The Project Gutenberg EBook of Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le peche de Monsieur Antoine I

Author: George Sand

Release Date: May 17, 2004 [EBook #12367]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PECHE DE MONSIEUR ANTOINE I ***




Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and  Distributed Proofreaders
Europe, http://dp.rastko.net.  This file was produced from images
generously made available by the Bibliotheque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





OEUVRES DE GEORGE SAND


LE PECHE DE M. ANTOINE I




NOTICE


J'ai ecrit _le Peche de monsieur Antoine_ a la campagne, dans une phase de
calme exterieur et interieur, comme il s'en rencontre peu dans la vie des
individus. C'etait en 1845, epoque ou la critique de la societe reelle et
le reve d'une societe ideale atteignirent dans la presse un degre de
liberte de developpement comparable a celui du XVIIIe siecle. On croira
peut-etre avec peine, un jour, le petit fait tres-caracteristique que je
vais signaler.

Pour etre libre, a cette epoque, de soutenir directement ou indirectement
les theses les plus hardies contre le vice de l'organisation sociale, et de
s'abandonner aux esperances les plus vives du sentiment philosophique, il
n'etait guere possible de s'adresser aux journaux de l'opposition. Les plus
avances n'avaient malheureusement pas assez de lecteurs pour donner une
publicite satisfaisante a l'idee qu'on tenait a emettre. Les plus moderes
nourrissaient une profonde aversion pour le socialisme, et, dans le courant
des dix dernieres annees de la monarchie de Louis-Philippe, un de ces
journaux de l'opposition reformiste, le plus important par son anciennete
et le nombre de ses abonnes, me fit plusieurs fois l'honneur de me demander
un roman-feuilleton, toujours a la condition qu'il ne s'y trouverait aucune
espece de tendance socialiste.

Cela etait bien difficile, impossible peut-etre, a un esprit preoccupe des
souffrances et des besoins de son siecle. Avec plus ou moins de detours
habiles, avec plus ou moins d'effusion et d'entrainement, il n'est guere
d'artiste un peu serieux qui ne se soit laisse impressionner dans son
oeuvre par les menaces du present ou les promesses de l'avenir. C'etait,
d'ailleurs, le temps de dire tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on croyait.
On le devait, parce qu'on le pouvait. La guerre sociale ne paraissant pas
imminente, la monarchie, ne faisant aucune concession aux besoins du
peuple, semblait de force a braver plus longtemps qu'elle ne l'a fait le
courant des idees.

Ces idees dont ne s'epouvantaient encore qu'un petit nombre d'esprits
conservateurs, n'avaient encore reellement germe que dans un petit nombre
d'esprits attentifs et laborieux. Le pouvoir, du moment qu'elles ne
revetaient aucune application d'actualite politique, s'inquietait assez peu
des theories, et laissait chacun faire la sienne, emettre son reve,
construire innocemment la cite future au coin de son feu, dans le jardin de
son imagination.

Les journaux conservateurs devenaient donc l'asile des romans socialistes.
Eugene Sue publia les siens dans _les Debats_ et dans _le Constitutionnel_.
Je publiai les miens dans _le Constitutionnel_, et dans _l'Epoque_. A peu
pres dans le meme temps, _le National_ courait sus avec ardeur aux
ecrivains socialistes dans son feuilleton, et les accablait d'injures
tres-acres ou de moqueries fort spirituelles.

_L'Epoque_, journal qui vecut peu, mais, qui debuta par rencherir sur tous
les journaux conservateurs et absolutistes du moment, fut donc le cadre ou
j'eus la liberte absolue de publier un roman socialiste. Sur tous les murs
de Paris on afficha en grosses lettres: _Lisez l'Epoque! Lisez le Peche de
monsieur Antoine!_

L'annee suivante, comme nous errions dans les landes de Crozant et dans les
ruines de Chateaubrun, theatre agreste ou s'etait plu ma fiction, un
Parisien de nos amis criait facetieusement aux pasteurs a demi sauvages de
ces solitudes _Avez-vous lu l'Epoque? Avez-vous lu le Peche de monsieur
Antoine?_ Et, en les voyant fuir epouvantes de ces incomprehensibles
paroles, il nous disait en riant: "Comme on voit bien que les romans
socialistes montent la tete aux habitants des campagnes!..."

Une vieille femme, assez belle diseuse, vint a Chateaubrun me faire une
scene de reproches, parce que j'avais fait sur elle et sur son maitre un
livre _plein de menteries_. Elle croyait que j'avais voulu mettre en scene
le proprietaire du chateau et elle-meme. Elle avait entendu parler du
livre. On lui avait dit qu'il n'y avait _pas un mot de vrai_. Il fut
impossible de lui faire comprendre ce que c'est qu'un roman, et cependant
elle en faisait aussi, car elle nous raconta l'assassinat de Louis XVI et
de Marie-Antoinette _poignardes dans leur carrosse par la populace de
Paris_. Ceux qui accusent les ecrits socialistes d'incendier les esprits,
devraient se rappeler qu'ils ont oublie d'apprendre a lire aux paysans.

Renierai-je, maintenant que les masses s'agitent, le communisme de M. de
Boisguilbault, personnage tres-excentrique, et cependant pas tout a fait
imaginaire, de mon roman? Dieu m'en garde, surtout apres que, sur tous les
tons, on a accuse les socialistes de precher le partage des proprietes.

L'idee diametralement contraire, celle de communaute par association,
devrait etre la moins dangereuse de toutes aux yeux des conservateurs,
puisque c'est malheureusement la moins comprise et la moins admise par les
masses. Elle est surtout antipathique dans la campagne et n'y sera
realisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une
renovation philosophique, religieuse et chretienne, ouvrage des siecles
peut-etre!

Des essais d'associations ouvrieres ont ete cependant tentes dans la
portion la plus instruite, la plus morale, la plus patiente du peuple
industriel des grandes villes. Les gouvernements eclaires, quelle que soit
leur devise, protegeront toujours ces associations, parce qu'elles offrent
un asile a la pensee veritablement sociale et religieuse de l'avenir.
Imparfaites a leur naissance probablement, elles se completeront avec le
temps, et quand il sera bien prouve qu'elles ne detruisent pas, mais
conservent, au contraire, le respect de la famille et de la propriete,
elles entraineront insensiblement toutes les classes dans une reciprocite
et une solidarite d'interets et de devouements, seule voie de salut ouverte
a la societe future!

    GEORGE SAND.

       *       *       *       *       *




I

EGUZON.


Il est peu de gites aussi maussades en France que la ville d'Eguzon, situee
aux confins de la Marche et du Berry, dans la direction sud-ouest de cette
derniere province. Quatre-vingts a cent maisons, d'apparence plus ou moins
miserable (a l'exception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les
opulents proprietaires, de peur d'attenter a leur modestie), composent les
deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade fameuse a dix
lieues a la ronde pour l'esprit procedurier de sa population et la
difficulte de ses abords. Malgre ce dernier inconvenient qui va bientot
disparaitre, grace au trace d'une nouvelle route, Eguzon voit souvent des
voyageurs traverser hardiment les solitudes qui l'environnent, et risquer
leurs carrioles sur son pave terrible. L'unique auberge est situee sur
l'unique place, laquelle est d'autant plus vaste, qu'elle s'ouvre sur la
campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs
citadins, et cette auberge est parfois forcee, dans la belle saison,
d'inviter les trop nombreux arrivants a s'installer dans les maisons du
voisinage, qui leur sont ouvertes, il faut le dire, avec beaucoup
d'hospitalite. C'est qu'Eguzon est le point central d'une region
pittoresque semee de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir
Chateaubrun, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le chateau encore debout
et habite de Saint-Germain, il faut necessairement aller coucher a Eguzon,
afin de partir, des le matin suivant, pour ces differentes excursions.

Il y a quelques annees, par une soiree de juin, lourde et orageuse, les
habitants d'Eguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de
bonne mine traverser la place pour sortir de la ville, un peu apres le
coucher du soleil. Le temps menacait, la nuit se faisait plus vite que de
raison, et pourtant le jeune voyageur, apres avoir pris un leger repas a
l'auberge, et s'etre arrete le temps strictement necessaire pour faire
rafraichir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans
s'inquieter des representations de l'aubergiste, et sans paraitre se
soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait; il n'avait
repondu aux questions que par un geste d'impatience, et aux remontrances
que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans
l'eloignement: "Voila, dirent les flaneurs de l'endroit, un garcon qui
connait bien le chemin, ou qui ne le connait pas du tout. Ou il y a passe
cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de
ce qui en est, et va se trouver fort en peine.

--C'est un etranger qui n'est pas d'ici, dit judicieusement un homme
capable: il n'a voulu ecouter que sa tete; mais, dans une demi-heure, quand
l'orage eclatera, vous le verrez revenir!

--S'il ne se casse pas le cou auparavant a la descente du pont des Piles!
observa un troisieme.

--Ma foi, firent en choeur les assistants, c'est son affaire! Allons
fermer nos contrevents, de peur que la grele n'endommage nos vitres."

Et l'on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenetres que
l'on se hatait d'_accoter_, tandis que le vent, qui commencait a mugir sur
les bruyeres, devancait de rapidite les servantes essoufflees, et renvoyait
a leur nez les battants de ces lourdes huisseries, ou les ouvriers du pays,
conformement aux traditions de leurs ancetres, n'ont epargne ni le bois de
chene, ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un
travers de rue a l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des
habitations: "Tous les votres sont-ils rentres?--_Ah oua!_ j'en ai encore
deux charrois par terre.--Et moi six sur pied!--Moi, ca m'est egal, tout
est engrange." Il s'agissait des foins.

Le voyageur, monte sur un excellent bidet de Brenne, laissait la nuee
derriere lui, et, pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage a
la course; mais a un coude que faisait subitement le chemin, il reconnut
qu'il lui serait impossible de ne pas etre pris en flanc. Il deplia son
manteau, que des courroies tenaient fixe sur sa valise, attacha les
mentonnieres de sa casquette, et donnant de l'eperon a sa monture, il
fournit une nouvelle course, esperant au moins atteindre et franchir, a la
faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signale. Mais son
attente fut trompee; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut
prendre le pas et soutenir son cheval avec precaution au milieu des roches
semees sous ses pieds. Lorsqu'il se trouva au sommet du ravin de la Creuse,
la nuee ayant envahi tout le ciel, l'obscurite etait complete, et il ne
pouvait plus juger de la profondeur de l'abime qu'il cotoyait, que par le
bruit sourd et engouffre du torrent.

Temeraire comme on l'est a vingt ans, le jeune homme ne tint compte des
prudentes hesitations de son cheval, et il le forca de se livrer au hasard
d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inegale et plus
rapide. Mais tout a coup il s'arreta, se rejeta en arriere par un vigoureux
coup de reins, et le cavalier, un peu ebranle de la secousse, vit, a la
lueur d'un grand eclair, qu'il etait sur l'extreme versant d'un precipice a
pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraine au fond de la
Creuse.

La pluie commencait a tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes
des vieux chataigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent
d'ouest poussait precisement l'homme et le cheval vers la riviere, et le
danger devenait si reel, que le voyageur fut force de mettre pied a terre,
afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans
les tenebres. Ce qu'il avait entrevu du site a la lueur de l'eclair lui
avait paru admirable, et d'ailleurs la position ou il se trouvait flattait
ce gout d'aventures qui est propre a la jeunesse.

Un second eclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita
d'un troisieme pour familiariser sa vue avec les objets les plus
rapproches. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur meme
le rendait difficile a suivre. C'etait, une demi-douzaine de vagues
passages marques seulement par les pieds des chevaux et les ornieres,
formant diverses voies entre-croisees comme au hasard sur le versant d'une
colline; et, comme il n'y avait la ni haies, ni fosses, ni trace aucune de
culture, le sol avait livre ses flancs peles a toutes les tentatives
d'escalade qu'il avait pris envie aux passants de faire; chaque saison
voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le
temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces traces capricieux
s'elevaient des monticules herisses de rochers ou de touffes de bruyeres,
qui offraient la meme apparence dans l'obscurite; et, comme ils
s'enlacaient sur des plans tres-inegaux, il etait difficile de passer de
l'un a l'autre sans friser une chute qui pouvait entrainer dans l'abime
commun; car tous subissaient la pente bien marquee du ravin, non seulement
en avant, mais encore sur le cote, de sorte qu'il fallait a la fois pencher
devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies tortueuses n'etait donc
sure; car depuis l'ete toutes etaient egalement battues, les habitants du
pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance, mais, au milieu
d'une nuit sombre, il n'etait pas indifferent de s'y tromper, et le jeune
homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre
vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez elevee pour les
garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arreter la en attendant
que le ciel s'eclaircit un peu. Il s'appuya contre _Corbeau_, et relevant
un coin de son manteau impermeable pour garantir le flanc et la selle de
son compagnon, il tomba dans une reverie romanesque, aussi satisfait
d'entendre hurler la tempete, que les habitants d'Eguzon, s'ils pensaient
encore a lui en cet instant, le supposaient soucieux et desappointe.

Les eclairs, en se succedant, lui eurent bientot procure une connaissance
suffisante du pays environnant. Vis-a-vis de lui, le chemin, gravissant la
pente opposee du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'etait
abaisse, et offrait des difficultes de meme nature. La Creuse, limpide et
forte, coulait sans grand fracas au bas de ce precipice, et se resserrait
avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui
paraissait en fort mauvais etat. La vue etait bornee en face par le retour
de l'escarpement; mais, de cote, on decouvrait une verte perspective de
prairies inclinees et bien plantees, au milieu desquelles serpentait la
riviere; et vis-a-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline herissee
de roches formidables qu'entrecoupait une riche vegetation, on voyait se
dresser les grandes tours delabrees d'un vaste manoir en ruines. Mais, lors
meme que le jeune homme aurait eu la pensee d'y chercher un asile contre
l'orage, il lui eut ete difficile de trouver le moyen de s'y rendre; car on
n'apercevait aucune trace de communication entre le chateau et la route, et
un autre ravin, avec un torrent qui se deversait dans la Creuse, separait
les deux collines. Ce site etait des plus pittoresques, et le reflet livide
des eclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eut vainement
cherche a la clarte du jour. De gigantesques tuyaux de cheminee, mis a nu
par l'ecroulement des toits, s'elancaient vers la nuee lourde qui rampait
sur le chateau, et qu'ils avaient l'air de dechirer. Lorsque le ciel etait
traverse par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le
fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'etaient habitues au
retour de l'obscurite, elles presentaient une masse sombre sur un horizon
plus transparent. Une grande etoile, que les nuages semblaient ne pas oser
envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la
tete d'un geant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui
redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'a travers
un voile epais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par
de recentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une ecume blanche, et
parfois on eut dit des flots de poussiere souleves par le vent.

En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher,
le jeune homme s'apercut tout a coup qu'il n'y etait pas seul. Un homme
venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris
possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir dans ces
alternatives de clarte eblouissante et de lourdes tenebres. Le cavalier
n'eut pas le temps de bien voir le pieton; il lui sembla vetu miserablement
et n'avoir pas tres-bonne mine. Il paraissait meme vouloir se cacher, en
s'enfoncant le plus possible sous la roche; mais des qu'il eut juge, a une
exclamation du jeune voyageur, qu'il avait ete apercu, il lui adressa sans
hesiter la parole, d'une voix forte et assuree:

"Voila un mauvais temps pour se promener, Monsieur, et si vous etes sage,
vous retournerez coucher a Eguzon.

--Grand merci, l'ami!" repondit le jeune homme en faisant siffler sa forte
cravache a tete plombee, pour faire savoir a son problematique
interlocuteur qu'il etait arme.

Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y repondit en frappant le
rocher, comme par desoeuvrement, avec un enorme baton de houx qui fit voler
quelques eclats de pierre. L'arme etait bonne et le poignet aussi.

"Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le pieton.

--J'irai aussi loin qu'il me plaira, repondit le cavalier, et je ne
conseillerais a personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin.

--Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous repondez par des menaces a
des honnetetes? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme,
mais vous ne savez guere dans quel pays vous etes. Il n'y a, Dieu merci,
chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs."

L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune
homme reprit avec douceur:

"Vous etes donc du pays, mon camarade?

--Oui, Monsieur, j'en suis, et j'en serai toujours.

--Vous avez raison d'y vouloir rester: c'est un beau pays.

--Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci, par exemple, il n'y fait pas
trop bon; le temps est bien _en malice_, et il y en aura pour toute la
nuit.

--Vous croyez?

--J'en suis sur. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage
pour compagnie jusqu'a demain midi, mais je pense bien que vous ne vous
etes pas mis en route si tard sans avoir un abri prochain en vue?

--A vous dire le vrai, je crois que l'endroit ou je vais est plus eloigne
que je ne l'avais pense d'abord. Je me suis imagine qu'on voulait me
retenir a Eguzon, en m'exagerant la distance et les mauvais chemins; mais
je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guere
trompe.

--Et, sans etre trop curieux, ou allez-vous?

--A Gargilesse. Combien comptez-vous jusque-la!

--Pas loin, Monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire; mais si vous
ne connaissez pas le pays, vous en avez pour toute la nuit: car ce que vous
voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous que vous avez a
descendre pour passer du ravin de la Creuse a celui de la Gargilesse, et
vous y risquez la vie par-dessus le marche.

--Eh bien, l'ami, voulez-vous, pour une honnete recompense, me conduire
jusque-la?

--Nenni, Monsieur, en vous remerciant.

--Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance?

--Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que
vous connaissez peut-etre les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je
de passer la nuit a me mouiller pour vous faire plaisir?

--Je n'y tiens pas, et je saurai me passer de votre secours; mais je n'ai
point reclame votre obligeance gratis: je vous ai offert ...

--Suffit! suffit! vous etes riche et je suis pauvre, mais je ne tends pas
encore la main, et j'ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du
premier venu ... Encore si je savais qui vous etes ...

--Vous vous mefiez de moi? dit le jeune homme, dont la curiosite etait
eveillee par le caractere hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver
que la mefiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance.
Combien voulez-vous?

--Pardon, excuse, Monsieur, je ne veux rien; je n'ai ni femme ni enfants,
je n'ai besoin de rien pour le moment: d'ailleurs j'ai un ami, un bon
camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier
_eclairci_ pour y aller souper et dormir a couvert. Pourquoi me
priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites! est-ce parce que vous avez
un bon cheval et des habits neufs?

--Votre fierte ne me deplait pas, tant s'en faut! Mais je la trouve mal
entendue de repousser un echange de services.

--Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir, en vous disant de ne pas
vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une
demi-heure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus?

--Rien ... En vous demandant votre assistance, je voulais connaitre le
caractere des gens du pays, et voila tout. Je vois maintenant que leur bon
vouloir pour les etrangers se borne a des paroles.

--Pour les etrangers! s'ecria l'indigene avec un accent de tristesse et de
reproche qui frappa le voyageur. Et n'est-ce pas encore trop pour ceux qui
ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, Monsieur, les hommes sont
injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se
laisse tondre, sans se venger, par les gens savants qui viennent des
grandes villes.

--Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est
un fait que j'ignore et dont je ne suis pas responsable, puisque j'y viens
pour la premiere fois.

--Vous allez a Gargilesse. Sans doute, c'est M. Cardonnet que vous allez
voir? Vous etes, j'en suis sur, son parent ou son ami?

--Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, a qui vous semblez en vouloir?
demanda le jeune homme apres un instant d'hesitation.

--Suffit, Monsieur, repondit le paysan; si vous ne le connaissez pas, tout
ce que je vous en dirais ne vous interesserait guere, et si vous etes riche
vous n'avez rien a craindre de lui. Ce n'est qu'aux pauvres gens qu'il en
veut.

--Mais enfin, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai
peut-etre des raisons pour desirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de
ce M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous
avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu
honorable pour vous-meme.

--Je n'ai de comptes a rendre a personne, repondit le paysan, et mon
opinion est a moi. Bonsoir, Monsieur. Voila la pluie qui s'arrete un peu.
Je suis fache de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas
d'autre que le chateau que vous voyez la, et qui n'est pas a moi.
Cependant, ajouta-t-il apres avoir fait quelques pas, et en s'arretant
comme s'il se fut repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de
l'hospitalite, si le coeur vous disait d'y venir demander le couvert pour
la nuit, je peux vous repondre que vous y seriez bien recu.

--Cette ruine est donc habitee? demanda le voyageur, qui avait a descendre
le ravin pour traverser la Creuse, et qui se mit en marche a cote du
paysan, en soutenant son cheval par la bride.

--C'est une ruine, a la verite, dit son compagnon en etouffant un soupir;
mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce chateau-la debout
bien entier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eut pas
ete mal loge. Le proprietaire n'y faisait pas de grandes depenses, mais il
n'avait pas besoin d'entretien, tant il etait solide et bien bati; et les
murs etaient si bien decoupes, les pierres des cheminees et des fenetres si
bien travaillees, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce
que les macons et les architectes y avaient mis en le construisant. Mais
tout passe, la richesse comme le reste, et le dernier seigneur de
Chateaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le chateau de ses
peres.

--Est-il possible qu'une telle masse de pierres, meme dans l'etat ou elle
se trouve, ait aussi peu de valeur?

--Ce qui reste la vaudrait encore beaucoup, si on pouvait l'oter et le
transporter; mais ou trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des
machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec quoi
l'on batissait dans l'ancien temps, mais ce ciment-la est si bien lie,
qu'on dirait que les tours et les grands murs sont faits d'une seule
pierre. Et puis, vous voyez comme ce batiment est plante sur la pointe
d'une montagne, avec des precipices de tous cotes! Quelles voitures et
quels chevaux pourraient charrier de pareils materiaux? A moins que la
colline ne s'ecroule, ils resteront la aussi longtemps que le rocher qui
les porte, et il y a encore assez de voutes pour mettre a l'abri un pauvre
monsieur et une pauvre demoiselle.

--Ce dernier des Chateaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en
s'arretant pour regarder le manoir avec plus d'interet qu'il n'avait encore
fait. Et elle demeure la?

--Oui, oui, elle demeure la, au milieu des gerfauts et des chouettes, et
elle n'en est pas moins jeune et jolie. L'air et l'eau ne manquent pas ici,
et malgre les nouvelles lois contre la liberte de la chasse, on voit encore
quelquefois des lievres et des perdrix sur la table du seigneur de
Chateaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de
risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge
de vous faire bien accueillir au chateau. Et quand meme vous y arriveriez
seul et sans recommandation, il suffit que la nuit soit mauvaise, et que
vous ayez la figure d'un chretien, pour que vous soyez bien recu et bien
traite chez M. Antoine de Chateaubrun.

--Ce gentilhomme est pauvre, a ce qu'il parait, et je me ferais scrupule
d'user de sa bonte d'ame.

--Vous lui ferez plaisir, au contraire. Allons, vous voyez bien que l'orage
va recommencer plus fort que tout a l'heure, et je n'aurais pas la
conscience en repos si je vous laissais ainsi tout seul dans la montagne.
Voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir pour vous avoir refuse mes
services: j'ai mes raisons, que vous ne pouvez pas juger, et que je n'ai
pas besoin de dire; mais je dormirai plus tranquille si vous suivez mon
conseil. D'ailleurs je connais M. Antoine; il me saurait mauvais gre de ne
pas vous avoir retenu et emmene chez lui, et il serait capable de courir
apres vous, ce qui ne serait pas bon pour lui apres souper.

--Et ... vous ne pensez pas que sa fille fut mecontente de voir arriver
ainsi un inconnu?...

--Sa fille est sa fille, c'est-a-dire qu'elle est aussi bonne que lui, si
elle n'est pas meilleure, quoique cela ne paraisse guere possible."

Le jeune homme hesita encore quelque temps; mais, pousse par un attrait
romanesque, et creant deja dans son imagination le portrait de la perle de
beaute qu'il allait trouver derriere ces murailles a l'aspect terrible, il
se dit qu'on ne l'attendait a Gargilesse que le lendemain dans la journee;
qu'en y arrivant au milieu de la nuit, il y derangerait le sommeil de ses
parents; qu'enfin il y avait, a persister dans son projet, une veritable
imprudence dont, a coup sur, sa mere le detournerait, si elle pouvait, a
cette heure, se faire entendre de lui. Touche de toutes les bonnes raisons
qu'on se donne a soi-meme quand le demon de la jeunesse et de la curiosite
s'en mele, il suivit son guide dans la direction du vieux chateau.




II.

LE MANOIR DE CHATEAUBRUN.


Apres avoir peniblement gravi un chemin escarpe, ou plutot un escalier
pratique dans le roc, nos voyageurs arriverent, au bout de vingt minutes, a
l'entree de Chateaubrun. Le vent et la pluie redoublaient, et le jeune
homme n'eut guere le loisir de contempler le vaste portail qui n'offrait a
sa vue, en cet instant, qu'une masse confuse de proportions formidables. Il
remarqua seulement qu'en guise de cloture, la herse seigneuriale etait
remplacee par une barriere de bois, pareille a celles qui ferment les pres
du pays.

"Attendez. Monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par la-dessus et
aller chercher la clef; car la vieille Janille ne s'est-elle pas imagine,
depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s'il y avait
quelque chose a voler chez ses maitres? Au reste, son intention est bonne,
et je ne la blame pas."

Le paysan escalada la barriere fort adroitement, et, en attendant qu'il fut
de retour pour l'introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre
la disposition des masses d'architecture ruinees qu'il apercevait
confusement dans l'interieur de la cour: c'etait l'aspect du chaos.

Peu d'instants apres, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent
promptement la barriere: l'une prit son cheval, l'autre sa main, une
troisieme portait, en avant, une lanterne dont le secours etait bien
necessaire pour se diriger a travers les decombres et les broussailles qui
obstruaient le passage. Enfin, apres avoir traverse une partie du preau et
plusieurs vastes salles obscures, ouvertes a tous les vents, on se trouva
dans une petite piece oblongue, voutee, et qui avait pu, autrefois, servir
d'office ou de cellier entre les cuisines et les ecuries. Cette piece,
proprement reblanchie, servait desormais de salon et de salle a manger au
seigneur de Chateaubrun. On y avait recemment pratique une petite cheminee
a manteau et a chambranles de bois bien cire et luisant; la vaste plaque de
fonte qui en remplissait tout le foyer, et qui avait ete enlevee a
quelqu'une des grandes cheminees du manoir, ainsi que les gros chenets de
fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumiere du feu dans
cette chambre nue et blanche, qui, avec le secours d'une petite lampe de
fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement eclairee. Une table de
chataignier, qui pouvait, dans les grandes occasions, porter jusqu'a six
couverts, quelques chaises de paille, et un coucou d'Allemagne, achete six
francs a un colporteur, composaient tout l'ameublement de ce salon modeste.
Mais tout cela etait d'une proprete recherchee; la table et les chaises
grossierement travaillees par quelque menuisier de la localite avaient un
eclat qui attestait les services assidus de la serge et de la brosse.
L'atre etait balaye avec soin, le carreau sable a l'anglaise contrairement
aux habitudes du pays, et, dans un pot de gres place sur la cheminee,
s'etalait un enorme bouquet de roses, melees a des fleurs sauvages
cueillies sur les collines d'alentour.

Cet interieur modeste n'avait, au premier coup d'oeil, aucun caractere
_cherche_ dans le genre poetique ou pittoresque; cependant, en l'examinant
mieux, on eut pu voir que, dans cette demeure, comme dans toutes celles de
tous les hommes, le caractere et le gout naturel de la personne creatrice
avaient preside, soit au choix, soit a l'arrangement du local. Le jeune
homme, qui y penetrait pour la premiere fois, et qui s'y trouva seul un
instant, tandis que ses hotes s'occupaient de lui preparer la meilleure
reception possible, se forma bientot une idee assez juste de la situation
d'esprit des habitants de cette retraite. Il etait evident qu'on avait eu
des habitudes d'elegance, et qu'on avait encore des besoins de bien-etre;
que, dans une condition fort precaire, on avait eu le bon sens de proscrire
toute espece de vanite exterieure; enfin qu'on avait choisi, pour point de
reunion, parmi le peu de chambres restees intactes dans ce vaste domaine,
la plus facile a entretenir, a chauffer, a meubler et a eclairer, et que,
par instinct, on avait pourtant donne la preference a une construction
elegante et mignonne. En effet, ce petit coin etait le premier etage d'un
pavillon carre, adjoint, vers la fin de la renaissance, aux antiques
constructions qui defendaient la face principale du preau. L'artiste qui
avait compose cette tourelle angulaire s'etait efforce d'adoucir la
transition de deux styles si differents; il avait rappele pour la forme des
fenetres le systeme defensif des meurtrieres et des ouvertures
d'observation; mais on voyait bien que ces fenetres, petites et rondes,
n'avaient jamais ete destinees a pointer le canon, et qu'elles n'etaient
qu'un ornement pour la vue. Elegamment revetues de briques rouges et de
pierres blanches alternees, elles formaient un joli encadrement a
l'interieur, et diverses niches, ornees de meme, disposees regulierement
entre chaque croisee, rendaient inutiles les papiers, les tentures et meme
les meubles qui eussent charge ces parois sans ajouter a leur aspect
agreable et simple.

Sur une de ces niches, dont une dalle, bien blanche et luisante comme du
marbre, formait la base, a hauteur d'appui, le voyageur vit un joli petit
rouet rustique avec la quenouille chargee de laine brune; et, en
contemplant cet instrument de travail si leger et si naif il se perdit dans
des reflexions dont il fut tire par le frolement d'un vetement de femme
derriere lui. Il se retourna vivement; mais, aux palpitations qui s'etaient
emparees de son jeune coeur, succeda une grave deception. C'etait une
vieille servante qui venait d'entrer sans bruit, grace au sablon qui
couvrait le sol, et qui se penchait pour jeter dans la cheminee une brassee
de sarment de vigne sauvage.

"Approchez-vous du feu, Monsieur, dit la vieille en grasseyant avec une
sorte d'affectation, et donnez-moi votre casquette et votre manteau, afin
que j'aille les faire secher dans la cuisine. Voila un bon manteau pour la
pluie; je ne sais plus comment on appelle cette etoffe-la, mais j'en ai
deja vu a Paris. Voila qui ferait plaisir d'en voir un pareil sur les
epaules de M. le comte! Mais cela doit couter cher, et d'ailleurs il n'est
pas dit qu'il voulut s'en servir. Il croit qu'il a toujours vingt-cinq ans,
et il pretend que l'eau du ciel n'a jamais enrhume un honnete homme;
pourtant, l'hiver dernier, il a commence a sentir un peu de sciatique ...
Mais ce n'est pas a votre age qu'on craint ces douleurs-la. N'importe,
chauffez-vous les reins; tenez, tournez votre chaise comme cela, vous serez
mieux. Vous etes de Paris, j'en suis sure; je vois cela a votre teint qui
est trop frais pour notre pays; bon pays, Monsieur, mais bien chaud en ete
et bien froid en hiver. Vous me direz que, ce soir, il fait aussi froid que
par une nuit de novembre: c'est la verite, que voulez-vous? c'est l'orage
qui en est cause. Mais cette petite salle est bien bonne, bien facile a
rechauffer, et, dans un moment, vous m'en direz des nouvelles. Avec cela,
nous avons le bonheur que le bois mort ne nous manque pas. Il y a tant de
vieux arbres ici, et rien qu'avec les ronces qui poussent dans la cour, on
peut chauffer le four pendant tout l'hiver. Il est vrai que nous ne faisons
jamais de grosses fournees: M. le comte est un petit mangeur, et sa fille
est comme lui; le petit domestique est le plus vorace de la maison: oh!
pour lui, il lui faut trois livres de pain par jour; mais je lui fais sa
miche a part, et je n'y epargne pas le seigle. C'est assez bon pour lui, et
meme avec un peu de son, ca etoffe le pain, et ca n'est pas mauvais pour la
sante. He! he! ca vous fait rire? et moi aussi. Moi, voyez-vous, j'ai
toujours aime a rire et a causer: l'ouvrage n'en va pas moins vite; car
j'aime la vitesse en tout. M. Antoine est comme moi; quand il a parle, il
faut qu'on marche comme le vent. Aussi nous avons toujours ete d'accord sur
ce point-la. Vous nous excuserez, Monsieur, si on vous fait attendre un
peu. Monsieur est descendu a la cave avec l'homme qui vous a amene, et
l'escalier est si degrade qu'on n'y arrive pas vite; mais c'est une belle
cave, Monsieur; les murs ont plus de dix pieds d'epaisseur, et quand on est
la dedans, c'est si profond sous la terre, qu'on se croit enterre vivant.
Vrai! ca fait un drole d'effet. On dit que, dans le temps, on mettait la
les prisonniers de guerre; a present, nous n'y mettons personne, et notre
vin s'y conserve tres-bien. Ce qui nous retarde aussi, c'est que notre
fille est deja couchee: elle a eu la migraine aujourd'hui, parce qu'elle a
ete au soleil sans chapeau. Elle dit qu'elle veut s'habituer a cela, et
que puisque je me passe bien de chapeau et d'ombrelle, elle peut bien s'en
passer aussi; mais elle se trompe: elle a ete elevee en demoiselle, comme
elle devait l'etre, la pauvre enfant! car, quand je dis, notre fille, ce
n'est pas que je sois la mere a mademoiselle Gilberte; elle ne me ressemble
pas plus que le chardonneret ne ressemble a un moineau franc; mais comme je
l'ai elevee, j'ai toujours garde l'habitude de l'appeler ma fille; elle n'a
jamais voulu souffrir que je cesse de la tutoyer. C'est une enfant si
aimable! Je suis fachee qu'elle soit au lit; mais vous la verrez demain,
car vous ne partirez pas sans dejeuner, on ne le souffrira pas, et elle
m'aidera a vous servir un peu mieux que je ne peux le faire toute seule. Ce
n'est pas pourtant le courage qui me manque, Monsieur, car j'ai de bonnes
jambes; je suis restee mince comme vous voyez, dans ma petite taille, et
vous ne me donneriez jamais l'age que j'ai ... Voyons! quel age me
donneriez-vous bien?"

Le jeune homme croyait que, grace a cette question, il allait pouvoir
placer une parole, un compliment pour remercier et pour entrer en matiere,
car il desirait beaucoup avoir de plus amples details sur mademoiselle
Gilberte; mais la bonne femme n'attendit pas sa reponse, et reprit avec
volubilite:

"J'ai soixante-quatre ans, Monsieur, du moins je les aurai a la Saint-Jean,
et je fais plus d'ouvrage a moi seule que trois jeunesses n'en sauraient
faire. J'ai le sang vif, moi, Monsieur! Je ne suis pas du Berry; je suis
nee en Marche, a plus d'une demi-lieue d'ici; aussi ca se voit et ca se
connait. Ah! vous regardez l'ouvrage de notre fille? Savez-vous que c'est
file aussi egal et aussi menu que la meilleure fileuse de campagne? Elle a
voulu que je lui apprenne a filer la laine: "Tiens, mere, qu'elle m'a dit
(car elle m'appelle toujours comme ca; la pauvre enfant n'a jamais connu
la sienne, et m'a toujours aimee comme si c'etait moi, quoique nous nous
ressemblions a peu pres comme une rose ressemble a une ortie), tiens, mere,
qu'elle a dit, ces broderies, ces dessins, toutes ces niaiseries qu'on m'a
enseignees au couvent, ne serviraient a rien ici. Apprends-moi a filer, a
tricoter et a coudre, afin que je t'aide a faire les vetements de mon
pere...."

Au moment ou le monologue infatigable de la bonne femme commencait a
devenir interessant pour son auditeur fatigue, elle sortit comme elle avait
deja fait plusieurs fois, car elle ne restait pas un moment en place, et
tout en perorant, elle avait couvert la table d'une grosse nappe blanche,
et avait servi les assiettes, les verres et les couteaux; elle avait
rebalaye l'atre, ressuye les chaises et rallume le feu dix fois, reprenant
toujours son soliloque a l'endroit ou elle l'avait laisse. Mais cette fois,
sa voix, qui commencait a grasseyer dans le couloir voisin, fut couverte
par d'autres voix plus accentuees, et le comte de Chateaubrun, accompagne
du paysan qui avait introduit notre voyageur, se presenta enfin a ses
regards, chacun portant deux grands brocs de gres, qu'ils placerent sur la
table. Ce fut alors seulement, que le jeune homme put voir distinctement
les traits de ces deux personnages.

M. de Chateaubrun etait un homme de cinquante ans, de moyenne taille, d'une
belle et noble figure, large d'epaules, avec un cou de taureau, des membres
d'athlete, un teint basane au moins autant que celui de son acolyte, et de
larges mains, durcies, halees, gercees a la chasse, au soleil, au grand
air; mains de braconnier s'il en fut, car le bon seigneur avait trop peu de
terres pour ne pas chasser sur celles des autres.

Il avait la face epanouie, ouverte et souriante; la jambe ferme et la voix
de stentor. Son solide costume de chasseur, propre, quoique rapiece au
coude, sa grosse chemise de toile de chanvre, ses guetres de cuir, sa barbe
grisonnante qui attendait patiemment le dimanche, tout en lui denotait
l'habitude d'une vie rude et sauvage, tandis que son agreable physionomie,
ses manieres rondes et affectueuses, et une aisance qui n'etait pas sans
melange de dignite, rappelaient le gentilhomme courtois et l'homme habitue
a proteger et a assister plutot qu'a l'etre.

Son compagnon le paysan n'etait pas a beaucoup pres aussi propre. L'orage
et les mauvais chemins avaient fort endommage sa blouse et sa chaussure. Si
la barbe du seigneur avait bien sept ou huit jours de date, celle du
villageois en avait bien quatorze ou quinze. Celui-ci etait maigre, osseux,
agile, plus grand de quelques pouces, et quoique sa figure exprimat aussi
la bonte et la cordialite, elle avait, si l'on peut parler ainsi, des
eclairs de malice, de tristesse ou de sauvagerie hautaine. Il etait evident
qu'il avait plus d'intelligence ou qu'il etait plus malheureux que le
seigneur de Chateaubrun.

"Allons, Monsieur, dit le gentilhomme, etes-vous un peu seche? Vous etes le
bienvenu ici, et mon souper est a votre disposition.

--Je suis reconnaissant de votre genereux accueil, repondit le voyageur,
mais je craindrais de manquer a la bienseance si je ne vous faisais savoir
d'abord qui je suis.

--C'est bien, c'est bien, reprit le comte, que nous appellerons desormais
tout simplement M. Antoine, comme on l'appelait generalement dans la
contree; vous me direz cela plus tard, si vous le desirez: quant a moi, je
n'ai pas de questions a vous faire, et je pretends remplir les devoirs de
l'hospitalite sans vous faire decliner vos noms et qualites. Vous etes en
voyage, etranger dans le pays, surpris par une nuit d'enfer a la porte de
ma demeure: voila vos titres et vos droits. Par dessus le marche, vous avez
une agreable figure et un air qui me plait; je crois donc que je serai
recompense de ma confiance par le plaisir d'avoir oblige un brave garcon.
Allons, asseyez-vous, mangez et buvez.

--C'est trop de bontes, et je suis touche de votre maniere franche et
affable d'accueillir les voyageurs. Mais je n'ai besoin de rien, Monsieur,
et c'est bien assez que vous me permettiez d'attendre ici la fin de
l'orage. J'ai soupe a Eguzon il n'y a guere plus d'une heure. Ne faites
donc rien servir pour moi, je vous en conjure.

--Vous avez soupe deja? mais ce n'est pas la une raison! Etes-vous donc de
ces estomacs qui ne peuvent digerer qu'un repas a la fois? A votre age,
j'aurais soupe a toutes les heures de la nuit si j'en avais trouve
l'occasion. Une course a cheval et l'air de la montagne, c'est bien assez
pour renouveler l'appetit. Il est vrai qu'a cinquante ans on a l'estomac
moins complaisant; aussi, moi, pourvu que j'aie un demi-verre de bon vin
avec une croute de pain rassis, je me tiens pour bien traite. Mais ne
faites pas de facons ici. Vous etes venu a point, j'allais me mettre a
table, et ma pauvre _petite_ ayant la migraine aujourd'hui, nous etions
tout tristes, Janille et moi, de manger tete a tete: votre arrivee est donc
une consolation pour nous, ainsi que celle de ce brave garcon, mon ami
d'enfance, que je recois toujours avec plaisir. Allons, toi, assieds-toi la
a mon cote, dit-il en s'adressant au paysan, et vous, mere Janille,
vis-a-vis de moi. Faites les honneurs: car vous savez que j'ai la main
malheureuse, et que quand je me mele de decouper, je taille en deux le rot,
l'assiette, la nappe, voire un peu de la table, et cela vous fache."

Le souper que dame Janille avait etale sur la table d'un air de
complaisance, se composait d'un fromage de chevre, d'un fromage de brebis,
d'une assiettee de noix, d'une assiettee de pruneaux, d'une grosse tourte
de pain bis, et des quatre cruches de vin apportees par le maitre en
personne. Les convives se mirent bien vite a deguster ce repas frugal avec
une satisfaction evidente, a l'exception du voyageur, qui n'avait aucun
appetit, et qui se contentait d'admirer la bonne grace avec laquelle le
digne chatelain le conviait, sans embarras et sans fausse honte, a son
splendide ordinaire. Il y avait dans cette aisance affectueuse et naive
quelque chose de paternel et d'enfantin en meme temps qui gagna le coeur du
jeune homme.

Fidele a la loi de generosite qu'il s'etait imposee, M. Antoine ne fit
aucune question a son hote, et meme evita toute reflexion qui eut pu
ressembler a une curiosite deguisee. Le paysan paraissait un peu plus
inquiet, et se tenait sur la reserve. Mais bientot, entraine par l'espece
de causerie generale que M. Antoine et dame Janille avaient entamee, il se
mit a l'aise et laissa remplir son verre si souvent, que le voyageur
commenca a regarder avec etonnement un homme capable de boire ainsi sans
perdre non-seulement l'usage de sa raison, mais encore l'habitude de son
sang-froid et de sa gravite.

Quant au chatelain, ce fut une autre affaire. A peine eut-il bu la moitie
du broc place aupres de lui, qu'il commenca a avoir l'oeil anime; le nez
vermeil et la main peu sure. Cependant il ne deraisonna point, meme apres
que tous les brocs furent vides par lui et son ami le paysan; car Janille,
soit par economie, soit par sobriete naturelle, mit a peine quelques
gouttes de vin dans son eau, et le voyageur, ayant fait un effort heroique
pour avaler la premiere rasade, s'abstint de ce breuvage aigre, trouble et
detestable.

Ces deux campagnards paraissaient pourtant le boire avec delices. Au bout
d'un quart d'heure, Janille, qui ne pouvait vivre sans remuer, quitta la
table, prit son tricot et se mit a travailler au coin du feu, grattant a
chaque instant ses tempes avec son aiguille, sans toutefois deranger les
minces bandeaux de cheveux encore noirs qui depassaient un peu sa coiffe.
Cette vieille, proprette et menue, pouvait avoir ete jolie; son profil
delicat ne manquait pas de distinction, et si elle n'eut ete manieree, et
preoccupee de faire la capable et la gentille, notre voyageur l'eut prise
aussi en affection.

Les autres personnages qui, en l'absence de la _demoiselle_, completaient
l'interieur de M. Antoine etaient, l'un un petit paysan, d'une quinzaine
d'annees, a la mine eveillee, au pied leste, qui remplissait les fonctions
de factotum; l'autre, un vieux chien de chasse, a l'oeil terne, au flanc
maigre, a l'air melancolique et reveur; couche aupres de son maitre, il
s'endormait philosophiquement entre chaque bouchee que celui-ci lui
presentait en l'appelant _monsieur_ d'un air gravement facetieux.




