendre. Et
pourtant que la vie avec vous me serait douce encore! Malgr le
trouble de mon coeur, ce m'est une joie profonde que vous soyez
venu. Le sentiment que vous me conservez, pour moi, c'est une fleur
sur des ruines, c'est un cho attendrissant du pass. Le pass!

Vous rappelez-vous cette romance que vous chantiez sur le souvenir,
qui n'est rien et qui est tout? Ah! quoi qu'il arrive, n'oubliez
pas. Et soyez bni de ce que vous avez fait pour lui. Jamais je
n'oublierai avec quel respect vous avez port son deuil, ni vos
regrets si vifs, si sincres. Oh, comme vous tiez bon! comme vous
tiez tendre! Je le sais, vous le seriez encore. Mais il en est qui
n'arrivent au ciel qu'ensanglants, et ceux-l n'ont pas droit de se
plaindre.

Maurice, je vous donne  Jsus-Christ qui seul nous aime comme nous
avons besoin d'tre aims. Partout et sans cesse, je le prierai pour
vous.

Et, puisqu'il faut le dire, adieu, mon cher, mon intimement cher,
adieu!

Quand j'tais enfant, mon pre, pour m'encourager aux renoncements
de chaque jour, me disait que pour Dieu il n'est pas de sacrifice
trop petit; et aujourd'hui, je le sens, il me dit que pour Dieu, il
n'est pas de sacrifice trop grand.

Aprs tout, mon ami, en sacrifiant tout, on sacrifie bien peu de
chose. Ai-je besoin de vous dire que rien sur la terre, ne nous
satisfera jamais? Ah! soyez-en sr, en consacrant l'union des poux,
le sang du Christ ne leur assure pas l'immortalit de l'amour, et
quoi qu'on fasse, la rsignation reste toujours la grande
difficult, comme elle est le grand devoir.

Sans doute, tout cela est triste, et la tristesse a ses dangers.
Qui le sait mieux que moi? Mais, Maurice, pas de lches faiblesses.
pargnez-moi cette suprme douleur; que je ne rougisse jamais de
vous avoir aim!






End of the Project Gutenberg EBook of Angline de Montbrun, by Laure Conan

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGLINE DE MONTBRUN ***

***** This file should be named 17267-8.txt or 17267-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/7/2/6/17267/

This text was adapted from that found at the Bibliothque virtuelle
(http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm) Thank you
to Donald Ipperciel and the Facult Saint-Jean (University
of Alberta) for making it available.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