III.

M. CARDONNET.


Il y avait plus d'une heure qu'on etait a table, et M. Antoine ne
paraissait nullement las de la seance. Lui et son ami le paysan faisaient
durer leurs petits fromages et leurs grandes pintes de vin avec cette
majestueuse lenteur qui est presque un art chez le Berrichon. Portant
alternativement leurs couteaux sur ce morceau friand dont l'odeur
aigrelette n'avait rien d'agreable, ils le _debitaient_ en petits morceaux
qu'ils placaient methodiquement sur leurs assiettes de terre, et qu'ils
mangeaient ensuite miette a miette sur leur pain bis. Entre chaque
bouchee, ils avalaient une gorgee de vin du cru, apres avoir choque leurs
verres, en s'adressant chaque fois cet echange de compliments: "_A la
tienne, camarade!--A la votre, monsieur Antoine!_" ou bien: "_Bonne sante
a toi, mon vieux!--A vous pareillement, mon maitre!_"

Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit,
et le voyageur, qui s'epuisait en efforts pour paraitre boire et manger,
bien qu'il s'en dispensat le plus possible, commencait a lutter peniblement
contre le sommeil, lorsque la conversation, roulant jusqu'alors sur le
temps, sur la recolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les
provins de la vigne, prit peu a peu une direction qui l'interessa
fortement.

"Si ce temps-la continue, disait le paysan, en ecoutant la pluie qui
ruisselait au dehors, les eaux grossiront ce mois-ci comme au mois de mars.
La Gargilesse n'est pas commode, et il pourra y avoir du degat chez M.
Cardonnet.

--Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage; car il a fait de grands et
beaux travaux sur cette petite riviere.

--Oui, mais la petite riviere s'en moque, reprit le paysan, et je trouve,
moi, que le dommage ne serait pas grand.

--Si fait, si fait! cet homme a deja fait a Gargilesse pour plus de deux
cent mille francs de depenses; et il ne faut qu'un _coup de colere_ de
l'eau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela.

--Eh bien, ce serait donc un si grand malheur, monsieur Antoine?

--Je ne dis pas que ce fut un malheur irreparable, pour un homme que l'on
dit riche d'un million, reprit le chatelain, dont la candeur s'obstinait a
ne pas comprendre les sentiments hostiles de son commensal a l'endroit de
M. Cardonnet; mais ce serait toujours une perte.

--Et c'est pourquoi je rirais un peu, si un petit coup du sort faisait ce
trou a sa bourse.

--C'est la un mauvais sentiment, mon vieux! Pourquoi en voudrais-tu a cet
etranger? Il ne t'a jamais fait, non plus qu'a moi, ni bien ni mal.

--Il a fait du mal a vous, monsieur Antoine, a moi, a tout le pays. Oui, je
vous dis qu'il en a fait par intention et qu'il en fera tout de bon a tout
le monde. Laissez pousser le bec du livot (la buse), et vous verrez comme
il tombera sur votre poulailler!

--Toujours tes idees fausses, vieux! car tu as des idees fausses, je te
l'ai dit cent fois: tu en veux a cet homme parce qu'il est riche. Est-ce sa
faute?

--Oui, Monsieur, c'est sa faute. Un homme parti peut-etre d'aussi bas que
moi-meme, et qui a fait un pareil chemin, n'est pas un honnete homme.

--Allons donc! que dis-tu la? T'imagines-tu qu'on ne puisse pas faire
fortune sans voler?

--Je n'en sais rien; mais je le crois. Je sais bien que vous etes ne riche
et que vous ne l'etes plus. Je sais bien que je suis ne pauvre et que je le
serai toujours; et m'est avis que si vous etiez parti pour d'autres pays,
sans payer les dettes de votre pere, et que je me fusse mis, de mon cote, a
maquignonner, a tondre et a grappiller sur toutes choses, nous roulerions
carrosse tous les deux, a l'heure qu'il est. Pardon, excuse, si je vous
offense! ajouta d'un ton rude et fier le paysan, en s'adressant au jeune
homme, qui donnait des signes marques d'une emotion penible.

--Monsieur, dit le chatelain, il se peut que vous connaissiez M. Cardonnet,
que vous soyez employe par lui, ou que vous lui ayez quelques obligations.
Je vous prie de ne pas faire attention a ce que dit ce brave villageois.
Il a des idees exagerees sur beaucoup de choses, qu'il ne comprend pas
bien. Au fond, soyez certain qu'il n'est ni haineux, ni jaloux, ni capable
de porter le moindre prejudice a M. Cardonnet.

--J'attache peu d'importance a ses paroles, repondit le jeune etranger. Je
m'etonne seulement, monsieur le comte, qu'un homme que vous honorez de
votre estime ternisse a plaisir la reputation d'un autre homme, sans avoir
le moindre fait a alleguer contre lui et sans rien connaitre de ses
antecedents. J'ai deja demande a votre commensal des renseignements sur ce
M. Cardonnet qu'il parait hair personnellement, et il a refuse de
s'expliquer. Je vous en fais juge: peut-on etablir une opinion loyale sur
des imputations gratuites, et, si vous ou moi en prenions une defavorable a
M. Cardonnet, votre hote n'aurait-il pas commis une mauvaise action?

--Vous parlez selon mon coeur et selon ma pensee, jeune homme, repondit
M. Antoine. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers son commensal rustique, et
frappant sur la table d'une maniere courroucee, tandis qu'il lui adressait
un regard ou l'affection et la bonte triomphaient du mecontentement, tu as
tort, et tu vas tout de suite nous dire ce que tu reproches audit
Cardonnet, afin qu'on puisse juger si tes griefs ont quelque valeur.
Autrement, nous te tiendrons pour un esprit chagrin et une mauvaise langue.

--Je n'ai rien a dire que ce que tout le monde sait, repliqua le paysan
d'un air calme, et sans paraitre intimide de la mercuriale. On voit les
choses, et chacun les juge comme il l'entend; mais puisque ce jeune homme
ne connait pas M. Cardonnet, ajouta-t-il en jetant un regard penetrant sur
le voyageur, et puisqu'il desire tant savoir quel particulier ce peut etre,
dites-le-lui vous-meme, monsieur Antoine, et quand vous aurez etabli les
faits, moi j'en ferai le detail; j'en dirai la cause et la fin, et monsieur
jugera tout seul, a moins qu'il n'ait quelque meilleure raison que les
miennes pour ne pas dire ce qu'il en pense.

--Eh bien, accorde? dit M. Antoine, qui ne faisait pas autant d'attention
que son compagnon a l'agitation croissante du jeune homme. Je dirai les
choses comme elles sont, et si je me trompe, je permets a la mere Janille,
qui a la memoire et la precision d'un almanach, de me contredire et de
m'interrompre. Quant a vous, petit drole, dit-il en s'adressant a son page
en blouse et en sabots, tachez de ne pas me plonger ainsi dans le blanc des
yeux quand je vous parle. Votre regard fixe me donne le vertige, et votre
bouche ouverte me fait l'effet d'un puits ou je vais tomber. Eh bien,
qu'est-ce? vous riez? Apprenez qu'un garnement de votre age ne doit pas se
permettre de rire devant son maitre. Mettez-vous dermoi et tenez-vous aussi
decemment que _monsieur_."

En disant cela, il designait son chien, et il avait l'air si serieux et la
voix si haute en plaisantant de la sorte; que le voyageur se demanda s'il
n'etait point sujet a des fantaisies de domination seigneuriale tout a fait
disparates avec sa bonhomie ordinaire. Mais il lui suffit de regarder la
figure de l'enfant pour se convaincre que ce n'etait qu'un jeu dont
celui-ci avait l'habitude, car il se placa gaiement a cote du chien et se
mit a jouer avec lui sans aucun sentiment d'humeur ou de honte.

Cependant, comme les manieres de M. Antoine avaient une originalite qui ne
se comprenait pas bien du premier coup, le voyageur crut qu'il commencait,
a force de boire, a battre la campagne, et il resolut de ne pas attacher la
moindre importance a ce qu'il allait dire. Mais il etait bien rare que le
chatelain perdit la tete, meme apres qu'il avait perdu les jambes, et il
n'etait retombe dans son passe-temps favori de goguenarder en jouant ceux
qui l'entouraient, que pour detourner l'impression penible que ce debat
venait de faire naitre entre ses convives.

"Monsieur," dit-il en s'adressant a son hote ...

Mais aussitot il fut interrompu par son chien qui, ayant aussi l'habitude
de la plaisanterie, s'attribua l'interpellation, et vint lui pousser le
coude en gambadant aussi agreablement que son age pouvait le lui permettre.

"Eh bien, _monsieur_! reprit-il en lui faisant de gros yeux, qu'est-ce a
dire? Depuis quand etes-vous aussi mal eleve qu'une personne naturelle?
Allez bien vite vous rendormir, et qu'il ne vous arrive plus de me faire
repandre du vin sur la nappe, ou vous aurez affaire a dame Janille.--Vous
saurez donc, jeune homme, poursuivit M. Antoine, que l'an dernier, par un
beau jour de printemps ...

--Pardon, Monsieur, dit Janille, nous n'etions encore qu'au 19 mars, donc
c'etait l'hiver.

--C'etait bien la peine de chicaner pour deux jours de difference! Ce qu'il
y a de certain, c'est qu'il faisait un temps magnifique, une chaleur comme
au mois de juin, et meme de la secheresse.

--C'est la vraie verite, s'ecria le groom rustique: a preuve que je ne
pouvais plus faire boire le _chevau_ de monsieur a la petite fontaine.

--Cela ne fait rien a l'affaire, reprit M. Antoine en frappant du pied;
petit, retenez votre langue. Vous parlerez quand vous serez appele en
temoignage; vous pouvez ouvrir vos oreilles, afin de vous former l'esprit
et le coeur, s'il y a lieu.--Je disais donc que, par un beau temps, je
revenais d'une foire, et j'allais tranquillement a pied, lorsque je
rencontrai un grand homme, beau de visage, quoiqu'il ne soit guere plus
jeune que moi, et que ses yeux noirs, sa figure pale et meme jaune lui
donnent l'air un peu dur et farouche. Il etait en cabriolet et descendait
une pente rapide, herissee de pierres sur champ, comme les arrangeaient nos
peres, et cet homme pressait le pas de son cheval, sans paraitre se douter
du danger. Je ne pus me defendre de l'avertir. "Monsieur, lui dis-je, de
memoire d'homme, jamais voiture a quatre, a trois ou a deux roues, n'a
descendu ce chemin. Je crois l'entreprise sinon impossible, du moins de
nature a vous casser le cou, et si vous voulez prendre un chemin plus long,
mais plus sur, je vais vous l'indiquer.

"--Grand merci, me repondit-il d'un air tant soit peu rogue; ce chemin me
parait suffisamment, praticable, et je vous reponds que mon cheval s'en
tirera.

"--Cela vous regarde, repris-je, et ce que j'en ai fait n'etait que par
pure humanite.

"--Je vous en remercie Monsieur, et puisque vous etes si obligeant, je veux
m'acquitter envers vous. Vous etes a pied, vous suivez la meme route que
moi; si vous voulez monter dans ma voiture, vous arriverez plus vite au bas
du vallon, et j'aurai l'agrement de votre compagnie."

--Tout cela est exact, dit Janille; c'est absolument comme ca que vous nous
l'avez raconte le soir meme, a telle enseigne que vous nous avez dit que ce
monsieur avait une grande redingote bleue.

--Faites excuse, mam'selle Janille, dit l'enfant, monsieur a dit noir.

--Bleue, vous dis-je, monsieur l'avise!

--Non, mere Janille, noire.

--Bleue, j'en reponds!

--Noire, j'en pourrais jurer.

--Allons, flanquez-moi la paix, elle etait verte! s'ecria M. Antoine. Mere
Janille, ne m'interrompez pas davantage; et toi, mauvais garnement, va-t'en
voir a la cuisine si j'y suis, ou mets ta langue dans ta poche: choisis.

--Monsieur, j'aime mieux ecouter, je ne dirai plus rien.

--Or donc, reprit le chatelain, je restai un petit moment partage entre la
crainte de me rompre les os en acceptant, et celle de passer pour poltron
en refusant. Apres tout, me dis-je, ce quidam n'a point l'air d'un fou, et
il ne parait avoir aucune raison d'exposer sa vie. Il a sans doute un
merveilleux cheval et une excellente _brouette_. Je m'installai a ses
cotes, et nous commencames a descendre au grand trot ce precipice, sans que
le cheval fit un seul faux pas, et sans que le maitre perdit un instant sa
resolution et son sang-froid. Il me parlait de choses et d'autres, me
faisait beaucoup de questions sur le pays; et j'avoue que je repondais un
peu a tort et a travers, car je n'etais pas absolument rassure. "C'est
bien, lui dis-je quand nous fumes arrives sans accident au bord de la
Gargilesse; nous avons descendu le casse-cou, mais nous ne traverserons
pas l'eau ici; elle est aussi basse que possible, mais encore n'est-elle
pas gueable en cet endroit: il faut remonter un peu sur la gauche.

"--Vous appelez cela de l'eau? dit-il en haussant les epaules; quant a moi,
je n'y vois que des pierres et des joncs. Allons donc! se detourner pour un
ruisseau a sec!

"--Comme vous voudrez," lui dis-je un peu mortifie. Son audace meprisante
me taquinait; je savais qu'il allait donner tout droit dans un gouffre, et
pourtant, comme je ne suis pas d'un naturel pusillanime, et qu'il me
repugnait d'etre traite comme tel, je refusai l'offre qu'il fit de me
laisser descendre. J'aurais voulu, pour le punir, qu'il eut enfin
l'occasion d'avoir une belle peur, eusse-je du boire un coup dans la
riviere, quoique je n'aime pas l'eau.

"Je n'eus ni cette satisfaction, ni cette mortification: le cabriolet ne
chavira point. Au beau milieu de la riviere, qui s'est creuse un lit en
biseau dans cet endroit-la, le cheval en eut jusqu'aux nasaux; la voiture
fut soulevee par le courant. Le monsieur a redingote verte (car elle etait
verte, Janille), fouetta la bete; la bete perdit pied, deriva, nagea, et,
comme par miracle, nous fit bondir sur la rive, sans autre mal qu'un bain
de pieds moins que tiede. Je n'avais pas perdu la tete, je sais nager tout
comme un autre, mais mon compagnon m'avoua ensuite qu'il n'en savait pas
plus long a cet egard qu'une poutre; et pourtant il n'avait ni bronche, ni
jure, ni change de couleur. Voila, pense-je, un solide compere, et son
aplomb ne me deplait pas, bien que sa tranquillite ait quelque chose de
meprisant comme le rire du diable.

"--Si vous allez a Gargilesse, j'y passe aussi, lui dis-je, et nous pouvons
continuer de faire route ensemble.

"--Soit, reprit-il. Qu'est-ce que Gargilesse?

"--Vous n'y allez donc pas?

"--Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis pret a aller
partout."

"Je ne suis pas superstitieux, Monsieur, et pourtant les histoires de ma
nourrice me revinrent a l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de
sotte mefiance, comme si je m'etais trouve en cabriolet cote a cote avec
Satan. Je regardais de travers cet etrange personnage qui, n'ayant aucun
but, s'en allait ainsi a travers monts et rivieres pour le seul plaisir de
s'exposer ou de m'exposer avec lui, moi, nigaud, qui m'etais laisse
persuader de monter dans sa brouette infernale.

"Voyant que je ne disais mot, il crut devoir me rassurer.

"--Ma maniere de courir le pays vous etonne, me dit-il, sachez donc que j'y
viens avec le dessein de tenter un etablissement dans le lieu qui me
paraitra le plus convenable. J'ai des fonds a placer, que ce soit pour moi
ou pour d'autres, peu vous importe sans doute; mais enfin vous pouvez
m'aider par vos indications a atteindre mon but.

"--Fort bien, lui dis-je, tout a fait rassure en voyant qu'il parlait
raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir
d'abord quelle espece d'etablissement vous pretendez faire.

"--Il suffira, dit-il, eludant ma question, que vous repondiez a tout ce
que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de
ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depuis ce meme endroit
jusqu'a son debouche dans la Creuse?

"--Elle est fort irreguliere; vous venez de la voir au minimum; mais ses
crues sont frequentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin
principal, ancienne propriete de la communaute religieuse de Gargilesse,
vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries
qu'eprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait a
faire la de grandes depenses.

"--Mais avec de grandes depenses, Monsieur, on enchaine les forces
dereglees de la nature! Ou la pauvre usine rustique succombe, l'usine
solide et puissante triomphe!

"--C'est vrai, repris-je; dans toute riviere, les gros poissons mangent les
petits."

"Il ne releva point cette reflexion et continua a me promener et
m'interroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flaneur par nature, je
le conduisis de tous cotes. Nous entrames dans plusieurs moulins, il causa
avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint a
Gargilesse, ou il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit,
avec lesquels il desira que je le misse tout de suite en relations. Il
accepta le repas que lui offrit le cure, se laissa choyer sans facon et
faisant entendre qu'il etait en position de rendre encore plus de services
aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, et ecoutait beaucoup
et s'enquerait de tout, meme des choses qui paraissaient fort etrangeres
aux affaires: par exemple, si les gens du pays etaient devots sinceres ou
seulement superstitieux; si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les
sacrifiaient a l'economie; si l'opinion etait liberale ou democratique; de
quelles gens le conseil general du departement etait compose; que sais-je?
Quand la nuit vint, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le
revis plus que trois jours apres. Il passa devant Chateaubrun et s'arreta a
ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je lui avais
montree; mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des
questions.--Je reviendrai dans un mois, me dit-il en prenant conge de moi,
et je crois que je me deciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu
me plait, et j'ai dans l'idee que votre petit ruisseau, que vous faites si
mechant, ne sera pas bien difficile a reduire. J'aurai moins de depenses
pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs,
l'espece de petit danger que nous avons couru en le traversant et que nous
avons surmonte me fait croire que ma destinee est de vaincre en ce lieu.

"La-dessus cet homme me quitta. C'etait M. Cardonnet.

"Moins de trois semaines apres, il revint avec un mecanicien anglais et
plusieurs ouvriers de la meme partie; et, depuis ce temps, il n'a cesse de
remuer de la terre, du fer et de la pierre a Gargilesse. Acharne a son
oeuvre, il est leve avant le jour, et couche le dernier. Tel temps qu'il
fasse il est dans la vase jusqu'aux genoux, ne perdant pas de l'oeil un
mouvement de ses ouvriers, sachant le pourquoi et le comment de toutes
choses, et menant de front la construction d'une vaste usine, d'une maison
d'habitation avec jardin et dependances, de batiments d'exploitation, de
hangars, de digues, ponts et chaussees, enfin un etablissement magnifique.
Durant son absence, les gens d'affaires avaient traite pour lui de
l'acquisition du local, sans qu'il parut s'en meler. Il a achete cher;
aussi a-t-on cru tout d'abord qu'il n'entendait rien aux affaires et qu'il
venait _se couler_ ici. On s'est moque de lui encore plus, quand il a
augmente le prix de la journee des ouvriers; et quand, pour amener le
conseil municipal a lui laisser diriger comme il l'entendrait le cours de
la riviere, il s'est engage a faire une route qui lui a coute enormement;
on a dit: cet homme est fou; l'ardeur de ses projets le ruinera. Mais, en
definitive, je le crois aussi sage qu'un autre, et je gage qu'il reussira a
bien placer sa demeure et son argent. La riviere l'a beaucoup contrarie
l'automne dernier, mais, par fortune, elle a ete fort tranquille ce
printemps, et il aura le temps d'achever ses travaux avant le retour des
pluies, si nous n'avons pas d'orages extraordinaires durant le cours de
l'ete. Il fait les choses en grand et y met plus d'argent qu'il n'est
besoin, c'est la verite; mais s'il a la passion d'achever vite ce qu'il a
une fois entrepris, et qu'il ait le moyen et la volonte de payer cher la
sueur du pauvre travailleur, ou est le mal. Il me semble que c'est un grand
bien, au contraire, et qu'au lieu de taxer cet homme de cerveau brule,
comme font les uns, et de speculateur sournois, comme font les autres, on
devrait le remercier d'avoir apporte a notre pays les bienfaits de
l'activite industrielle. J'ai dit! que la partie adverse s'explique a son
tour."




IV.

LA VISION.


Avant que le paysan, qui continuait a ronger son pain d'un air soucieux, se
fut prepare a repondre, le jeune homme dit avec effusion a M. Antoine qu'il
le remerciait de son recit et de la loyaute de son interpretation. Sans
avouer qu'il tenait de pres ou de loin a M. Cardonnet, il se montra touche
de la maniere dont le comte de Chateaubrun jugeait son caractere, et il
ajouta:

"Oui, Monsieur, je crois qu'en cherchant le bon cote des choses on est plus
souvent dans le vrai qu'en faisant le contraire. Un speculateur effrene
montrerait de la parcimonie dans les details de son entreprise, et c'est
alors qu'on serait en droit de suspecter sa moralite. Mais quand on voit un
homme actif et intelligent retribuer largement le travail ...

--Un instant, s'il vous plait, interrompit le paysan; vous etes de braves
gens et de bons coeurs, je veux le croire de ce jeune monsieur, comme j'en
suis sur de votre part, monsieur Antoine. Mais, sans vous offenser, je vous
dirai que vous n'y voyez pas plus loin que le bout de votre nez.
Ecoutez-moi. Je suppose que j'ai beaucoup d'argent a placer, avec
l'intention, non pas d'en tirer seulement un interet honnete et
raisonnable, comme c'est permis a tout le monde, mais de doubler et de
tripler mon capital en peu d'annees. Je ne serai pas si sot que de dire mon
intention aux gens que je suis force de ruiner. Je commencerai donc par les
amadouer, par me montrer genereux, et, pour oter les mefiances, par me
faire passer, au besoin, pour prodigue et sans cervelle. Cela fait, je
tiens mes dupes; j'ai sacrifie cent mille francs, je suppose, a ces petites
amorces. Cent mille francs, c'est beaucoup dire pour le pays! et, pour moi,
si j'ai plusieurs millions, ce n'est que le pot-de-vin de mon affaire. Tout
le monde m'aime, bien que quelques-uns se moquent de ma simplicite; le plus
grand nombre me plaint et m'estime. Personne ne se sauvegarde. Le temps
marche vite, et mon cerveau encore plus; j'ai jete la nasse, tous les
poissons y mordent. D'abord les petits, le fretin qui est avale sans qu'on
s'en apercoive, ensuite les gros, jusqu'a ce que tout y passe!

--Et que veux-tu dire avec toutes tes metaphores? dit M. Antoine en
haussant les epaules. Si tu continues a parler par figures, je vais
m'endormir. Allons, depeche, il se fait tard.

--Ce que je dis est bien clair, reprit le paysan. Une fois que j'ai ruine
toutes les petites industries qui me faisaient concurrence, je deviens un
seigneur plus puissant que ne l'etaient vos peres avant la revolution,
monsieur Antoine! Je gouverne au-dessus des lois, et, tandis que pour la
moindre peccadille je fais coffrer un pauvre diable, je me permets tout ce
qui me plait et m'accommode. Je prends le bien d'un chacun (filles et
femmes par-dessus le marche, si c'est mon gout), je suis le maitre des
affaires et des subsistances de tout un departement. Par mon talent, j'ai
mis les denrees un peu au rabais; mais, quand tout est dans mes mains,
j'eleve les prix a ma guise, et des que je peux le faire sans danger,
j'accapare et j'affame. Et puis, c'est peu de chose que tuer la
concurrence: je deviens bientot le maitre de l'argent qui est la clef de
tout. Je fais la banque en dessous main, en petit et en grand; je rends
tant de services, que je suis le creancier de tout le monde, et que tout le
monde m'appartient. On s'apercoit qu'on ne m'aime plus, mais on voit qu'il
faut me craindre, et les plus puissants eux-memes me menagent, tandis que
les petits tremblent et soupirent autour de moi. Cependant, comme j'ai de
l'esprit et de la science, je fais le grand de temps a autre. Je sauve
quelques familles, je concours a quelque etablissement de charite. C'est
une maniere de graisser la roue de ma fortune, qui n'en court que plus
vite: car on en revient a m'aimer un peu. Je ne passe plus pour bon et
niais, mais pour juste et grand. Depuis le prefet du departement jusqu'au
cure du village, et depuis le cure jusqu'au mendiant, tout est dans le
creux de ma main; mais tout le pays souffre et nul n'en voit la cause.
Aucune autre fortune que la mienne ne s'elevera, et toute petite condition
sera amoindrie, parce que j'aurai tari toutes les sources d'aisance,
j'aurai fait rencherir les denrees necessaires et baisser les denrees du
superflu, au contraire de ce qui devrait etre. Le marchand s'en trouvera
mal et le consommateur aussi. Moi, je m'en trouverai bien, puisque je
serai, par ma richesse, la seule ressource des uns et des autres. Et l'on
dira enfin: Que se passe-t-il donc? les petits fournisseurs sont a
decouvert, et les petits acheteurs sont a sec. Nous avons plus de jolies
maisons et plus de beaux habits sous les yeux que par le passe, et tout
cela coute, dit-on, moins cher; mais nous n'avons plus le sou dans la
poche. On nous a donne une fievre de paraitre, et les dettes nous rongent.
Ce n'est pas pourtant M. Cardonnet qui a voulu tout cela, car il fait du
bien, et, sans lui, nous serions tous perdus. Depechons-nous de servir M.
Cardonnet: qu'il soit maire, qu'il soit prefet, qu'il soit depute,
ministre, roi, si c'est possible, et le pays est sauve!

"Voila, Messieurs, comme je me ferais porter sur le dos des autres si
j'etais M. Cardonnet, et comment je suis sur que M. Cardonnet compte faire.
A present, dites que j'ai tort de le voir d'un mauvais oeil, que je suis
un prophete de malheur, et qu'il n'arrivera rien de ce que j'annonce. Dieu
vous fasse dire vrai! mais, moi, je sens la grele venir de loin; et il n'y
a qu'un espoir qui me soutienne: c'est que la riviere sera moins sotte que
les gens, qu'elle ne se laissera pas brider par les belles mecaniques qu'on
lui passe aux dents, et qu'un de ces matins, elle donnera aux usines de M.
Cardonnet un coup de reins qui le degoutera de jouer avec elle; et
s'engagera a aller porter ailleurs ses capitaux et leur consequence.
Maintenant, j'ai dit, moi aussi. Si j'ai porte un jugement temeraire, que
Dieu qui m'a entendu me pardonne!"

Le paysan avait parle avec une grande animation. Le feu de la penetration
jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d'indignation douloureuse
errait sur ses levres mobiles. Le voyageur examinait cette figure
accentuee, assombrie par une epaisse barbe grisonnante, fletrie par la
fatigue, les injures de l'air, peut-etre aussi par le chagrin, et, malgre
la souffrance que lui faisait eprouver son langage, il ne pouvait se
defendre de le trouver beau, et d'admirer, dans sa facilite a exprimer
rudement ses pensees, une sorte d'eloquence naturelle empreinte de
franchise et d'amour de la justice: car si ses paroles, dont nous n'avons
pas rendu toute la rusticite, etaient simples et parfois vulgaires, son
geste etait energique, et l'accent de sa voix commandait l'attention. Une
profonde tristesse s'etait emparee des auditeurs, tandis qu'il esquissait
sans art et sans menagement la peinture du riche perseverant et insensible.
Le vin n'avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu'il levait les
yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein et lui adresser
un severe interrogatoire. M. Antoine, un peu affaisse sous le poids du
breuvage, n'avait pourtant rien perdu de son discours, et, subissant, comme
de coutume, l'ascendant de cette ame plus ferme que la sienne, il laissait
echapper, de temps en temps, un profond soupir.

Quand le paysan se tut:

"Que Dieu, te pardonne, en effet, si tu juges mal, ami, dit-il en elevant
son verre comme une offrande a la Divinite; et si tu devines juste, que la
Providence veuille detourner un tel fleau de la tete des pauvres et des
faibles!

--Monsieur de Chateaubrun, ecoutez-moi, et vous aussi, mon ami, s'ecria le
jeune homme, en prenant de chaque main, les mains de ses hotes: Dieu, qui
entend toutes les paroles des hommes et qui lit leurs sentiments au fond de
leurs coeurs, sait que ces maux ne sont pas a craindre, et que vos
apprehensions ne sont que des chimeres. Je connais l'homme dont vous
parlez, je le connais beaucoup; et quoique sa figure soit froide, son
caractere obstine, son intelligence active et puissante, je vous reponds de
la loyaute de ses intentions et du noble emploi qu'il saura faire de sa
fortune. Il y a quelque chose d'effrayant, j'en conviens, dans la fermete
de sa volonte, et je ne m'etonne pas que son air inflexible vous ait donne
une sorte de vertige, comme si un etre surnaturel etait apparu au milieu de
vos campagnes paisibles; mais cette force d'ame est basee sur des principes
religieux et moraux qui font de lui, sinon le plus doux et le plus affable
des hommes, du moins le plus strictement juste et le plus royalement
genereux.

--Eh bien, tant mieux, nom d'une bombe! repondit le chatelain en choquant
son verre contre celui du paysan. Je bois a sa sante et je suis heureux
d'avoir a estimer un homme, quand j'etais sur le point de le maudire.
Allons, toi, ne fais pas l'entete, et crois ce brave jeune homme qui parle
comme un livre et qui en sait plus long que toi et moi. Puisqu'il te dit
qu'il connait Cardonnet! qu'il le connait beaucoup, la! que veux-tu de
mieux? Il nous repond de lui. Donc, nous pouvons etre tranquilles.

"Sur ce, mes amis, allons nous coucher, ajouta le chatelain, enchante
d'accepter, pour un homme qu'il connaissait peu, la caution d'un homme
qu'il ne connaissait pas du tout, et dont il ne savait pas seulement le
nom; voila onze heures qui sonnent, et c'est une heure indue.

--Je vais prendre conge de vous, dit le voyageur, et me retirer, en vous
demandant la permission de venir bientot vous remercier de vos bontes.

--Vous ne partirez pas ce soir, s'ecria M. Antoine, c'est impossible, il
pleut a verse, les chemins sont _perdus_, et on n'y voit pas a ses pieds.
Si vous vous obstinez a partir, je veux ne jamais vous revoir."

Il insista si bien, et l'orage etait tellement dechaine en effet, que force
fut au jeune homme d'accepter l'hospitalite.

Sylvain Charasson, c'etait le nom du page de Chateaubrun, apporta une
lanterne, et M. Antoine, prenant le bras du voyageur, le guida, a travers
les decombres de son manoir, a la recherche d'une chambre.

Le pavillon carre etait occupe a tous les etages par la famille de
Chateaubrun; mais, outre ce petit corps de logis reste debout et
fraichement restaure, il y avait, de l'autre cote du preau, une immense
tour, la plus ancienne, la plus haute, la plus epaisse, la plus impossible
a detruire qui fut dans tout le domaine, les salles superposees qui la
remplissaient etant voutees en pierres encore plus solidement que le
pavillon carre. La bande noire, qui, plusieurs annees auparavant, avait
achete ce chateau pour le demolir, et qui en avait emporte tout le bois et
tout le fer, jusqu'au moindre gond de porte, n'avait pas eu besoin
d'effondrer l'interieur des premiers etages, et M. Antoine en avait fait
nettoyer et clore un, pour les rares occasions on il pouvait exercer
l'hospitalite. C'avait ete pour le bonhomme une grande magnificence que de
faire placer des portes et des fenetres, un lit et quelques chaises dans
cet appartement qui n'etait pas necessaire aux besoins de sa famille. Il
avait fait joyeusement cet effort en disant a Janille: "Ce n'est pas tout
d'etre bien, il faut songer a pouvoir heberger honnetement son prochain."
Et pourtant, lorsque le jeune homme entra dans cet affreux donjon feodal,
et qu'il se trouva comme etouffe dans une geole, son coeur se serra, et il
eut volontiers suivi le paysan, qui allait, par gout et par habitude,
dormir sur la litiere fraiche avec Sylvain Charasson. Mais M. Antoine etait
si fier et si content de pouvoir faire les honneurs d'une _chambre d'amis_,
en depit de sa detresse, que le jeune hote crut devoir accepter pour gite
une des sinistres prisons du moyen age.

Il y avait pourtant bon feu dans la vaste cheminee, et le lit, compose d'un
gros plumetis pose sur un enorme sommier de balle d'avoine, n'etait
nullement a dedaigner. Tout etait pauvre et propre. Le jeune garcon eut
bientot chasse les tristes pensees qui assiegent tout voyageur abrite dans
un lieu semblable, et, malgre les roulements de la foudre, le cri des
oiseaux de nuit, le bruit du vent et de la pluie qui ebranlaient ses
fenetres, tandis que les rats livraient de plus furieux assauts au bois de
sa porte, il ne tarda pas a s'endormir profondement.

Pourtant son sommeil fut agite de reves bizarres, et meme il eut une sorte
de cauchemar aux approches du jour, comme s'il etait impossible de passer
la nuit dans un lieu souille des crimes mysterieux de la feodalite, sans y
etre en proie a des visions penibles. Il lui sembla voir entrer M.
Cardonnet, et, comme il s'efforcait de sauter a bas de son lit, pour courir
a sa rencontre, le fantome lui fit un signe imperieux pour qu'il eut a ne
pas bouger; puis venant a lui d'un air impassible, il lui monta sur la
poitrine sans repondre un seul mot a ses plaintes, et sans temoigner par
aucune expression de son visage de pierre qu'il fut sensible a l'agonie
qu'il lui faisait endurer.

Accable sous ce poids formidable, le dormeur s'agita en vain pendant un
espace de temps qui lui parut un siecle, et il etait saisi du rale de
l'agonie lorsqu'il parvint a se reveiller. Mais, bien que le jour commencat
a poindre, et qu'il vit distinctement l'interieur de la tour, il demeura
tellement sous l'impression de son reve; qu'il croyait encore voir la
figure inflexible devant ses yeux, et sentir le poids d'un corps lourd
comme une montagne d'airain sur la poitrine defaillante et brisee. Il se
leva et fit plusieurs fois le tour de sa chambre avant de se remettre au
lit: car, malgre son dessein de partir de bonne heure, il eprouvait un
accablement invincible. Mais a peine ses yeux se furent-ils refermes que le
spectre reprit sa resolution de l'etouffer, jusqu'a ce que, se sentant pres
d'expirer, le jeune homme s'ecria d'une voix entrecoupee: Mon pere! o mon
pere! que vous ai-je donc fait, et pourquoi avez-vous resolu d'etre le
meurtrier de votre fils?

Le son de sa propre voix le reveilla, et, se voyant de nouveau poursuivi
par l'apparition, il courut ouvrir sa fenetre. Des que la fraicheur de
l'air penetra dans cette piece basse, dont l'atmosphere avait quelque chose
de lethargique, l'hallucination se dissipa, et il s'habilla en toute hate,
afin de fuir un lieu ou il venait d'etre le jouet d'une si cruelle
fantaisie. Mais malgre les efforts qu'il fit pour s'en distraire, il resta
sous le poids d'une sorte d'anxiete douloureuse, et la _chambre d'amis_ de
Chateaubrun lui parut plus sepulcrale que la veille. Le jour gris et sombre
qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenetre l'ensemble du
chateau.

Ce n'etait litteralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses
d'une demeure seigneuriale, batie a diverses epoques. Le preau, rempli
d'herbes touffues ou le peu de mouvement d'une famille reduite au strict
necessaire avait trace seulement deux ou trois petits sentiers pour
circuler de la grande tour a la petite, et du puits a a la porte
principale, etait borde en face de lui de murailles ecroulees, ou l'on
reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre
autres d'une chapelle elegante dont le fronton, orne d'une jolie rosace
festonnee de lierre, etait encore debout. Au fond de la cour, dont un grand
puits formait le centre, s'elevait la carcasse demantelee de ce qui avait
ete le corps de logis principal, la veritable habitation des seigneurs de
Chateaubrun depuis le temps de Francois Ier jusqu'a la revolution. Cet
edifice, jadis somptueux, n'etait plus qu'un squelette sans forme, mis a
jour de toutes parts, un pele-mele bizarre que l'ecroulement des
compartiments interieurs faisait paraitre d'une elevation demesuree. Les
tours qui avaient servi de cage aux elegantes spirales d'escaliers, les
grandes salles peintes a fresque, les admirables chambranles de cheminee
sculptes dans la pierre, rien n'avait ete respecte par le marteau du
demolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu
atteindre pour les detruire, quelques restes de frises richement ornees,
quelques guirlandes de feuillages dues au ciseau des habiles artisans de la
renaissance, jusqu'a des ecussons aux armes de France traversees par le
baton de batardise, tout cela taille dans une belle pierre blanche que le
temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une oeuvre
d'art, sacrifiee sans remords a la brutale loi d'une brusque necessite.

Quand le jeune Cardonnet reporta ses regards sur le petit pavillon habite
desormais par le dernier rejeton d'une illustre et opulente famille, il se
sentit penetre de compassion en songeant qu'il y avait la une jeune fille
dont l'aieule avait eu des pages, des vassaux, des meutes, des chevaux de
luxe, tandis que, desormais, cette heritiere d'une ruine effrayante a voir,
allait peut-etre, comme la princesse Nausicaa, laver elle-meme son linge a
la fontaine.

Au moment ou il faisait cette reflexion, il vit, au dernier etage de la
tour carree, une petite fenetre ronde s'ouvrir doucement, et une tete de
femme, portee par le plus beau cou qui se puisse imaginer, se pencher comme
pour parler a quelqu'un dans le preau. Emile Cardonnet, quoiqu'il appartint
a une generation de myopes, avait la vue excellente, et la distance n'etait
pas assez grande pour ne pas lui permettre de distinguer les traits de
cette gracieuse tete blonde, dont le vent faisait voltiger la chevelure un
peu en desordre. Elle lui parut ce qu'elle etait en effet, une tete d'ange,
paree de toute la fraicheur de la jeunesse, douce et noble en meme temps.
Le son de la voix qui se fit entendre etait plein de charmes, et la
prononciation avait une distinction remarquable.

--Jean, disait-elle, il a donc plu toute la nuit? Voyez comme la cour est
remplie d'eau? De ma fenetre je vois tous les pres comme des etangs.

--C'est un deluge, ma chere enfant, repondit d'en bas le paysan, qui
paraissait l'ami intime de la famille, une vraie trombe d'eau! je ne sais
pas si le gros de la nuee a creve ici ou ailleurs, mais jamais je n'ai vu
la fontaine si remplie.

--Les chemins doivent etre abimes, Jean, et vous ferez bien de rester ici.
Mon pere est-il eveille?

--Pas encore, ma Gilberte, mais la mere Janille est deja sur pied.

--Voulez-vous la prier de monter aupres de moi, mon vieux Jean? J'ai
quelque chose a lui demander.

--J'y cours.

La fenetre se referma sans que la jeune fille eut paru remarquer que celle
du voyageur etait ouverte, et qu'il etait la, occupe a la contempler.

Un instant apres, il etait dans la cour, ou la pluie avait, en effet,
creuse de petits torrents a la place des sentiers, et il trouva dans
l'ecurie Sylvain Charasson, qui, tout en pansant son cheval et celui de M.
Antoine, se livrait a des commentaires sur les effets d'une si mauvaise
nuit, avec le paysan dont Emile Cardonnet savait enfin le prenom. Cet homme
lui avait cause la veille une sorte d'inquietude indefinissable, comme s'il
eut porte en lui quelque chose de mysterieux et de fatal. Il avait remarque
que M. Antoine ne l'avait pas nomme une seule fois, et que, lorsque Janille
avait ete a diverses reprises au moment de le faire, il l'avait avertie du
regard afin qu'elle eut a s'observer. On l'appelait _ami, camarade, vieux,
toi_, et il semblait que son nom fut un secret qu'on ne voulait pas trahir.
Quel etait donc cet homme qui avait l'exterieur et le langage d'un paysan,
et qui, cependant, portait si loin ses sombres previsions, et si haut sa
terrible critique?

Emile s'efforca de lier conversation avec lui, mais ce fut inutile; il
avait pris des manieres plus reservees encore que la veille, et, lorsqu'il
l'interrogea sur les ravages de la tempete, il se contenta de repondre:

"Je vous conseille de ne pas perdre de temps pour vous en aller a
Gargilesse, si vous voulez encore trouver des ponts pour passer l'eau, car,
avant qu'il soit deux heures, il y aura par la une _dribe_ de tous les
diables.

--Qu'entendez-vous par la? je ne comprends pas ce mot.

--Vous ne savez pas ce que c'est qu'une _dribe_? Eh bien, vous le verrez
aujourd'hui, et vous ne l'oublierez jamais. Bonjour, Monsieur, partez
vite, car il y aura du malheur tantot chez votre ami Cardonnet."

Et il s'eloigna sans vouloir ajouter un mot de plus.

Saisi d'un vague effroi, Emile se hata de seller lui-meme son cheval, et,
jetant une piece d'argent a Charasson:

"Mon enfant, lui dit-il, tu diras a ton maitre que je pars sans lui faire
mes adieux, mais que je reviendrai bientot le remercier de ses bontes pour
moi."

Il franchissait le portail, lorsque Janille accourut pour lui barrer le
passage. Elle voulait reveiller M. Antoine; mademoiselle etait en train de
s'habiller; le dejeuner serait pret dans un instant; les chemins etaient
trop mouilles; la pluie allait recommencer. Le jeune homme se deroba, avec
force remerciements, a ses prevenances, et lui fit aussi un cadeau qu'elle
parut accepter avec grand plaisir. Mais il n'avait pas atteint le bas de la
colline, qu'il entendit derriere lui le bruit d'un cheval dont les pieds
larges et solides rasaient le pave en trottant. C'etait Sylvain Charasson,
qui, monte a poil sur la jument de M. Antoine, et ne se servant pas d'autre
bride que d'une corde en licou passee entre les dents de l'animal, le
rejoignait a la hate. "Je vas vous conduire, Monsieur, lui cria-t-il en
passant devant lui; mademoiselle Janille dit que vous _vous_ peririez, ne
connaissant pas les chemins et c'est la vraie verite.

--A la bonne heure, mais prends le plus court, repondit le jeune homme.

--Soyez tranquille, reprit le page rustique," et, jouant des sabots, il mit
au grand trot l'animal enselle, dont le gros ventre nourri de foin, sans
aucun melange d'avoine, contrastait avec des flancs maigres et une encolure
grele.




V.

LA DRIBE.


Grace aux pentes ardues que dominait Chateaubrun, le jeune homme et son
nouveau guide purent bientot gagner la plaine, sans etre retardes par aucun
torrent considerable. Mais, en passant tres vite aupres d'une petite mare
pleine jusqu'aux bords, l'enfant dit en jetant de cote un regard de
surprise: "La _Font-Margot_ toute pleine! Ca veut dire grand degat dans le
pays creux. Nous _peinerons_ a passer la riviere. Depechons-nous,
Monsieur!". Et il fit prendre le galop a sa monture, qui, malgre sa
mauvaise construction et ses pieds larges et plats, garnis d'une frange de
longs poils trainant jusqu'a terre, se dirigeait a travers les asperites de
ce terrain avec une adresse et une securite remarquables.

Les vastes plaines de cette region forment de grands plateaux coupes de
ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de veritables
montagnes a descendre et a remonter. Apres une heure de marche environ, nos
voyageurs se trouverent en face du vallon de la Gargilesse, et un site
enchanteur se deploya devant eux. Le village de Gargilesse, bati en pain de
sucre sur une eminence escarpee, et domine par sa jolie eglise et son
ancien monastere, semblait surgir du fond des precipices, et, au fond du
plus accentue de ces abimes, l'enfant montrant a Emile de vastes batiments
tout neufs, et d'une belle apparence: "Tenez, Monsieur, dit-il, voila les
batisses a M. Cardonnet."

C'etait la premiere fois qu'Emile, etudiant en droit a Poitiers, et passant
le temps de ses vacances a Paris, penetrait dans la contree ou son pere
tentait depuis un an un etablissement d'importance. L'aspect de ce lieu lui
sembla admirable, et il sut gre a ses parents d'avoir rencontre un site ou
l'industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la
poesie.

Il y avait a marcher encore sur le plateau avant d'en atteindre le versant,
et d'embrasser d'un seul coup d'oeil tous les details du paysage. A mesure
qu'Emile approchait, il y decouvrait de nouvelles beautes, et le
couvent-chateau de Gargilesse, plante fierement sur le roc au-dessus des
usines Cardonnet, semblait etre la comme une decoration etablie a dessein
de couronner l'ensemble. Les flancs du ravin, ou s'engouffrait rapidement
la petite riviere, etaient tapisses d'une vegetation robuste, et le jeune
homme qui, malgre lui, laissait un peu absorber son attention par les
dehors de son nouvel heritage, remarqua avec satisfaction qu'au milieu de
l'abatis necessaire pour l'etablir dans une partie aussi ombragee, on avait
pourtant epargne de magnifiques vieux arbres, qui faisaient le plus bel
ornement de l'habitation.

Cette habitation, situee un peu en arriere de l'usine, etait commode,
elegante, simple dans sa richesse, et des rideaux a la plupart des fenetres
annoncaient qu'elle etait deja occupee. Elle etait entouree d'un beau
jardin releve en terrasse le long du torrent, et l'on distinguait de loin
les vives couleurs des plantes epanouies qui avaient ete substituees comme
par enchantement aux souches de saules et aux flaques d'eau sablonneuses
dont naguere ces rives etaient bordees. Le coeur du jeune homme battit bien
haut, lorsqu'il vit une femme descendre le perron du moderne chateau, et
marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c'etait sa mere.
Il etendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mas
sans succes. Madame Cardonnet etait absorbee par l'examen de ses travaux
d'horticulture; elle n'attendait son fils que dans la soiree.

Sur une plage plus decouverte, Emile vit les constructions savantes et
compliquees de l'usine, et, au milieu d'un pele-mele de materiaux de toutes
sortes, remuer une cinquantaine d'ouvriers affaires, les uns sciant des
pierres de taille, les autres preparant le mortier, d'autres equarrissant
les poutres, d'autres encore chargeant des charrettes trainees par
d'enormes chevaux. Comme il fallait, de toute necessite, descendre au pas
le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole.

"Voila une mauvaise descente, pas vrai, Monsieur? Tenez bien la guide a
votre chevau! Ca serait bien de besoin que M. Cardonnet fit un chemin pour
amener les gens de chez nous a son _invention_ (son usine). Voyez, les
belles routes qu'il a faites des autres cotes! et les jolis ponts! tout en
pierres, oui! Avant lui, on se mouillait les pattes en ete pour passer
l'eau, et en hiver on n'y passait mie. C'est un homme que le pays devrait
lui baiser la terre ou ce qu'il marche.

--Vous n'etes donc pas comme votre ami Jean qui dit tant de mal de lui?

--Oh! le Jean, le Jean! il ne faut pas faire grande attention a ce qu'il
chante. C'est un homme qui a des _ennuis_, et qui voit tout en mal depuis
quelque temps, quoiqu'il ne soit pas mechant homme, au contraire. Mais il
n'y a que lui dans le pays qui dise comme ca; tout le monde est grandement
porte pour M. Cardonnet. Il n'est pas chiche, celui-la. Il parle un peu
dur, il echine un peu l'ouvrier, mais dame! il paye, faut voir! et quand on
se creverait a la peine, si on est bien recompense, on doit etre content,
pas vrai, Monsieur?"

Le jeune homme etouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le
systeme de compensations economiques de M. Sylvain Charasson, et il ne
voyait pas bien clairement, quelque envie qu'il eut d'approuver son pere,
que le salaire put remplacer la perte de la sante et de la vie.

"Je m'etonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naivement
et sans malice le page de Chateaubrun; car il n'a pas coutume de les
laisser beaucoup souffler. Ah dame! c'est un homme qui s'entend a faire
avancer l'ouvrage! Ce n'est pas comme la mere Janille de chez nous, qui
braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n'a pas l'air
de se remuer, mais on dirait qu'il fait l'ouvrage avec ses yeux. Quand un
ouvrier cause; ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant
seulement un petit bout de _dormille_ sur le midi par _le grand'chaud_:
"C'est bien, qu'il dit sans se facher; tu n'es pas a ton aise ici pour
fumer ou pour dormir, va-t'en chez-toi, tu seras mieux." Et c'est dit. Il
ne l'employe pendant huit jours; et, a la seconde fois, c'est pour un mois,
et a la troisieme, c'est fini a tout jamais."

Emile soupira encore: il retrouvait dans ces details la rigoureuse severite
de son pere; et il lui fallait se reporter vers le but presume de ses
efforts pour en accepter les moyens.

"Au! pardine, le voila bien, s'ecria l'enfant en designant du bras M.
Cardonnet, dont la haute taille et les vetements sombres se dessinaient sur
l'autre rive. Il regarde l'eau; peut-etre qu'il craint la dribe, quoiqu'il
ait coutume de dire que c'est des betises.

--La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Emile, qui commencait a
comprendre le mot _deribe, derive_.

--Oui, Monsieur, c'est comme une _trompe_ (une trombe), qui vient par les
grands orages. Mais l'orage est passe, la dribe n'est pas venue; et je
crois bien que le Jean aura mal prophetise. _Stapendant_, Monsieur, voyez
comme les eaux sont basses! c'est presque a sec depuis hier et c'est
mauvais signe. Passons-vite, ca peut venir d'une minute a l'autre ..."

Ils redoublerent le pas et traverserent facilement a gue un premier bras du
torrent. Mais a un effort que le cheval d'Emile avait fait pour gravir la
marge un peu escarpee de la petite ile, il avait rompu ses sangles, et il
lui fallut mettre pied a terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'etait
pas facile, et dans sa precipitation a rejoindre ses parents, Emile s'y
prit mal; le noeud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied
dans l'etrier, et Charasson fut oblige de couper un bout de la corde qui
lui servait de bride pour consolider cette petite reparation. Tout cela
prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout a fait
detournee du fleau que Sylvain apprehendait. L'ilot etait couvert d'une
epaisse saulee qui ne leur permettait pas de voir a dix pas autour d'eux.

Tout a coup un mugissement semblable au roulement prolonge du tonnerre se
fit entendre, arrivant de leur cote avec une rapidite extreme. Emile, se
trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui etait serein
au-dessus de sa tete: mais l'enfant devint pale comme la mort: "La dribe!
s'ecria-t-il, la dribe! sauvons nous, Monsieur!".

Ils traverserent l'ile au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la
saulee, des flots d'une eau jaunatre et couverte d'ecume, vinrent a leur
rencontre, et leurs chevaux en avaient deja jusqu'au poitrail, lorsqu'ils
se trouverent en face du torrent gonfle qui se repandait avec fureur sur
les terrains environnants.

Emile voulait tenter le passage; mais son guide s'attachant apres lui:
"Non, Monsieur, non, s'ecria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du
torrent, et les poutres qu'il charrie! Il n'y a ni homme ni bete qui
puisse s'en sauver. Laissons les _chevals_, Monsieur, laissons les
_chevals_, peut-etre qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop
risquer pour des chretiens. Tenez, au diable! voila la passerelle emportee!
Faites comme moi, Monsieur, faites comme moi, ou vous etes mort!"

Et Charasson, qui avait deja de l'eau jusqu'aux epaules, se mit a grimper
lestement sur un arbre. Emile voyant a la fureur du torrent qui grossissait
d'un pied a chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et
songeant a sa mere, se decida a suivre l'exemple du petit paysan.

"Pas celui-la, Monsieur, pas celui-la! cria l'enfant en lui voyant
escalader un tremble. C'est trop faible, ca sera emporte comme une paille.
Venez aupres de moi, pour l'amour du bon Dieu, attrapez-vous a mon arbre!"

Emile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu
de son epouvante, ne perdait ni sa presence d'esprit, ni le bon desir de
sauver son prochain, courut au vieux chene que l'enfant tenait embrasse, et
parvint bientot a se placer non loin de lui sur une forte branche, a
quelques pieds au-dessus de l'eau. Mais il leur fallut bientot ceder ce
poste a l'element irrite qui montait toujours; et, montant de leur cote de
branche en branche, ils reussirent a s'en preserver.

Lorsque l'inondation eut atteint son dernier degre d'intensite, Emile etait
place assez haut sur l'arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se
passait dans la vallee. Il se cachait le plus possible dans le feuillage
pour n'etre pas reconnu de l'habitation, et faisait taire Sylvain qui
voulait appeler au secours; car il craignait de mettre ses parents, et
surtout sa mere, dans des transes mortelles, s'ils eussent ete avertis de
sa presence et de sa situation. Il put apercevoir son pere qui, examinant
toujours les effets de la _dribe_, se retirait lentement a mesure que
l'eau montait dans son jardin et envahissait toute l'usine. Il semblait
ceder a regret la place a ce fleau qu'il avait meprise et qu'il affectait
de mepriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenetres de sa
maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers epars s'etaient
enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur
travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce deluge aux premiers
etages de l'usine, etaient montes a la hate sur les toits, et si les plus
avises se rejouissaient interieurement de gagner a ce desastre la
prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s'abandonnaient a un
sentiment naturel de consternation en voyant le resultat de leurs fatigues
perdu ou compromis.

Les pierres, les murs fraichement crepis, les solives recemment taillees,
tout ce qui n'offrait pas une grande resistance flottait au hasard au
milieu des tourbillons d'ecume; les ponts a peine termines s'ecroulaient
separes des chaussees encore fraiches qui ne pouvaient plus les soutenir;
le jardin etait a moitie envahi, et l'on voyait les vitrages de la serre,
les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et
fuir a travers les arbres.

Tout a coup on entendit de grands cris dans l'usine. Un enorme train de
bois de construction avait ete pousse avec violence contre les oeuvres
vives de la machine principale, et le batiment, violemment ebranle,
semblait pret a s'engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant
hommes que femmes et enfants, sur le faite. Tous criaient et pleuraient.
Emile sentit une sueur froide le gagner. Indifferent aux perils qu'il
courait lui-meme si le chene venait a etre deracine, il s'effrayait du
destin de ces familles qu'il voyait s'agiter dans la detresse. Il fut au
moment de se precipiter dans l'eau pour voler a leur secours; mais il
entendit la voix puissante de son pere qui leur criait de son perron, a
l'aide d'un porte-voix: "Ne bougez pas; le radeau s'acheve; il n'y a pas de
danger ou vous etes." Tel etait l'ascendant du maitre, que l'on se tint
tranquille, et qu'Emile le subit lui meme instinctivement.

De l'autre cote de l'ile, c'etait bien un autre spectacle de desolation.
Les villageois couraient apres leurs bestiaux, les femmes apres leurs
enfants. Des cris percants porterent surtout l'inquietude d'Emile vers un
point que la vegetation lui cachait; mais bientot il vit paraitre vers le
rivage oppose un homme vigoureux qui emportait un enfant a la nage. Le
courant etait moins fort de ce cote qu'en face de l'usine, et neanmoins le
nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le
couvrit entierement.

"J'irai a son aide, j'irai! s'ecria Emile emu jusqu'aux larmes, et pret
encore une fois a s'elancer de l'arbre.

--Non, Monsieur, non! cria Charasson en le retenant. Voyez, le voila qui
sort du courant, il est sauve; il ne nage plus, il marche dans la vase.
Pauvre homme, a-t-il eu de la peine! Mais l'enfant n'est pas mort, il
pleure, il crie comme un petit loup-garou. Pauvre innocent, va! ne crie
donc plus, te voila sauve! Et tiens, avisez donc, le diable me tortille si
ce n'est pas le vieux Jean qui l'a tire de l'eau! Oui, Monsieur, oui, c'est
le Jean! En voila un de courage! Ah! voyez a present comme le pere le
remercie, comme la mere lui embrasse les jambes, et pourtant elles ne sont
guere propres, ses pauvres jambes! Ah! Monsieur, le Jean est d'un grand
coeur, et il n y en a pas un pareil dans le monde. S'il nous savait la, il
viendrait nous en retirer, vrai! J'ai envie de l'appeler.

--Gardez-vous-en bien. Nous sommes en surete, et lui s'exposerait encore.
Oui, je vois que c'est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de
ces gens-la?

--Non, Monsieur, non. C'est les Michaud, c'est des gens et un enfant qui
ne lui sont de rien ni a moi non plus: mais quand il y a du malheur quelque
part, on peut bien etre sur de voir arriver Jean, et la ou personne
n'oserait se risquer il y court, lui, quand meme il n'y a rien de rien, pas
meme un verre de vin a y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu'il ne
fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n'est guere sa place.

--Court-il donc quelque autre danger a Gargilesse que celui de se noyer
comme tout le monde?"

Sylvain ne repondit pas, et parut se reprocher d'en avoir trop dit.

"Voila l'eau qui baisse un peu, dit-il pour detourner l'attention d'Emile;
dans une couple d'heures, nous pourrons peut-etre repasser par ou nous
sommes venus; car du cote de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au
moins."

Cette perspective n'etait pas tres riante; neanmoins Emile, qui ne voulait
a aucun prix effrayer ses parents, s'y resigna de son mieux. Mais un
accident nouveau le fit changer de resolution avant qu'une demi-heure se
fut ecoulee. L'eau se retirait assez vite des points extremes qu'elle avait
envahis; et de l'autre cote du lac qu'elle avait forme entre lui et la
demeure de son pere, il vit passer deux chevaux, l'un entierement nu,
l'autre selle et bride, que des ouvriers conduisaient vers l'habitation.

"Nos betes, Monsieur, dit Sylvain Charasson; oui, Dieu me benisse, nos deux
betes qui se sont sauvees! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la
Creuse a cette heure! Ah! M. Antoine sera-t-il content, quand je lui
ramenerai sa _Lanterne!_ Elle aura bien gagne son avoine, et peut-etre que
Janille ne lui refusera pas un picotin. Et votre noire, Monsieur, vous
voila pas fache de la voir sur terre? Il parait qu'elle sait nager itout?"

Emile s'avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne
connaissait pas son cheval, a la verite, puisqu'il l'avait achete en route;
mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas a reconnaitre qu'elle lui
appartenait, et la premiere pensee serait qu'il avait peri. Il se decida
bien vite a se faire voir, et, apres beaucoup d'efforts pour elever sa voix
au-dessus de celle du torrent, qui n'etait guere apaisee, il reussit a
faire savoir aux personnes refugiees sur le toit de l'usine qu'il etait la,
et qu'il etait urgent d'en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle
passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu'il
put le desirer, et bientot il vit sa mere a la fenetre, agitant son
mouchoir, et son pere monte en personne sur un radeau avec deux hommes
vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec resolution. Emile reussit
a les en detourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles perdues et
maintes fois repetees, qu'il etait en surete, qu'il fallait attendre encore
pour venir a lui, et que le plus presse etait de delivrer les ouvriers
prisonniers dans l'usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il
n'y eut plus a trembler pour personne, il descendit de l'arbre, se mit a
l'eau jusqu'a la ceinture, et s'avanca a la rencontre du radeau, soulevant
dans ses bras le petit Charasson et l'aidant a ne pas perdre pied. Trois
heures apres le passage de la trombe, Emile et son guide etaient aupres
d'un bon feu, madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes,
et le page de Chateaubrun, choye comme lui-meme, racontait avec emphase le
peril qu'ils avaient surmonte.

Emile adorait sa mere. C'etait encore la plus ardente affection de sa vie.
Il ne l'avait pas vue depuis l'epoque des vacances, qu'ils avaient passees
ensemble a Paris, loin de la contrainte assidue et sechement reprimandeuse
de leur commun maitre, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui
pesait sur eux, et s'entendaient sur ce point sans jamais se l'etre avoue.
Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans
l'esprit une bonne partie de l'energie et de la fermete de son epoux, avec
un coeur genereux et sensible qui lui preparait de grands chagrins, lorsque
ces deux caracteres fortement trempes viendraient a se heurter sur les
points ou leurs sentiments differeraient. Aussi, avait-elle devore tous les
chagrins de sa vie, attentive a n'en jamais rien reveler a ce fils, qui
etait son unique bonheur et sa plus chere consolation. Sans etre bien
penetree du droit que son mari avait de la froisser et de l'opprimer sans
relache, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la
nature et un precepte religieux. L'obeissance passive, prechee ainsi
d'exemple, etait donc devenue une habitude d'instinct chez le jeune Emile,
et s'il en eut ete autrement, il y avait deja longtemps que le raisonnement
l'eut conduit a s'y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe
de la volonte paternelle, et sa mere la premiere, il n'avait pas encore
songe que cela put et dut etre autrement. Cependant le poids de
l'atmosphere despotique ou il avait vecu, l'avait, des son enfance, porte a
une sorte de melancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait
rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les
enfants prennent le contre-pied des lecons qui les froissent; aussi Emile
avait-il, de bonne heure, recu des faits exterieurs une impulsion tout
opposee a celle que son pere eut voulu lui donner.

Les consequences de cet antagonisme naturel et inevitable seront
suffisamment developpees par les faits de cette histoire, sans qu'il soit
necessaire de les expliquer ici.

Apres avoir donne a sa mere le temps de se remettre un peu des emotions
qu'elle avait eprouvees, Emile suivit son pere, qui l'appelait pour venir
constater les effets du desastre. M. Cardonnet montrait un calme au-dessus
de tous les revers, et quelque contrariete qu'il put eprouver, il n'en
temoignait rien. Il passa en silence au milieu d'une haie de paysans qui
etaient venus satisfaire leur curiosite et se donner le spectacle de son
malheur, les uns avec indifference, quelques autres avec un interet
sincere, la plupart avec cette satisfaction non avouee mais irresistible
que le pauvre refoule prudemment, mais qu'il eprouve a coup sur, lorsqu'il
voit la colere des elements frapper egalement sur le riche et sur lui. Tous
ces villageois avaient perdu quelque chose a l'inondation, l'un une petite
recolte de foin, l'autre un coin de potager, un troisieme une brebis,
quelques poules ou un tas de fagots; pertes bien minces en realite, mais
aussi graves peut-etre relativement que celles du riche industriel.
Cependant, lorsqu'ils virent le desordre de cette belle propriete naguere
florissante, ils ne purent se defendre d'un mouvement de consternation,
comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-meme, en
depit de la jalousie qu'elle excite.

M. Cardonnet n'attendit pas que l'eau fut completement retiree pour faire
reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes a la
recherche des materiaux emportes par le courant. Il arma ses hommes de
pelles et de pioches pour deblayer la vase et les foins entraines qui
obstruaient les abords de l'usine, et quand on put y penetrer, il y entra
le premier, afin de n'avoir point a s'emouvoir en pure perte des
exagerations inspirees aux temoins par la premiere surprise.




VI.

JEAN LE CHARPENTIER.


"Prenez un crayon, Emile, dit l'industriel a son fils, qui le suivait dans
la crainte de quelque danger pour sa personne; ne faites pas d'erreur dans
les chiffres que je vais vous dicter ... Une ... deux ... trois roues
brisees ici ... La cage emportee ... le grand moteur endommage ... trois
mille ... cinq ... sept ou huit ... Prenons le maximum: c'est le plus sur
en affaires ... Ecrivez huit mille francs ... La digue rompue?... c'est
etrange!... Ecrivez quinze mille ... Il faudra la refaire tout entiere en
ciment romain ... Voila un angle qui a flechi ... Ecrivez, Emile ... Emile,
avez-vous ecrit?...?"

Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi la devis de ses pertes et de ses
prochaines depenses; et quand son fils fut somme d'en dresser le total, il
haussa les epaules d'impatience en voyant que, soit distraction soit defaut
d'habitude, le jeune homme ne s'en acquittait pas aussi rapidement qu'il
l'eut souhaite.

"As-tu fait? dit-il au bout de deux ou trois minutes d'attente contenue.

--Oui, mon pere ... cela monte a quatre-vingt mille francs environ.

--Environ? reprit M. Cardonnet en froncant le sourcil. Qu'est-ce que ce
mot-la?"

Et fixant sur lui des yeux animes par une penetration railleuse:

"Allons, dit-il, je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perche sur un
arbre. Moi, j'ai fait mon calcul de tete, et je suis fache d'avoir a te
dire qu'il etait pret avant que tu eusses taille ton crayon. Il y a la pour
quatre-vingt-un mille cinq cents francs de debourses a recommencer.

--C'est beaucoup! dit Emile en s'efforcant de dissimuler son impatience
sous un air serieux.

--C'est plus de violence que je n'en aurais suppose a ce petit cours d'eau,
reprit M. Cardonnet avec autant de calme que s'il eut fait l'expertise d'un
dommage etranger a sa fortune ... mais ca ne sera pas long a reparer. Hola!
du monde ici ... Voila un soliveau engage entre deux grandes roues, et
qu'un reste d'eau fait ballotter ... Otez-moi cela bien vite, ou mes roues
seront cassees."

On s'empressa d'obeir, mais la besogne etait plus difficile qu'elle ne
paraissait. Toute la force de la mecanique tendait a peser sur cet
obstacle, qui la menacait de ne pas rompre le premier. Plusieurs hommes
s'ecorcherent les mains en pure perte.

"Prenez donc garde de vous blesser!" s'ecriait involontairement Emile,
mettant lui-meme la main a l'oeuvre pour alleger leur peine.

Mais M. Cardonnet criait de son cote:

"Tirez! poussez! allons donc, vous avez des bras de filasse!"

La sueur coulait de tous les fronts, et on n'avancait guere.

"Otez-vous tous de la, cria tout a coup une voix qu'Emile reconnut
aussitot, et laissez-moi faire ... je veux en venir a bout tout seul."

Et Jean, arme d'un levier, degagea lestement une pierre a laquelle personne
ne faisait attention. Puis, avec une dexterite merveilleuse, il donna un
mouvement vigoureux au soliveau.

"Doucement, mille diables! cria M. Cardonnet, vous allez tout briser.

--Si je casse quelque chose je le payerai, repondit le paysan avec une
brusquerie enjouee. Maintenant, ici deux bons enfants. Allons, ferme!...
Courage, mon petit Pierre, c'est bien!... Encore un peu, mon vieux
Guillaume!... Oh! les bons compagnons!... Bellement! bellement! que je
retire mon pied, ou tu me l'ecraseras, fils du diable! Ca y
est ... pousse ... n'aie pas peur ... je tiens!..."

Et en moins de deux minutes, Jean, dont la presence et la voix semblaient
electriser les autres ouvriers, degagea la machine du corps etranger qui la
compromettait.

"Suivez-moi, Jean, dit alors M. Cardonnet.

--Pourquoi faire, Monsieur? repliqua le paysan. J'ai assez travaille comme
cela pour aujourd'hui.

--C'est pourquoi je veux que vous veniez boire un verre de mon meilleur
vin. Venez, vous dis-je, j'ai a vous parler ... Mon fils, allez dire a
votre mere qu'elle fasse servir du malaga sur ma table.

--Votre fils? dit Jean en regardant Emile avec un peu d'emotion. Si c'est
la votre fils, je vous suis, car il m'a l'air d'un bon garcon.

--Oui, mon fils est un bon garcon, Jean, dit M. Cardonnet au paysan,
lorsqu'il le vit accepter un verre plein de la main d'Emile. Et vous aussi,
vous etes un bon garcon, et il est temps que vous le prouviez un peu mieux
que vous ne faites depuis deux mois.

--Monsieur, faites excuse, repondit Jean en regardant autour de lui d'un
air de mefiance; mais je suis trop vieux pour aller a l'ecole, et je ne
suis pas venu ici tout en sueur pour entendre de la morale froide comme du
verglas. A votre sante, monsieur Cardonnet; en vous remerciant, vous, jeune
homme, a qui j'ai fait de la peine hier soir. Vous ne m'en voulez pas?

--Attendez un instant, dit M. Cardonnet: avant de retourner a vos trous de
renard, emportez ce pour-boire.

Et il lui tendit une piece d'or.

"Gardez ca, gardez ca, dit Jean avec humeur, en repoussant la gratification
par un mouvement du coude. Je ne suis pas interesse, vous devez le savoir,
et ce n'est pas pour vous faire plaisir que je viens de travailler avec vos
charpentiers. C'etait tout bonnement pour les empecher de s'echiner en pure
perte. Et puis, on connait le metier, et ca impatiente de voir les gens s'y
prendre tout de travers. J'ai le sang un peu vif, et, malgre moi, je me
suis mele de ce qui ne me regardait pas.

--De meme que vous vous etes trouve ou vous ne deviez pas etre, repondit M.
Cardonnet d'un ton severe, et avec l'intention evidente d'intimider le
hardi paysan. Jean, voici une derniere occasion de nous entendre et de nous
connaitre; profitez-en, ou vous vous en repentirez. Quand je suis arrive
ici, l'annee derniere, j'ai remarque votre activite, votre intelligence,
l'affection que vous portaient tous les ouvriers et tous les habitants de
ce village. J'ai eu sur votre probite les meilleurs renseignements, et j'ai
resolu de vous mettre a la tete de mes travaux de charpente; j'ai offert de
doubler pour vous seul le salaire, soit a la journee, soit a la tache. Vous
m'avez repondu par des billevesees, et comme si vous ne me preniez pas pour
un homme serieux.

--Ce n'est pas ca, Monsieur, faites excuse; je vous ai dit que je n'avais
pas besoin de vos travaux, et que j'en avais dans le bourg plus que je n'en
pouvais faire.

--Defaite et mensonge! Vous etiez tres mal dans vos affaires, et vous y
voila pire que jamais. Poursuivi pour dettes, vous avez ete force de
quitter votre maison, d'abandonner votre atelier, et de vous cacher dans
les montagnes comme un gibier traque par les chasseurs.

--Quand on se mele de raisonner, reprit Jean avec hauteur, il faut dire la
verite. Je ne suis pas poursuivi pour dettes, comme vous l'entendez,
Monsieur. J'ai toujours ete un honnete homme et range, et si je dois un sou
dans le village ou dans les environs, que quelqu'un vienne le dire et lever
la main contre moi. Cherchez, vous ne trouverez personne!

--Il y a pourtant trois mandats d'amener contre vous, et, depuis deux mois,
les gendarmes sont a votre poursuite sans pouvoir vous apprehender.

--Et ils y seront tant que je voudrai. Le grand mal, pas vrai, que ces
braves gendarmes promenent leurs chevaux sur une rive de la Creuse, tandis
que je promene mes jambes sur l'autre! Voila des gens qui sont bien
malades, eux qui sont payes pour prendre l'air et rendre compte de ce
qu'ils ne font pas! Ne les plaignez pas tant, monsieur Cardonnet, c'est le
gouvernement qui les paye, et le gouvernement est assez riche pour que je
lui fasse banqueroute de mille francs ... car c'est la verite que je suis
condamne a payer mille francs ou a aller en prison! Ca vous etonne, vous,
jeune homme, qu'un pauvre diable qui a toujours oblige son prochain, au
lieu de lui nuire, soit poursuivi comme un forcat evade? Vous n'avez pas
encore un mauvais coeur, quoique riche, parce que vous etes jeune. Eh bien,
sachez donc mes fautes. Pour avoir envoye trois bouteilles de vin de ma
vigne a un camarade qui etait malade, j'ai ete pris par les gabelous comme
vendant du vin sans payer les droits, et comme je ne pouvais pas mentir et
m'humilier pour obtenir une transaction, comme je soutenais la verite qui
est que je n'avais pas vendu une goutte de vin, et que, par consequent, je
ne pouvais pas etre puni, j'ai ete condamne a payer ce qu'ils appellent le
minimum, cinq cents francs d'amende. Excusez, le minimum! cinq cents
francs, le prix de mon travail de l'annee pour un cadeau de trois
bouteilles de vin! Sans compter que mon pauvre confrere, qui les avait
recues, a ete condamne aussi, et c'est ce qui m'a mis le plus en colere.
Et comme je ne pouvais pas payer une pareille somme, on a tout saisi, tout
pille, tout vendu chez moi, jusqu'a mes outils de charpentier. Alors, a
quoi bon payer patente pour un metier qui ne peut plus vous nourrir? J'ai
cesse de le faire, et, un jour que je travaillais en journee hors de chez
moi, autre persecution, querelle avec l'adjoint, ou j'ai failli m'oublier
et le frapper. Que devenir? Le pain manquait dans mon bahut; j'ai pris un
fusil et j'ai ete tuer un lievre dans la bruyere. Autrefois, dans ce
pays-ci, le braconnage etait passe a l'etat de coutume et de droit: les
anciens seigneurs n'y regardaient pas de pres, depuis la revolution; ils
braconnaient meme avec nous, quand ca leur faisait plaisir.

--Temoin M. Antoine de Chateaubrun, qui le fait encore, dit M. Cardonnet
d'un ton ironique.

--Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'est-ce que cela vous fait?
reprit le paysan irrite. Tant il y a que, pour avoir tue un lievre au
fusil, et pris deux lapins au collet, j'ai ete encore pince et condamne a
l'amende et a la prison. Mais je me suis echappe des pattes des gendarmes,
comme ils me conduisaient a l'_auberge_ du gouvernement; et, depuis ce
temps-la, je vis comme je l'entends, sans vouloir aller tendre mon bras a
la chaine.

--On sait fort bien comment vous vivez, Jean, dit M. Cardonnet. Vous errez
nuit et jour, braconnant en tous lieux et en toute saison, ne couchant
jamais deux nuits de suite au meme endroit, et le plus souvent a la belle
etoile; recevant parfois l'hospitalite a Chateaubrun, dont le chatelain a
ete nourri par votre mere, et que je ne blame pas de vous assister, mais
qui ferait plus sagement, dans vos interets, de vous precher le travail et
une vie reguliere. Allons, Jean, c'est assez de paroles inutiles, et vous
allez m'ecouter. Je prends pitie de votre sort, et je vais vous rendre la
liberte et la securite, en me portant caution pour vous. Vous en serez
quitte pour quelques jours de prison, seulement pour la forme, je paierai
toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tete levee, est-ce clair?

--Oh! vous avez raison, mon pere, s'ecria Emile, vous etes bon, vous etes
juste. Eh bien, Jean, vous ai-je trompe?

--Il parait que vous vous connaissiez deja, dit M. Cardonnet.

--Oui, mon pere, repondit Emile avec feu, Jean m'a rendu personnellement
service hier soir; et ce qui m'attache a lui encore plus, c'est que je l'ai
vu ce matin exposer sa vie bien serieusement pour retirer de l'eau un
enfant qu'il a sauve. Jean, acceptez les services de mon pere, et que sa
generosite triomphe d'un orgueil mal entendu.

--C'est bien, monsieur Emile, repondit le charpentier, vous aimez votre
pere, c'est bien. Moi aussi, je respectais le mien! Mais voyons, monsieur
Cardonnet, a quelles conditions ferez-vous tout ca pour moi?

--Tu travailleras a mes charpentes, repondit l'industriel. Tu en auras la
direction.

--Travailler pour votre etablissement, qui sera la ruine de tant de gens!

--Non, mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne.

--Allons, dit Jean ebranle: si ce n'est pas moi qui fais vos charpentes,
d'autres les feront, et je ne pourrai rien empecher. Je travaillerai donc
pour vous, jusqu'a concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira
pendant que je vous paierai ma dette au jour le jour?

--Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journee.

--Un tiers, c'est peu, car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu.

--Eh bien! je double; ta journee est de trente sous au prix courant du
pays, je te la paie trois francs; tous les jours tu en recevras la moitie,
l'autre moitie etant consacree a t'acquitter envers moi.

--Soit; ce sera long, j'en aurai au moins pour quatre ans.

--Tu te trompes, pour deux ans juste. J'espere bien que dans deux ans je
n'aurai plus rien a batir.

--Comment, Monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours, tous
les jours de l'annee sans desemparer?

--Excepte le dimanche.

--Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours
par semaine que je pourrai passer a ma fantaisie?

--Jean, tu es devenu paresseux, je le vois. Voila deja les fruits du
vagabondage.

--Taisez-vous! dit fierement le charpentier; paresseux vous-meme! Jamais le
Jean n'a ete lache, et ce n'est pas a soixante ans qu'il le deviendra.
Mais, voyez-vous, j'ai une idee pour me decider a prendre votre ouvrage.
C'est celle de me batir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne,
j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul, et a mon gout, a
mon idee. Voila pourquoi je veux au moins un jour par semaine.

--C'est ce que je ne souffrirai pas, repondit l'industriel avec roideur. Tu
n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils a toi, tu coucheras chez
moi, tu mangeras chez moi, tu ne te serviras que de mes outils, tu ...

--En voila bien assez pour me faire voir que je serai votre propriete et
votre esclave. Merci, Monsieur, il n'y a rien de fait."

Et il se dirigea vers la porte.

Emile trouvait les conditions de son pere bien dures; mais le sort de Jean
allait le devenir bien davantage, s'il les refusait. Il essaya de les faire
transiger.

"Brave Jean, dit-il en le retenant, reflechissez, je vous en conjure. Deux
ans sont bientot passes, et grace aux petites economies que vous pourrez
faire pendant ce temps, d'autant plus, ajouta-t-il en regardant M.
Cardonnet d'un air a la fois suppliant et ferme, que mon pere vous nourrira
en sus du salaire convenu ...

--Vrai? dit Jean emu.

--Accorde, repondit M. Cardonnet.

--Eh bien! Jean, vos vetements sont peu de chose, et ma mere et moi nous
nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au
bout de deux ans, mille francs nets; c'est assez pour batir une maison de
garcon a votre usage, puisque vous etes garcon.

--Veuf, Monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service!

--Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet
pere sans s'emouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l'annee, tu n'auras
rien bati et rien conserve.

--Vous prenez trop d'interet a moi: qu'est-ce que ca vous fait?

--Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement,
que je ne t'aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu
viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin
de toi. J'aurai ete force de confier ton poste a un autre.

--Vous aurez toujours des travaux d'entretien! Croyez-vous que je veuille
vous faire banqueroute?

--Non, mais j'aimerais mieux ta banqueroute que des retards.

--Ah! que vous etes donc presse de jouir! Eh bien! voyons, vous me
donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils a moi.

--Il parait qu'il tient beaucoup a ce jour de liberte, dit Emile;
accordez-le-lui, mon pere.

--Je lui accorde le dimanche.

--Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation; me
prenez-vous pour un paien? Je ne travaille pas le dimanche, Monsieur; ca me
porterait malheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour
moi.

--Eh bien, mon pere vous donnera le lundi ...

--Taisez-vous, Emile, point de lundi! Je n'entends pas cela. Vous ne
connaissez pas cet homme. Intelligent et rempli d'inventions parfois
heureuses, souvent pueriles, il ne s'amuse que quand il peut travailler a
des niaiseries a son usage; il tranche du menuisier, de l'ebeniste, que
sais-je? il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne a ses
fantaisies, il devient flaneur, distrait et incapable d'un travail serieux.

--Il est artiste, mon pere! dit Emile en souriant avec des larmes dans les
yeux, ayez un peu de pitie pour le genie!"

M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mepris; mais Jean, prenant la
main du jeune homme: "Mon enfant, dit-il avec sa familiarite etrange et
noble, je ne sais pas si tu me rends justice, ou si tu te moques de moi,
mais tu as dit la verite! j'ai trop d'esprit d'invention pour le metier
qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village,
chez M. Antoine, chez le cure, chez le maire, ou chez de pauvres gueux
comme moi, ils me disent: "Fais comme tu voudras, invente ca toi-meme, mon
vieux! suis ton idee, ca sera un peu plus long, mais ca sera bien!" Et
c'est alors que je travaille avec plaisir, oui! avec tant de plaisir, que
je ne compte pas les heures, et que j'y mets une partie des nuits. Ca me
fatigue, ca me donne la fievre, ca me tue quelquefois! mais j'aime cela,
vois-tu, mon garcon, comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement, a
moi ... Ah! riez et moquez-vous, monsieur Cardonnet; eh bien, votre
ricanement m'offense, et vous ne m'aurez pas, non, vous ne m'aurez pas,
quand meme les gendarmes seraient la, et qu'il irait de la guillotine. Me
vendre a vous corps et ame pendant deux ans! Ne faire que ce qui vous
plaira, vous voir inventer, et n'avoir pas mon avis! car si vous me
connaissez, je vous connais aussi: je sais comment vous etes, et qu'il ne
se remue pas une cheville chez vous sans que vous l'ayez mesuree. Je serais
donc un manoeuvre, travaillant a la corvee comme defunt mon pere
travaillait pour les abbes de Gargilesse? Non, Dieu me punisse! je ne
vendrai pas mon ame a un travail aussi ennuyeux et aussi bete. Encore si
vous donniez mon jour de recreation et de dedommagement, pour contenter mes
anciennes pratiques et moi-meme! mais rien!

--Non, rien, dit M. Cardonnet irrite; car l'amour-propre d'artiste
commencait a etre en jeu de part et d'autre. Va-t'en, je ne veux pas de
toi; prends ce napoleon, et va te faire pendre ailleurs.

--On ne pond plus, Monsieur, repondit Jean en jetant la piece d'or par
terre, et quand meme ca se ferait encore, je ne serais pas le premier
honnete homme qui aurait passe par les mains du bourreau.

--Emile, dit M. Cardonnet des qu'il fut sorti, faites monter ici le garde
champetre, cet homme qui est la sur le perron avec une petite fourche de
fer a la main.

--Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit Emile effraye.

--Ramener cet homme a la raison, a la bonne conduite, au travail, a la
securite, au bonheur. Quand il aura passe une nuit en prison, il sera plus
traitable, et il me benira un jour de l'avoir delivre de son demon
interieur.

--Mais, mon pere, attenter a la liberte individuelle ... Vous ne le pouvez
pas ...

--Je suis maire depuis ce matin, et mon devoir est de faire saisir les
vagabonds. Obeissez, Emile, ou j'y vais moi-meme."

Emile hesitait encore. M. Cardonnet, incapable de supporter l'ombre de la
resistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualite
de premier magistrat du lieu, donner ordre au garde champetre d'arreter
Jean Jappeloup, natif de Gargilesse, charpentier de profession, et
actuellement sans domicile avoue.

Cette mission repugnait beaucoup au fonctionnaire rustique, et M. Cardonnet
lut son hesitation sur sa figure. "Caillaud, dit l'industriel d'un ton
absolu, ta destitution avant huit jours, ou vingt francs de
recompense!--Suffit, Monsieur, repondit Caillaud." Et brandissant sa pique,
il partit d'un pas degage.

Il rejoignit le fugitif a deux portees de fusil du village, ce qui ne fut
pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tete penchee sur sa
poitrine et absorbe dans une meditation douloureuse. "Sans ma mauvaise
tete, se disait-il, je serais a present sur le chemin du repos et du
bien-etre, au lieu qu'il me faut reprendre le collier de misere, errer
comme un loup a travers les ronces et les rochers, etre souvent a charge a
ce pauvre Antoine, qui est bon, qui m'accueille toujours bien, mais qui est
pauvre et qui me donne plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans
mes lacets de perdrix et de lievres pour sa table ... Et puis, ce qui me
fend le coeur, c'est de quitter pour toujours ce pauvre cher village ou je
suis ne, ou j'ai passe toute ma vie, ou j'ai tous mes amis et ou je ne peux
plus entrer que comme un chien affame qui brave un coup de fusil pour avoir
un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici;
et, sans la crainte des gendarmes, ils me donneraient asile!"

En revant ainsi Jean entendit la cloche qui sonnait l'_angelus_ du soir, et
des larmes involontaires coulerent sur ses joues basanees, "Non,
pensa-t-il, il n'y a pas a dix lieues a la ronde une seule cloche qui ait
une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilesse!" Un merle chanta aupres
de lui dans l'aubepine du buisson, "Tu es bien heureux, toi, lui dit-il,
parlant tout haut dans sa reverie, tu peux nicher la, voler dans tous ces
jardins que je connais si bien, et te nourrir des fruits de tout le monde,
sans qu'on te dresse proces-verbal.

--Proces-verbal, c'est ca, dit une voix derriere lui, je vous arrete au nom
de la loi!"

Et Caillaud lui mit la main au collet.




VII.

L'ARRESTATION.


"Toi? toi! Caillaud! dit le charpentier stupefait, avec le meme accent que
dut avoir Cesar en se sentant frappe par Brutus.

--Oui, moi-meme, garde champetre. Au nom de la loi! cria Caillaud de toutes
ses forces pour etre entendu aux environs, s'il se trouvait la quelque
temoin; et il ajouta tout bas:--Echappez-vous, pere Jean. Allons,
repoussez-moi, et jouez des jambes.

--Que je fasse de la resistance pour mieux embrouiller mes affaires? Non,
Caillaud, ca serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te decider a faire
l'office de gendarme, pour arreter l'ami de ta famille, ton parrain,
malheureux?

--Aussi, je ne vous arrete pas, mon parrain, dit Caillaud a voix basse ...
Allons, suivez-moi, ou j'appelle main-forte! cria-t-il de tous ses
poumons ... Allons donc! reprit-il a la sourdine, filez, pere Jean; faites
mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.

--Non, mon pauvre Caillaud, ca te ferait perdre ton emploi, ou tout au
moins tu passerais pour un capon et une poule mouillee. Puisque tu as eu le
coeur d'accepter ta commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien
qu'on t'a menace, qu'on t'a force la main; ca m'etonne bien que M. Jarige
ait pu se decider a me faire ce tort-la.

--Mais ca n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet.

--Alors, j'entends, et ca me donne envie de te battre pour t'apprendre a
n'avoir pas donne ta demission tout de suite.

--Vous avez raison, pere Jean, dit Caillaud navre, je m'en vais la donner;
c'est le mieux. Allez vous-en!

--Qu'il s'en aille! et toi ... garde ta place, dit Emile Cardonnet sortant
de derriere un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber,
ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe a la maniere des ecoliers,
et si l'on te demande qui est l'auteur de ce guet-apens, tu diras a mon
pere que c'est son fils.

--Ah! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre
papa vous fait mettre en prison, ca ne me regarde pas. Vous m'avez fait
tomber un peu durement, pas moins, et j'aurais autant aime que ca se fut
trouve sur l'herbe. Eh bien! est-il parti ce vieux fou de Jean?

--Pas encore, dit Jean qui avait gravi une eminence, et qui se tenait a
portee de prendre les devants. Merci, monsieur Emile, je n'oublierai pas,
car je me serais soumis a mon sort, si la loi seule s'en etait melee; mais,
depuis que je sais que c'est une trahison de votre pere, j'aimerais mieux
me jeter dans la riviere la tete en avant, que de ceder a un homme si
mechant et si faux. Quant a vous, vous meritiez de sortir d'une meilleure
souche; vous avez du coeur, et aussi longtemps que je vivrai ...

--Va-t'en, repondit Emile en s'approchant de lui, et garde-toi bien de me
parler mal de mon pere. J'ai bien des choses a te dire, moi, mais ce n'est
pas le moment. Veux-tu etre a Chateaubrun demain soir?

--Oui, Monsieur. Prenez des precautions pour ne pas vous faire suivre, et
ne me demandez pas trop haut a la porte. Allons, grace a vous, j'ai encore
les etoiles sur la tete, et je n'en suis pas mecontent."

Il partit comme un trait; et Emile, en se retournant, vit Caillaud couche
tout de son long par terre, comme s'il se fut evanoui.

"Eh bien? qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effraye; vous aurais-je
blesse reellement? souffrez-vous?

--Ca ne va pas mal, Monsieur, repondit le ruse villageois; mais vous voyez
bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air
d'avoir ete battu.

--C'est inutile, je me charge de tout, dit Emile. Leve-toi, et va-t'en dire
a mon pere que je me suis oppose de force ouverte a l'arrestation de Jean.
Je te suis de pres, et le reste est mon affaire.

--Au contraire, Monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en
clopant; car si je me mets a courir pour raconter que vous m'avez casse les
deux jambes, et que j'ai supporte ca patiemment, votre papa ne me croira
pas, et je serai destitue.

--Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit
Emile.

--C'est ca, Monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite! Diable! j'ai le corps
tout brise.

--Tout de bon? mais j'en serais desespere, mon camarade.

--Eh non, Monsieur, ca n'est rien du tout: mais c'est comme ca qu'il faut
dire.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit severement M. Cardonnet en voyant
arriver le garde champetre appuye sur Emile. Jean a fait de la resistance;
tu t'es laisse assommer comme un imbecile, et le delinquant s'est echappe.

--Faites excuse, Monsieur, le delinquant n'a rien fait, le pauvre homme;
c'est monsieur votre garcon que voila, qui, en passant pres de moi, m'a
pousse, sans le faire expres, et au moment ou je mettais la main, sur mon
homme, _baoun!_ voila que j'ai roule plus de cinquante pieds, la tete en
bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et
il accouru pour m'empecher de tomber dans la riviere, sans quoi j'allais
boire un coup, bien sur! Mais qui a ete bien content? c'est le pere
Jappeloup, qui s'est ensauve pendant que je restais la, tout _essoti_ et ne
pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir apres lui. Si c'etait un
effet de votre bonte de me faire donner un doigt de vin, ca me serait
rudement bon; car je crois bien que j'ai l'estomac decroche."

Emile, en reconnaissant que ce paysan a l'air simple et patelin avait
beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour
la meilleure fin, hesita s'il n'accepterait pas l'issue qu'il donnait a son
aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux percants de son pere que ce
dernier ne se paierait pas d'une assertion tacite, et que, pour le
persuader, il faudrait avoir la meme dose d'effronterie que maitre
Caillaud.

"Quelle est cette sotte et incroyable histoire! dit M. Cardonnet en
froncant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si
presse de suivre le meme chemin que toi? si tu te tiens si mal sur les
jambes, qu'un coup de coude te fasse trebucher et rouler comme un sac,
c'est que tu es ivre apparemment! Dites la verite, Emile, Jean Jappeloup a
battu cet homme, peut-etre l'a-t-il pousse dans le ravin, et vous, qui
souriez comme un enfant que vous etes, vous avez trouve cela plaisant, et
tout en courant a l'aide du niais que voici, vous avez consenti a prendre
sur votre compte une pretendue inadvertance! C'est cela? n'est-ce pas?

--Non, mon pere, ce n'est pas cela, dit Emile avec resolution. Je suis un
enfant, il est vrai; c'est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice
dans ma legerete. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma maniere de
renverser les gens en passant trop pres d'eux; si je l'ai blesse, je suis
pret a lui en demander excuse et a l'indemniser ... En attendant,
permettez-moi de l'envoyer a votre femme de charge, pour qu'elle lui
administre le cordial qu'il reclame; et quand nous serons seuls, je vous
dirai franchement comment il m'est arrive de faire cette sottise.

--Allez, conduisez-le a l'office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de
suite.

--Ah! monsieur Emile, dit Caillaud au jeune homme en descendant a l'office,
je ne vous ai pas vendu, n'allez pas me trahir, au moins!

--Sois tranquille, bois sans perdre l'esprit, repondit le jeune homme, et
sois sur qu'il n'y aura que moi de compromis.

--Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser? ca serait,
pardonnez-moi, une grande betise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la
prison, pour avoir contrarie et maltraite un fonctionnaire public dans
l'exercice de ses fonctions?

--Cela me regarde; soutiens ton dire, puisque tu as su tres-bien arranger
les choses; moi, j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra.

--Tenez, vous, vous avez trop bon coeur, dit Caillaud stupefait; vous
n'aurez jamais la tete de votre pere!

--Eh bien, Emile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec
agitation dans son cabinet, m'expliquerez-vous cette inconcevable aventure?

--Mon pere, je suis le seul coupable, repondit le jeune homme avec fermete.
Que tout votre mecontentement et tous les resultats de ma faute retombent
sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait
arreter sans la moindre resistance, lorsque j'ai pousse rudement le garde
pour le faire tomber, et cela je l'ai fait expres.

--Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la
verite; et le balourd s'est laisse choir. Il a lache sa prise, et pourtant,
quoiqu'il mente a present, il s'est fort bien apercu que ce n'etait pas une
maladresse, mais un parti pris de votre part?

--Cet homme n'a rien compris a mon action, reprit Emile; il a ete desarme
et renverse par surprise; je crois meme qu'il a ete un peu meurtri en
tombant.

--Et vous lui avez laisse croire que c'etait une distraction de votre part,
j'espere!

--Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe
au fond de sa pensee! Votre magistrature s'arrete au seuil de la
conscience, mon pere, et vous ne pouvez juger que les faits.

--Est-ce mon fils qui me parle de la sorte?

--Non, mon pere, c'est votre administre, le delinquant que vous avez a
juger et a punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je vous
repondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diable qui vit de
son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui
ordonnez de me conduire en prison, il est pret a le faire.

--Emile, vous me faites pitie. Laissons la ce garde champetre et ses
contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise a lui faire un bon present
pour qu'il se taise, car je ne suis pas d'avis de vous faire debuter dans
ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m'expliquer
pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police
correctionnelle? Quelle est cette aventure ou vous jouez le role de don
Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Panca? Ou alliez-vous si
vite, lorsque vous vous etes trouve present a l'arrestation du charpentier?
Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme a la main de la
justice et aux intentions bienveillantes que j'avais a son egard? Etes-vous
devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez-vous fait voeu
de chevalerie, ou avez-vous l'intention de contrarier mes desseins et de me
braver? Repondez serieusement si vous le pouvez, car c'est
tres-serieusement que votre pere vous interroge.

--Mon pere, j'aurais beaucoup de choses a vous repondre, si vous
m'interrogiez sur mes sentiments et mes idees. Mais il s'agit ici d'un
petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses
se sont passees. Je courais apres le fugitif, afin de lui faire eviter la
honte et la douleur d'etre arrete; j'esperais devancer Caillaud, et
persuader a Jean de revenir de lui-meme ecouter vos offres et faire ses
soumissions a la loi. Arrive trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement
le garde de faire son devoir, je l'en ai empeche en m'exposant seul a la
peine du delit. J'ai agi spontanement, sans premeditation, sans reflexion,
et entraine par un mouvement irresistible de compassion et de douleur. Si
j'ai mal fait, blamez-moi; mais si, par des moyens de douceur, et de
persuasion, je vous ramene Jean de bon gre et avant qu'il soit deux jours,
pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises tetes ont parfois d'heureuses
inspirations.

--Emile, dit M. Cardonnet apres s'etre promene en silence pendant quelques
instants, j'aurais de graves reproches a vous faire pour etre entre en
revolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale a propos de
laquelle je ne ferai point le pedant; mais contre ma volonte. Il y a la de
votre part un immense orgueil et un manque de respect tres-grave envers
l'autorite paternelle. Je ne suis pas dispose a tolerer souvent de pareils
coups de tete, vous devez me connaitre assez pour le savoir, ou vous m'avez
etrangement oublie depuis que nous sommes eloignes l'un de l'autre; mais je
vous epargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances, vous ne me
paraissez pas dispose a en profiter. D'ailleurs, ce que je vois de votre
conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que
nous avons besoin de mettre de l'ordre dans une discussion serieuse sur le
fond meme de vos idees et de la nature de vos projets pour l'avenir. Le
desastre qui m'a frappe aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer
avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des emotions dans le cours de
cette journee, et vous devez avoir besoin de repos: allez voir votre mere,
et couchez-vous de bonne heure. Des que l'ordre et le calme seront retablis
dans mon etablissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappele de ce que
vous appeliez votre exil, et ce que j'attends de vous desormais.

--Et jusqu'au moment de cette explication, que je desire vivement, repondit
Emile, car ce sera la premiere fois de ma vie que vous ne m'aurez pas
traite comme un enfant, puis-je esperer, mon pere, que vous ne serez pas
irrite contre moi?

--Quand je te revois apres une longue separation, il me serait difficile
de n'etre pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main.

--Le pauvre Caillaud ne sera pas destitue? reprit Emile en embrassant son
pere.

--Non, a condition que tu ne te meleras jamais des affaires de la
municipalite.

--Et vous ne ferez pas arreter le pauvre Jean?

--Je n'ai rien a repondre a une telle question; j'ai eu trop de confiance
en vous, Emile, je vois que nous ne pensons pas de meme sur certains
points, et, jusqu'a ce que nous soyons d'accord, je ne m'exposerai pas a
des contestations qui ne conviennent point a mon role de chef de famille.
C'est assez; bonsoir, mon enfant! J'ai a travailler.

--Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre a vous
eviter quelque fatigue!

--J'espere que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une
addition.

--Des chiffres; toujours des chiffres!

--Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour.

--Eh! ne suis-je pas deja assez riche? pensait Emile en se retirant. Si,
comme mon pere me l'a dit souvent et avec raison, la richesse impose des
devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie a se creer ces devoirs, qui
depassent peut-etre nos forces!"

La journee du lendemain fut consacree a reparer un peu le desordre apporte
par l'inondation. M. Cardonnet, malgre la force de son caractere, eprouvait
une profonde contrariete, en constatant a chaque pas une perte imprevue
dans les mille details de son entreprise; ses ouvriers etaient demoralises.
L'eau, qui faisait marcher l'usine, et dont il etait encore impossible de
regler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation
desordonne, augmentant a mesure qu'elle tendait a s'ecouler par dessus les
ecluses. L'industriel etait grave et pensif; il s'irritait secretement
contre le peu de presence d'esprit des hommes qu'il gouvernait, et qui lui
semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitues a une
obeissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise,
ou la volonte d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les
plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas
Emile a son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui
offrir ses services, il l'ecarta sous divers pretextes, comme s'il se fut
mefie de lui en effet. Cette maniere de le chatier etait la plus
mortifiante pour un coeur ardent et genereux.

Emile essaya de se consoler aupres de sa mere; mais la bonne madame
Cardonnet manquait totalement de ressort, et l'ennui qu'inspirait a tout le
monde l'accablement de son esprit et l'espece de stupeur dont son ame etait
a jamais frappee se traduisait chez son fils par une invincible melancolie,
lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait
comme un enfant, et c'etait a force de tendresse qu'elle arrivait au meme
resultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder
l'abime qui separait ces deux hommes, et possedant pourtant assez
d'intelligence pour le pressentir, elle en detournait sa pensee avec effroi
et s'efforcait de jouer au bord avec son fils, comme s'il eut ete possible
de l'abuser lui-meme.

Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille
remarques pueriles, et tachant de lui prouver qu'elle n'etait malheureuse
que parce que la riviere avait deborde.

"Si tu etais venu un jour plus tot, lui disait-elle, tu aurais vu comme
tout cela etait beau, propre et bien tenu! Je me faisais une fete de te
servir le cafe dans un joli bosquet de jasmins qui etait la, au bord de la
terrasse; helas! il n'y en a plus trace maintenant: la terre meme a ete
emportee, et l'eau nous a donne en echange cette vilaine vase noire et des
cailloux.

--Consolez-vous, chere mere, repondait Emile, nous vous aurons bientot
rendu tout cela; si les ouvriers de mon pere n'ont pas le temps, je me
ferai votre jardinier. Vous me direz comment c'etait arrange; d'ailleurs,
je l'ai vu: c'a ete comme un beau reve. Du haut de la colline, en face
d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantes, vos belles fleurs qu'un
instant a ravagees et detruites sous mes yeux; mais ces pertes sont
reparables: ne vous affligez pas, d'autres sont plus a plaindre!

--Et quand je pense que tu as failli etre emporte toi-meme par cette
odieuse riviere que je deteste a present! O mon enfant! je deplore le jour
ou ton pere a eu la fantaisie de se fixer ici. Deja, dans le courant de
l'hiver, nous avions ete inondes plus d'une fois, et il avait ete force de
recommencer tous ses travaux. Cela l'affecte et le mine plus qu'il ne veut
l'avouer. Son caractere s'aigrit, et sa sante finira par en souffrir. Et
tout cela a cause de cette riviere!

--Mais vous, ma mere, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air
humide, ne soient pas pernicieux pour votre sante?

--Je n'en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs,
dans l'esperance de te revoir. Mais te voila, et tu arrives dans un
cloaque, dans une grenouillere, lorsque je me flattais de te voir fumer ton
cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon! Oh! la
maudite riviere!"

Quand le soir vint, Emile s'apercut que la journee lui avait paru
demesurement longue, a entendre maudire la riviere par tout le monde et sur
tous les tons. Son pere seul continuait de dire que ce n'etait rien et
qu'une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau a la raison une fois
pour toutes; mais son visage bleme et ses dents serrees en parlant
annoncaient une rage interieure, plus penible avoir que toutes les
exclamations des autres a entendre.

Le diner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva
vingt fois de table pour aller donner des ordres; et comme madame Cardonnet
le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les
tenir chauds, on les rapportait trop cuits: il les trouvait detestables; sa
femme palissait et rougissait tour a tour, allait elle-meme a l'office, se
donnait mille soins, partagee entre le desir d'attendre son mari et de ne
pas faire attendre son fils, qui trouvait qu'on dinait bien mal et bien
longtemps dans ce riche menage.

On sortit de table si tard, et les gues de riviere etaient encore si peu
praticables dans l'obscurite, qu'Emile dut renoncer a se rendre a
Chateaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconte comment il y
avait ete accueilli.

"Oh, j'irai leur faire une visite de remerciements! s'etait ecrie madame
Cardonnet. Mais son mari avait ajoute:--Vous pouvez bien vous en dispenser.
Je ne me soucie pas que vous m'attiriez la societe de ce vieil ivrogne, qui
vit de pair a compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma
cuisine avec mes ouvriers.

--Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.

--Sa fille! reprit le maitre avec hauteur. Quelle fille? celle qu'il a eue
de sa servante?

--Il l'a reconnue.

--Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassee de
reconnaitre le pere de cet enfant-la. Qu'elle soit charmante ou non,
j'espere qu'Emile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps
est sombre et les chemins sont mauvais.

--Oh! non, s'ecria madame Cardonnet, il n'ira pas ce soir: mon cher enfant
ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la riviere
est tout a fait rentree dans son lit, a la bonne heure!

--Eh bien, demain, repondit Emile, tres contrarie, mais soumis a sa mere;
car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour
l'affectueuse hospitalite que j'ai recue.

--Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet; mais la se borneront,
j'espere, vos relations avec cette famille, qu'il ne me convient pas de
frequenter. Ne faites pas votre visite trop longue: c'est demain soir que
j'ai l'intention de causer avec vous, Emile."

Des la pointe du jour suivant, Emile fit seller son cheval avant que ses
parents fussent leves, et franchissant la riviere encore troublee et
courroucee, il prit au galop la route de Chateaubrun.




VIII.

GILBERTE.


La matinee etait superbe et le soleil se levait lorsque Emile se trouva en
face de Chateaubrun. Cette ruine, qui lui etait apparue si formidable a la
lueur des eclairs, avait maintenant un aspect d'elegance et de splendeur
qui triomphait du temps et de la devastation. Les rayons du matin lui
envoyaient un reflet blanc rose, et la vegetation dont elle etait couverte
s'epanouissait coquettement comme une parure digne d'etre le linceul
virginal d'un si beau monument.

De fait il est peu d'entrees de chateaux aussi seigneurialement disposees
et aussi fierement situees que celle de Chateaubrun. L'edifice carre qui
contient la porte et le peristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre
de taille employee pour cette voute et pour les encadrements de la herse
est d'une blancheur inalterable. La facade se deploie sur un tertre gazonne
et plante, mais bien assis sur le roc et tombant en precipice sur un
ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont
en desordre sur ces plans brusquement inclines ont une grace naturelle que
les creations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face la
vue est plus etendue et plus grandiose: la Creuse, traversee par deux
ecluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux
cascades molles et doucement melodieuses sur cette belle riviere, tantot si
calme, tantot si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal,
et partout bordee de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut
de la grande tour du chateau on la voit s'enfoncer en mille detours dans
des profondeurs escarpees, et fuir comme une trainee de vif-argent sur la
verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyere rose.

Lorsque Emile eut franchi le pont qui traverse de vastes fosses, combles en
partie, et dont les revers etaient remplis d'herbe touffue et de ronces en
fleurs, il admira la proprete que l'ecoulement des pluies d'orage avait
naguere redonnee a cette vaste terrasse naturelle et a tous les abords de
la ruine. Tous les platras avaient ete entraines ainsi que tous les
fragments de bois epars, et l'on eut dit que quelque fee geante avait lave
avec soin les sentiers et les vieux murs, epure les sables et debarrasse le
passage de tout le dechet de demolissement que le chatelain n'aurait
jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation, qui avait gate, souille
et detruit toute la beaute de la nouvelle maison Cardonnet, avait donc
servi a nettoyer et a rajeunir le monument devaste de Chateaubrun. Ses
vieilles murailles inebranlables bravaient les siecles et les orages, et le
poste eleve qu'elles occupaient semblait destine a dominer tous les
ephemeres travaux des nouvelles generations.

Quoi qu'il fut fier comme doivent et peuvent l'etre les descendants de
l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et tetue, qui a
eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si
elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Emile
fut frappe de la majeste que cette demeure feodale conservait sous ses
debris, et il eprouva un sentiment de pitie respectueuse en entrant, lui
riche et puissant roturier, dans ce domaine ou l'orgueil d'un nom pouvait
seul lutter encore contre la superiorite reelle de sa position. Cette noble
compassion lui etait d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et
les habitudes du chatelain, ne cherchait a la provoquer ni a la repousser.
Calme, insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupe a tailler des
arbres fruitiers a l'entree de son jardin, l'accueillit d'un air paternel,
accourut a sa rencontre, et lui dit en souriant:

"Soyez encore une fois le bienvenu, mon cher monsieur Emile; car je sais
qui vous etes maintenant, et je suis content de vous connaitre. Vrai! votre
figure m'a plu des le premier coup d'oeil, et depuis que vous avez detruit
les preventions que l'on tachait de me suggerer contre votre pere, je sens
qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez moi
d'abord a l'ecurie, je vous aiderai a attacher votre cheval, car mons
Charasson est occupe a faire des greffes de rosier avec ma fille, et il ne
faut pas deranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez,
cette fois, dejeuner avec nous; car nous sommes vos creanciers pour un
repas que nous vous avons vole l'autre jour.

--Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon genereux hote,
dit Emile en serrant avec une sympathie irresistible la large main calleuse
du gentilhomme campagnard. Je voulais d'abord vous remercier de vos bontes
pour moi, et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien, et
auquel j'avais donne rendez-vous pour hier soir.

--Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses levres:
il m'a tout dit. Seulement il m'a exagere, comme de coutume, ses griefs
contre votre pere. Mais nous parlerons de cela, et j'ai a vous remercier,
pour mon propre compte, de l'interet que vous lui portez. Il est parti a la
petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car
il est plus traque que jamais; mais je suis sur que, grace a vous, ses
affaires prendront bientot une meilleure tournure. Vous me direz ce que
vous avez definitivement obtenu de monsieur votre pere pour le salut et la
satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis charge de vous entendre et de
vous repondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la
pacification; je suis sur que les conditions seront honorables en passant
par votre bouche! Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas
notre dejeuner de famille, et je vous declare que je n'entrerai pas en
pourparlers a jeun. Commencons par satisfaire votre cheval, car les animaux
ne savent point demander ce qu'ils desirent, et il faut que les gens
s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-memes, de peur de les oublier.
Ici, Janille! apportez votre tablier plein d'avoine, car cette noble bete a
l'habitude d'en manger tous les jours, j'en suis certain, et je veux
qu'elle hennisse en signe d'amitie toutes les fois qu'elle passera devant
ma porte; je veux meme qu'elle y entre malgre son maitre, s'il m'oublie."

Janille, malgre l'economie parcimonieuse qui presidait a toutes ses
actions, apporta sans hesiter un peu d'avoine qu'elle tenait en reserve
pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'etait une superfluite;
mais, pour l'honneur de la maison de son maitre, elle eut vendu son dernier
casaquin, et cette fois elle se disait avec une malice genereuse que le
present qu'Emile lui avait fait a leur derniere entrevue, et celui qu'il ne
manquerait pas de lui faire encore, seraient plus que suffisants pour
nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de
revenir.

"Mange, mon garcon, mange," dit-elle en caressant le cheval d'un air
qu'elle s'efforcait de rendre male et delure; puis, faisant un bouchon de
paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs.

"Laissez, dame Janille, s'ecria Emile en lui otant la paille des mains. Je
ferai moi-meme cet office.

--Croyez-vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu'un homme?
dit la petite bonne femme omni-competente. Soyez tranquille, Monsieur, je
suis aussi bonne a l'ecurie qu'au garde-manger et a la lingerie; et si je
ne faisais pas ma visite au ratelier et a la sellerie tous les jours, ce
n'est pas ce petit evapore de _jockey_ qui tiendrait convenablement la
jument de monsieur le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette
pauvre Lanterne! Elle n'est pas belle, Monsieur, mais elle est bonne; c'est
comme tout ce qu'il y a ici, excepte ma fille qui est l'une et l'autre.

--Votre fille! dit Emile frappe d'un souvenir qui otait quelque poesie a
l'image de mademoiselle de Chateaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je
ne l'ai pas encore vue.

--Fi donc! Monsieur! que dites-vous la? s'ecria Janille, dont les joues
pales et luisantes se couvrirent d'une rougeur de prude, tandis que M.
Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je
suis demoiselle.

--Pardonnez-moi, reprit Emile, je suis si nouveau dans le pays, que je peux
faire beaucoup de meprises ridicules. Je vous croyais mariee ou veuve.

--Il est vrai qu'a mon age je pourrais avoir enterre plusieurs maris, dit
Janille; car les occasions ne m'ont pas manque. Mais j'ai toujours eu de
l'aversion pour le mariage, parce que j'aime a faire a ma volonte. Quand je
dis _notre fille_, c'est par amitie pour une enfant que j'ai quasi vue
naitre, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et monsieur le comte me
permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ote rien
au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez
remarque qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du
sang noble dans les veines. Jour de Dieu! si j'avais une pareille fille, ou
donc l'aurais-je prise? j'en serais si fiere, que je le dirais a tout le
monde, quand meme cela ferait mal parler de moi. He! he! vous riez!
monsieur Antoine? riez tant que vous voudrez: j'ai quinze ans de plus que
vous, et les mauvaises langues n'ont rien a dire sur mon compte.

--Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe a cela, dit M. de
Chateaubrun en affectant un air de gaiete. Ce serait me faire beaucoup trop
d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant a ma fille,
tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras: car tu as ete pour elle
plus qu'une mere s'il est possible!"

Et, en disant ces derniers mots d'un ton serieux et penetre, le chatelain
eut tout a coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent
de tristesse profonde. Mais la duree d'un sentiment chagrin etait
incompatible avec son caractere, et il reprit aussitot sa serenite
habituelle.

"Allez appreter le dejeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement a son
petit majordome femelle; moi j'ai encore deux arbres a tailler, et M. Emile
va venir me tenir compagnie."

Le jardin de Chateaubrun avait ete vaste et magnifique comme le reste;
mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait ete converti en champ
de ble, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la
plus voisine du chateau etait belle de desordre et de vegetation; l'herbe
et les arbres d'agrement, livres a leur croissance vagabonde, laissaient
apercevoir ca et la quelques marches d'escalier et quelques debris de murs,
qui avaient ete des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. La,
sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des
pavillons soi-disant rustiques, avaient rappele jadis en petit
l'ornementation coquette et manieree des maisons royales. Mais tout cela
n'etait plus que debris informes, couverts de pampre et de lierre, plus
beaux peut-etre pour les yeux d'un poete et d'un artiste qu'ils ne
l'avaient ete au temps de leur splendeur.

Sur un plan plus eleve et borde d'une haie d'epines, pour enfermer les deux
chevres qui paissaient en liberte dans l'ancien jardin, s'etendait le
verger, couvert d'arbres venerables, dont les branches noueuses et tortues,
echappant a la contrainte de la taille en quenouille et en espalier,
affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'etait un entrecroisement
d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la
tete, si bien qu'il etait difficile d'y penetrer sans se heurter contre
d'enormes racines ou sans laisser son chapeau dans les branches.

"Voila de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant un passage a Emile
parmi ces ancetres du verger; ils ne produisent plus guere que tous les
cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent
de cette vieille seve lente et genereuse! Quand j'ai rachete _ma terre_,
tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques; ma fille a
demande grace pour elles a cause de leur beaute, et bien m'en a pris de
suivre son conseil, car cela fait un bel ombrage, et pour peu que
quelques-unes produisent dans l'annee sur la quantite, nous nous trouvons
suffisamment approvisionnes de fruits. Voyez quel gros pommier! Il a du
voir naitre mon pere, et je gage bien qu'il verra naitre mes
petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d'abattre un tel patriarche?
Voila un coignassier qui ne rapporte qu'une douzaine de coings chaque
annee. C'est peu pour sa taille; mais les fruits sont gros comme ma tete et
jaunes comme de l'or pur: et quel parfum, Monsieur! Vous les verrez a
l'automne! Tenez, voila un cerisier qui n'est pas mal garni. Oui-da, les
vieux sont encore bons a quelque chose, que vous en semble? Il ne s'agit
que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur
systematique vous dirait qu'il faut arreter tout ce developpement des
branches, elaguer, rogner, afin de contraindre la seve a se convertir en
bourgeons. Mais quand on est vieux soi-meme, on a l'experience qui vous
conseille autrement. Quand l'arbre a fruit a vecu cinquante ans sacrifie au
rapport, il faut lui donner de la liberte, et le remettre pour quelques
annees aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde
jeunesse: il pousse en rameaux et en feuillage; cela le repose. Et quand,
au lieu d'un squelette ramasse, il est redevenu par la cime un arbre
veritable, il vous remercie et vous recompense en fructifiant a souhait.
Par exemple, voici une grosse branche qui parait de trop, ajouta-t-il en
ouvrant sa serpette. Eh bien, elle sera respectee: une amputation aussi
considerable epuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se
renouvelle plus assez vite pour supporter les operations que peut subir la
jeunesse. Il en est de meme pour les vegetaux. Je vais seulement oter le
bois mort, gratter la mousse et rafraichir les extremites. Voyez, c'est
bien simple."

Le serieux naif avec lequel M. de Chateaubrun se plongeait tout entier dans
ces innocentes occupations touchait Emile, et lui offrait a chaque instant
un contraste avec ce qui se passait chez lui, a propos des memes choses.
Tandis qu'un jardinier largement retribue et deux aides, occupes du matin a
la nuit, ne suffisaient pas a rendre assez propre et assez brillant le
jardin de sa mere, tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose
avorte ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine etait heureux de la
fiere sauvagerie de ses _eleves_, et rien ne lui paraissait plus fecond et
plus genereux que le voeu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon
fin et doux, taille par la dent laborieuse de quelques patientes brebis
abandonnees la sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de
vegetation, et les molles ondulations de ses pentes, etait un lieu
splendide ou aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la
reverie.

"Maintenant que j'ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa
veste qu'il avait accrochee a une branche, allons chercher ma fille pour
dejeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille, je crois? Mais elle vous
connait deja, car elle est initiee a tous les petits secrets de notre
pauvre Jean; et meme, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus
souvent conseil d'elle que de moi. Marchez devant, _Monsieur_, dit-il a son
chien, allez dire a votre jeune maitresse que l'heure de se mettre a table
est venue. Ah! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appetit vous dit
l'heure aussi bien qu'une montre."

Le chien de M. Antoine repondait egalement au nom de _Monsieur_ qu'on lui
donnait quand on etait content de lui, et a celui de Sacripant, qui etait
son nom veritable, mais qui ne plaisait pas a mademoiselle de Chateaubrun,
et dont son maitre ne se servait plus guere avec lui qu'a la chasse, ou
pour le reprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de
commettre quelque inconvenance, comme de manger avec gloutonnerie, de
ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait
par-dessus les murs. Le fidele animal sembla comprendre le discours de son
maitre, car il se mit a rire, expression de gaiete tres marquee chez
quelques chiens, et qui donne a leur physionomie un caractere presque
humain d'intelligence et d'urbanite. Puis il courut en avant et disparut en
descendant la pente du cote de la riviere.

En le suivant, M. Antoine fit remarquer a Emile la beaute du site qui se
deployait sous leurs yeux. "Notre Creuse aussi s'est melee de deborder
l'autre jour, dit-il: mais tous les foins du rivage etaient rentres, et
cela grace au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser
trop murir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un
grand esprit d'observation et une memoire prodigieuse. A certains signes
que nul autre ne remarque, a la couleur de l'eau, a celle des nuages, et
surtout a l'influence de la lune dans la premiere quinzaine du printemps,
il peut predire a coup sur le temps qu'il faut esperer ou craindre tout le
long de l'annee. Ce serait un homme tres-precieux pour votre pere, s'il
voulait l'ecouter. Il est bon a tout, et si j'etais dans la position de M.
Cardonnet, rien ne me couterait pour essayer de m'en faire un ami: car
d'en faire un serviteur assidu et discipline, il n'y faut pas songer. C'est
la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne
fera jamais rien de bon que de son plein gre; mais qu'on s'empare de son
coeur, qui est le plus grand coeur que Dieu ait forme, et vous verrez
comme, dans les occasions importantes, cet homme-la s'eleve au-dessus de ce
qu'il parait! Que la derive, l'incendie, un sinistre imprevu vienne frapper
l'etablissement de M. Cardonnet, et alors il nous dira si la tete et le
bras de Jean Jappeloup peuvent etre trop payes et trop proteges!"

Emile n'ecouta pas la fin de cet eloge avec l'interet qu'il y aurait donne
en toute autre circonstance, car ses oreilles et sa pensee venaient de
prendre une autre direction: une voix fraiche chantait ou plutot murmurait
a quelque distance un de ces petits airs charmants de melancolie et de
naivete qui sont propres au pays. Et la fille du chatelain, cet enfant du
celibat, dont le nom maternel etait reste un probleme pour tout le
voisinage, parut au detour d'un massif d'eglantiers, belle comme la plus
belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.

Blanche et blonde, agee de dix-huit ou dix-neuf ans, Gilberte de
Chateaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractere, un melange
de raison au-dessus de son age et de gaiete enfantine, que peu de jeunes
filles eussent conserve dans une position comme la sienne; car il lui etait
impossible d'ignorer sa pauvrete, et l'avenir d'isolement et de privations
qui lui etait reserve dans ce siecle de calculs et d'egoisme. Elle ne
paraissait pourtant pas s'en affecter plus que son pere, auquel elle
ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus
touchante serenite regnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle
rougit beaucoup en apercevant Emile, mais ce fut plutot l'effet de la
surprise que du trouble; car elle s'avanca et le salua sans gaucherie,
sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vante chez les
jeunes filles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas a la
pensee de Gilberte que le jeune hote de son pere allait la devorer du
regard, et qu'elle dut prendre un air digne pour mettre un frein a l'audace
de ses secrets desirs. Elle le regarda elle-meme, au contraire, pour voir
si sa figure lui etait sympathique autant qu'a son pere, et avec une
perspicacite tres-prompte, elle remarqua qu'il etait tres beau sans en etre
vain le moins du monde, qu'il suivait les modes avec moderation, qu'il
n'etait ni guinde, ni arrogant, ni pretentieux; enfin que sa physionomie
expressive etait pleine de candeur, de courage et de sensibilite.
Satisfaite de cet examen, elle se sentit tout a coup aussi a l'aise que si
un etranger ne s'etait pas trouve entre elle et son pere.

"C'est vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de
Chateaubrun, mon pere vous en a voulu, Monsieur, de vous etre enfui l'autre
jour sans avoir voulu dejeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous etiez
impatient de revoir madame votre mere, surtout au milieu de cette
inondation ou chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame
Cardonnet n'a pas ete trop effrayee, a ce qu'on nous a dit, et vous n'avez
perdu aucun de vos ouvriers?

--Grace a Dieu, personne chez nous, ni dans le village, n'a peri, repondit
Emile.

--Mais il y a eu beaucoup de dommage chez vous?

--C'est le point le moins interessant, Mademoiselle; les pauvres gens ont
bien plus souffert a proportion. Heureusement mon pere a le pouvoir et la
volonte de reparer beaucoup de malheurs.

--On dit surtout ... on dit _aussi_, reprit la jeune fille en rougissant un
peu du mot qui lui etait echappe malgre elle, que madame votre mere est
extremement bonne et charitable. Je parlais d'elle precisement tout a
l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comble.

--Ma mere est parfaite; dit Emile; mais, en cette occasion, il etait bien
simple qu'elle temoignat de l'amitie a ce pauvre enfant, sans lequel
j'aurais peut-etre peri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour
le remercier.

--Le voila, reprit mademoiselle de Chateaubrun en montrant Charasson qui
venait derriere elle, portant un panier et un petit pot de resine. Nous
avons fait plus de cinquante ecussons de greffe, et il y a meme la des
echantillons que Sylvain a ramasses dans le haut de votre jardin. C'etait
le rebut que le jardinier avait jete apres la taille de ses rosiers, et
cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop
mal faites; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon pere? car je n'ai pas
encore beaucoup de science.

--Bah! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains, dit M. Antoine en
portant a ses levres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de
femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu
devrais mettre tes gants, ma petite! Ces vilaines epines ne te respecteront
pas.

--Et qu'est-ce que cela fait, mon pere? dit la jeune fille en souriant. Je
ne suis pas une princesse, moi, et j'en suis bien aise. J'en suis plus
libre et plus heureuse."

Emile ne perdit pas un mot de cette derniere reflexion, quoiqu'elle l'eut
faite a demi-voix pour son pere; et que, de son cote, il eut fait quelques
pas au-devant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitie.

"Oh! moi, ca va tres bien, repondit le page de Chateaubrun; je n'avais
qu'une crainte, c'est que la jument ne _s'enrhumit_, apres avoir ete si
bien baignee. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux, et moi j'ai
ete bien content d'entrer dans votre joli chateau, de voir vos belles
chambres, les domestiques a votre papa, qui ont des gilets rouges et de
l'or a leurs chapeaux!

--Ah! voila surtout ce qui lui a tourne la tete, dit Gilberte en riant de
tout son coeur, et en decouvrant deux rangs de petites dents blanches et
serrees comme un collier de perles. M. Sylvain, tel que vous le voyez, est
rempli d'ambition: il meprise profondement sa blouse neuve et son chapeau
gris depuis qu'il a vu des laquais galonnes. S'il voit jamais un chasseur
avec un plumet de coq et des epaulettes, il en deviendra fou.

--Pauvre enfant! dit Emile, s'il savait combien son sort est plus libre,
plus honorable et plus heureux que celui des laquais barioles des grandes
villes!

--Il ne se doute pas que la livree soit avilissante, reprit la jeune fille,
et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existe.

--Je ne me plains pas, repondit Sylvain; tout le monde est bon pour moi,
ici, meme mademoiselle Janille, quoiqu'elle soit un peu _regardante_, et je
ne voudrais pas quitter le pays, puisque j'ai mon pere et ma mere a Cuzion,
tout aupres de la maison! Mais un petit bout de toilette, ca vous refait un
homme!

--Tu voudrais donc etre mieux mis que ton maitre? dit mademoiselle de
Chateaubrun. Regarde mon pere, comme il est simple. Il serait bien
malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des
gants blancs.

--Il est vrai que j'aurais de la peine a en reprendre l'habitude, dit M.
Antoine. Mais entendez-vous Janille, mes enfants? la voila qui s'egosille
apres nous pour que nous allions dejeuner."

_Mes enfants_ etait une locution generale que, dans son humeur
bienveillante, M. Antoine adressait souvent, soit a Janille et a Sylvain
lorsqu'ils etaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberte
rencontra donc avec etonnement le regard rapide et involontaire que le
jeune Cardonnet jeta sur elle. Il avait tressailli, et un sentiment confus
de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son coeur en
s'entendant confondre avec la belle Gilberte dans cette paternelle
appellation du chatelain.




IX.

M. ANTOINE.


Cette fois le dejeuner fut un peu plus confortable que de coutume a
Chateaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques preparatifs. Elle
s'etait procure du laitage, du miel, des oeufs, et elle avait bravement
sacrifie deux poulets qui chantaient encore lorsque Emile avait paru sur le
sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres.

Le jeune homme avait gagne de l'appetit dans le verger, et il trouva ce
repas excellent. Les eloges qu'il y donna flatterent beaucoup Janille, qui
s'assit comme de coutume en face de son maitre et fit les honneurs de la
table avec une certaine distinction.

Elle fut surtout fort touchee de l'approbation que son hote donna a des
confitures de mures sauvages confectionnees par elle.

"Petite mere, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un echantillon de ton
savoir-faire et ta recette a madame Cardonnet, pour qu'elle nous accorde en
echange du plant de fraises ananas.

--Ca ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, repondit
Janille; ca ne sent que l'eau. J'aime bien mieux nos petites fraises de
montagne, si rouges et si parfumees. Cela ne m'empechera pas de donner a
M. Emile un grand pot de mes confitures pour _sa maman_, si elle veut bien
les accepter.

--Ma mere ne voudrait pas vous en priver, ma chere demoiselle Janille,
repondit Emile, touche surtout de la naive generosite de Gilberte, et
comparant dans son coeur les bonnes intentions candides de cette pauvre
famille avec les dedains de la sienne.

--Oh! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et
nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas
rares chez nous, et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les
produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres.

--Et a qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je
pas voulu les couper toutes? Certainement j'en serais venue a bout sans
l'aide de personne, si on m'eut laissee faire.

--Mais moi, j'ai protege ces pauvres ronces contre toi, chere petite mere!
Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait
grand dommage de les detruire.

--Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'a dix
lieues a la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant
des fruits aussi gros!

--Vous l'entendez, monsieur Emile! dit a son tour M. Antoine. Voila Janille
tout entiere. Il n'y a rien de beau, de bon, d'utile et de salutaire qui ne
se trouve a Chateaubrun. C'est une grace d'etat.

--Pardine, Monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, Je vous le conseille,
plaignez-vous de quelque chose!

--Je ne me plains de rien, repondit le bon gentilhomme: a Dieu ne plaise!
entre ma fille et toi, que pourrais-je desirer pour mon bonheur?

--Oh! oui; vous dites comme cela quand on vous ecoute, mais si on a le dos
tourne, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de
resignation tout a fait deplaces dans votre position.

--Ma position est ce que Dieu l'a faite! repondit M. Antoine avec une
douceur un peu melancolique. Si ma fille l'accepte sans regret, ce n'est ni
toi, ni moi, qui accuserons la Providence.

--Moi! s'ecria Gilberte; quel regret pourrais-je donc avoir? Dites-le-moi,
cher pere; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que
je puis desirer de mieux sur la terre.

--Et moi je suis de l'avis de mademoiselle, dit Emile, attendri de
l'expression sincere et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis
certain qu'elle est heureuse, parce que ...

--Parce que?... Dites, monsieur Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement,
vous alliez dire pourquoi, et vous vous etes arrete?

--Je serais au desespoir d'avoir l'air de vouloir dire une fadeur, repondit
Emile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que
quand on avait ces trois richesses, la beaute, la jeunesse et la bonte, on
devait etre heureux, parce qu'on pouvait etre sur d'etre aime.

--Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, repondit Gilberte
en mettant une de ses mains dans celle de son pere et l'autre dans celle de
Janille; car je suis aimee sans qu'il soit question de tout cela. Si je
suis belle et bonne, je n'en sais rien; mais je suis sure que, laide et
maussade, mon pere et ma mere m'aimeraient encore quand meme. Mon bonheur
vient donc de leur bonte, de leur tendresse, et non de mon merite.

--On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine a Emile, tout en
pressant sa fille sur son coeur, qu'il y a un peu de l'un et un peu de
l'autre.

--Ah! monsieur Antoine! qu'avez-vous fait la? s'ecria Janille; voila encore
une de vos distractions!... Vous avez fait une tache avec votre oeuf sur la
marche de Gilberte.

--Ce n'est rien, dit M. Antoine; je vais la laver moi-meme.

--Non pas! non pas! ce serait pire; vous repandriez sur elle toute la
carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enleve
cette tache. J'ai horreur des taches, moi! Ne serait-ce pas dommage de
gater cette jolie robe toute neuve?"

Emile regarda pour la premiere fois la toilette de Gilberte. Il n'avait
encore fait attention qu'a sa taille elegante et a la beaute de sa
personne. Elle etait vetue d'un coutil gris tres-frais, mais assez
grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou.
Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en etre humiliee, elle
mit un peu d'orgueil a dire que sa robe lui plaisait, qu'elle etait de
bonne qualite, qu'elle pouvait braver les epines et les ronces, et que,
Janille l'ayant choisie elle-meme, aucune etoffe ne pouvait lui etre plus
agreable a porter.

"Cette robe est charmante, en effet, dit Emile; ma mere en a une toute
pareille."

Ce n'etait pas vrai; Emile, quoique sincere, fit ce petit mensonge sans
s'en apercevoir. Gilberte n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gre d'une
intention delicate.

Quant a Janille, elle fut visiblement flattee d'avoir eu bon gout, car elle
tenait presque autant a ce merite qu'a la beaute de Gilberte.

"Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et
que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n'etait pas gentille et
proprette comme cela convient a son rang dans le monde?

--Nous n'avons rien a demeler avec le monde, ma chere Janille, repondit M.
Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne te fais donc pas d'illusions
inutiles.

--Vous avez l'air chagrin en disant cela, monsieur Antoine? Moi, je vous
dis que le rang ne se perd pas; mais voila comme vous etes: vous jetez
toujours le manche apres la cognee!

--Je ne jette rien du tout, reprit le chatelain; j'accepte tout, au
contraire.

--Ah! vous acceptez! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher
querelle a quelqu'un, pour entretenir l'activite de sa langue et de sa
pantomime animee. Vous etes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le
votre! Ne dirait-on pas, a vous entendre, qu'il vous faut beaucoup de
raison et de philosophie pour en venir la? Allons, vous n'etes qu'un
ingrat.

--A qui en as-tu, mauvaise tete? reprit M. Antoine. Je te repete que tout
est bien et que je suis console de tout.

--Console! voyez un peu; console de quoi, s'il vous plait? N'avez-vous pas
toujours ete le plus heureux des hommes?

--Non, pas toujours! Ma vie a ete melee d'amertume comme celle de tous les
hommes; mais pourquoi aurais-je ete mieux traite que tant d'autres qui me
valaient bien?

--Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je
soutiens aussi que vous avez ete en tout temps mieux traite que personne.
Oui, Monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous etes ne
coiffe.

--Ah! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M.
Antoine en souriant.

--Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge
et temoin.

--Laissons-la dire, monsieur Emile, reprit M. Antoine. Nous sommes au
dessert, et rien ne pourrait empecher Janille de babiller a ce moment-la.
Elle va dire mille folies, je vous en previens! Mais elle a de l'entrain et
de l'esprit. On ne s'ennuie pas a l'ecouter,

--D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle etait de
justifier cet eloge, Monsieur nait comte de Chateaubrun, ce qui n'est pas
un vilain nom ni un mince honneur!

--Cet honneur-la ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, dit M. de
Chateaubrun; et quant au nom que m'ont transmis mes ancetres, n'ayant pu
rien faire pour en augmenter l'eclat, je n'ai pas grand merite a le porter.

--Laissez, Monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais ou vous voulez en
venir, et j'y viendrai de moi-meme. Laissez-moi dire! Monsieur vient au
monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus
belle et la plus fraiche villageoise des environs, mon ancienne amie, a
moi, quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques annees, la mere de ce
brave Jean Jappeloup; celui-la est toujours reste devoue a monsieur comme
le pied l'est a la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui
vont sans doute finir!...

--Grace a vous! dit Gilberte en regardant Emile; et, dans ce regard ingenu
et bienveillant, elle le paya du compliment qu'il avait fait a sa beaute et
a sa robe.

--Si tu t'embarques dans tes parentheses accoutumees, dit M. Antoine a
Janille, nous n'en finirons jamais.

--Si fait, Monsieur, reprit Janille. Je vais me resumer, comme dit M. le
cure de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doue d'une
excellente constitution, et, par-dessus le marche, il etait le plus bel
enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus
beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s'en
apercurent tres-bien.

--Passons, passons, Janille, interrompit le chatelain avec un melange de
tristesse dans sa gaiete; il n'y a pas grand'chose a dire la-dessus.

--Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit
tres-bon a dire. Monsieur fut eleve a la campagne dans ce vieux chateau,
qui etait grand et riche alors ... et qui est encore tres-habitable
aujourd'hui! Jouant avec les marmots de son age et avec son frere de lait
le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une sante excellente. Voyons,
plaignez-vous de votre sante, Monsieur, et dites-nous si vous connaissez un
homme de cinquante ans plus alerte et mieux conserve que vous?

--C'est fort bien; mais tu ne dis pas qu'etant ne dans un temps de trouble
et de revolution, mon education premiere fut fort negligee.

--Pardine, Monsieur, voudriez-vous pas etre ne vingt ans plus tot, et avoir
aujourd'hui soixante-dix ans? Voila une drole d'idee! Vous etes ne fort a
point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps a vivre. Quant a
l'education, rien n'y manqua: vous futes mis au college a Bourges, et
monsieur y travailla fort bien.

--Fort mal, au contraire. Je n'avais pas ete habitue au travail de
l'esprit; je m'endormais durant les lecons. Je n'avais pas la memoire
exercee; j'eus plus de peine a apprendre les elements des choses qu'un
autre a completer de bonnes etudes.

--Eh bien donc, vous eutes plus de merite qu'un autre, puisque vous eutes
plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour etre un
gentilhomme. Vous n'etiez pas destine a etre cure ou maitre d'ecole.
Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin? Quand vous veniez ici en
vacances, vous etiez un jeune homme accompli; nul n'etait plus adroit que
vous aux exercices du corps: vous faisiez sauter votre balle jusque
par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez
la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion.

--Tout cela ne constitue pas de fort bonnes etudes, dit M. Antoine, riant
de ce panegyrique.

--Quand vous futes en age de quitter les ecoles, c'etait le temps de la
guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous
battites fort bien, a preuve que vous recutes plusieurs blessures.

--Peu graves, dit M. Antoine.

--Dieu merci! reprit Janille. Voudriez-vous pas etre ecloppe et marcher sur
des bequilles? Vous avez cueilli le laurier, et vous etes revenu couvert de
gloire, sans trop de contusions.

--Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux;
mais quoi que tu en dises, j'etais ne quelques annees trop tard; mes
parents avaient trop longtemps combattu mon desir de servir mon pays sous
l'usurpateur, comme ils l'appelaient. J'etais a peine lance dans la
carriere, qu'il me fallut revenir au logis, _trainant l'aile et tirant le
pied_, tout consterne et desespere du desastre de Waterloo.

--Monsieur, je conviens que la chute de l'Empereur ne vous fut pas
avantageuse, et que vous eutes la bonte de vous en chagriner, bien que cet
homme-la ne se fut pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous
portiez, il aurait du vous faire general tout de suite, au lieu qu'il ne
fit aucune attention a votre personne.

--Je presume, dit M. de Chateaubrun en riant, qu'il etait distrait de ce
devoir par des affaires plus serieuses et plus necessaires. Enfin, tu
conviens, Janille, que ma carriere militaire fut brisee, et que, grace a ma
belle education, je n'etais pas tres-propre a m'en creer une autre?

--Vous auriez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulutes
point.

--J'avais les idees de mon temps. Peut-etre les aurais-je encore, si
c'etait a refaire.

--Eh bien, Monsieur, qui pourrait vous en blamer? Ce fut tres-honorable, a
ce qu'on disait alors dans le pays, et vos parents ont ete les seuls a vous
condamner.

--Mes parents furent orgueilleux et durs dans leurs opinions legitimistes.
Tu ne saurais nier qu'ils m'abandonnerent au desastre qui me menacait, et
qu'ils se soucierent fort peu de la perte de ma fortune.

--Vous futes encore plus fier qu'eux, vous ne voulutes jamais les implorer.

--Non, insouciance ou dignite, je ne leur demandai aucun appui.

--Et vous perdites votre fortune dans un grand proces contre la succession
de votre pere, on sait cela. Mais si vous l'avez perdu ce proces, c'est que
vous l'avez bien voulu.

--Et c'est ce que mon pere a fait de plus noble et de plus honorable dans
sa vie, reprit Gilberte avec feu.

--Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j'ai perdu ce
proces, je ne l'ai pas laisse juger.

--Sans doute, sans doute, dit Janille; car s'il eut ete juge, vous
l'eussiez gagne. Il n'y avait qu'une voix la-dessus.

--Mais mon pere, reconnaissant que le fait n'est pas le droit, dit Gilberte
en s'adressant a Emile avec vivacite, ne voulut pas tirer avantage de sa
position. Il faut que vous sachiez cette histoire, monsieur Cardonnet, car
ce n'est pas mon pere qui songerait a vous la raconter, et vous etes assez
nouveau dans le pays pour ne pas l'avoir apprise encore. Mon grand-pere
avait contracte des dettes d'honneur pendant la minorite de mon pere; il
etait mort sans que les circonstances lui permissent ou lui fissent un
devoir pressant de s'acquitter. Les titres des creanciers n'avaient pas de
valeur suffisante devant la loi; mais mon pere, en se mettant au courant de
ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aieul. Il eut pu
l'aneantir, personne n'en connaissait l'existence. Il le produisit, au
contraire, et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette
sacree. Mon, pere m'a elevee dans les principes qui ne me permettent pas de
penser qu'il ait fait autre chose que son devoir; mais beaucoup de gens
riches en ont juge autrement. Quelques-uns l'ont traite de niais et de tete
folle. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire a certains parvenus
que M. Antoine de Chateaubrun s'est ruine par sa faute, ce qui, a leurs
yeux, est peut-etre le plus grand deshonneur possible, vous sachiez a quoi
vous en tenir sur le desordre et la mauvaise tete de mon pere.

--Ah! Mademoiselle, s'ecria Emile domine par son emotion, que vous etes
heureuse d'etre sa fille, et combien je vous envie cette noble pauvrete!

--Ne faites pas de moi un heros, mon cher enfant, dit M. Antoine en
pressant la main d'Emile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des
jugements portes par les hommes, meme quand ils sont rigoureux et injustes
en grande partie. Il est bien certain que j'ai toujours ete un peu
prodigue, que je n'entends rien a l'economie domestique, aux affaires, et
que j'eus moins de merite qu'un autre a sacrifier ma fortune, puisque j'y
eus moins de regrets."

Cette modeste apologie penetra Emile d'une si vive affection pour M.
Antoine, qu'il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu'il y porta
ses levres avec un sentiment de veneration ou Gilberte entrait bien pour
quelque chose. Gilberte fut plus emue qu'elle ne s'y attendait de cette
soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa
paupiere, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien
grave, et, tout a coup emportee par un irresistible mouvement de coeur,
elle faillit tendre aussi la main a son hote; mais elle ne ceda point a cet
elan et elle y donna naivement le change en se levant pour prendre
l'assiette d'Emile et lui en presenter une autre, avec toute la grace et la
simplicite d'une fille de patriarche offrant la cruche aux levres du
voyageur.

Emile fut d'abord surpris de cet acte d'humble sympathie, si peu conforme
aux convenances du monde ou il avait vecu. Puis il le comprit, et son sein
fut tellement agite, qu'il ne put remercier la chatelaine de Chateaubrun,
sa gracieuse servante.

"D'apres tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de tres-simple
dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a
un peu de malheur dans ma vie; car il y avait quelque temps que ce proces
durait quand je decouvris, au fond d'un vieux meuble abandonne, la
declaration que mon pere avait laissee de sa dette. Jusque-la, je n'avais
pas cru a la bonne foi des creanciers. Le malheur qu'ils avaient eu de
perdre leurs titres etait invraisemblable, je dormais donc sur les deux
oreilles. Ma Gilberte etait nee, et je ne me doutais guere qu'elle etait
reservee a partager avec moi un sort tout a fait precaire. L'existence de
cette chere enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eut
ete a mon imprevoyance naturelle. Me voyant denue de toutes ressources, je
me resolus a travailler pour vivre, et c'est la que j'eus d'abord quelques
moments assez rudes.

--Oui, Monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vintes a bout de vous
astreindre au travail, et vous eutes bientot repris votre bonne humeur et
votre franche gaiete, avouez-le!

--Grace a toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous
allames habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me
trouva de l'ouvrage.

--Quoi, dit Emile, vous avez ete ouvrier, monsieur le comte?

--Certainement, mon jeune ami. J'ai ete apprenti charpentier, garcon
charpentier, aide-charpentier au bout de quelques annees, et il n'y a pas
plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur
l'epaule, allant en journee avec Jappeloup."

--C'est donc pour cela, dit Emile tout trouble, que ... il s'arreta,
n'osant achever.

--C'est pour cela, oui, je vous comprends, repliqua monsieur Antoine, que
vous avez entendu dire: "Le vieux Antoine s'est deconsidere grandement
pendant sa misere; il a vecu avec les ouvriers, on l'a vu rire et boire
avec eux dans les cabarets." Eh bien, cela merite un peu d'explications et
je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idees des
nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute
de demeurer triste et grave, fierement accable sous ma disgrace,
travaillant en silence, soupirant a la derobee, rougissant de toucher un
salaire, moi qui avais eu des salaries sous mes ordres, et ne me melant
point le dimanche a la gaiete des ouvriers qui me permettaient de joindre
mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j'ignore si c'eut ete mieux
ainsi, mais je confesse que cela n'etait pas du tout dans mon caractere. Je
suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de
m'effrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais ete eleve avec Jappeloup
et avec d'autres petits paysans de mon age. J'avais traite de pair a
compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait,
depuis, le maitre ni le seigneur avec eux. Ils me recurent a bras ouverts
dans ma detresse, et m'offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils,
leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimes?
Comment leur societe eut-elle pu me paraitre indigne de moi? Comment
n'aurais-je pas partage avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine?
Bah! loin de la, j'y trouvai tout a coup le plaisir et la joie comme une
recompense de mon travail. Leurs chants, leurs reunions sous la treille ou
se balancait la branche de houx du cabaret, leur honnete familiarite avec
moi, et l'amitie indissoluble de ce cher Jean, mon frere de lait, mon
maitre en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je
ne pus pas m'empecher de trouver fort douce, surtout quand j'eus reussi a
etre assez habile dans la partie pour ne point rester a leur charge.

--Il est certain que vous etiez laborieux, dit Janille, et que, bientot,
vous futes tres-utile au pauvre Jean. Ah! je me souviens de ses coleres
avec vous dans les commencements, car il n'a jamais ete patient, le cher
homme, et vous, vous etiez si maladroit! Vrai, monsieur Emile, vous auriez
ri d'entendre Jean jurer et crier apres monsieur le comte, comme apres un
petit apprenti. Et puis, apres cela, on se reconciliait et on s'embrassait,
que ca donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller
entre nous, comme j'en avais l'intention tout a l'heure, voila que nous
nous sommes mis a vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi,
vous dire le reste; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera
pas placer une parole.

--Parle, Janille, parle! s'ecria M. Antoine; je te demande pardon de t'en
avoir privee si longtemps!"




X

UNE BONNE ACTION.


"A en croire M. Antoine, dit Janille, nous aurions ete absolument prives de
ressources; mais, s'il en fut ainsi, cela ne dura pas trop longtemps, Au
bout de quelques annees, quand la terre de Chateaubrun eut ete vendue en
detail, les dettes soldees, et toute cette debacle bien liquidee, on
s'apercut qu'il restait encore a monsieur un petit capital, qui, bien
place, pouvait lui assurer douze cents francs de rente. He! he! cela
n'etait point a dedaigner. Mais, avec la bonte et la generosite de
monsieur, cela eut pu aller un peu vite; c'est alors que ma mie Janille,
qui vous parle, reconnut qu'il fallait prendre les renes du gouvernement.
Ce fut elle qui se chargea du placement des fonds, et elle ne s'en acquitta
pas trop mal. Puis, que dit-elle a monsieur? Vous souvenez-vous, Monsieur,
de ce que je vous dis a cette epoque-la?

--Je m'en souviens fort bien, Janille, car tu me parlas sagement. Redis-le
toi-meme.

--Je vous dis: "He! he! monsieur Antoine, voila de quoi vivre en vous
croisant les bras. Mais cela vous ennuierait, vous avez pris gout au
travail, vous etes encore jeune et bien portant: donc, vous pouvez
travailler encore quelques annees. Vous avez une fille, un vrai tresor, qui
annonce autant d'esprit que de beaute; il faut songer a lui faire donner de
l'education. Nous allons la conduire a Paris, la mettre en pension, et
pendant quelques annees vous serez encore charpentier." M. Antoine ne
demandait pas mieux; oh! pour cela il faut lui rendre justice, il ne
plaignait point sa peine; mais il avait pris avec ces bons paysans des
idees un peu trop rustiques a mon gre. Il disait que puisqu'il etait
destine a vivre en ouvrier de campagne, il serait plus sage d'elever sa
fille en vue de sa condition, d'en faire une brave villageoise, de lui
apprendre a lire, a coudre, a filer, a tenir un menage; mais du diantre si
j'entendis de cette oreille-la! Pouvais-je souffrir que mademoiselle de
Chateaubrun derogeat a son rang et ne fut pas elevee comme une noble
demoiselle qu'elle est? Monsieur ceda, et notre Gilberte fut elevee a
Paris, sans que rien fut epargne pour lui donner de l'esprit et des
talents; aussi elle en a profite comme un petit ange, et quand elle eut
environ dix-sept ans, je dis de rechef a monsieur:

"--He! he! monsieur Antoine; voulez-vous venir faire avec moi un petit tour
de promenade du cote de Chateaubrun?" Monsieur se laissa conduire: mais
quand nous fumes au milieu des ruines, monsieur fut pris de tristesse.

"--Pourquoi m'as-tu amene ici, Janille? fit-il avec un gros soupir. Je
savais bien qu'on avait detruit mon pauvre vieux nid de famille; j'avais vu
cela de loin, mais je n'avais jamais voulu entrer dans l'interieur et
regarder de pres ces degats. Je ne tenais pas a ce chateau par orgueil,
mais je l'aimais pour y avoir passe mes jeunes annees, pour y avoir ete
heureux, pour y avoir vu mourir mes parents. Si quelqu'un l'eut achete pour
l'habiter, si je le voyais debout et en bon entretien, je serais a demi
console, car on aime les choses comme on doit aimer les personnes, un peu
plus pour elles-memes que pour soi. Quel plaisir peux-tu trouver a me
montrer ce que la bande noire a fait de la maison de mes peres?

"--Monsieur, repondis-je, il fallait pourtant bien venir constater le
dommage, pour savoir combien nous avons a depenser, et comment nous allons
nous y prendre pour le reparer. Figurez-vous que, par une mauvaise nuit,
l'orage a detruit votre domaine; avec le caractere que je vous connais, au
lieu de vous lamenter, vous vous mettriez de suite a l'oeuvre pour le
relever.

"--Mais ta comparaison ne rime a rien, fit M. Antoine. Je n'ai pas de quoi
reparer ce chateau, et quand je l'aurais, je n'en serais pas plus avance,
puisque cette carcasse meme ne m'appartient plus.

"--Un petit moment, fis-je, combien vous en a-t-on demande lorsque vous
avez offert de racheter seulement la maison et le petit lot de terre qui y
reste annexe, le verger, le jardin, la colline et le petit pre au bord de
l'eau?--Je ne demandais pas cela serieusement, Janille, mais seulement pour
voir a quel bas prix etait tombee une si riche demeure. On me fit dix mille
francs ce qui en restait, et je me retirai, sachant que dix mille francs et
moi ne passerions jamais par la meme porte.

"--Eh bien, Monsieur, repris-je, il ne s'agit plus de dix mille francs,
mais de quatre mille seulement a l'heure qu'il est. On pensait que vous ne
pourriez pas y tenir, et que vous depenseriez le capital qui vous reste a
vous reintegrer dans les debris de votre seigneurie. Voila pourquoi on
portait a dix mille francs un bien qui n'en vaut pas la moitie et qui ne
peut convenir qu'a vous seul; mais depuis qu'on vous y a vu renoncer, on a
ete plus modeste. J'ai fait agir en dessous main, a votre insu et sous un
nom etranger. Dites-moi oui, et demain vous serez seigneur de Chateaubrun.

"--Et a quoi cela me servirait-il, ma bonne Janille? dit monsieur: que
ferais-je de ce tas de pierres et de ces trois ou quatre pans de mur sans
portes ni fenetres?

"Je fis alors observer a monsieur que le pavillon carre etait encore fort
sain, que les voutes etaient bien conservees, l'interieur des chambres
parfaitement sec, et qu'il ne s'agissait que de le couvrir en tuiles, d'en
refaire la menuiserie et de le meubler simplement, depense qu'on pouvait
porter a cinq cents francs tout au plus. La-dessus monsieur se recria:--Ne
me donne pas de ces idees-la, Janille, dit-il: c'est vouloir me degouter de
ma condition presente et me jeter dans les illusions. Je n'ai ni dix, ni
cinq, ni quatre mille francs, et pour les economiser il me faudrait encore
dix ans de privations. Mieux vaut rester comme nous sommes.

"--Et qui vous dit, Monsieur, repris-je alors, que vous n'ayez pas six
mille francs et meme six mille cinq cents francs! Savez-vous ce que vous
avez? Je gage que vous n'en savez rien?"

Ici, M. Antoine interrompit Janille. "Il est vrai, dit-il, que je n'en
savais rien, que je n'en sais rien encore, et que je ne pourrai jamais
savoir comment, avec une rente de douze cents livres, payant depuis six ans
l'education de ma fille a Paris, et vivant a Gargilesse, en ouvrier, il est
vrai, mais fort proprement, dans une petite maison que Janille dirigeait
elle-meme ... Ajoutons encore que, tout en tenant les cordons de la bourse,
elle me permettait de depenser deux ou trois francs le dimanche avec mes
amis ... Non, non, je ne comprendrai jamais comment j'aurais pu avoir six
mille francs d'economies! Comme c'est tout a fait impossible, je suis force
d'expliquer ce miracle a M. Emile Cardonnet, a moins qu'il ne l'ait deja
devine.

--Oui, monsieur le comte, je le devine, repondit Emile; mademoiselle
Janille avait fait des economies a votre service, lorsque vous etiez riche,
ou bien elle avait quelque argent par devers elle, et c'est elle ...

--Non, Monsieur, repondit Janille vivement, cela n'est point; vous oubliez
que, comme ouvrier charpentier, monsieur gagnait de quoi vivre, et vous
devez bien penser que la pension de mademoiselle n'etait pas des plus
cheres de Paris, quoique ce fut une bonne pension, je m'en flatte.

--Allons, dit Gilberte en l'embrassant, tu mens avec aplomb, mere Janille;
mais tu n'empecheras jamais mon pere et moi de croire que Chateaubrun a ete
rachete de tes deniers, qu'il t'appartient en realite, et que, bien que tu
aies acquis cela sous notre nom, nous ne soyons ici chez toi.

--Du tout, du tout. Mademoiselle, repondit la noble Janille, cette
singuliere petite femme qui aimait a se vanter a tout propos et a faire
l'entendue sur toutes choses, mais qui, pour conserver a ses maitres la
dignite de leur position, dont elle etait plus jalouse qu'eux-memes, niait
energiquement la plus belle action de sa vie,--du tout, vous dis-je, je n'y
suis pour rien. Est-ce ma faute si votre papa ne sait pas compter jusqu'a
cinq, et si vous avez la meme insouciance que lui? Oui-da! vous connaissez
bien le compte de vos recettes et de vos depenses, tous les deux! Qu'on
vous laisse faire, et nous verrons comment vous vous en tirerez! Je vous
dis que vous etes ici chez vous, et que si je puis me vanter d'une chose,
c'est d'avoir mis assez d'ordre et d'economie dans vos affaires, pour que
monsieur se soit trouve un beau matin plus riche qu'il ne pensait.

"La-dessus, ajouta Janille, je reprends et j'acheve notre histoire pour M.
Emile. Nous rachetames le chateau. Jean Jappeloup et M. Antoine refirent
eux-memes toute la charpente et toute la menuiserie de ce pavillon, et
pendant qu'ils achevaient leur ouvrage, qui ne dura guere que six mois,
j'allai a Paris chercher notre fille, heureuse et fiere de l'amener dans le
chateau de ses ancetres, qu'elle se souvenait a peine d'avoir habite dans
ses premieres annees, la pauvre enfant! Depuis ce temps-la, nous vivons
fort heureux, et quand j'entends M. Antoine se plaindre de quelque chose,
je ne puis me defendre de le blamer, car enfin quel homme a jamais ete plus
favorise que lui?

--Mais je ne me plains jamais de rien, repondit M. Antoine, et ton reproche
est injuste.

--Oh! vous avez quelquefois l'air de vouloir dire que vous ne faites pas
aussi bonne figure ici que par le passe, et en cela vous avez tort. Voyons,
etiez-vous plus riche quand vous aviez trente mille livres de rente? On
vous volait, on vous pillait, et vous n'en saviez rien. Aujourd'hui vous
avez le necessaire et vous ne pouvez pas craindre les filous; on sait que
vous ne cachez pas des rouleaux de louis dans votre paillasse. Vous aviez
dix domestiques; tous plus gourmands, plus ivrognes et plus paresseux les
uns que les autres; des domestiques de Paris, c'est tout dire! Aujourd'hui,
vous avez M. Sylvain Charasson, un paresseux et un gourmand aussi, j'en
conviens (et en disant ces mots, Janille eleva la voix, afin que Sylvain
les entendit de la cuisine); puis elle ajouta plus bas:

"Mais ses betises vous font rire, et quand il casse quelque chose, vous
n'etes pas fache de n'etre pas le plus maladroit de la maison. Vous aviez
dix chevaux, toujours mal tenus, et hors de service par le manque de soins;
vous avez aujourd'hui votre vieille Lanterne, la meilleure bete qu'il y ait
au monde, toujours propre, courageuse, et sobre, il faut la voir! elle
mange des feuilles seches et des ajoncs comme une vraie chevre.
Parlerons-nous des chevres? ou en trouverons-nous de plus jolies? Deux
vraies biches, excellentes en lait; et qui vous rejouissent par leurs
jolies cabrioles, en grimpant sur les ruines pour votre comedie du soir!...
Parlerons-nous de la cave? Vous en aviez une bien garnie, mais ou vos
coquins de laquais baptisaient le vin a plaisir, et vous ne buviez que
leurs restes. A present, vous buvez votre petit clairet du pays, que vous
avez toujours aime, et qui est sain et rafraichissant. Quand je m'en mele
surtout, il est clair comme de l'eau de roche et ne vous echauffe point
l'estomac. Et les habits, n'en etes-vous pas content? Autrefois vous aviez
une garde-robe qui se mangeait aux vers, et vos gilets passaient de mode
avant que vous les eussiez portes; car vous n'avez jamais aime la toilette.
Aujourd'hui vous n'avez que ce qu'il vous faut pour avoir frais en ete,
chaud en hiver; le tailleur du village vous prend la taille a ravir, et ne
vous gene point dans les entournures. Allons, Monsieur, convenez que tout
est pour le mieux, que jamais vous n'avez eu moins de souci, et que vous
etes le plus heureux des hommes; car je n'ai point parle de l'avantage
d'avoir une fille charmante, qui se trouve heureuse avec vous ...

--Et une Janille incomparable qui n'est occupee que du bonheur des autres!
s'ecria M. Antoine avec un attendrissement mele de gaiete. Eh bien! tu as
raison, Janille, et j'en etais persuade d'avance. Vive Dieu! tu me fais
injure d'en douter, car je sens que je suis en effet l'enfant gate de la
Providence, et, sauf un secret ennui que tu sais bien, et dont tu as bien
fait de ne pas me parler, il ne me manque absolument rien! Tiens, je bois a
ta sante, Janille! tu as parle comme un livre! A votre sante aussi,
monsieur Emile! Vous etes riche et jeune, vous etes instruit et bien
pensant, vous n'avez donc rien a envier aux autres; mais je vous souhaite
une aussi douce vieillesse que la mienne et d'aussi tendres affections dans
le coeur!--Mais c'est assez parler de nous, ajouta M. Antoine, en posant
son verre sur la table, et il ne faut pas oublier nos autres amis. Parlons
du meilleur de tous apres Janille; parlons de mon vieux Jean Jappeloup et
de ses affaires.

--Oui, parlons-en! s'ecria une voix forte qui fit tressaillir tout le
monde; et, en se retournant, M. Antoine vit Jean Jappeloup sur le seuil de
la porte.

--Quoi! Jean en plein jour! s'ecria le chatelain stupefait.

--Oui, j'arrive en plein jour, et par la grande porte encore! repondit le
charpentier en s'essuyant le front. Oh! ai-je couru! Donnez-moi vite un
verre de vin, mere Janille, car je suis etrangle de chaleur.

--Pauvre Jean! s'ecria Gilberte eu courant vers la porte pour la fermer; tu
as donc ete encore poursuivi? Il faut songer a te cacher. Peut-etre qu'on
va venir te relancer ici?

--Non, non, dit Jean; non, ma bonne fille, laissez les portes ouvertes, on
ne me suit pas. Je vous apporte une bonne nouvelle, et c'est pour cela que
je me suis tant hate. Je suis libre, je suis heureux, je suis sauve!

--Mon Dieu! s'ecria Gilberte en prenant dans ses belles mains la tete
poudreuse du vieux paysan, ma priere a donc ete exaucee! J'ai tant prie
pour toi cette nuit!

--Chere ame du ciel, tu m'as porte bonheur, repondit Jean qui ne pouvait
suffire aux caresses et aux questions d'Antoine et de Janille.

--Mais dis-nous donc qui t'a rendu la liberte et le repos? reprit Gilberte
lorsque le charpentier eut avale un grand verre de piquette.

--Oh! c'est quelqu'un dont vous ne vous doutez guere, qui me sert de
caution tout de suite, et qui va me payer mes amendes. Voyons, je vous le
donne en cent!

--C'est peut-etre le cure de Cuzion? dit Janille; c'est un si brave homme,
quoique ses sermons soient un peu embrouilles! mais il n'est pas assez
riche!

--Et vous, Gilberte, reprit Jean, qui pensez-vous que ce soit?

--Je nommerais la soeur de ce bon cure, madame Rose, qui a un si grand
coeur ... mais elle n'est pas plus riche que son frere.

--Oui-da! ce ne serait pas possible! Et vous, monsieur Antoine?

--Je m'y perds, repliqua le chatelain. Dis donc vite, tu nous fais languir.

--Et moi, dit Emile, je gage avoir devine; je parie pour mon pere! car j'ai
cause avec lui, et je sais qu'il voulait ...

--Pardon, jeune homme, dit le charpentier, en l'interrompant; je ne sais
pas ce que votre pere voulait; mais je sais bien ce que je n'aurais jamais
voulu, moi! C'eut ete de lui devoir quelque chose, de recevoir un service
de celui qui commencait par me faire fourrer en prison pour me forcer a
accepter ses pretendus bienfaits et ses dures conditions. Merci! je vous
estime, vous ... mais votre pere ... n'en parlons plus, n'en parlons jamais
ensemble. Allons, vous autres, vous n'avez donc pas devine? Eh bien, que
diriez-vous si l'on vous parlait de M. de Boisguilbault?"

Ce nom, qu'Emile n'entendait pas pour la premiere fois, car on l'avait
prononce deja a Gargilesse devant lui, comme celui d'un des plus riches
proprietaires des environs, fit sur les habitants de Chateaubrun l'effet
d'un choc electrique: Gilberte tressaillit; Antoine et Janille se
regarderent et ne purent dire un mot.

"Ca vous etonne un peu? reprit le charpentier.

--Ca me parait impossible, repondit Janille. Vous moquez-vous? M. de
Boisguilbault, notre ennemi a tous?

--Pourquoi parler ainsi? dit M. Antoine. Ce gentilhomme n'est l'ennemi
volontaire de personne; il a toujours fait le bien, jamais le mal.

--Moi, j'etais bien sure, dit Gilberte, qu'il etait capable d'une bonne
action! Quand je te le disais, chere petite mere: c'est un homme
malheureux; cela se voit sur sa figure; mais ...

--Mais vous ne le connaissez pas, dit Janille, et vous n'en pouvez rien
dire. Voyons, Jean, expliquez-nous par quel miracle vous avez pu approcher
de cet homme si froid, si fier et si sec?

--Le hasard ou plutot le bon Dieu a tout fait, repondit le charpentier. Je
traversais le petit bois, qui longe son parc, et qui, dans cet endroit-la,
n'en est separe que par une haie et un petit fosse. Je jetais un coup
d'oeil par dessus le buisson pour voir comme c'etait beau et propre, bien
venu et bien tenu la-dedans. Je pensais un peu tristement que j'avais ete
dans ce parc et dans ce chateau comme chez moi; que j'y avais travaille
pendant vingt ans, et que j'avais meme eu de l'amitie pour M. le marquis,
quoiqu'il n'ait jamais ete bien aimable ... Mais enfin il avait ses jours
de bonte dans ce temps-la; et pourtant, depuis une autre vingtaine
d'annees, je n'avais pas mis le pied chez lui, et je n'aurais pas ose lui
demander un asile, apres ce qui s'est passe entre lui et moi.

"Comme je pensai a tout cela, voila que j'entends le trot de deux chevaux,
et presque aussitot j'apercois deux gendarmes qui viennent droit sur moi.
Ils ne m'avaient pas encore vu; mais si je traversais leur chemin, ils ne
pouvaient manquer de me voir, et ils connaissent si bien ma figure! Je
n'avais pas le temps de la reflexion. Je m'enfonce dans la haie, je la
traverse comme un renard, et je me trouve dans le parc de Boisguilbault, ou
je me couche tranquillement le long de la cloture, pendant que mes bons
gendarmes passent leur chemin sans seulement tourner la tete de mon cote.
Quand ils sont un peu loin, je me leve et je me dispose a sortir comme
j'etais venu, lorsque tout d'un coup je me sens frapper sur l'epaule, et,
en me retournant, je me trouve nez a nez avec M. de Boisguilbault, qui me
dit avec sa figure triste et sa voix d'enterrement: "Que fais-tu ici?

"--Ma foi, vous le voyez, monsieur le marquis, je me cache.

"--Et pourquoi te cacher?

"--Parce qu'il y a des gendarmes a deux pas d'ici.

"--Tu as donc fait un crime?

"--Oui, j'ai pris deux lapins et tue un lievre.

"La-dessus, comme je voyais qu'il ne me ferait pas beaucoup d'autres
questions, je me mets vite a lui raconter mes mesaventures, en aussi peu de
mots que possible, car vous savez que c'est un homme qui a toujours dans
l'esprit quelque autre chose que celle dont on l'occupe. On ne sait point
s'il vous entend: il a toujours l'air de ne pas se soucier de vous ecouter.
Il y a bien des annees que je ne l'avais vu de pres, puisqu'il vit renferme
dans son parc comme une taupe dans son trou, et que je n'ai plus acces chez
lui. Il m'a paru bien vieilli, bien affaibli, quoiqu'il soit encore droit
comme un peuplier; mais il est si maigre, qu'on verrait le jour a travers,
et sa barbe est blanche comme celle d'une vieille chevre; ca me faisait de
la peine, et pourtant j'etais encore plus contrarie de voir que, pendant
que je lui parlais, il s'en allait coupant devant lui toutes les mauvaises
herbes de son allee, avec cette petite sarclette qu'il tient toujours dans
sa main. Je le suivais pas a pas, parlant toujours, racontant mes peines,
non pas pour mendier ses secours, je n'y songeais pas, mais pour voir s'il
avait encore un peu d'amitie pour moi.

"Enfin, il se retourne de mon cote et me dit sans me regarder: "Et pourquoi
n'as-tu pas demande une caution a quelque personne riche de ton village?

"--Diable! que je lui reponds, il n'y en a guere dans Gargilesse, de
personnes riches.

"--N'y a-t-il pas un M. Cardonnet etabli depuis peu?

"--Oui, mais il est maire, et c'est lui qui veut me faire arreter.

"Il resta au moins trois minutes sans rien dire; je crus qu'il avait oublie
que j'etais la, et j'allais partir, quand il me dit: "Pourquoi n'es-tu pas
venu me trouver?

"--Dame! que je fis, vous savez bien pourquoi.

"--Non!

"--Comment, non? Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'apres m'avoir
employe longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches (il me semble que
je n'en meritais point), vous m'avez appele dans votre cabinet un beau
matin, et que vous m'avez dit: "Voila le compte de tes dernieres journees,
va-t'en!" Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous
m'avez dit _jamais!_ et, comme j'etais mecontent de cette facon d'agir, et
que je vous demandais en quoi j'avais demerite aupres de vous, vous m'avez
montre la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les levres. Il y a
environ vingt ans de ca, et il se peut que vous l'ayez oublie. Mais moi, je
l'ai toujours sur le coeur, et je trouve que vous avez ete bien dur et bien
injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui
n'etait pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une
lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne
m'avez jamais fait redemander. J'etais trop fier pour venir queter votre
ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu a discretion;
et si je n'etais pas force, a l'heure qu'il est, de me cacher dans les
bois, je ne serais pas a court de pratiques; mais ce qui m'a blesse,
voyez-vous, c'est d'avoir ete chasse comme un chien, pis que cela, comme un
paresseux ou un voleur, et sans qu'on daignat me mettre a meme de me
justifier. J'ai pense que j'avais quelque ennemi dans votre maison, et
qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais devine qui ce
pouvait, etre, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les
gardes champetres et les gabelous. J'ai garde le silence; je ne me suis pas
plaint de vous, mais je vous ai plaint d'etre credule pour le mal, et comme
je vous aimais un peu, ca m'a chagrine de vous trouver des torts.

"M. de Boisguilbault avait toujours l'air de ne pas m'entendre; mais quand
j'eus tout dit:

"--De combien est ton amende? dit-il d'un ton d'indifference.

"--Le tout reuni se monte a un millier de francs, plus les frais.

"--Eh bien, va-t'en dire au maire de ton village ... M. Cardonnet, n'est-ce
pas? de m'envoyer une personne de confiance pour que je puisse regler tes
affaires avec l'autorite. Tu lui diras que je ne sors pas, que je suis
d'une mauvaise sante, mais que je le prie d'avoir cette obligeance.

"--Est-ce que vous consentez a me servir de caution?

"--Non, je paie ton amende. Tu peux t'en aller.--Et quand voulez-vous que
je revienne travailler chez vous pour m'acquitter envers vous?--Je n'ai pas
d'ouvrage, ne viens pas.--Vous voulez donc me faire l'aumone?--Non pas,
mais te rendre un tres-petit service qui me coute peu. C'est assez;
laisse-moi.--Et si je ne veux pas l'accepter?--Tu auras tort.--Et vous ne
voulez pas que je vous remercie?--C'est inutile." La-dessus il m'a bel et
bien tourne le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi; et
sachant bien que les longs compliments n'etaient pas de son gout, je lui ai
dit comme ca: "Monsieur de Boisguilbault, une poignee de main, s'il vous
plait!"

--Quoi! tu as ose lui dire cela? s'ecria Janille.

--Eh bien, pourquoi n'aurais-je pas ose? que peut-on dire a un homme de
plus honnete?

--Et qu'a-t-il repondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte.

--Il a pris ma main tout d'un coup sans hesiter, et il l'a serree assez
fort, quoique sa main fut roide et froide comme un glacon.

--Et qu'a-t-il dit? demanda M. Antoine qui avait ecoute ce recit avec une
sorte d'agitation.

--Il a dit _va-t'en_, repondit le charpentier: apparemment que c'est son
mot d'amitie; et il s'est quasi mis a courir pour m'eviter, autant que ses
pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon cote, j'ai
couru pour venir vous dire tout cela.

--Et moi, dit Emile, je vais courir vers mon pere pour lui annoncer les
intentions de M. de Boisguilbault, afin qu'il envoie tout de suite
quelqu'un chez lui, selon sa demande.

--Voila qui ne me rassure guere, repondit le charpentier. Votre pere m'en
veut; il faudra bien qu'il reconnaisse que je suis quitte de l'amende, mais
il ne voudra pas me tenir quitte de la prison; car, pour le fait de
vagabondage, on peut me punir et m'enfermer, ne fut-ce que pendant quelques
jours ... et c'est deja trop pour moi.

--Oh! certes, s'ecria Gilberte, jamais Jean ne pourra se soumettre a
l'humiliation d'etre traine en prison par des gendarmes; il fera quelque
nouveau coup de tete. Monsieur Emile, ne souffrez pas qu'il y soit expose;
parlez a monsieur votre pere, priez-le, dites-lui ...

--Oh! Mademoiselle, repondit Emile avec chaleur, ne partagez pas la
mauvaise opinion que Jean a de mon pere: elle est injuste. Je suis certain
que mon pere eut fait ce soir ou demain, pour lui, ce que M. de
Boisguilbault vient de faire. Et quant a le faire poursuivre comme
vagabond, je repondrais sur ma tete que ...

--Si vous en repondez sur votre tete, reprit Jean, que n'allez-vous tout
de suite trouver M. de Boisguilbault? c'est a deux pas d'ici. Quand vous
vous serez entendu avec lui, je serai plus tranquille, car j'ai confiance
en vous, et je vous confesse qu'une seule nuit passee en prison me rendrait
fou. L'enfant du bon Dieu vous l'a dit, ajouta-t-il en designant Gilberte,
et l'enfant me connait!

--J'y vais tout de suite, repondit Emile en se levant, et en jetant a
Gilberte un regard enflamme de zele et de devouement. Voulez-vous me
conduire?

--Partons, dit le charpentier.

--Oui, oui, partez!" s'ecrierent a la fois Gilberte, son pere et Janille.
Emile comprit que Gilberte etait contente de lui, et il courut chercher son
cheval.

Mais comme il descendait le sentier au pas avec le charpentier, M. de
Chateaubrun courut apres lui, et l'arreta pour lui dire d'un air un peu
embarrasse:

"Mon cher enfant, vous etes genereux et delicat, je puis vous confier ...
je dois vous avertir d'une chose ... de peu d'importance peut-etre ... mais
qu'il est necessaire que vous sachiez. C'est que ... pour un motif ou pour
un autre ... enfin, je suis brouille avec M. de Boisguilbault, il est donc
inutile que vous lui parliez de moi ... Evitez de prononcer mon nom devant
lui, et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi; cela pourrait lui
causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions a l'egard de
notre pauvre Jean."

Emile promit de se taire, et, perdu dans ses pensees, plus occupe de la
belle Gilberte que de son protege et de sa mission, il suivit son guide
dans la direction de Boisguilbault.




XI,

UNE OMBRE.


Cependant, a mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Emile se
demandait a quel homme superieur ou bizarre il allait avoir affaire, et
force lui fut de preter l'oreille aux explications que, dans son bon sens
rustique, le charpentier cherchait a lui donner sur cet enigmatique
personnage. De tout ce qu'Emile put recueillir dans ces renseignements un
peu contradictoires et semes de conjectures, il resulta que le marquis de
Boisguilbault etait immensement riche, nullement cupide, quoiqu'il eut
beaucoup d'ordre; genereux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui
permettaient d'exercer la bienfaisance, c'est-a-dire secourant tous les
pauvres qui s'adressaient a lui, mais n'allant jamais s'enquerir de leurs
peines et de leurs besoins, et faisant a tous un si froid et si triste
accueil, qu'a moins de motifs imperieux nul n'etait tente de l'approcher.
Ce n'etait pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne
repoussait la plainte, ni ne revoquait en doute l'opportunite de l'aumone.
Mais il etait si distrait et paraissait si indifferent a toutes choses, que
le coeur se resserrait et se glacait aupres de lui. Il grondait rarement et
ne punissait jamais. Jappeloup etait presque le seul auquel il eut tenu
rigueur, et la maniere dont il venait de le dedommager faisait penser au
charpentier que s'il eut ete moins fier lui-meme, et s'il se fut presente
plus tot devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du
caprice qui le lui avait fait bannir.

"Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne a qui M. de
Boisguilbault en veut encore plus qu'a moi, quoiqu'il n'ait jamais cherche
a lui faire de tort. Mais c'est une brouille a n'en jamais revenir; et
puisque M. Antoine vous en a touche un mot, je puis bien vous dire,
monsieur Emile, que, dans cette circonstance-la, M. de Boisguilbault a fait
penser a beaucoup de gens qu'il avait la cervelle detraquee. Imaginez-vous
qu'apres avoir ete pendant vingt ans l'ami, le conseil, quasi le pere de
son voisin, M. Antoine de Chateaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourne le
dos et ferme la porte au nez, sans que personne, pas meme M. Antoine,
puisse dire a propos de quoi ... Du moins le pretexte etait si ridicule,
qu'a moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un delit
de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez
que, depuis qu'il etait au monde, M. Antoine avait toujours chasse chez M.
de Boisguilbault comme chez lui, puisqu'ils etaient camarades et bons amis;
que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n'a touche un fusil ni tenu
une piece de gibier, n'avait trouve mauvais que ses voisins tuassent le
sien; qu'enfin il n'avait nullement prevenu M. Antoine qu'il lui
interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-la,
c'est-a-dire depuis environ vingt ans, les deux voisins ne se sont pas
revus, qu'ils n'ont pas echange une parole, et que M. de Boisguilbault ne
veut pas souffrir qu'on lui prononce le nom de Chateaubrun. De son cote, M.
Antoine, quoique cela l'affecte plus qu'il ne veut le dire, est obstine a
ne faire aucune demarche et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout
autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date a peu pres
de la meme epoque, je pense que c'est un trop plein de la colere du marquis
qui est retombe sur moi, ou bien que, comme il me savait des lors
tres-attache a M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiesse de lui
en parler et de blamer son caprice. En cela il ne s'est guere trompe, car
je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait
entendre mon mot a l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les
devants; je ne peux pas expliquer autrement sa durete envers moi.

--Cet homme a-t-il une famille? demanda Emile.

--Nenni, Monsieur. Il avait epouse une fort jolie demoiselle, trop jeune
pour lui, une parente pas riche. Cela ressemblait de sa part a un mariage
d'amour, mais il n'y parut guere a sa conduite; car il n'en fut ni plus
gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien a sa maniere de
vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua a
etre a peu pres le seul habitue de la maison, et madame s'y ennuya si bien,
qu'un beau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeat a
l'y suivre ou a la faire revenir aupres de lui. Elle y mourut encore toute
jeune, sans lui avoir donne d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un
chagrin cache lui ait toque la cervelle, soit que le plaisir d'etre seul
l'ait console de tout, il a vecu absolument enferme dans son chateau, sans
aucune compagnie, pas meme celle d'un pauvre chien. Sa famille est a peu
pres eteinte, on ne lui connait pas d'heritiers, pas d'amis; on ne peut
donc presumer qui sera enrichi par sa mort.

--Evidemment, c'est la un monomane, dit Emile.

--Comment dites-vous ca? demanda le charpentier.

--Je veux dire que c'est un esprit frappe d'une idee fixe.

--Oui, je crois bien que vous avez raison, reprit Jean; mais quelle est
cette idee? voila ce que personne ne saurait dire. On ne lui connait qu'un
attachement. C'est ce parc que vous voyez la, qu'il a dessine et plante
lui-meme, et dont il ne sort presque jamais. Je crois meme qu'il y dort
tout debout, en se promenant; car on l'a vu quelquefois marcher a deux
heures du matin dans ses allees, comme un revenant, et cela faisait peur a
ceux qui s'etaient glisses la pour essayer d'y chiper quelques fruits ou
quelques fagots."

Comme il etait arrive en face du parc et que, du sentier eleve qu'il
suivait, Emile pouvait plonger dans l'interieur et en decouvrir une partie,
il fut charme de la beaute de ce lieu de plaisance, de la magnificence des
ombrages, de l'heureuse disposition des massifs, de la fraicheur des gazons
et de la coupe elegante des divers plans, qui s'abaissent mollement
jusqu'aux bords d'une petite riviere, un des rapides affluents de la
Gargilesse. Il pensa que ce ne pouvait pas etre un idiot qui avait cree
cette sorte de paradis terrestre et tire un si heureux parti des beautes de
la nature. Il lui sembla, au contraire, qu'une ame poetique devait avoir
preside a cet arrangement; mais l'aspect du chateau vint bientot donner un
dementi a ces conjectures. On ne pouvait rien voir de plus froid, de plus
laid et de plus deplaisant que le manoir de Boisguilbault. Des reparations
posterieures a sa construction lui avaient enleve une partie de son antique
caractere, et le bon etat d'entretien ou on le maintenait rendait ses
abords encore plus maussades.

Jean s'arreta a l'extremite du parc sur le sentier, et son jeune ami lui
ayant donne quelques-uns de ses meilleurs cigares pour lui faire prendre
patience, celui-ci se dirigea vers la porte du manoir, sur un chemin d'une
proprete desesperante.

Pas une broussaille, pas un rameau de lierre ne lui derobait la nudite de
ces grands murs peints en gris de fer, et le seul accident d'architecture
qui vint frapper ses regards fut un grand ecusson place au-dessus de la
grille, portant les armoiries de Boisguilbault, regrattees et retablies
plus recemment que le reste, peut-etre a l'epoque du retour des Bourbons;
du moins, il y avait une sensible difference entre ce blason et ses lourds
encadrements. Emile en tira cet indice que le marquis etait fort attache a
ses titres et antiques privileges.

Il sonna longtemps a une vaste grille avant qu'elle s'ouvrit; enfin un
ressort tire de loin la fit rouler sur ses gonds, sans que personne parut,
et le jeune homme etant entre apres avoir attache son cheval dehors, la
grille retomba derriere lui avec un peu de bruit et se ferma comme si une
main invisible l'eut pris au piege. Un sentiment de tristesse, presque
d'effroi, s'empara de lui lorsqu'il se vit comme emprisonne dans une grande
cour nue et sablee, entouree de batiments uniformes, et silencieuse comme
le cimetiere d'un couvent. Quelques ifs tailles en pointe, a l'entree des
portes principales, ajoutaient a la ressemblance. Du reste, pas une fleur,
pas un souffle de plante parfumee, pas une guirlande de vigne aux fenetres,
pas une toile d'araignee aux vitres, pas une vitre felee, pas un bruit
humain, pas meme le chant d'un coq ou l'aboiement d'un chien, pas un
pigeon, pas un brin de mousse sur les tuiles; je crois qu'il n'y avait meme
pas une mouche qui se permit de voler ou de bourdonner dans le preau de
Boisguilbault.

Emile regardait autour de lui, cherchant a qui parler, et ne voyant pas
meme la trace d'un pied sur le sable fraichement ratisse, lorsqu'il
entendit une voix grele et cassee lui crier d'un ton peu engageant: "Que
veut monsieur?"

Apres s'etre retourne plusieurs fois pour voir d'ou partait cette voix,
Emile apercut enfin, a un soupirail de cuisine souterraine, une vieille
tete blanche, bien poudree, avec des yeux clairs et sans regard; et, en
s'approchant, il essaya de se faire entendre. Mais l'oreille du vieux
majordome etait aussi affaiblie que sa vue, et, repondant tout de travers
aux questions du visiteur:

"On ne peut voir le parc que le dimanche, dit-il, prenez la peine de
repasser dimanche."

Emile lui presenta une carte de visite, et le vieillard tirant lentement
ses lunettes de sa poche, sans quitter son soupirail de cave, l'etudia
lentement; apres quoi il disparut, et, reparaissant par une porte situee
au-dessus de son trou: "C'est fort bien, Monsieur, dit-il; monsieur le
marquis m'a ordonne de recevoir la personne qui se presenterait de la part
de M. Cardonnet; M. Cardonnet de Gargilesse, n'est-ce pas?"

Emile repondit par un signe affirmatif.

"C'est a merveille, Monsieur, reprit le vieux serviteur en s'inclinant avec
courtoisie, et paraissant fort satisfait de pouvoir se montrer poli et
hospitalier sans manquer a sa consigne. Monsieur le marquis ne pensait pas
que vous viendriez sitot, il vous attendait tout au plus demain. Il est
dans son parc, _je cours_ l'avertir. Mais auparavant je vais avoir
l'honneur de vous conduire au salon."

En parlant de courir, le vieillard se vantait etrangement: il avait la
demarche et l'agilite d'un centenaire. Il conduisit Emile a l'entree basse
et etroite d'une tourelle d'escalier, et choisissant lentement une clef
dans son trousseau, il le fit monter jusqu'a une autre porte garnie de gros
clous et fermee a clef comme la premiere. Autre clef; et, apres avoir
traverse un long corridor, troisieme clef pour ouvrir les appartements.
Emile fut introduit a travers plusieurs pieces, ou l'obscurite succedant
pour lui au vif eclat du soleil, il se crut dans les tenebres. Enfin, il
penetra dans un vaste salon, et le valet lui avanca un fauteuil, en disant:
"Monsieur desire-t-il que j'ouvre les jalousies?"

Emile lui fit comprendre par signes que c'etait inutile et le vieillard le
laissa seul.

Lorsque ses yeux se furent habitues au jour gris et sombre qui rampait
dans ces appartements, il fut frappe du grand caractere de l'ameublement.
Tout datait du temps de Louis XIII, et l'on eut dit qu'un amateur avait
minutieusement preside au choix des moindres details. Rien n'y manquait;
depuis l'encadrement des glaces jusqu'au moindre clou de la tenture, il n'y
avait pas le moindre ecart de style. Et tout cela etait authentique, a demi
use, propre encore, quoique terne; riche et simple en meme temps. Emile
admira le bon gout et la science de M. de Boisguilbault. Il sut plus tard
que l'absence de mouvement et l'horreur du changement, qui paraissaient
hereditaires dans cette famille, avaient seuls contribue, de pere en fils,
a la conservation merveilleuse de ces richesses, que la mode actuelle
cherche a reunir a grands frais dans les boutiques de _bric-a-brac_,
aujourd'hui les plus somptueuses et les plus interessantes qui soient au
monde.

Mais, au plaisir que le jeune homme trouva a examiner ces raretes, succeda
une impression de froid et de tristesse extraordinaire. Outre l'atmosphere
glacee d'une demeure fermee en tous temps aux rayons genereux du soleil,
outre le silence exterieur, il y avait quelque chose de funebre dans la
regularite du bel arrangement interieur que personne ne troublait jamais,
et dans ce luxe artiste et noble dont personne n'etait appele a jouir. Il
etait evident, a voir ces portes si bien fermees, dont le domestique
gardait les clefs, cette proprete que n'alterait pas le moindre grain de
poussiere, ces lourds rideaux fermes, que jamais le chatelain n'entrait
dans le salon, et que les seuls visiteurs assidus etaient un balai et un
plumeau, Emile songea avec effroi a la vie que la defunte marquise de
Boisguilbault, jeune et belle, avait du mener dans cette maison immobile et
muette depuis des siecles, et il lui pardonna de tout son coeur d'avoir ete
respirer ailleurs avant de mourir. "Qui sait, pensa-t-il, si elle n'avait
pas contracte dans cette tombe une de ces lentes et profondes maladies dont
on ne guerit point quand on en a cherche trop tard le remede?"

Il se confirma dans cette idee, quand la porte s'ouvrit lentement et qu'il
vit paraitre devant lui le chatelain en personne. Sauf l'habit, c'etait la
statue du commandeur descendue de son piedestal: meme demarche compassee,
meme paleur, meme absence de regard, meme face solennelle et petrifiee.

M. de Boisguilbault n'etait guere age que de soixante-dix ans, mais il
avait une de ces organisations qui n'ont plus d'age et qui n'en ont jamais
eu. Il n'avait pas ete mal fait ni d'une laide figure; ses traits etaient
assez reguliers, sa taille etait encore droite et son pas ferme, pourvu
qu'il ne se pressat point. Mais la maigreur avait fait disparaitre toute
apparence de formes, et ses habits paraissaient couvrir un homme de bois.
Sa figure n'etait pas repoussante de dedain, et n'inspirait pas l'aversion;
mais comme elle n'exprimait absolument rien, qu'on eut vainement cherche au
premier abord a y surprendre une pensee ou une emotion en rapport avec les
types connus dans l'humanite, elle faisait peur, et Emile songea
involontairement a ce conte allemand, ou un personnage fort convenable se
presente a la porte du chateau et s'excuse de ne pas pouvoir entrer dans
l'etat ou il est, dans la crainte d'indisposer la compagnie. "Vous me
paraissez pourtant mis fort decemment, lui dit le chatelain hospitalier.
Entrez, je vous prie.--Non, non, reprend l'autre, cela m'est impossible, et
vous m'en feriez des reproches. Veuillez m'entendre ici, sur le seuil de
votre manoir; je vous apporte des nouvelles de l'autre monde.--Qu'est-ce a
dire? Entrez, il pleut et l'orage va eclater.--Regardez-moi donc bien,
reprend le mysterieux visiteur, et reconnaissez que je ne puis, sans
manquer a toutes les lois de la politesse, m'asseoir a votre table. Est-ce
que vous ne voyez pas que je suis mort?" Le chatelain le regarde et
s'apercoit, en effet, qu'il est mort. Il laisse retomber la porte entre lui
et le defunt, et rentre dans la salle du festin, ou il s'evanouit."

Emile ne s'evanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua; mais si, au
lieu de lui dire: "Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'etais dans
mon parc", il lui eut dit: "J'etais en train de me faire enterrer", il
n'eut pas ete trop surpris."

La toilette surannee du marquis ajoutait a sa physionomie de revenant. Il
s'etait mis a la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage.
Depuis lors, il n'avait plus songe a changer rien a sa toilette, et il
avait donne pour modele invariable a son tailleur l'habit qu'il venait
d'user, sous pretexte qu'il y etait habitue, et qu'il craignait d'etre gene
par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-maitre de
l'Empire, ce qui produisait le plus etrange contraste avec sa figure triste
et fletrie. Un habit vert tres-court, des pantalons de nankin, un jabot
tres-roide, des bottes a coeur, et, pour rester fidele a ses habitudes, une
petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassee en
touffe sur le milieu du front. Des cols empeses montant tres-haut, et
relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient
a sa longue figure la forme d'un triangle. Il etait d'une proprete
scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse seche sur ses habits
attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette expres pour recevoir son
hote, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc
avec cette invariable tenue de rigueur.

Il s'assit sans rien dire, salua sans rien dire et regarda Emile sans rien
dire. D'abord le jeune homme fut embarrasse de ce silence, et se demanda
s'il ne devait pas l'attribuer au dedain. Mais, en voyant le marquis
tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chevrefeuille
comme pour se donner une contenance, Emile s'apercut que ce vieillard etait
timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de
relations ou il s'etait systematiquement retranche.

Il se decida donc a prendre la parole, et voulant se rendre agreable a son
hote, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le
charpentier, il n'hesita pas a lui donner du marquis a chaque mot,
s'abandonnant peut-etre en secret a un sentiment ironique pour l'orgueil
nobiliaire du personnage.

Mais cette railleuse deference parut aussi indifferente au marquis que
l'objet de la visite d'Emile. Il repondit par monosyllabes, pour le
remercier de son empressement et lui confirmer qu'il se chargeait de payer
les amendes du delinquant.

"C'est une belle et bonne action que vous faites la, monsieur le marquis,
dit Emile, et votre protege, auquel je m'interesse de tout mon coeur, en
est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que
dernierement, lors de l'inondation, il s'est jete dans la riviere pour
sauver un enfant, et qu'il y a reussi, en courant de grands dangers.

--Il a sauve un enfant ... a lui? demanda M. de Boisguilbault, qui n'avait
pas paru entendre les paroles d'Emile, tant il avait montre d'indifference
et de preoccupation.

--Non; l'enfant d'un autre, du premier venu: j'ai fait la meme question,
j'ai appris que les parents lui etaient presque etrangers.

--Et il l'a sauve? reprit le marquis apres une minute de silence, pendant
laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eut traverse le
cerveau. C'est fort heureux."

La voix et l'accent du marquis etaient encore plus refroidissants que sa
figure et sa contenance. C'etait une diction lente, des mots qui
paraissaient sortir de ses levres avec un effort extreme, un timbre sans la
moindre inflexion. "Decidement il ne sort pas de chez lui et ne se montre a
personne, parce qu'il sait qu'il est mort", se dit Emile, qui pensait
toujours a sa legende allemande.

"Maintenant, monsieur le marquis, dit-il, aurez-vous la bonte de me dire
pourquoi vous avez desire que mon pere envoyat un expres aupres de vous? Me
voici pour recevoir vos instructions.

--C'est que ... repondit M. de Boisguilbault un peu trouble d'avoir a faire
une reponse directe, et cherchant a rassembler ses idees, c'est que ...
voici. Cet homme, dont vous me parliez, voudrait ne pas aller en prison, et
il faudrait empecher cela. Dites a monsieur votre pere d'empecher cela.

--Cela ne regarde pas du tout mon pere, monsieur le marquis! Il ne
provoquera certainement pas les rigueurs de la justice contre le pauvre
Jean, mais il ne saurait empecher qu'elles aient leur cours.

--Je vous demande pardon, repondit le marquis, il peut parler ou faire
parler aux autorites locales. Il a de l'influence, il doit en avoir.

--Mais pourquoi ne feriez-vous pas ces demarches vous-meme, monsieur le
marquis? Vous etes plus anciennement etabli dans le pays que mon pere, et
si vous croyez a l'influence, vous devez estimer vos privileges plus haut
que les notres.

--Les privileges de naissance ne sont plus de mode, repondit M. de
Boisguilbault sans montrer ni depit, ni regret. Votre pere, comme
industriel, doit etre aujourd'hui plus considere que moi. Et puis je ne
suis plus connu de personne, je suis trop vieux; je ne sais pas meme a qui
m'adresser, j'ai oublie tout cela. Que M. Cardonnet veuille bien s'en
donner la peine, et cet homme ne sera point recherche pour son delit de
vagabondage."

Apres ce long discours, M. de Boisguilbault fit un grand soupir comme s'il
eut ete brise de fatigue. Mais Emile avait deja remarque cette etrange
habitude qu'il avait de soupirer, et qui n'etait precisement ni
l'etouffement d'un asthmatique, ni l'expression d'une douleur morale.
C'etait comme un tic nerveux, qui n'alterait pas l'impassibilite de sa
figure, mais dont la frequence reagissait sur les nerfs de l'auditeur et
finissait par produire chez Emile un malaise douloureux.

"Je pense, monsieur le marquis, dit Emile qui etait curieux de le tater un
peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d'une societe ou un privilege
quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l'unique protection
du pauvre ou du faible contre des lois trop rigoureuses, J'aime mieux
croire que la force morale et l'influence sont a celui qui sait le mieux
invoquer les lois de la clemence et de l'humanite.

--En ce cas, Monsieur, agissez a ma place," repondit le marquis.

Il y avait de l'humilite et de l'eloge dans cette reponse laconique, et
pourtant il y avait peut-etre aussi de l'ironie. "Qui sait, se disait
Emile, si ce vieux misanthrope n'est pas un satirique fort cruel? Eh bien,
je me defendrai."

"Je suis pret a faire tout ce qui dependra de moi pour votre protege,
repondit-il; et si j'echoue, ce sera faute de talent, non faute d'activite
et de volonte."

Peut-etre le marquis ne comprit-il pas le reproche; il ne sembla frappe que
d'un mot echappe, pour la seconde fois, a Emile, et il le repeta dans un
acces de reverie un peu hebetee:

"Protege! fit-il en soupirant a sa maniere.

--J'aurais du dire votre oblige, reprit Emile, qui se repentait deja de sa
vivacite et craignait de nuire au charpentier. De quelque nom qu'il vous
plaise que je l'appelle, monsieur le marquis, cet homme est plein de
gratitude pour vos bontes, et s'il eut ose, il m'eut suivi pour vous en
remercier encore."

Une legere rougeur colora instantanement les pommettes de M. de
Boisguilbault, et il repondit d'une voix plus assuree:

"J'espere qu'il me laissera tranquille dorenavant."

Emile fut blesse de ce mouvement, il ne put s'empecher de le faire sentir:

"Si j'etais a sa place, dit-il avec un peu d'emotion, je souffrirais
beaucoup d'etre accable d'un bienfait que mon devouement, ma gratitude et
mon labeur ne pourraient jamais acquitter. Vous seriez encore plus genereux
que vous ne l'etes, monsieur le marquis, si vous permettiez au brave Jean
Jappeloup de vous offrir ses remerciements et ses services.

--Monsieur, dit M. de Boisguilbault en ramassant une epingle qu'il attacha
sur sa manche, soit pour ne pas montrer une sorte de trouble qui s'emparait
de lui, soit par une habitude inveteree d'ordre et d'arrangement, je vous
avertis que je suis irascible ... tres-irascible."

Sa voix etait si calme et sa prononciation si lente en donnant cet avis a
Emile, que celui-ci faillit eclater de rire.

"Pour le coup, pensa-t-il, nous sommes un peu _toques_, comme dit Jean. Si
j'ai eu le malheur de vous deplaire, monsieur le marquis, dit-il en se
levant, je me retire pour ne pas aggraver mes torts, car j'aurais peut-etre
celui de vous demander d'etre parfait, et ce serait votre faute.

--Comment cela? dit le marquis en tortillant sa branche de chevrefeuille
avec une agitation qui semblait ne pas depasser le bout de ses doigts.

--On est exigeant envers ceux qu'on estime, je dirais presque envers ceux
qu'on admire, si je ne craignais d'offenser votre modestie.

--Vous vous en allez donc? dit le marquis apres un moment de silence
problematique et avec un ton plus problematique encore.

--Oui, monsieur le marquis, je vous presente mon respect.

--Pourquoi ne dineriez-vous pas avec moi?

--Cela m'est impossible, repondit Emile, etourdi et effraye d'une semblable
proposition.

--Vous vous ennuieriez trop! reprit le marquis avec un soupir qui, cette
fois, trouva, je ne sais comment, le chemin du coeur d'Emile.

--Monsieur, repondit-il avec une effusion spontanee, je reviendrai diner
avec vous quand vous voudrez.

--Demain! dit M. de Boisguilbault d'un ton accable, qui semblait vouloir
dementir l'empressement de son offre.

--Demain, soit, repondit le jeune homme.

--Oh! non! pas demain, reprit le marquis; c'est lundi, c'est un mauvais
jour pour moi; mais mardi. Est-ce convenu?"

Emile accepta avec beaucoup de grace, mais, au fond de l'ame, il etait deja
consterne a l'idee d'un tete-a-tete de quelques heures avec ce mort, et il
se repentait d'un elan de compassion auquel il n'avait pas su resister.

M. de Boisguilbault, neanmoins, paraissait sortir de sa peur; il voulut
reconduire son hote jusqu'a la grille ou il avait attache son cheval.
"Vous avez la une jolie petite bete, lui dit-il en examinant _Corbeau_ d'un
air de connaisseur. C'est un _brennoux_, bonne race, solide et sobre.
Etes-vous bon cavalier?

--J'ai plus d'habitude et de hardiesse que de science; repondit Emile; je
n'ai pas encore eu le temps d'apprendre l'equitation par principes, mais je
compte le faire des que l'occasion sera favorable.

--C'est un noble et salutaire exercice, reprit le marquis; si vous voulez
venir me voir quelquefois, je mettrai le peu que je sais a votre service."

Emile accepta avec politesse l'offre du marquis; mais il ne put s'empecher
de jeter un coup d'oeil sur le fluet personnage qui se posait devant lui en
professeur.

"Cet animal est-il bien dresse? demanda M. de Boisguilbault en caressant
l'encolure de _Corbeau_.

--Il est docile et genereux, mais c'est d'ailleurs un ignorant comme son
maitre.

--Je n'aime pas beaucoup les animaux, reprit le marquis; pourtant je
m'occupe quelquefois de ceux-la, et je vous ferai voir d'assez beaux
eleves. Voulez-vous me permettre d'essayer les qualites du votre?"

Emile s'empressa de presenter au vieux marquis le flanc de son coursier;
mais, dans la crainte d'un accident, et voyant avec quelle lenteur et
quelle difficulte le vieillard s'enlevait sur l'etrier, il ne put
s'empecher de le prevenir, au risque de lui faire injure, que _Corbeau_
etait un peu vif et chatouilleux,

Le marquis recut cet avis sans orgueil, mais n'en persista pas moins dans
son projet avec une gravite assez comique. Emile tremblait pour son vieux
hote, et _Corbeau_ tressaillait de colere et de crainte sous cette main
etrangere. Il essaya meme d'entrer en revolte, et, a la douceur du marquis
envers cette rebellion, on eut dit qu'il n'etait pas fort tranquille
lui-meme. "La, la, mon petit ami, lui disait-il en le flattant de la main,
ne nous fachons point."

Mais ce n'etait la que la consequence de ses principes, qui lui
defendaient, comme un crime de lese-science, de maltraiter les chevaux. Peu
a peu il apaisa sa monture sans la chatier, et, la faisant marcher dans sa
grande cour nue et sablee comme un manege, il l'essaya dans toutes ses
allures, et lui fit executer avec une facilite extraordinaire les divers
mouvements et changements de pied qu'il aurait pu exiger d'un cheval
dresse. _Corbeau_ parut se soumettre sans efforts; mais lorsque le marquis
le rendit a Emile, ses naseaux enflammes et sa croupe luisante de sueur
revelaient la mysterieuse contrainte que cette main ferme et ces longues
jambes inflexibles lui avaient fait subir.

"Je ne le croyais pas si savant! dit Emile en maniere d'eloge au marquis.

--C'est un animal fort intelligent," repondit celui-ci avec modestie.

Lorsque Emile fut remonte a cheval, _Corbeau_ se cabra et bondit avec
fureur, comme pour se venger sur un cavalier moins experimente de
l'ennuyeuse lecon qu'il avait prise.

"Voila un _mort_ singulier! se disait Emile en descendant rapidement le
chemin qui le ramenait aupres de Jean Jappeloup, et en pensant a ce marquis
asthmatique, qui se troublait devant un enfant et domptait un cheval
fougueux. Est-ce que cette face cadaverique et cette voix eteinte
appartiendraient a un caractere de fer?"

Il trouva le charpentier rempli d'impatience et d'inquietude, et quand il
lui eut rendu compte de la conference: "C'est bien; je vous remercie, et je
vous confie mes interets, dit-il. Mais il faut aussi qu'on s'aide
soi-meme, et c'est ce que je vais faire. Pendant que vous allez ecrire aux
autorites, je vais les trouver, moi. Vos ecritures prendront du temps, et
je ne dormirai pas que je n'aie embrasse mes amis de Gargilesse en plein
jour au sortir de vepres, sous le porche de notre eglise. Je pars pour la
ville ...

--Et si on vous arrete en chemin?

--On n'arrete pas sur les chemin que je connais, et que les gendarmes ne
connaissent pas. J'arriverai de nuit; je me glisserai dans la cuisine du
procureur du roi. Sa servante est ma niece. J'ai bonne langue, je
m'expliquerai; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai
tete levee dans mon village."

Sans attendre la reponse d'Emile, le charpentier partit comme un trait, et
disparut dans les broussailles.




XII.

DIPLOMATIE INDUSTRIELLE.


Lorsque Emile annonca a son pere que le charpentier avait trouve un
liberateur, et qu'il lui eut rendu compte de l'emploi de sa journee, M.
Cardonnet devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence
aussi problematique que les pauses et les soupirs de M. de Boisguilbault.
Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait etablir entre eux
aucune ressemblance de caractere. Elle etait toute d'instinct, d'habitude
et d'impuissance chez le marquis, au lieu qu'elle avait ete acquise par
l'industriel a grand renfort de volonte. Chez le premier, elle provenait de
la lenteur et de l'embarras de la pensee: chez l'autre, au contraire, elle
servait de voile et de frein a l'activite de pensees trop impetueuses.
Enfin, elle etait jouee chez M. Cardonnet. C'etait une dignite d'emprunt,
un role pour imposer aux autres hommes; et, pendant qu'il paraissait se
contenir ainsi, il calculait tumultueusement les effets et les moyens de sa
colere pres d'eclater. Aussi lorsque l'irresolution chagrine de M. de
Boisguilbault aboutissait a quelques monosyllabes mysterieux, le calme
trompeur de M. Cardonnet couvait un orage dont il retardait a son gre
l'explosion, mais qui s'exhalait tot ou tard en paroles nettes et
significatives. On eut pu dire que la vie de l'un s'alimentait par ses
manifestations puissantes, tandis que celle de l'autre s'epuisait en
emotions refoulees.

M. Cardonnet savait fort bien que son fils n'etait pas facile a persuader,
et que l'intimider par la violence ou la menace etait impossible. Il
s'etait trop souvent heurte a ce caractere energique, il avait trop eprouve
sa force de resistance, quoique ce n'eut ete jusqu'alors que dans les
petites occasions offertes au jeune age, pour ne pas savoir qu'il fallait
avant tout lui inspirer un respect fonde. Il ne commettait donc guere de
fautes en sa presence, et s'observait, au contraire, avec un soin extreme.

"Eh bien, mon pere, etes-vous donc fache de ce qui arrive d'heureux a ce
pauvre Jean? dit Emile, et me blamez-vous d'avoir couru au-devant des
bonnes intentions de son sauveur? Je me suis fait fort de votre concours,
et il faudra bien que ce mefiant charpentier apprenne a vous connaitre, a
vous respecter, et meme a vous aimer.

--Tout cela, dit M. Cardonnet, ce sont des paroles. Il faut de suite ecrire
pour lui. Mon secretaire est occupe, mais je presume que tu voudras bien
prendre quelquefois sa place dans les occasions delicates.

--Oh! de tout mon coeur, s'ecria Emile.

--Ecris donc, je vais te dicter."

Et M. Cardonnet redigea plusieurs lettres remplies de zele, de sollicitude
pour le delinquant, et tournees avec un rare esprit de convenance et de
dignite. Il allait jusqu'a offrir aussi sa caution pour Jean Jappeloup, au
cas, chose impossible pourtant, disait-il, ou M. de Boisguilbault, qui
avait prevenu ses intentions, se desisterait de sa parole. Quand ces
lettres furent signees et fermees, il dit a Emile de les faire partir de
suite par un expres, et il ajouta:

"Maintenant j'ai fait ta volonte; j'ai interrompu mes occupations pour que
ton protege n'eut pas a souffrir du moindre retard. Je retourne a mes
travaux. Nous dinerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie a
ta mere, que tu as un peu delaissee tout le jour. Mais ce soir, quand les
ouvriers auront fini leur tache, j'espere que tu seras tout a moi, et que
je pourrai t'entretenir de choses serieuses.

--Mon pere, je suis a vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien,"
dit Emile en l'embrassant.

M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cede a un premier mouvement
d'humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Emile. Le soir,
lorsque l'usine etant fermee, les ouvriers furent congedies, il se rendit
dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre, et se
promena longtemps seul, reflechissant a ce qu'il allait dire a cet enfant
difficile a manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir
parfaitement maitre de lui-meme.

La fatigue fievreuse qui suit une journee de surveillance et de
commandement, le spectacle de devastation qu'il avait encore sous les yeux,
et peut-etre aussi l'etat de l'atmosphere, n'etaient pas tres-propres a
calmer l'irritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La temperature
avait eprouve une revolution trop soudaine et trop violente pour n'etre pas
encore insolite et relachee. L'air tiede etait charge de vapeurs, comme au
mois de novembre, quoiqu'on fut en plein ete. Mais ce n'etaient pas les
brouillards frais et transparents de l'automne, c'etait plutot une fumee
suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allee ou l'industriel marchait a
grands pas etait bordee, d'un cote, de buissons de rosiers et d'autres
fleurs splendides. De l'autre ce n'etaient que debris, planches charriees
et entassees en desordre, enormes cailloux roules par les eaux; et depuis
cette limite ou s'etait arretee l'inondation, jusqu'au lit de la riviere,
plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayee de sables
rouges, offraient l'aspect de quelque foret d'Amerique ravagee et entrainee
a demi par les debordements de l'Ohio ou du Missouri. Les jeunes arbres
renverses pele-mele entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans
des flaques d'eau stagnantes, qui ne pouvaient s'ecouler sous ces digues
fortuites. De belles plantes fletries et souillees faisaient de vains
efforts pour se relever, et restaient couchees dans la boue, tandis que,
chez quelques autres, la vegetation, satisfaite de l'humidite, avait fait
deja eclore, sur des rameaux a demi brises, des fleurs superbes et
triomphantes. Leur senteur delicieuse combattait l'odeur saumatre des
terres limoneuses, et lorsqu'une faible brise soulevait la brume, ces
parfums et ces puanteurs etranges passaient alternativement. Une nuee de
grenouilles, qui semblaient etre tombees avec la pluie, croassaient dans
les roseaux d'une maniere epouvantable; et le bruit de l'usine, qu'il
n'etait pas encore possible d'arreter, et dont les rouages se fatiguaient
en pure perte, causait a M. Cardonnet une impatience febrile. Cependant le
rossignol chantait dans les bocages restes debout, et saluait la pleine
lune avec l'insouciance d'un amant ou d'un artiste. C'etait pourtant un
melange de bonheur et de consternation, de laideur et de beaute, comme si
la puissante nature se fut moquee de pertes ruineuses pour les hommes,
legeres pour elle qui n'avait besoin que d'une journee de soleil et d'une
nuit de fraicheur pour les reparer.

Malgre les efforts de Cardonnet pour concentrer sa reflexion sur ses
interets de famille, il etait a chaque instant trouble et distrait par le
souci de ses interets pecuniaires. "Maudit ruisseau pensait-il, en fixant
malgre lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur a ses
pieds, quand donc renonceras-tu a une lutte impossible? Je saurai bien
t'enchainer et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu
couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh! je saurai
regler ta force insensee, prevoir tes caprices, stimuler tes langueurs et
briser tes coleres. Le genie de l'homme doit rester ici vainqueur des
aveugles revoltes de la nature. Vingt ouvriers de plus, et tu sentiras le
frein. De l'argent, et toujours de l'argent! Il faut une bien petite
montagne de ce metal pour arreter des montagnes d'eau. Tout est dans la
question de temps et d'opportunite. Il faut que mes produits arrivent au
jour marque, pour compenser mes depenses. Un mois d'indifference et de
defaillance perdrait tout. Le credit est un abime qu'il faut creuser sans
hesitation, parce qu'au fond est le tresor du benefice. Creusons encore!
creusons toujours! Sot et lache est celui qui s'arrete en chemin et qui
laisse ses avances et ses projets s'engloutir dans le vide. Non, non,
torrent perfide, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous
ne m'intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer a mon oeuvre, quand j'y
ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d'hommes a deja coule en
vain, quand mon cerveau a deja depense tant d'efforts et mon intelligence
enfante tant de prodiges! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange,
ou elle portera docilement les tresors de mon industrie!"

Et dans la tension penible de sa volonte, M. Cardonnet frappait du pied le
rivage avec une sorte d'enthousiasme furieux.

Cependant il en revint a penser que de son propre sein etait sorti un
obstacle plus effrayant pour l'avenir que le torrent et les tempetes. Son
fils pouvait tout contrarier ou du moins tout detruire en un jour. Quelles
que soient l'aprete et la personnalite jalouse de l'homme, il ne peut
jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n'est point de
capitaliste qui ne vive dans l'avenir par les liens de la famille.
Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils.
Oh! s'il avait pu refondre cette ame rebelle, et identifier Emile a sa
propre existence! Quel orgueil, quelle securite n'eut-il pas goutes? Mais
cet entant, qui avait des facultes eminentes pour tout ce qui n'etait pas
le voeu de son pere, semblait avoir concu pour la richesse un mepris
systematique, et il fallait trouver un joint, un point vulnerable pour
faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles
cordes il fallait faire vibrer; mais pourrait-il contrarier et changer
assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne
produire aucune dissonance? L'instrument etait a la fois delicat et
puissant. La moindre faute d'harmonie dans le systeme qu'il fallait exposer
trouverait un juge attentif et perspicace.

Enfin il fallait que Cardonnet, cet homme a la fois violent et habile, mais
en qui les habitudes de domination l'emportaient sur celles de la ruse, se
livrat a lui-meme un combat terrible, etouffat toute emotion emportee, et
parlat le langage d'une conviction qui n'etait pas tout a fait la sienne.
Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment prepare, il fit
appeler Emile et retourna attendre a la meme place ou il avait ete plonge
dans une longue et penible meditation.

"Eh bien, mon pere, dit le jeune homme, en prenant sa main avec tendresse
et tres emu, car il sentait approcher le moment ou il saurait ce qui devait
l'emporter dans son coeur, ou de l'amour filial ou de la terreur et du
blame, me voici bien dispose a recevoir avec respect les confidences que
vous m'avez promises. J'ai vingt et un ans, et je me sens devenir un homme.
Vous avez bien tarde a m'emanciper de la loi du silence et de la confiance
aveugle: mon coeur s'est soumis tant qu'il a pu, mais ma raison commence a
parler bien haut, et j'attends votre voix paternelle pour les mettre
d'accord. Vous allez le faire, je n'en doute pas, et m'ouvrir les portes de
la vie; car jusqu'ici je n'ai fait que rever, attendre et chercher. J'ai
flotte dans des doutes etranges, et j'ai deja bien souffert sans oser vous
le dire. A present vous me guerirez, vous me donnerez la clef de ce
labyrinthe ou je m'egare; vous me tracerez, vers l'avenir, une route que
j'aimerai a suivre. Heureux et fier si j'y peux marcher avec vous!

--Mon enfant, repondit M. Cardonnet, un peu trouble de ce debut plein
d'effusion, tu as pris _la-bas_, l'habitude d'un langage emphatique que je
ne peux pas imiter. Ces manieres de dire sont mauvaises, en ce que l'esprit
s'echauffe et s'exalte, puis bientot s'egare, dans un exercice de
sensibilite exageree. Je sais que tu m'aimes et que tu crois en moi. Tu
sais que je te cheris uniquement, et que ton avenir est mon seul but, ma
seule pensee. Parlons donc raisonnablement, froidement, s'il est possible.
Recapitulons d'abord un peu ta courte et heureuse existence. Tu es ne dans
l'aisance, et, comme je travaillais assidument, la richesse est venue se
placer sous tes pas, si vite et si naturellement en apparence, que tu ne
t'en es guere apercu. Chaque annee augmentait la puissance d'extension de
ta carriere future, et tu etais a peine sorti de l'enfance que j'avais
songe a ta vieillesse et a l'avenir de tes enfants. Tu montrais
d'heureuses dispositions; mais ce n'etait encore que pour des arts futiles,
des choses d'agrement, le dessin, la musique, la poesie ... J'ai du
combattre et j'ai combattu le developpement de ces instincts d'artiste,
quand j'ai vu qu'ils menacaient d'envahir des facultes plus necessaires et
plus serieuses.

"En creant ta fortune, je creais tes devoirs. Les beaux arts sont la
benediction et la richesse du pauvre; mais la richesse exige des forces
mieux trempees pour supporter le poids des obligations qu'elle impose. Je
me suis interroge moi-meme; j'ai vu ce qui avait manque a mon education, et
j'ai pense que nous devions nous completer l'un par l'autre, puisque nous
etions, par la loi du sang, solidaires de la meme entreprise. J'avais
l'intelligence des theories industrielles auxquelles je me suis voue; mais,
n'ayant pas ete rompu a la pratique d'assez bonne heure, n'ayant pas etudie
la specialite de ma vocation, n'arrivant que par l'instinct et une sorte de
divination aux solutions de la geometrie et de la mecanique, j'etais expose
a faire des fautes, a m'engager dans de fausses voies, a me laisser egarer
par mes reves ou ceux des autres, enfin a perdre, outre des sommes
d'argent, des jours, des semaines, des annees, le temps enfin, qui est le
plus precieux de tous les capitaux. J'ai donc voulu que tu fusses instruit
dans ces sciences au sortir du college, et tu t'es astreint, malgre ton
jeune age, a des travaux ardus. Mais ton esprit a voulu bientot prendre un
essor qui t'eloignait de mon but.

"L'etude des sciences exactes te conduisait, malgre moi, malgre toi-meme, a
la passion des sciences naturelles, et, prenant des chemins de rencontre,
tu ne songeais qu'a l'astronomie et aux reveries des mondes ou nous ne
pouvons penetrer. Apres une lutte ou je ne fus pas le plus fort, je te fis
abandonner ces sciences, faute de pouvoir te ramener a une saine et utile
application; et renoncant a faire de toi un mecanicien, je cherchai en quoi
tu pourrais m'etre utile. Quand je dis m'etre utile, j'imagine que tu ne te
meprends pas sur le sens des mots. Ma fortune etant la tienne, je devais te
former pour cette oeuvre qui bientot aura probablement use ma vie a ton
profit; c'est dans l'ordre. Je suis heureux de faire mon devoir, et j'y
persisterai malgre toi, s'il le faut. Mais la raison et l'amour paternel ne
devaient-ils pas me pousser a te rendre propre, sinon au developpement, du
moins a la conservation et a la defense de cette fortune? L'ignorance ou
j'etais de la legislation m'avait mis cent fois a la merci des conseils
ignares ou perfides; j'avais ete la proie de ces parasites de la chicane,
qui, n'ayant ni vrai savoir, ni saine intelligence des affaires, exigent
une soumission aveugle de leurs clients, et compromettent leurs plus graves
interets par sottise, entetement, presomption, fausse tactique, vaines
subtilites et le reste. Je me suis dit alors qu'avec une intelligence
claire et prompte comme la tienne, tu pouvais, en peu d'annees, apprendre
le droit, et te faire une assez juste idee des details de la procedure,
pour n'avoir jamais besoin d'autre guide, d'autre conseil, d'autre
confident, surtout, que toi-meme. Je n'ai jamais voulu faire de toi un
rheteur, un avocat, un comedien de cour d'assises; mais je t'ai demande de
prendre tes inscriptions et de passer tes examens ... Tu me l'avais promis!

--Eh bien, mon pere, me suis-je revolte, ai je manque a ma parole? dit
Emile, surpris d'entendre M. Cardonnet parler avec un mepris superbe et
quasi insolent de ces professions, dont il avait essaye de faire ressortir
l'honneur et l'eclat, lorsqu'il s'etait agi de decider son fils a les
etudier.

--Emile, reprit l'industriel, je ne veux pas te faire de reproches; mais tu
as une maniere passive et apathique de te resigner, cent fois pire que la
resistance. Si j'avais pu prevoir que tu perdrais ton temps, j'aurais vite
songe a quelque autre chose; car, je te l'ai dit, le temps est le capital
des capitaux, et voila deux annees de ton existence qui n'ont rien produit
pour le developpement de tes moyens, et par consequent pour ton avenir.

--Je me flatte pourtant du contraire, dit Emile en souriant avec un melange
de douceur et de fierte, et je puis vous assurer, mon pere, que j'ai
beaucoup travaille, beaucoup lu, beaucoup pense, je n'ose pas dire beaucoup
acquis, durant mon sejour a Poitiers.

--Oh! je sais fort bien ce que tu as lu et appris, Emile! je m'en suis
apercu de reste a tes lettres, quand meme je ne l'aurais pas su par mon
correspondant; et je te declare que toute cette belle science
philosophico-metaphysico-politico-economique est ce qu'il y a, a mon sens,
de plus creux, de plus faux, de plus chimerique et de plus ridicule, pour
ne pas dire de plus dangereux, pour la jeunesse. C'est a tel point que tes
dernieres lettres m'auraient fait pamer de rire comme juge si, comme pere,
je n'en avais eprouve un chagrin mortel; et c'est precisement en voyant que
tu etais monte sur un nouveau dada, et que tu allais encore une fois
prendre ton vol a travers les espaces, que j'ai resolu de te rappeler
aupres de moi, soit pour un temps, soit pour toujours, si je ne reussis pas
a te remettre l'esprit.

--Votre raillerie et votre dedain sont bien cruels, mon pere, et affligent
plus mon coeur qu'ils ne blessent mon amour-propre. Que je ne sois pas
d'accord avec vous, c'est possible: je suis pret a vous entendre refuser
toutes mes croyances; mais que, lorsque pour la premiere fois de ma vie,
j'eprouvais le besoin et j'avais le courage de verser dans votre sein
toutes mes pensees et toutes mes emotions, vous me repoussiez avec
ironie ... c'est bien amer, et cela me fait plus de mal que vous ne pensez.

--Il y a plus d'orgueil que tu ne penses, toi, dans cette douceur puerile.
Ne suis-je, pas ton pere, ton meilleur ami? Ne dois-je pas te faire
entendre la verite quand tu t'abuses et te ramener quand tu t'egares?
Allons! arriere la vanite entre nous! Je fais de ton intelligence plus de
cas que toi-meme, puisque je ne veux pas la laisser se deteriorer par de
mauvais aliments. Ecoute moi, Emile! je sais fort tien que c'est la mode
chez les jeunes gens d'aujourd'hui de se poser en legislateurs, de
philosopher sur toutes choses, de reformer des institutions qui dureront
plus longtemps qu'eux, d'inventer des religions, des societes, une morale
nouvelle. L'imagination se plait a ces chimeres, et elles sont fort
innocentes quand elles ne durent pas trop longtemps. Mais il faut laisser
cela sur les bancs de l'ecole, et avant de la detruire, connaitre et
pratiquer la societe: on s'apercoit bientot qu'elle vaut encore mieux que
nous, et que le plus sage est de s'y soumettre avec adresse et tolerance.
Te voila trop grand garcon pour gaspiller tes desirs et tes reflexions sur
un sujet sans fond. Je desire que tu t'attaches a la vie reelle, positive;
qu'au lieu de t'epuiser en critiques sur les lois qui nous gouvernent, tu
en etudies le sens et l'application. Si cette etude, au contraire, te porte
a un esprit de reaction et de depit contre la verite, il faut l'abandonner,
et aviser a trouver quelque chose d'utile a faire et a quoi tu te sentes
propre. Voyons, nous sommes ici pour nous entendre et pour conclure: pas de
vaines declamations, pas de dithyrambes poetiques, contre le ciel et les
hommes! Pauvres creatures d'un jour, nous n'avons pas de temps a perdre a
interroger notre destinee avant et apres notre courte apparition sur la
terre. Nous ne resoudrons jamais cette enigme. Nous avons pour devoir
religieux de travailler ici-bas sans relache et de nous en aller sans
murmure. Nous devons compte de notre labeur a la generation qui nous
precede et qui nous forme, et a celle qui nous suit et que nous formons.
C'est pourquoi les liens de famille sont sacres, et l'heritage inalienable,
malgre vos belles theories communistes auxquelles je n'ai jamais pu rien
comprendre, parce qu'elles ne sont pas mures, et qu'il faut encore des
siecles au genre humain pour les admettre. Reponds-moi, que veux-tu faire?

--Je n'en sais absolument rien, repondit Emile accable sous l'etroitesse et
la froideur de tant de lieux communs, debites avec une facilite hautaine et
brutale. Vous tranchez si fierement des questions qu'il me faudra peut-etre
toute ma vie pour resoudre, que je ne saurais vous suivre dans cette course
ardente vers un but inconnu. Je suis trop faible et trop borne apparemment
pour trouver dans ma propre activite la recompense ou le motif de tant
d'efforts. Mes gouts ne m'y portent nullement. J'aime le travail de
l'esprit, et j'aimerais celui du corps, si l'un devenait le serviteur de
l'autre pour conquerir les satisfactions du coeur; mais travailler pour
acquerir, et acquerir pour conserver, et pour acquerir encore, jusqu'a ce
que la mort mette un terme a cette soif aveugle, voila ce qui n'a ni sens
ni attrait pour moi. Il n'est en moi aucune faculte que vous puissiez
employer a cet usage; je ne suis pas ne joueur, et les chances passionnees
de la hausse et de la baisse d'une fortune ne me causeront jamais la
moindre emotion.

"Si mes aspirations et mes enthousiasmes sont des chimeres indignes d'un
esprit serieux, s'il n'y a pas une verite eternelle, une raison divine des
choses, un ideal qu'on puisse porter dans l'ame, pour se soutenir et se
diriger a travers les maux et les injustices du present, je n'existe plus,
je ne crois plus a rien; je consens a mourir pour vous, mon pere; mais
vivre et combattre comme vous et avec vous, je n'ai ni coeur, ni bras, ni
tete pour ce genre de travail."

M. Cardonnet se sentit fremir de colere, mais il se contint. Ce n'etait pas
sans dessein qu'il avait provoque si maladroitement l'indignation et la
resistance de son fils. Il avait voulu l'amener a dire toute sa pensee, et
tater, pour ainsi dire, son enthousiasme. Quand il vit, au ton amer et a
l'expression desesperee du jeune homme, que cela etait aussi serieux qu'il
l'avait craint, il resolut de tourner l'obstacle, et de manoeuvrer de
maniere a ressaisir son influence.




XIII.

LA LUTTE.


"Emile, reprit l'industriel avec un calme bien joue, je vois que nous
parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous
continuons sur ce ton-la, tu vas me chercher querelle et me traiter comme
si tu etais un jeune saint et moi un vieux paien. A qui en as-tu? J'avais
bien raison, en commencant, de vouloir te mettre en garde contre
l'enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n'est qu'une effervescence
de jeunesse, et tu ne comprendras plus a mon age, quand tu auras un peu
l'experience et l'habitude du devoir, qu'il soit necessaire de se battre
les flancs pour etre honnete et de faire sonner si haut ses convictions.
Prends garde a l'emphase, qui n'est que le langage de la vanite satisfaite.
Voyons, enfant, crois-tu, par hasard, que la loyaute, la moralite, la bonne
foi dans les engagements, les sentiments d'humanite, la pitie pour les
malheureux, le devouement a son pays, le respect des droits d'autrui, les
vertus de famille et l'amour du prochain, soient des vertus bien rares, et
quasi impossibles dans le temps et le monde ou nous vivons?

--Oui, mon pere, je le crois fermement.

--Moi, je ne le pense pas. Je suis moins misanthrope a cinquante ans que
toi a vingt et un: j'ai moins mauvaise opinion de mes semblables,
apparemment faute de posseder tes lumieres et la surete de ton coup
d'oeil!...

--Au nom du ciel! ne me raillez pas, mon pere, vous me dechirez le coeur.

--Eh bien, parlons serieusement. Je veux bien supposer avec toi que ces
vertus soient la religion et la regle d'un petit nombre. Me feras-tu au
moins l'honneur de supposer qu'elles ne sont pas absolument inconnues a ton
pere?

--Mon pere, la plupart de vos actions m'ont prouve que faire le bien etait
votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblent-elles prendre a
tache de me prouver que vous avez un but moins noble?

--Voila ou j'en veux venir precisement. Tu m'accordes d'avoir une conduite
irreprochable, et pourtant tu te scandalises de m'entendre invoquer le
calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-moi, que
penserais-tu de ton pere si, a toute heure, tu l'entendais declamer contre
ceux qui n'imitent pas son exemple? Si, se posant en modele, et tout gonfle
de l'amour et de l'admiration de lui-meme, il te fatiguait a tout propos de
son propre eloge et d'anathemes lances au reste du genre humain? Tu
garderais le silence et tu jetterais un voile sur ce ridicule travers;
mais, malgre toi, tu penserais que ton brave homme de pere a une faiblesse
deplorable et que sa vanite nuit a son merite.

--Sans doute, mon pere, j'aime mieux votre reserve et le bon gout de votre
modestie; mais lorsque nous sommes seuls ensemble, et dans les rares et
solennelles occasions ou, comme aujourd'hui, vous daigneriez m'ouvrir
votre coeur, ne serais-je pas bien heureux de vous entendre exalter les
grandes idees et me verser un saint enthousiasme, au lieu de vous voir
denigrer et refouler mes aspirations avec mepris?

--Ce ne sont ni les grandes idees que je meprise, ni tes bons desirs que je
raille. Ce que je repousse et veux etouffer en toi, ce sont les
declamations, et les forfanteries des nouvelles ecoles humanitaires. Je ne
puis souffrir qu'on erige en verites inconnues jusqu'a ce jour des
principes aussi vieux que le monde. Je voudrais que tu aimasses le devoir
avec un calme inebranlable, et te le voir pratiquer avec le silence stoique
de la vraie conviction. Crois-moi, ce n'est pas d'hier que nous connaissons
le bien et le mal, et, pour aimer la justice, je n'ai pas attendu que tu
allasses sucer la manne celeste en fumant des cigares sur le pave de
Poitiers.

--Tout cela peut etre vrai en general, mon pere, dit Emile ranime par
l'ironie obstinee de M. Cardonnet. Il y a de vieux citoyens qui, comme
vous, pratiquent la vertu sans ostentation, et il peut y avoir
d'impertinents ecoliers qui la prechent sans l'aimer et quasi sans la
connaitre. Mais ce dernier trait de satire, je ne saurais le prendre pour
moi, ni pour mes jeunes amis. Je ne crois pas etre autre chose qu'un enfant
et ne me pique d'aucune experience. Au contraire, je viens avec respect et
confiance, rempli seulement de bons instincts et de bonnes intentions, vous
demander la verite, le conseil, l'exemple, l'aide et les moyens. Je n'ai
pour moi que mes jeunes idees et je vous en fais hommage.

"Revolte des effrayantes contradictions que les lois de la societe
connaissent et sanctionnent, je vous supplie de me dire comment vous avez
pu les accepter sans protestations et rester honnete homme. Je m'avoue
faible et ignorant, puisque je n'en apercois pas la possibilite. Dites-le
moi donc enfin, au lieu de me couvrir de sarcasmes glaces. Suis-je coupable
de demander la lumiere? suis-je insolent et fou parce que je veux savoir
les lois de ma conscience et le but de ma vie? Oui, votre caractere est
digne, et votre tenue sage et mesuree; oui, votre coeur est bon et votre
main liberale. Oui, vous secourez le pauvre et vous recompensez son labeur.

"Mais ou allez-vous par ce chemin si droit et si sur? Je trouve que parfois
vous manquez d'indulgence, et votre severite m'a effraye souvent.

"Je me suis toujours dit que vous aviez la vue plus claire et l'esprit plus
prevoyant que les natures tendres et timides, que le mal momentane que vous
faisiez souffrir etait en vue d'un bien durable et d'un talent assure;
aussi, malgre mes repugnances pour les etudes que vous m'imposiez, malgre
mes gouts sacrifies a vos vues cachees, mes desirs souvent froisses et
etouffes en naissant, je me suis impose la loi de vous suivre et de vous
obeir en tout.

"Mais le moment est venu ou il faut que vous m'ouvriez les yeux, si vous
voulez que je puisse accomplir cet effort surhumain; car l'etude du droit
ne satisfait pas ma conscience: je ne concois pas que je puisse jamais
m'engager dans les luttes de la procedure, encore moins que je m'astreigne
comme vous a presser le travail des hommes a mon profit, si je ne vois
clairement ou je vais et quel sacrifice utile a l'humanite j'aurai accompli
au prix de mon bonheur.

--Ton bonheur serait donc de ne rien faire et de vivre les bras croises, a
regarder les astres? Il semble que tout travail t'irrite ou te fatigue,
meme le droit, que tous les jeunes gens apprennent en se jouant?

--Mon pere, vous savez bien le contraire; vous m'avez vu me passionner
pour des etudes plus abstraites, et vous m'avez arrete comme si j'avais
couru a ma perte. Vous savez bien, pourtant, quel etait mon voeu, lorsque
vous me pressiez de chercher une application materielle des sciences que je
preferais. Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poete: peut-etre
aviez-vous raison; mais j'aurais pu etre naturaliste, tout au moins
agriculteur, et vous m'en avez empeche. C'etait pourtant une application
reelle et pratique.

"L'amour de la nature m'entrainait a la vie des champs. Le plaisir infini
que je trouvais a sonder ses lois et ses mysteres, me conduisait
naturellement a penetrer ses forces cachees, et a vouloir les diriger et
les feconder par un travail intelligent.

"Oui, la etait ma vocation, n'en doutez pas. L'agriculture est en enfance;
le paysan s'epuise aux travaux grossiers de la routine; des terres immenses
sont incultes. La science decuplerait les richesses territoriales et
allegerait la fatigue de l'homme.

"Mes idees sur la societe s'accordaient avec le reve de cet avenir. Je vous
demandais de m'envoyer etudier dans quelque ferme-modele. J'aurais ete
heureux de me faire paysan, de travailler d'esprit et de corps, d'etre en
contact perpetuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais
instruit avec ardeur, j'aurais creuse plus avant que d'autres peut-etre le
champ des decouvertes! Et, un jour, sur quelque lande deserte et nue
transformee par mes soins, j'aurais fonde une colonie d'hommes libres,
vivant en freres et m'aimant comme un frere.

"C'etait la toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire.
Etait-ce donc insense? et pourquoi avez-vous exige que j'allasse apprendre
servilement un code qui ne sera jamais le mien?

--Voila, voila! dit M. Cardonnet en haussant les epaules; voila l'utopie
du frere Emile, frere morave, quaker, neo-chretien, neo-platonicien, que
sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.

--Eh bien, dites donc pourquoi, mon pere; car vous prononcez toujours la
sentence sans la motiver.

--Parce que, melant tes utopies de socialiste a tes speculations creuses de
savant, tu aurais verse des tresors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser
ni froment sur le sol sterile, ni hommes capables de vivre en freres sur la
terre commune. Tu aurais depense follement d'une main ce que j'aurais
amasse de l'autre; et a quarante ans, epuise de fantaisies, a bout de genie
et de confiance, degoute de l'imbecillite ou de la perversite de tes
disciples, fou peut-etre, car c'est ainsi que finissent les ames sensibles
et romanesques, lorsqu'elles veulent appliquer leurs reves, tu me serais
revenu accable de ton impuissance, irrite contre l'humanite, et trop vieux
pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m'ecoutes et me suis, nous
marcherons ensemble sur une route droite et sure, et avant qu'il soit dix
ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, tu n'y
croirais pas.

--Admettons que ce ne soit pas un reve, aussi, mon pere, et peu m'importe
jusqu'a present; que ferons-nous de cette fortune?

--Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu reveras alors; car je ne suis
pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l'experience
de la vie, et murir paisiblement ta cervelle.

--Eh quoi! nous ferons le bien? oui, c'est de cela qu'il faut me parler,
mon pere, et je suis tout oreilles! Quel sera ce bonheur dont nous doterons
les hommes?

--Tu le demandes! Quel mystere divin cherches-tu donc ailleurs que dans les
choses humaines? Nous aurons procure a toute une province les bienfaits de
l'industrie! Et ne sommes-nous pas deja sur la voie? Le travail n'est-il
pas la source et l'aliment du travail? ne faisons-nous pas travailler deja
ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries
barbares que je tends a supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs
salaires ne sont-ils pas augmentes? Ne sont-ils pas a meme d'acquerir
l'esprit d'ordre, la prevoyance, la sobriete, toutes les vertus qui leur
manquent? Ou donc sont cachees ces vertus, seul bonheur du pauvre? dans le
travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire
proportionne. Le bon ouvrier a l'esprit de famille, le respect de la
propriete, la soumission aux lois, l'economie, l'habitude et les tresors de
l'epargne. C'est l'oisivete de tous les mauvais raisonnements qu'elle
engendre qui le perdent. Occupez-le, ecrasez-le de besogne; il est robuste,
il le deviendra davantage; il ne revera plus le bouleversement de la
societe. Il mettra de la regle dans sa conduite, de la proprete dans sa
maison, il y apportera le bien-etre et la securite. Et s'il devient vieux
et infirme, quelque bonne volonte que vous ayez de le secourir, ce ne sera
plus necessaire. Il aura songe lui-meme a l'avenir; il n'aura pas besoin
d'aumones et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond; il sera
veritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le
peuple, Emile. Je suis fache de te dire que ce sera plus long a realiser qu
une utopie a concevoir; mais si l'entreprise est rude et longue, elle est
digne d'un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des
forces d'un travailleur de mon espece.

--Quoi! c'est la tout l'ideal de l'industrie, dit Emile, ecrase sous cette
conclusion. Le peuple n'a pas d'autre avenir que le travail incessant, au
profit d'une classe qui ne travaillera jamais?

--Telle n'est pas ma pensee, reprit M. Cardonnet, Je hais et meprise les
oisifs: c'est pour cela que je n'aime pas les poetes et les metaphysiciens.
Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultes, et mon ideal,
puisque ce mot te plait, ne serait pas eloigne de celui des
saint-simoniens: _A chacun suivant sa capacite_, la recompense
proportionnee au merite. Mais, dans le temps ou nous vivons, l'industrie
n'a pas encore assez pris son essor pour qu'on puisse songer a un systeme
moral de repartition. Il faut voir ce qui est et n'envisager que le
possible. Tout le mouvement du siecle tourne a l'industrie. Que l'industrie
regne donc et triomphe; que tous les hommes travaillent: qui du bras, qui
de la tete; c'est a celui qui a plus de tete que de bras a diriger les
autres; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient
sacree, puisqu'elle est destinee a s'accroitre, afin d'accroitre le travail
et le salaire. Que la societe concoure donc, par tous les moyens, a asseoir
la puissance de l'homme capable! sa capacite est un bienfait public; et que
lui-meme s'efforce d'augmenter sans cesse son activite: c'est son devoir
personnel, sa religion, sa philosophie. En somme, il faut etre riche pour
devenir toujours plus riche, vous l'avez dit, Emile, sans comprendre que
vous disiez la plus excellente des verites.

--Ainsi, mon pere, vous ne donnez a l'homme qu'autant qu'il travaille? Mais
comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler?

--Je trouve, dans la richesse, les moyens de pouvoir secourir l'infirme et
l'idiot.

--Mais le paresseux?

--J'essaie de le corriger; et, si je ne reussis pas, je l'abandonne aux
lois de repression, vu qu'il ne tarde pas a etre nuisible et a encourir
leur rigueur.

--Dans une societe parfaite, cela pourrait etre juste parce que le
paresseux deviendrait une monstrueuse exception; mais, dans l'exercice
d'une autorite aussi severe que la votre, lorsque vous demandez au
travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensee, toute sa vie,
oh! que de paresseux seraient chasses et abandonnes.

--Avec les bienfaits de l'industrie, on arriverait dans peu a augmenter
tellement le bien-etre des classes pauvres, qu'il serait facile de fonder
des ecoles presque gratuites, ou leurs enfants apprendraient l'amour du
travail.

--Je crois que vous vous trompez, mon pere; mais quand il serait vrai que
les enrichis songeront a l'education du pauvre, l'amour du travail sans
relache, et sans autre compensation qu'un peu de securite pour la
vieillesse, est si contraire a la nature, qu'on ne l'inspirera jamais a
l'enfance. Quelques natures exceptionnelles, devorees d'activite ou
d'ambition, feront le sacrifice de leur jeunesse; mais quiconque sera
simple, aimant, porte a la reverie, a d'innocents et legitimes plaisirs, et
soumis a ces besoins d'affection et de calme qui sont le bien-etre legitime
de l'espece humaine, fuira cette geole du travail exclusif ou vous voulez
l'enfermer, et preferera encore les hasards de la misere a la securite de
l'esclavage. Ah! mon pere, par votre rude organisation, par votre puissance
infatigable, par votre sobriete stoique et votre habitude de labeur
effrene, vous etes un homme d'exception, et vous concevez une societe faite
a votre image, vous ne vous apercevez pas qu'il ne s'y trouve de place
avantageuse que pour des hommes d'exception. Ah! permettez-moi de vous le
dire, c'est la une utopie plus effrayante que les miennes.

--Eh bien, Emile, puisses-tu l'avoir, cette utopie, dit M. Cardonnet avec
chaleur; elle est une source de force et un stimulant precieux pour cette
societe de reveurs, d'oisifs et d'apathiques ou je me consume
d'impatience. Sois pareil a moi, et si nous trouvions en France, a l'heure
qu'il est, cent hommes semblables a nous, je te reponds que dans cent ans
ce ne seraient plus des exceptions. L'activite est contagieuse,
entrainante, prestigieuse! c'est par elle que Napoleon a domine l'Europe:
il l'eut possedee, si, au lieu d'etre guerrier, il eut ete industriel. Oh!
puisque tu es enthousiaste; sois-le donc a ma maniere! secoue ta langueur
et partage ma fievre! Si nous n'entrainons pas encore l'humanite, nous
aurons ouvert de larges tranchees ou nos descendants la verront se remuer
avec un sainte fureur.

--Non, mon pere, non, jamais; s'ecria Emile epouvante de l'energie terrible
de M. Cardonnet: car ce n'est pas la route de l'humanite. Il n'y a la ni
amour, ni pitie, ni tendresse. L'homme n'est pas ne pour ne connaitre que
la souffrance et n'etendre ses conquetes que sur la matiere. Les conquetes
de l'intelligence dans le domaine des idees, les jouissances et les
delicatesses du coeur, dont vous ne faites que des accessoires bien
gouvernes dans la vie du travailleur, seront toujours le plus noble et le
plus doux besoin de l'homme bien organise. Vous ne voyez donc pas que vous
retranchez tout un cote des intentions et des bienfaits de la Divinite? que
vous ne laissez pas a l'esclavage du travail le temps de respirer et de se
reconnaitre? que l'education dirigee vers le gain ne fera que des machines
brutales, et non des hommes complets? Vous dites que vous concevez un ideal
dans la suite des siecles, qu'un temps peut venir ou chacun sera retribue
suivant sa capacite? Eh bien, cette formule est fausse parce qu'elle est
incomplete, et si l'on n'y ajoute celle-ci: "a chacun suivant ses besoins;"
c'est l'injustice, c'est le droit du plus fort par l'intelligence et par la
volonte, c'est l'aristocratie et le privilege sous d'autres formes.

"O mon pere, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles, luttons
avec les faibles contre les forts. Essayons! mais alors ne songeons point a
faire fortune, renoncons a capitaliser pour notre compte. Consentez-y,
puisque j'y consens, moi, pour qui vous travaillez aujourd'hui. Tachons de
nous identifier l'un a l'autre de cette facon, et renoncons au gain
personnel en embrassant le travail. Puisque nous ne pouvons a nous seuls
creer une societe ou tous seraient solidaires les uns les autres, soyons
comme ouvriers de l'avenir, devoues aux faibles et aux incapables d'a
present.

"Si le genie de Napoleon eut ete forme a cette doctrine, peut-etre eut-elle
converti le monde; mais qu'on trouve cent hommes semblables a nous, et que
cette fievre d'acquerir soit un zele divin, que la soif de la charite nous
devore, associons tous nos travailleurs a tous nos benefices, que notre
grande fortune ne soit pas votre propriete et mon heritage, mais la
richesse de quiconque nous aura aides suivant ses moyens et ses forces a la
fonder; que le manoeuvre qui apporte sa pierre soit mis a meme de connaitre
autant de jouissances materielles que vous qui apportez votre genie; qu'il
puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se
nourrir d'aliments sains, se reposer apres la fatigue, et donner
l'education a ses enfants; que notre recompense ne soit pas dans le vain
luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi, mais dans la joie
d'avoir fait des heureux, je comprendrai cette ambition et j'en serai
devore. Et alors, mon pere, mon bon pere, votre oeuvre sera benie.

"Cette paresse, cette apathie qui vous irritent et qui ne sont que le
resultat d'une lutte ou quelques-uns triomphent au detriment d'un grand
nombre qui succombe et se decourage, disparaitront d'elles memes par la
force des choses! Alors vous trouverez tant de zele et d'amour autour de
vous, que vous ne serez plus oblige de vous epuiser seul pour stimuler tous
les autres. Comment pourrait-il en etre autrement aujourd'hui, et de quoi
vous plaignez vous?

"Sous la loi de l'egoisme, chacun donne sa force et sa volonte en
proportion de ce qu'il en retire de profits. Belle merveille, que vous, qui
recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu, tandis que le
salarie, qui ne recueillera chez vous qu'une aumone un peu plus liberale
qu'ailleurs, ne vous apporte qu'un peu plus de son zele.

"Vous augmentez le salaire, c'est beau sans doute, et, vous valez mieux que
la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer; mais vous pouvez
decupler, centupler le zele, faire eclore comme par miracle le feu du
devouement, l'intelligence du coeur dans ces ames engourdies et affaissees,
et vous ne le voudriez pas!

"Et pourquoi donc, mon pere? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que
vous aimez, puisque vous ne jouissez de rien, si ce n'est de l'ivresse de
vos projets et de vos conquetes. Eh bien, supprimez le benefice personnel:
vous n'en avez que faire, et moi j'y renonce avec transport. Soyons
seulement les depositaires et les gerants de la conquete commune. Cette
fortune revee, dont vous n'osez pas dire le chiffre, depassera tellement
vos previsions et vos esperances, que bientot vous aurez acquis de quoi
donner a vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et
physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets, de vrais
hommes, enfin! car jusqu'ici je n'en vois nulle part. Tout equilibre est
rompu; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs,
des aigles puissants et voraces, des passereaux stupides et poltrons
destines a leur servir de pature. Nous vivons suivant la loi aveugle de la
nature sauvage; le code de l'instinct farouche qui regit la brute est
encore l'ame de notre pretendue civilisation, et nous osons dire que
l'industrie va sauver le monde sans sortir de cette voie! Non, non, mon
pere, erreur et mensonge que toutes ces declamations de l'economie
politique a l'ordre du jour! Si vous me forcez a etre riche et puissant,
comme vous me l'avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossiere
influence de l'argent, les adorateurs de l'argent m'envoient representer
leurs interets aux conseils de la nation, je dirai ce que j'ai dans l'ame;
je parlerai, et je ne parlerai qu'une fois sans doute: car on m'imposera
silence ou l'on me fera sortir de l'enceinte; mais ce que je dirai, on s'en
souviendra; et ceux qui m'auront elu se repentiront de leur choix!"

Cette discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et on peut bien
penser qu'Emile ne convertit pas son pere. M. Cardonnet n'etait ni mechant,
ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait
meme bien reellement certaines vertus pratiques et une grande capacite
speciale. Mais son caractere de fer etait le resultat d'une ame absolument
vide d'ideal.

Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protegeait
sa femme, mais il n'avait jamais songe qu'a etouffer en elle toute
initiative qui eut pu embarrasser sa marche journaliere. Il eut voulu
pouvoir reduire Emile de la meme facon; mais, reconnaissant que cela etait
impossible, il en eprouva un violent chagrin, et meme ces larmes de depit
mouillerent ses paupieres brulantes dans cette veillee orageuse. Il croyait
sincerement etre dans la logique, dans la seule veritablement admissible et
praticable.

Il se demandait par quelle fatalite il avait pour fils un reveur et un
utopiste, et plus d'une fois il eleva vers le ciel ses bras d'athlete,
demandant avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis, pour
etre frappe d'un tel malheur.

Emile, epuise de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitie de cette ame
blessee et de cet incurable aveuglement.

"Ne parlons donc plus jamais de ces choses-la, mon pere, dit-il en essuyant
aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son coeur: nous
ne pouvons nous identifier l'un a l'autre. Je ne puis que continuer a faire
acte de soumission et d'amour filial, sans me preoccuper davantage de
moi-meme et d'un bonheur que je vous sacrifie. Que m'ordonnez-vous?

"Dois-je retourner a Poitiers et y terminer mes etudes jusqu'a ce que je
passe mes examens? Dois-je rester ici et vous servir de secretaire ou de
regisseur? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant
qu'il me sera possible! Je me considererai comme votre employe, je serai a
votre service ...

--Et tu ne me regarderas plus comme ton pere? dit M. Cardonnet. Non, Emile,
reste aupres de moi, sois libre, je te donne trois mois, pendant lesquels,
vivant dans le sein de ta famille, loin des declamations des philosophes
imberbes qui t'ont perdu, tu reviendras toi-meme a la raison. Tu es doue
d'un temperament robuste, et le travail absorbant de la pensee t'a
peut-etre trop echauffe le cerveau. Je te considere comme un enfant malade
et te reprends a la campagne pour te guerir. Promene-toi, chasse, monte a
cheval, distrais-toi, en un mot, afin de retablir ton equilibre qui me
parait plus derange que celui de la societe. J'espere que tu adouciras ton
intolerance, en voyant que ton interieur n'est pas un foyer de sceleratesse
et de corruption. Dans quelque temps, peut-etre, tu me diras que les
reveries creuses t'ennuient et que tu sens le besoin de m'aider
volontairement."

Emile courba la tete sans repliquer, et quitta son pere en le pressant
dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet, n'ayant
rien trouve de mieux que de temporiser, s'agita longtemps dans son lit, et
finit par s'endormir en se disant, contre son habitude, qu'il fallait
parfois compter sur la Providence plus que sur soi-meme.




XIV.

PREMIER AMOUR.


L'energique Cardonnet, tout entier a ses occupations journalieres, ou assez
maitre de lui-meme pour ne pas laisser voir la moindre trace de sa
souffrance interieure, avait repris des le lendemain sa glaciale dignite.

Emile, accable d'effroi et de tristesse, s'efforcait de sourire a sa mere,
qui s'inquietait de son air distrait et de sa figure alteree. Mais, a force
de timidite, cette femme n'avait plus meme la penetration qui appartient a
son sexe. Toutes ses facultes etaient emoussees, et a quarante ans elle
etait deja octogenaire au moral. Elle aimait pourtant encore son mari, par
suite d'un besoin d'aimer qui n'avait jamais ete satisfait. Elle n'avait
pas de reproche bien formule a lui faire; car il ne l'avait jamais froissee
ni asservie ostensiblement; mais tout elan de coeur ou d'imagination avait
toujours ete refoule en elle par l'ironie et une sorte de pitie
dedaigneuse, et elle s'etait habituee a n'avoir pas une pensee, pas une
volonte en dehors du cercle trace autour d'elle par une main rigide.

Veiller a tous les details du menage etait devenu pour elle plus qu'une
occupation sage et volontaire; on lui en avait fait une loi si serieuse et
si sacree, qu'une matrone romaine eut pu lui etre tout au plus comparee
pour la solennite puerile du labeur domestique.

Elle offrait donc dans sa personne l'etrange anachronisme d'une femme de
nos jours, capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur elle-meme
l'effort insense de retrograder de quelques milliers d'annees pour se
rendre toute semblable a une de ces femmes de l'antiquite qui mettaient
leur gloire a proclamer l'inferiorite de leur sexe.

Ce qu'il y avait de bizarre et de triste en ceci, c'est qu'elle n'en avait
point la conviction, et qu'elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour
avoir la paix. Et elle ne l'avait point! Plus elle s'immolait, plus son
maitre s'ennuyait d'elle.

Rien n'efface et ne detruit rapidement l'intelligence comme la soumission
aveugle.

Madame Cardonnet en etait un exemple.

Son cerveau s'etait amoindri dans l'esclavage, et son epoux, ne comprenant
pas que c'etait la l'ouvrage de sa domination, en etait venu a la dedaigner
secretement.

Quelques annees auparavant, Cardonnet avait ete effroyablement jaloux, et
sa femme, quoique usee et fletrie, tremblait encore a l'idee qu'il put lui
supposer une pensee legere. Elle avait pris l'habitude de ne pas entendre
et de ne pas voir, afin de pouvoir dire avec assurance, quand on lui
parlait d'un homme quelconque: "Je ne l'ai pas regarde, je ne sais pas ce
qu'il a dit, je n'ai fait aucune attention a lui." C'est tout au plus si
elle osait examiner et interroger son fils; car, pour son mari, si elle
s'inquietait d'un redoublement de paleur sur son visage ou de severite dans
son regard, il la forcait bien vite a baisser les yeux en lui disant:
"Qu'ai-je donc d'extraordinaire, que vous me contemplez comme si vous ne me
connaissiez pas?" Quelquefois, le soir, il s'apercevait qu'elle avait
pleure, et il redevenait tendre a sa maniere: "Voyons, qu'y a-t-il? la
pauvre petite femme a quelque ennui? Avez-vous envie d'un cachemire?
Voulez-vous que je vous mene promener en voiture? Non? Alors ce sont les
camelias qui ont gele? On vous en fera venir de Paris qui auront une
meilleure sante et qui seront si beaux, que vous ne regretterez pas les
anciens." Et, en effet, il ne manquait pas une occasion de satisfaire, a
quelque prix que ce fut, les gouts innocents de sa compagne. Il exigeait
meme qu'elle fut plus richement paree qu'elle n'en avait le desir. Il
pensait que les femmes sont des enfants qu'il faut recompenser de leur
sagesse par des jouets et des futilites.

"Il est certain, se disait alors madame Cardonnet, que mon mari m'aime
beaucoup et qu'il est rempli d'attentions pour moi. De quoi puis-je me
plaindre et d'ou vient que je me sens toujours triste?"

Elle vit Emile sombre et abattu, et ne sut pas lui arracher le secret de sa
douleur. Elle l'interrogea fastidieusement sur sa sante, et lui conseilla
de se coucher de bonne heure. Elle pressentait bien quelque chose de plus
serieux que les suites d'une insomnie; mais elle se disait qu'il valait
mieux laisser un chagrin s'endormir dans le silence que de l'entretenir par
l'epanchement.

Le soir, Emile, en se promenant a l'entree du village, rencontra Jean
Jappeloup, qui, revenu depuis quelques heures, fetait joyeusement son
arrivee avec plusieurs amis, sur le seuil d'une habitation rustique.

"Eh bien, lui dit le jeune homme en lui tendant la main, vos affaires sont
elles arrangees?...

--Avec la justice, oui, Monsieur; mais pas encore avec la misere. J'ai fait
mes soumissions, j'ai raisonne de mon mieux avec le procureur du roi, il
m'a ecoute avec patience: il m'a bien dit quelques betises en maniere de
sermon; mais ce n'est pas un mauvais homme, et il allait me renvoyer, en
me disant qu'il ferait son possible pour m'epargner les poursuites, lorsque
vos lettres sont arrivees. Il les a lues sans faire semblant de rien; mais
il y a eu egard, car il m'a dit: "Eh bien, tenez-vous en repos, fixez-vous
quelque part, ne braconnez plus, travaillez, et tout s'arrangera." Me voila
donc; mes amis m'ont bien recu, comme vous voyez, puisque deja cette maison
s'ouvre pour me loger en attendant. Mais il faut que je songe au plus
presse, qui est de gagner de quoi me vetir, et, avant la nuit, je vas faire
le tour du village, pour avoir de l'ouvrage chez les braves gens.

--Ecoutez, Jean, lui dit Emile en s'attachant a ses pas: je ne dispose pas
de grandes ressources; mon pere me fait une pension, et je ne sais point
s'il me la continuera, maintenant que je vais vivre pres de lui; mais il me
reste quelques centaines de francs dont je n'ai pas besoin ici, et que je
vous prie d'accepter pour vous vetir et pourvoir a vos premiers besoins.
Vous me ferez beaucoup de peine si vous me refusez. Dans quelques jours,
votre rancune mal fondee contre mon pere sera passee, et vous viendrez lui
demander de l'ouvrage; ou bien, autorisez-moi a lui en demander pour vous:
il vous paiera mieux que vous ne serez paye partout ailleurs, et il se
relachera, j'en suis certain, de la severite de ses premieres conditions;
ainsi ...

--Non, monsieur Emile, repondit le charpentier. Rien de tout cela, ni votre
argent, ni l'ouvrage de votre pere. Je ne sais pas comment M. Cardonnet
vous traite et vous entretient, mais je sais qu'un jeune homme comme vous
est fort gene quand il n'a pas dans sa poche une piece d'or ou d'argent
pour s'en faire honneur dans l'occasion. Vous m'avez rendu assez de
services, je suis content de vous, et, si je trouve l'occasion, vous verrez
que vous n'avez pas tendu la main a un ingrat. Quant a servir votre pere
d'une maniere ou de l'autre, jamais! j'ai failli faire cette sottise, et
Dieu ne l'a pas permis. Je lui pardonne la maniere dont il m'a fait arreter
par Caillaud, c'est une mauvaise action! Mais comme il ne savait peut-etre
pas que ce pauvre garcon est mon filleul, et comme depuis il a ecrit du
bien de moi au procureur du roi pour me faire pardonner, je ne dois plus
penser a ma rancune. D'ailleurs, a cause de vous, maintenant je la mettrais
sous mes pieds. Mais travailler a batir vos usines? Non! vous n'avez pas
besoin de mes bras; vous en trouverez assez d'autres, et vous savez mes
raisons. Ce que vous faites la est mauvais et ruinera bien des gens, si
cela ne ruine pas tout le monde un jour.

"Deja vos digues et vos reservoirs font _patouiller_ tous les petits
moulins au-dessus de vous sur le courant. Deja tous vos amas de pierre et
de terre ont gate les pres d'alentour, quand l'eau a emporte tout cela chez
les voisins. Toujours, voyez-vous, meme contre son gre, le riche fait tort
au pauvre. Je ne veux pas qu'il soit dit que Jean Jappeloup a mis la main a
la ruine de son endroit. Ne m'en parlez plus. Je veux reprendre mon petit
travail, et il ne me manquera pas.

"A present que vos grands travaux absorbent tous mes confreres, personne,
dans le bourg, ne peut plus trouver d'ouvriers. J'heriterai de la clientele
des autres, sauf a la leur rendre quand la votre leur manquera. Car, je
vous vous le dis, votre pere graisse sa roue en payant cher aujourd'hui la
sueur de l'ouvrier; mais il ne pourra pas continuer longtemps sur ce
pied-la, autrement ses depenses l'emporteraient sur ses profits. Un jour
viendra ... un jour qui n'est peut-etre pas loin! ou il fera travailler au
rabais, et alors malheur a ceux qui auront sacrifie leur position a de
belles promesses! Ils seront forces d'en passer par ou votre pere voudra,
et le moment sera venu de rendre gorge.

"Vous ne le croyez pas? Tant mieux pour vous! ca prouve que vous ne serez
pas de moitie dans le mal qui se prepare; mais vous n'empecherez rien.
Bonsoir donc, mon brave enfant! ne parlez pas pour moi a votre pere; je
vous ferais mentir. Le bon Dieu m'a tire de peine; je veux le contenter en
tout maintenant et ne faire que ce que ma conscience ne me reprochera pas.
Pauvre, je serai plus utile aux pauvres que votre pere avec toute sa
richesse. Je batirai pour mes pareils, et ils auront plus de profit a me
payer peu qu'ils n'en auront a gagner gros chez vous. Vous verrez ca,
monsieur Emile, et tout le monde dira que j'avais raison; mais il sera trop
tard pour se repentir d'avoir passe la tete dans le licou!"

Emile ne put vaincre l'obstination du charpentier et rentra chez lui encore
plus triste qu'il n'en etait sorti.

Les predications de cet ouvrier incorruptible lui causaient un vague
effroi.

Il rencontra aux abords de l'usine le secretaire de son pere, M. Galuchet,
un gros jeune homme, tres-capable de faire des chiffres, tres-borne a tous
autres egards.

C'etait l'heure du repos; Galuchet la mettait a profit en pechant des
goujons. C'etait son passe-temps favori; et quand il en avait beaucoup dans
son panier, il les comptait, et les additionnant avec le chiffre de ses
precedentes conquetes, il etait heureux de dire, en retirant sa ligne:

"Voici le sept cent quatre-vingt-deuxieme goujon que j'ai pris avec cet
hamecon-la depuis deux mois. Je suis bien fache de n'avoir pas compte ceux
de l'annee derniere.

Emile s'appuya contre un arbre, pour le regarder pecher. L'attention
flegmatique et la patience puerile de ce garcon le revoltaient. Il ne
concevait pas qu'il put se trouver parfaitement heureux, par la seule
raison qu'il avait des appointements qui le mettaient a l'abri du besoin.
Il essaya de le faire causer, se disant qu'il decouvrirait peut-etre, sous
cette epaisse enveloppe, quelque trait de flamme, quelque motif de
sympathie, qui lui ferait de la societe de ce jeune homme une ressource
morale dans sa detresse. Mais M. Cardonnet choisissait ses fonctionnaires
d'un oeil et d'une main surs. Constant Galuchet etait un cretin; il ne
comprenait rien, il ne savait rien en dehors de l'arithmetique et de la
tenue des livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures, il
lui restait a peine assez de raisonnement pour attraper des goujons.

Cependant Emile lui fit dire, par hasard, quelques paroles qui jeterent une
clarte sinistre dans son esprit. Cette machine humaine etait capable de
supputer les profits et les pertes, et d'etablir la balance au bas d'une
feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets
et des ressources de M. Cardonnet, Constant fit l'observation que la paie
des ouvriers etait exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la
reduisait de moitie, les fonds engages dans l'affaire seraient
insuffisants.

"Mais cela ne peut pas inquieter monsieur votre pere, ajouta-t-il; on paie
l'ouvrier comme on nourrit le cheval a proportion du travail qu'on exige.
Quand on veut doubler l'ouvrage on double le salaire, comme on double
l'avoine. Puis, quand on n'est plus si presse, on baisse et on rationne a
l'avenant.

--Mon pere n'agira pas ainsi, dit Emile: pour des chevaux peut-etre, mais
non pour des hommes.

--Ne dites pas cela, Monsieur, reprit Galuchet; monsieur votre pere est une
forte tete, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille."

Et il emporta ses goujons, charme d'avoir rassure le fils sur les
apparentes imprudences du pere.

"Oh! s'il en etait ainsi! pensait Emile en marchant avec agitation au bord
de la riviere; s'il y avait un calcul inhumain, dans cette generosite
momentanee! si Jean avait devine juste! si mon pere, tout en suivant les
doctrines aveugles de la societe, n'avait pas des vertus et des lumieres
superieures a celles des autres speculateurs, pour attenuer les effets
desastreux de son ambition!... Mais, non, c'est impossible! mon pere est
bon, il aime ses semblables ..."

Emile avait pourtant la mort dans l'ame; toute cette activite, toute cette
vie depensee au profit de son avenir, le faisaient reculer de degout et
d'effroi. Il se demandait comment tous ces ouvriers de sa fortune ne le
haissaient pas, et il etait pret a se hair lui-meme pour retablir la
justice.

Un profond ennui pesa encore sur lui le lendemain, mais il vit arriver avec
une sorte de joie le jour qu'il devait consacrer en partie a M. de
Boisguilbault, parce qu'il s'etait promis d'aller, sans rien dire a
personne, passer la journee a Chateaubrun. Au moment ou il montait a
cheval, M. Cardonnet vint lui adresser quelques railleries:

"Tu t'y prends de bonne heure, pour aller a Boisguilbault! il parait que
l'entretien de cet aimable marquis a des charmes pour toi; je ne m'en
serais jamais doute, et je ne sais quel secret tu possedes pour ne pas
t'endormir entre chacune de ses phrases.

--Mon pere, si c'est la une maniere de me faire savoir que ma demarche vous
deplait, dit Emile en faisant avec depit le mouvement de descendre de
cheval, je suis pret a y renoncer, bien que j'aie accepte une invitation
pour aujourd'hui.

--Moi! reprit l'industriel, il m'est absolument indifferent que tu
t'ennuies la ou ailleurs. Puisque la maison paternelle est celle ou tu te
deplais le plus, je desire que celle des nobles personnages que tu
frequentes te dedommage un peu."

En toute autre circonstance, Emile eut retarde son depart, pour montrer ou
du moins pour faire croire que le reproche n'etait pas merite; mais il
commencait a comprendre que la tactique de son pere etait de le railler
quand il voulait le faire parler; et comme il sentait un attrait invincible
le pousser vers Chateaubrun, il resolut de ne pas se laisser surprendre.

Quoique rien au monde ne lui fut plus sensible que la moquerie des etres
qu'il aimait, il fit un effort pour affecter de la prendre cette fois en
bonne part.

"Je me promets tant de plaisir, en effet, chez M. de Boisguilbault, dit-il,
que je vais prendre le plus long pour m'y rendre, et que mon ecole
buissonniere sera probablement de cinq ou six lieues, a moins que vous
n'ayez besoin de moi, mon pere, auquel cas je vous sacrifierais volontiers
les delices d'une promenade en plein soleil dans des chemins a pic."

Mais M. Cardonnet ne fut pas dupe de son stratageme, et il lui repondit
avec un regard clair et penetrant:

"Va ou le demon de la jeunesse te pousse! je ne m'en inquiete pas, et pour
cause.

--Eh bien, se dit Emile en prenant le galop, si vous ne vous en inquietez
pas, je ne m'inquieterai pas davantage de vos menaces!"

Et, sentant malgre lui le feu de la colere bouillonner dans son sein, il
fournit une course violente pour se calmer.

"Mon Dieu, pensait-il peu de moments apres, pardonnez-moi ces mouvements de
depit que je ne puis reprimer. Vous savez pourtant que mon coeur est plein
d'amour, et qu'il ne demande qu'a respecter et a cherir ce pere qui prend a
tache de refouler tous ses elans et de glacer toutes ses tendresses."

Soit hesitation, soit prudence, il fit un assez long detour avant de se
diriger sur Chateaubrun; et quand, du haut d'une colline, il se vit
tres-eloigne des ruines qui se dessinaient a l'horizon, il sentit un si vif
regret du temps perdu, qu'il mit les eperons dans le ventre de son cheval
pour y arriver plus vite.

Il y arriva en effet du cote de la Creuse en moins d'une demi-heure,
presque a vol d'oiseau, apres avoir mis cent fois sa vie en peril a
franchir les fosses et a galoper sur le bord des precipices. Un desir
violent, dont il ne voulait pourtant pas se rendre compte, lui donnait des
ailes.

"Je ne l'aime pas, se disait-il, je la connais a peine, je ne peux pas
l'aimer! D'ailleurs, je l'aimerais en vain! Ce n'est pas _elle_ qui
m'attire plus que son excellent pere, son chateau romantique, son entourage
de repos, de bonheur et d'insouciance; j'ai besoin de voir des gens heureux
pour oublier que je ne le suis pas, que je ne le serai jamais!"

Il rencontra Sylvain Charasson, occupe a tendre une vergee dans la Creuse.
L'enfant courut vers lui d'un air joyeux et empresse:

"Vous ne trouverez pas M. Antoine, lui dit-il; il est alle vendre six
moutons a la foire; mais mademoiselle Janille est a la maison, et
mademoiselle Gilberte aussi.

--Crois-tu que je ne les derangerai pas?

--Oh! du tout, du tout, monsieur Emile; elles seront bien contentes de vous
voir, car elles parlent bien souvent de vous a diner avec M. Antoine. Elles
disent qu'elles font grand cas de vous.

--Prends donc mon cheval, dit Emile: j'irai plus vite a pied.

--Oui, oui, reprit l'enfant. Tenez, la, derriere l'ancienne terrasse. Vous
attraperez la breche, vous sauterez un peu, et vous serez dans la cour.
C'est le chemin _au Jean_."

Emile sauta sur l'herbe qui amortit le bruit, et approcha du pavillon
carre, sans avoir effraye les deux chevres qui semblaient deja le
connaitre.

Monsieur Sacripant, qui n'etait pas plus fier que son maitre et ne
dedaignait pas de faire, au besoin, l'office de chien de berger, quoiqu'il
appartint a la race plus noble des chasseurs, avait conduit les moutons a
la foire.

Au moment d'entrer, Emile s'apercut que le coeur lui battait si fort,
emotion qu'il attribua a son ascension rapide sur le flanc du rocher, qu'il
s'arreta un peu pour se remettre et faire convenablement son entree. Il
entendait dans l'interieur le bruit d'un rouet, et jamais aucune musique
n'avait retenti plus agreablement a son oreille. Puis le sifflement sourd
du petit instrument de travail s'arreta, et il reconnut la voix de Gilberte
qui disait:

"Eh bien, c'est vrai, Janille, je ne m'amuse pas les jours ou mon pere est
absent. Si je n'etais pas avec toi, je m'ennuierais peut-etre tout a fait.

--Travaille, ma fille, travaille, repondit Janille: c'est le moyen de ne
jamais s'ennuyer.

--Mais je travaille et je ne m'amuse pourtant pas. Je sais bien qu'il n'y a
pas de necessite a s'amuser; mais moi, je m'amuse toujours, je suis
toujours prete a rire et a sauter, quand mon pere est avec nous. Conviens,
petite mere, que s'il nous fallait vivre longtemps separees de lui, nous
perdrions toute notre gaiete et tout notre bonheur! Oh! vivre sans mon
pere, ce serait impossible! j'aimerais autant mourir tout de suite.

--Eh bien, voila de jolies idees! reprit Janille; a quoi diantre allez-vous
penser, petite tete? Ton pere est encore jeune et bien portant, grace a
Dieu! d'ou te vient donc cette folie depuis deux ou trois jours?

--Comment, depuis deux ou trois jours?

--Mais oui, depuis trois ou quatre jours, meme! il t'est arrive plusieurs
fois de te tourmenter de ce que nous deviendrions si, ce qu'a Dieu ne
plaise, nous perdions ton bon pere.

--Si nous le perdions! s'ecria Gilberte. Oh! ne dis pas un mot pareil, cela
fait fremir; et je n'y ai jamais pense. Oh! non, je ne pourrais pas penser
a cela!

--En bien, ne voila-t-il pas que vous etes tout en larmes? Fi!
Mademoiselle! voulez-vous faire pleurer aussi votre mere Janille? oui-da,
M. Antoine serait content s'il vous voyait les yeux rouges en rentrant! Il
serait capable de pleurer aussi, le cher homme! Allons, tu n'as pas assez
promene aujourd'hui, mon enfant, serre ta laine, et allons faire manger nos
poules. Ca te distraira de voir les jolis perdreaux que ta petite Blanche a
couves."

Emile entendit un baiser maternel de Janille clore ce discours, et comme
ces deux femmes allaient le trouver a la porte, il s'eloigna et toussa un
peu pour les avertir de son arrivee.

"Ah! s'ecria Gilberte, quelqu'un dans la cour! Je me sens toute en joie, je
suis sure que c'est mon pere!"

Et elle s'elanca etourdiment a la rencontre d'Emile, si vite, qu'en se
trouvant avec lui sur le seuil de la porte elle faillit tomber dans ses
bras. Mais quelle que fut sa confusion en reconnaissant sa meprise, elle
fut moindre que le trouble d'Emile; car, dans sa candeur, elle en sortit
par un eclat de rire, tandis qu'a l'idee d'une accolade qui ne lui etait
pas destinee, mais qu'il avait ete bien pres de recevoir, le jeune homme
perdit tout a fait contenance.

Gilberte etait si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire
enfantin et frais, qu'il en eut comme un eblouissement, et ne se demanda
plus si c'etait le bon Antoine, les belles ruines ou la charmante Gilberte
qu'il s'etait tant hate de revoir.

"Eh bien, eh bien, dit Janille, vous nous avez fait quasi peur; mais soyez
le bienvenu, monsieur Emile, comme dit notre maitre; M. Antoine ne tardera
pas beaucoup a rentrer. En attendant, vous allez vous rafraichir; j'irai
tirer du vin a la cave."

Emile s'y opposa, et, la retenant par sa manche:

"Si vous allez a la cave, j'irai avec vous, dit-il, non pour boire votre
vin; mais pour voir ce caveau que vous m'avez dit si curieux, si profond et
si sombre.

--Vous n'irez pas maintenant, repondit Janille; il y fait trop froid et
vous avez trop chaud. Oui, vous avez chaud! vous etes rouge comme une
fraise. Vous allez vous reposer un brin, et puis, en attendant M. Antoine,
nous vous ferons voir les caveaux, les souterrains, et tout le chateau, que
vous n'avez pas encore bien examine, quoiqu'il en vaille la peine. Ah mais!
il y a des gens qui viennent de bien loin pour le voir; ca nous ennuie bien
un peu, et ma fille s'en va lire dans sa chambre tandis qu'ils sont la;
mais M. Antoine dit qu'on ne peut pas refuser l'entree, surtout a des
voyageurs qui ont fait beaucoup de chemin, et que, quand on est
proprietaire d'un endroit curieux et interessant, on n'a pas le droit
d'empecher les autres d'en jouir."

Janille pretait un peu a son maitre le raisonnement qu'elle lui avait mis
dans l'esprit et dans la bouche. Le fait est qu'elle retirait de
l'exhibition de ses ruines un certain pecule qu'elle employait, comme tout
ce qui lui appartenait, a augmenter secretement le bien-etre de la famille.

Emile, presse d'accepter un rafraichissement quelconque, consentit a
prendre un verre d'eau, et, comme Janille voulut courir elle-meme remplir
sa cruche a la fontaine, il resta seul avec mademoiselle de Chateaubrun.




XV.

L'ESCALIER.


Si un roue peut s'applaudir du hasard inespere qui lui procure un
tete--a-tete avec l'objet de ses entreprises, un jeune homme pur et
sincerement epris se trouve plutot confus, et presque effraye, lorsqu'une
telle bonne fortune lui arrive pour la premiere fois.

Il en fut ainsi d'Emile Cardonnet: le respect que lui inspirait
mademoiselle de Chateaubrun etait si profond, qu'il eut craint de lever les
yeux sur elle en cet instant, et de se montrer, en quoi que ce soit,
indigne de la confiance qu'on lui temoignait.

Gilberte, plus naive encore, n'eprouva point le meme embarras. La pensee
qu'Emile put abuser, meme par une parole legere, de son isolement et de son
inexperience, ne pouvait trouver place dans un esprit aussi noble et aussi
candide que le sien, et sa sainte ignorance la preservait de tout soupcon
de ce genre. Elle rompit donc le silence la premiere, et sa voix ramena,
comme par enchantement, le calme dans le sein agite du jeune visiteur. Il
est des voix si sympathiques et si penetrantes, qu'il suffirait de les
entendre articuler quelques mots, pour prendre en affection, meme sans les
voir, les personnes dont elles expriment le caractere. Celle de Gilberte
etait de ce nombre. On sentait, a l'ecouter parler, rire ou chanter, qu'il
n'y avait jamais eu dans son ame une pensee mauvaise, ou seulement
chagrine.

Ce qui nous touche et nous charme dans le chant des oiseaux, ce n'est pas
tant cette melodie etrangere a nos conventions musicales, et la puissance
extraordinaire de ce timbre flexible, qu'un certain accent d'innocence
primitive, dont rien ne peut donner l'idee dans la langue des hommes. Il
semblait, en ecoutant Gilberte, qu'on put lui appliquer cette comparaison,
et que les choses les plus indifferentes, en passant par sa bouche, eussent
un sens superieur a celui qu'elles exprimaient par elles-memes.

"Nous avons vu notre ami Jean ce matin, dit-elle; il est venu avec le jour,
et il a emporte tous les outils de mon pere, pour commencer sa premiere
journee de travail; car il a deja trouve de l'ouvrage, et nous esperons
bien qu'il n'en manquera pas. Il nous a raconte tout ce que vous aviez fait
et voulu faire pour lui, encore hier soir, et je vous assure, Monsieur,
que, malgre la fierte et peut-etre la rudesse de ses refus, il en est
reconnaissant comme il doit l'etre.

--Ce que j'ai pu faire pour lui est si peu de chose, que je suis honteux
d'en entendre parler, dit Emile. Je suis triste surtout de voir son
obstination le priver de ressources assurees, car il me semble que sa
position est encore bien precaire. Recommencer avec rien, a soixante ans,
toute une vie de travail, et n'avoir ni maisons, ni habits, ni meme les
outils necessaires, c'est effrayant, n'est-ce pas, Mademoiselle?

--Eh bien, je ne m'en effraie pourtant pas, repondit Gilberte. Elevee dans
l'incertain et quasi au jour le jour, j'ai peut-etre pris moi-meme
l'habitude de cette heureuse insouciance de la pauvrete. Ou mon caractere
est fait ainsi naturellement, ou bien l'insouciance de Jean me rassure;
mais il est certain que, dans nos felicitations de ce matin, aucun de nous
n'a ressenti la moindre inquietude. Il faut si peu de chose a Jean pour le
satisfaire! Il a une sobriete et une sante de sauvage. Jamais il ne s'est
mieux porte que pendant deux mois qu'il a vecu dans les bois, marchant tout
le jour et dormant en plein air le plus souvent[1]. Il pretend que sa vue
s'est eclaircie, que sa jeunesse est revenue, et que, si l'ete avait pu
durer toujours, il n'aurait jamais eu besoin de retourner vivre au village.
Mais, au fond du coeur, il a pour son pays natal une tendresse invincible,
et d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons presse
ce matin de s'etablir chez nous, et d'y vivre comme nous, sans souci du
lendemain.

[FOOTNOTE 1: Il y a une maniere de coucher sainement a la belle etoile,
malgre la fraicheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers,
mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est
d'entrer dans un paturage, de faire lever un des boeufs qui y sont couches,
et de s'etendre a sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
l'humidite, il ne s'agit que de faire lever un autre boeuf. La place
occupee pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours
parfaitement sechee, et d'une chaleur agreable et salutaire.]

"--Il y a bien assez de place ici, et bien assez de materiaux, lui disait
mon pere, pour que tu te batisses une habitation. J'ai assez de pierres et
de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai a
elever ta demeure comme tu m'as aide a relever la mienne."

"Mais Jean ne pouvait entendre a cela.

"--Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous
m'aurez etabli en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne
veux pas etre a votre charge pendant trente ans que j'ai peut-etre encore a
exister ... Quand meme vous seriez assez riche pour cela, moi je perirais
d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez ete eleve pour ne
rien faire. Quoique vous ne soyez pas faineant, et vous l'avez prouve! il
ne vous en a rien coute de reprendre l'habitude de vivre en _Monsieur_;
mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc les bras
croises? Je deviendrais fou au bout de la premiere semaine."

--Ainsi, dit Emile qui pensait a la theorie de son pere sur le travail
incessant et la vieillesse sans repos, Jean n'eprouvera jamais le besoin
d'etre libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices a sa pretendue liberte.

--Mais, dit Gilberte un peu surprise, est-ce que la liberte et l'oisivete
sont la meme chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnement le travail, et
toute sa liberte consiste a choisir celui qui lui plait; quand il travaille
pour satisfaire son gout et son invention naturelle, il ne le fait qu'avec
plus d'ardeur.

--Oui, Mademoiselle, vous avez raison! dit Emile avec une melancolie
soudaine, et tout est la. L'homme est ne pour travailler toujours, mais
conformement a ses aptitudes, et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve!
Ah! que ne suis-je un habile charpentier! avec quelle joie n'irais je pas
travailler avec Jean Jappeloup, et au profit d'un homme si sage et si
desinteresse!

--Eh bien, Monsieur, dit Janille qui rentrait, portant avec pretention son
amphore de gres sur la tete, pour se donner un air robuste, voila que vous
dites comme M. Antoine. Ne voulait-il pas, ce matin, partir pour Gargilesse
avec Jean, afin de travailler avec lui a la journee, comme autrefois?
Pauvre cher homme! son bon coeur l'emportait jusque-la.

"--Tu m'as fait gagner ma vie assez longtemps, disait-il; je veux t'aider a
gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison: recois au
moins le prix de mon travail, puisque ce sera du superflu pour moi."

"Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son age et avec son rang il
irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pieces de bois!

--Et pourquoi l'en as-tu empeche, mere Janille? dit Gilberte avec emotion.
Pourquoi Jean s'y est-il obstinement refuse? Mon pere ne s'en fut pas plus
mal porte, et ce serait conforme a tous les nobles mouvements de sa vie!
Ah! que ne puis-je, moi aussi, soulever une hache, et me faire l'apprenti
de l'homme qui a si longtemps nourri mon pere, tandis que, sans rien
comprendre a mon existence, j'apprenais a chanter et a dessiner pour vous
obeir! Ah! vraiment, les femmes ne sont bonnes a rien en ce monde!

--Comment, comment, les femmes ne sont bonnes a rien! s'ecria Janille: eh
bien, donc, partons toutes les deux, montons sur les toits, equarrissons
des poutres et enfoncons des chevilles. Vrai, je m'en tirerais encore mieux
que vous, toute vieille et petite que je suis; mais pendant ce temps-la,
votre papa, qui est adroit de ses mains comme une grenouille de sa queue,
filera nos quenouilles et Jean repassera nos bavolets.

--Tu as raison, mere, repondit Gilberte; mon rouet est charge et je n'ai
rien fait d'aujourd'hui. Si nous nous hatons, nous aurons bien de quoi
faire des habits de drap pour Jean avant que l'hiver vienne. Je vais
travailler et reparer le temps perdu; mais il n'en est pas moins vrai que
tu es une aristocrate, toi, qui ne veux pas que mon pere redevienne ouvrier
quand il lui plait.

--Sachez donc la verite, dit Janille d'un air de confidence solennelle: M.
Antoine n'a jamais pu etre un bon ouvrier. Il avait plus de courage que
d'habilete, et si je l'ai laisse travailler, c'etait pour l'empecher de
s'ennuyer et de se decourager. Demandez a Jean s'il n'avait pas deux fois
plus de peine a reparer les erreurs de Monsieur, que s'il eut opere tout
seul? Mais Monsieur avait l'air de faire beaucoup d'ouvrage, ca contentait
les pratiques, et il etait bien paye. Mais il n'en est pas moins vrai que
je n'etais jamais tranquille dans ce temps-la, et que je ne le regrette
pas. Je fremissais toujours que M. Antoine ne s'abattit un bras ou une
jambe en croyant frapper sur une solive, ou qu'il ne se laissat choir du
haut de son echelle, quand, avec ses distractions, il s'installait
la-dessus comme au coin de son feu.

--Tu me fais peur, Janille, dit Gilberte. Oh! en ce cas, tu fais bien de le
degouter par tes railleries de recommencer, et, en cela comme en tout, tu
es notre Providence!"

Mademoiselle de Chateaubrun disait encore plus vrai qu'elle ne croyait.
Janille avait ete le bon ange attache a l'existence d'Antoine de
Chateaubrun. Sans sa prudence, sa domination maternelle et la finesse de
son jugement, cet homme excellent n'eut pas traverse la misere sans s'y
amoindrir un peu au moral. Il n'eut pas sauve, du moins, sa dignite
exterieure aussi bien que la candeur de ses instincts genereux. Il eut
peche souvent par trop de resignation et d'abandon de lui-meme. Porte a
l'epanchement et a la prodigalite, il fut devenu intemperant; il eut pris
autant des defauts du peuple que de ses qualites, et peut-etre eut-il fini
par meriter par quelque endroit le dedain que de sottes gens et de vaniteux
parvenus se croyaient en droit d'avoir pour lui, quand meme.

Mais, grace a Janille, qui, sans le contrarier ouvertement, avait toujours
maintenu l'equilibre et ramene la moderation, il etait sorti de l'epreuve
avec honneur, et il n'avait point cesse de meriter l'estime et le respect
des gens sages.

Le bruit du rouet de Gilberte interrompit la conversation, ou du moins la
rendit moins suivie. Elle ne voulait plus s'interrompre qu'elle n'eut fini
sa tache; et pourtant elle y mettait encore plus d'ardeur que le motif
apparent de son activite n'en comportait. Elle pressait Emile de ne pas
s'ennuyer a entendre ce sifflement monotone, et d'aller explorer les ruines
avec Janille; mais, comme Janille aussi voulait achever sa quenouille,
Gilberte se hatait doublement, sans s'en rendre compte, afin d'avoir
termine aussitot qu'elle, et de pouvoir etre de la promenade.

"J'ai honte de mon inaction, dit Emile, qui n'osait pas trop regarder les
beaux bras et les mouvements de la jeune fileuse, de peur de rencontrer les
petits yeux percants de Janille; n'avez-vous donc pas quelque ouvrage a me
donner aussi?

--Et que savez-vous faire? dit Gilberte en souriant.

--Tout ce que sait faire Sylvain Charasson, je m'en flatte, repondit il.

--Je vous enverrais bien arroser mes laitues, dit Janille en riant tout a
fait, mais cela nous priverait de votre compagnie. Si vous remontiez la
pendule qui est arretee?

--Oh! elle est arretee depuis trois jours, dit Gilberte, et je n'ai pu la
faire marcher. Je crois bien qu'il y a quelque chose de casse.

--Eh! c'est mon affaire, s'ecria Emile; j'ai etudie, a mon corps defendant,
il est vrai, un peu de mecanique, et je ne crois pas que ce coucou soit
bien complique.

--Et si vous me cassez tout a fait mon horloge? dit Janille.

--Eh! laissez-la-lui casser, si ca l'amuse, dit Gilberte, avec un air de
bonte ou l'on retrouvait la liberale insouciance de son pere.

--Je demande a la casser, reprit Emile, si tel est son destin, pourvu qu'on
me permette de la remplacer.

--Oh! oui-da! s'il en arrive ainsi, dit Janille, je la veux toute pareille,
ni plus belle ni plus grande; celle-la nous est commode: elle sonne clair
et ne nous casse pas la tete."

Emile se mit a l'oeuvre; il demonta le coucou d'Allemagne, et, l'ayant
examine, il n'y trouva qu'un peu de poussiere a faire disparaitre de
l'interieur. Penche sur la table aupres de Gilberte, il nettoya et retablit
avec soin la machine rustique, tout en echangeant avec les deux femmes
quelques paroles ou l'enjouement amena une sorte de douce familiarite.

On dit qu'on s'epanche et se livre en mangeant ensemble, mais c'est bien
plutot en travaillant ensemble qu'on sent et laisse venir la bienveillante
intimite.

Tous trois l'eprouverent; lorsqu'ils eurent fini leur mutuelle tache, ils
etaient presque membres de la meme famille.

"C'est affaire a vous, dit Janille, en voyant marcher son coucou; et vous
feriez presque un horloger. Ah ca, allons nous promener maintenant; je vas
d'abord allumer ma lanterne pour vous conduire dans les caveaux.

--Monsieur, dit Gilberte lorsque Janille fut sortie, vous avez dit tout a
l'heure que vous comptiez diner chez M. de Boisguilbault: ne puis-je vous
demander quelle impression vous a faite cet homme-la?

--J'aurais de la peine a la definir, repondit Emile. C'est un melange
d'eloignement et de sympathie si etrange, que j'ai besoin de le voir encore
et de l'examiner beaucoup et d'y reflechir encore apres, pour me bien
rendre compte d'un caractere si bizarre. Ne le connaissez-vous pas,
Mademoiselle, et ne pouvez-vous m'aider a le comprendre?

--Je ne le connais pas du tout; je l'ai entrevu une ou deux fois dans ma
vie, quoique nous demeurions bien pres de chez lui, et, d'apres ce que j'en
avais entendu dire, j'avais une grande envie de le regarder; mais il
passait a cheval sur le meme chemin que nous et, du plus loin qu'il nous
apercevait, mon pere et moi, il prenait le grand trot, nous faisait un
salut sans nous regarder, sans paraitre meme savoir qui nous etions, et
disparaissait au plus vite; on eut dit qu'il voulait se cacher dans la
poussiere que soulevaient les pieds de son cheval.

--Quoique si proche voisin, M. de Chateaubrun n'a plus la moindre relation
avec lui?

--Oh! ceci est fort etrange, dit Gilberte en baissant la voix d'un air de
confidence naive; mais je peux bien vous en parler, monsieur Emile, parce
qu'il me semble que vous devez eclaircir quelque chose dans ce mystere. Mon
pere a ete intimement lie dans sa jeunesse avec M. de Boisguilbault. Je
sais cela, bien qu'il n'en parle jamais et que Janille evite de me repondre
quand je l'interroge; mais Jean, qui n'en sait pas plus long que moi sur
les causes de leur rupture, m'a souvent dit qu'il les avait vus
inseparables. C'est ce qui m'a toujours fait penser que M. de Boisguilbault
n'est ni si fier ni si froid qu'il le parait; car l'enjouement et la
vivacite de mon pere n'eussent pu s'accommoder d'un caractere hautain et
d'un coeur sec. Je dois vous confier aussi que j'ai surpris quelques
reflexions echangees entre mon pere et Janille a propos de lui, dans des
moments ou ils croyaient que je ne les entendais pas. Mon pere disait que
le seul malheur irreparable de sa vie etait d'avoir perdu l'amitie de M. de
Boisguilbault, qu'il ne s'en consolerait jamais, et que s'il pouvait donner
un oeil, un bras et une jambe pour la reconquerir, il n'hesiterait pas.
Janille traitait ces plaintes de folies et lui conseillait de ne jamais
faire la moindre demarche, parce qu'elle connaissait bien l'homme, et qu'il
n'oublierait jamais ce qui les avait brouilles.

"-Eh bien, disait alors mon pere, j'aimerais mieux une explication, des
reproches; j'aurais mieux aime un duel, alors que nous etions encore a peu
pres d'egale force pour nous mesurer, que ce silence implacable et cette
persistance glacee qui me percent le coeur. Non, Janille, non, je n'en
prendrai jamais mon parti, et si je meurs sans qu'il m'ait serre la main,
je ne mourrai pas content d'avoir vecu."

"Janille essayait de le distraire, et elle en venait a bout, parce que mon
pere est mobile, et trop affectueux pour vouloir affliger les autres de sa
tristesse. Mais vous, monsieur Emile, qui aimez tant vos parents, vous
comprenez bien que ce chagrin secret de mon pere a toujours pese sur mon
ame, depuis le jour ou je l'ai penetre. Aussi, je ne sais pas ce que je
n'entreprendrais pas pour le lui oter. Depuis un an, j'y pense sans cesse,
et vingt fois j'ai reve que j'allais a Boisguilbault, que je me jetais aux
pieds de cet homme severe, et que je lui disais:

"--Mon pere est le meilleur des hommes et le plus fidele de vos amis. Ses
vertus l'ont rendu heureux en depit de sa mauvaise fortune; il n'a qu'un
seul chagrin, mais il est profond, et d'un mot vous pouvez le faire
cesser."

"Mais il me repoussait et me chassait de chez lui avec fureur. Je
m'eveillais tout effrayee, et une nuit que je criai en prononcant son nom,
Janille se releva, et me pressant dans ses bras:

"--Pourquoi penses-tu a ce vilain homme? me dit-elle; il n'a aucun pouvoir
sur toi, et il n'oserait s'attaquer a ton pere."

"J'ai vu par la que Janille le haissait; mais quand il lui arrive de dire
un mot contre lui, mon pere prend chaudement sa defense. Qu'y a-t-il entre
eux? Presque rien, peut-etre. Une susceptibilite puerile, un differend a
propos de chasse, a ce que pretend Jean Jappeloup. Si cela etait certain,
ne serait-il pas possible de les reconcilier? Mon pere, aussi, reve de M.
de Boisguilbault, et quelquefois, lorsqu'il s'assoupit sur sa chaise apres
souper, il prononce son nom avec une angoisse profonde. Monsieur Emile, je
m'en rapporte a votre generosite et a votre prudence pour faire parler,
s'il est possible, M. de Boisguilbault. Je me suis toujours promis de
saisir la premiere occasion qui se presenterait pour tacher de rapprocher
deux hommes qui se sont tant aimes, et si Jean avait pu entrer tout a fait
en grace aupres du marquis, j'aurais espere beaucoup de sa hardiesse et de
son esprit naturel. Mais lui aussi est victime d'une bizarrerie de ce
personnage, et je ne vois que vous qui puissiez venir a mon aide.

--Vous ne doutez pas que ce ne soit desormais ma plus constante
resolution," repondit Emile avec feu. Et comme il entendait revenir Janille
dont les petits sabots resonnaient sur les dalles, il monta sur une chaise
comme pour consolider la pendule, mais en effet pour cacher le trouble
delicieux que faisait naitre en lui la confiance de Gilberte.

Gilberte aussi etait emue; elle avait fait un grand effort de courage pour
ouvrir son coeur a un jeune homme qu'elle connaissait a peine; et elle
m'etait ni assez enfant, ni assez campagnarde, pour ne pas savoir qu'elle
avait agi en dehors des convenances.

Cette loyale fille souffrait deja un peu d'avoir un petit secret pour
Janille; mais elle se rassurait en pensant a la purete de ses intentions,
et il lui etait impossible de croire Emile capable d'en abuser. Pour la
premiere fois de sa vie, elle eut un instinct de ruse feminine en voyant
rentrer sa gouvernante. Elle sentait qu'elle avait le visage en feu, et
elle se baissa comme pour chercher une aiguille qu'elle avait fait tomber a
dessein.

La penetration de Janille fut donc mise en defaut par deux enfants fort peu
habiles a tous autres egards, et l'on entreprit gaiement l'exploration des
souterrains.

Celui qui etait place immediatement au-dessous du pavillon carre donnait
entree a un escalier rapide, qui s'enfoncait a une profondeur effrayante
dans le roc. Janille marchait devant, d'un pas delibere, et avec l'habitude
que lui avaient donnee ses fonctions de _cicerone_ aupres des voyageurs.
Emile la suivait pour frayer le chemin a Gilberte, qui n'etait ni
maladroite ni pusillanime, mais pour laquelle Janille tremblait sans cesse.

"Prends garde, ma petite, lui criait-elle a chaque instant. Monsieur Emile,
retenez-la si elle tombe. Mademoiselle est distraite comme son cher pere:
c'est de famille. Ce sont des enfants qui se seraient tues cent fois, si je
n'avais pas eu toujours l'oeil sur eux."

Emile etait heureux de pouvoir prendre un peu du role de Janille. Il
ecartait les decombres, et, comme l'escalier devenait de plus en plus
difficile et degrade, il se crut autorise a offrir sa main, qui fut refusee
d'abord, et enfin acceptee comme assez necessaire.

Qui peut depeindre la violence et l'ivresse d'un premier amour dans une ame
energique? Emile trembla si fort en recevant la main de Gilberte dans la
sienne, qu'il ne pouvait plus ni parler ni plaisanter arec Janille, ni
repondre a Gilberte, qui plaisantait encore, et qui peu a peu se sentit
toute troublee et ne trouva plus rien a dire.

Ils ne descendirent ainsi qu'une douzaine de marches, mais, pendant cette
minute, le temps s'arreta pour Emile, et, quand il passa toute la nuit
suivante a se la retracer, il lui sembla qu'il avait vecu un siecle.

Sa vie precedente lui apparut des lors comme un songe, et son individualite
fut comme transformee. Se rappelait-il les jours de l'enfance, les annees
du college, les ennuis ou les joies de l'etude, ce n'etait plus l'etre
passif et enchaine qu'il s'etait senti etre jusque-la; c'etait l'amant de
Gilberte qui venait de traverser cette vie, desormais radieuse, eclairee
d'un jour nouveau. Il se voyait petit enfant, il se voyait ecolier
impetueux, puis etudiant reveur et agite; et ces personnages, qui lui
avaient paru differer comme les phases de sa vie, redevenaient a ses yeux
un seul etre, un etre privilegie qui marchait triomphalement vers le jour
ou la main de Gilberte devait se poser dans la sienne.

L'escalier souterrain aboutissait au bas de la colline rocheuse que
couronnait le chateau. C'etait un passage de sortie reserve en cas de
siege, et Janille ne tarissait pas d'eloges sur cette construction
difficile et savante.

Malgre l'egalite absolue dans laquelle elle vivait avec ses maitres et dont
elle n'eut voulu se departir a aucun prix, tant elle avait conscience de
son droit, la petite femme avait des idees etrangement feodales; et, a
force de s'identifier avec les ruines de Chateaubrun, elle en etait venue a
tout admirer dans ce passe dont elle se faisait, a la verite, une idee fort
confuse. Peut-etre aussi croyait-elle devoir rabattre l'orgueil presume de
la richesse bourgeoise, en faisant sonner bien haut devant Emile l'antique
puissance des ancetres de Gilberte.

"Tenez, Monsieur, lui disait-elle en le promenant de geole en geole, voila
ou l'on mettait les gens a la raison. Vous pouvez voir encore ici les
anneaux de fer pour attacher les prisonniers enchaines. Voici un caveau ou
l'on dit que trois rebelles ont ete devores par un serpent enorme. Les
seigneurs d'autrefois en avaient comme cela a leur disposition. Nous vous
ferons voir tantot les oubliettes: c'etait cela qui ne plaisantait pas! Ah!
mais si vous etiez passe par la avant la revolution, vous auriez peut-etre
bien fait le signe de la croix au lieu de rire!

--Heureusement on peut rire ici maintenant, dit Gilberte, et penser a autre
chose qu'a ces abominables legendes. Je remercie le bon Dieu de m'avoir
fait naitre dans un temps ou l'on peut a peine y croire, et j'aime notre
vieux nid, tel que le voila, inoffensif et renverse a jamais. Tu sais bien,
Janille, ce que mon pere dit toujours aux gens de Cuzion, quand ils
viennent lui demander de nos pierres pour se batir des maisons: "Prenez,
mes enfants, prenez, ce sera la premiere fois qu'elles auront servi a
quelque chose de bon!"

--C'est egal, reprit Janille, c'est quelque chose que d'avoir ete les
premiers dans son pays, et les maitres a tout le monde!

--On sent d'autant mieux, dit la jeune fille, le plaisir d'etre l'egal de
tout le monde et de ne plus faire peur a personne.

--Oh! c'est une gloire et un bonheur que j'envie!" s'ecria Emile.




XVI.

LE TALISMAN.


Si l'on eut dit, huit jours auparavant, a Gilberte, qu'un jour allait
arriver ou le calme de son coeur serait agite de commotions etranges, ou le
cercle de ses affections allait non pas seulement s'etendre pour admettre
un inconnu a la suite de son pere, de Janille et du charpentier, mais se
briser soudainement pour placer un nouveau nom au milieu de ces noms
cheris, elle n'eut pu croire a un tel miracle, et elle s'en fut effrayee.

Et pourtant elle sentit vaguement que desormais l'image de ce jeune homme
aux cheveux noirs, a l'oeil de feu, a la taille elancee, allait s'attacher
a tous ses pas et la poursuivre jusque dans son sommeil.

Elle repoussait une telle fatalite, mais sans pouvoir s'y soustraire. Son
ame douce et chaste n'allait point au-devant de l'ivresse qui venait la
chercher; mais elle devait la subir, et elle la subissait deja depuis que
la main d'Emile avait fremi et tremble en touchant la sienne.

Puissance inouie et mysterieuse d'un attrait que rien ne peut conjurer, et
qui dispose de la jeunesse avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaitre
et de se preparer a l'attaque ou a la defense!

Un peu excitee par les premieres atteintes de cette flamme secrete,
Gilberte les recut d'abord en jouant. Sa serenite n'en fut pas troublee a
la surface, et tandis qu'Emile etait deja force de se faire violence pour
cacher son emotion, elle souriait encore et parlait librement, en attendant
que le regret de son depart et l'impatience de son retour lui fissent
comprendre que sa presence allait devenir souverainement necessaire.

Janille ne les quitta plus; mais insensiblement leur conversation se porta
sur des sujets ou, malgre sa vive penetration, Janille ne comprenait pas
grand'chose.

Gilberte etait instruite aussi solidement que peut l'etre une jeune fille
elevee dans un pensionnat de Paris, et il est vrai de dire que l'education
des femmes a fait, depuis vingt ans, de notables progres dans la plupart de
ces etablissements. L'instruction, le bon sens et la tenue des femmes
chargees de les diriger ont subi les memes ameliorations, et des hommes de
merite n'ont pas trouve au-dessous d'eux de faire des cours d'histoire, de
litterature et de science elementaire pour cette moitie intelligente et
perspicace du genre humain.

Gilberte avait recu quelques notions de ce qu'on appelle les arts
d'agrement; mais, tout en obeissant en ceci a la volonte de son pere, elle
avait donne plus d'attention au developpement de ses facultes serieuses.

Elle s'etait dit de bonne heure que les beaux arts lui seraient d'une
faible ressource dans une vie pauvre et retiree, que le labeur domestique
lui prendrait trop de temps, et que, destinee au travail des mains, elle
devait former son esprit pour ne pas souffrir du vide de la pensee et du
dereglement de l'imagination.

Une sous-maitresse, femme de merite, dont elle avait fait son amie et la
confidente de son sort precaire, avait ainsi regle l'emploi de ses
facultes, et la jeune fille, penetree de la sagesse de ses conseils, s'y
etait docilement resolue.

Cependant ce plaisir d'apprendre et de retenir les choses de l'esprit avait
cree a l'enfant une certaine souffrance depuis qu'elle etait privee de
livres au milieu des ruines de Chateaubrun. M. Antoine eut fait tous les
sacrifices pour lui en procurer, s'il eut pu se rendre compte de son desir;
mais Gilberte, gui voyait leurs ressources si restreintes, et qui voulait,
avant tout, que le bien-etre de son pere ne souffrit d'aucune privation, se
gardait bien d'en parler.

Janille s'etait dit, une fois pour toutes, que _sa fille_ etait assez
_savante_, et, la jugeant d'apres elle-meme, qui etait encore coquette
d'ajustements au milieu de sa parcimonieuse economie, elle employait ses
petites epargnes a lui procurer de temps en temps une robe d'indienne ou un
bout de dentelle.

Gilberte affectait de recevoir ces petits presents avec un plaisir extreme
pour ne rien diminuer de celui que sa gouvernante mettait a les lui
apporter. Mais elle soupirait tout bas en songeant qu'avec le prix modique
de ces chiffons on eut pu lui donner un bon livre d'histoire ou de poesie.

Elle consacrait ses heures de loisir a relire sans cesse le petit nombre de
ceux qu'elle avait rapportes de sa pension, et elle les savait presque par
coeur.

Une fois ou deux, sans rien dire de son projet, elle avait determine
Janille, qui tenait les cordons de la bourse commune, a lui donner l'argent
destine a une parure nouvelle. Mais alors il s'etait trouve que Jean avait
eu besoin de souliers, ou que de pauvres gens du voisinage avaient manque
de linge pour leurs enfants; et Gilberte avait ete a ce qu'elle appelait
le plus presse, remettant a des jours meilleurs l'acquisition de ses
livres.

Le cure de Cuzion lui avait prete un Abrege de quelques Peres de l'Eglise,
et la _Vie des Saints_, dont elle avait fait longtemps ses delices; car,
lorsqu'on n'a pas de quoi choisir, on force son esprit a se complaire aux
choses serieuses, en depit de la jeunesse qui vous pousserait a des
occupations moins austeres.

Ces necessites sont parfois salutaires aux bons esprits, et lorsque
Gilberte se plaignait naivement a Emile de son ignorance, il s'etonna au
contraire de la voir si eclairee sur certaines choses de fonds qu'il avait
jugees sur la foi d'autrui sans les approfondir.

L'amour et l'enthousiasme aidant, il ne tarda pas a trouver Gilberte
accomplie, et a la proclamer, en lui-meme, la plus intelligente et la plus
parfaite des creatures humaines; et cela etait relativement vrai.

Le plus grand et le meilleur des etres, c'est celui qui sympathise le plus
avec nous, qui nous comprend le mieux, qui sait le mieux developper et
alimenter ce que nous avons de meilleur dans l'ame; enfin, c'est celui qui
nous ferait l'existence la plus douce et la plus complete, s'il nous etait
donne de fondre entierement la sienne avec la notre.

"Ah! j'ai bien fait de conserver jusqu'ici mon coeur vierge et ma vie pure,
se disait Emile, et je vous remercie, mon Dieu, de m'y avoir aide! car
voici bien veritablement celle qui m'etait destinee, et sans laquelle je
n'aurais fait que vegeter et souffrir."

Tout en causant d'une maniere generale, Gilberte laissa percer son regret
d'etre privee de livres, et Emile devina bien vite que ce regret etait plus
profond qu'on ne voulait le faire connaitre a Janille.

Il pensa avec douleur que, hormis des traites de commerce et d'industrie
speciale, il n'y avait pas un seul volume dans la maison de son pere, et
que, croyant retourner a Poitiers, il y avait laisse le peu d'ouvrages
litteraires qu'il possedait.

Mais Gilberte insinua qu'il y avait une bibliotheque tres etendue a
Boisguilbault.

Jean avait autrefois travaille dans une grande chambre pleine de livres, et
il etait bien regrettable qu'on ne se vit point, car on aurait pu profiter
d'un si utile voisinage.

Ici Janille, qui tricotait toujours en marchant, releva la tete.

"Ca doit etre un tas de vieux bouquins fort ennuyeux, dit elle, et je
serais bien fachee, pour mon compte, d'y mettre le nez; je craindrais que
ca ne me rendit maniaque comme celui qui en fait sa nourriture.

--M. de Boisguilbault lit donc beaucoup? demanda Gilberte; sans doute il
est fort instruit.

--Et a quoi cela lui a-t-il servi de tant lire et de devenir si savant? Il
n'en a jamais fait part a personne, et ca n'a reussi a le rendre ni aimant,
ni aimable."

Janille ne voulant pas s'exposer plus longtemps a parler d'un homme qu'elle
haissait, sans pouvoir ou sans vouloir dire pourquoi, fit quelques pas dans
le preau vers ses chevres, comme pour les empecher de brouter une vigne qui
tapissait l'entree du pavillon carre.

Emile profita de cet instant pour dire a Gilberte que s'il y avait, en
effet, tant de livres a Boisguilbault, elle en aurait bientot a discretion,
dut-il les emprunter a la derobee.

Gilberte ne put le remercier que par un sourire, n'osant y joindre un
regard: elle commencait a se sentir embarrassee avec lui lorsque Janille
n'etait pas entre eux.

"Ah ca! dit Janille en se rapprochant, M. Antoine ne se presse guere de
revenir. Je le connais: il babille a cette heure! Il a rencontre d'anciens
amis; il les regale sous la ramee; il oublie l'heure et depense son argent!
Et puis, si quelque pleurard demande a emprunter dix ou quinze francs, pour
acheter une mauvaise chevre, ou quelques paires d'oies maigres, il va se
laisser aller! Il donnerait bien tout ce qu'il a sur lui, s'il n'avait pas
peur d'etre gronde en rentrant. Ah mais! il a emmene six moutons, et s'il
n'en rapporte que cinq dans sa bourse, comme ca arrive trop souvent, gare a
ma mie Janille; il n'ira plus sans moi a la foire! Tenez, voila quatre
heures qui sonnent a l'horloge (grace a M. Emile qui l'a si bien fait
parler), et je gage que ton pere est tout au plus en route pour revenir.

--Quatre heures! s'ecria Emile, c'est juste l'heure ou M. de Boisguilbault
se met a table. Je n'ai pas un instant a perdre.

--Partez donc vite, dit Gilberte, car il ne faut pas l'indisposer contre
nous plus qu'il ne l'est deja.

--Et qu'est-ce que cela nous fait qu'il nous en veuille? dit Janille.
Allons, vous voulez donc partir absolument sans voir M. Antoine?

--Il le faut a mon grand regret!

--Ou est ce bandit de Charasson? cria Janille. Je gage qu'il dort dans un
coin, et qu'il ne songe pas a vous amener votre cheval! Oh! quand monsieur
est absent, Sylvain disparait. Ici, mechant drole, ou etes-vous cache?

--Que ne pouvez-vous me munir d'un charme! dit Emile a Gilberte, tandis que
Janille cherchait Sylvain et l'appelait d'une voix plus retentissante que
reellement courroucee. Je m'en vais, comme un chevalier errant, penetrer
dans l'antre du vieux magicien pour essayer de lui ravir ses secrets et les
paroles qui doivent mettre fin a vos peines.

--Tenez, dit Gilberte en riant, et detachant une fleur de sa ceinture,
voici la plus belle rose de mon jardin: il y aura peut etre dans son parfum
une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la ferocite de son
ennemi. Laissez-la sur sa table, tachez de la lui faire admirer et
respirer. Il est horticulteur et n'a peut-etre pas, dans son grand
parterre, un aussi bel echantillon que ce produit de mes greffes de l'an
passe. Si j'etais une chatelaine de ce bon temps que regrette Janille, je
saurais peut-etre faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique a
cette fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui
demande de repandre la grace dans ce coeur farouche, comme il a fait
descendre la rosee pour ouvrir ce bouton de rose.

--Serai-je donc vraiment force de lui laisser mon talisman? dit Emile en
cachant la rose dans son sein; et ne dois-je pas le garder pour qu'il me
serve une autre fois?"

Le ton dont il fit cette demande et l'emotion repandue sur son visage
causerent a Gilberte un instant de surprise ingenue.

Elle le regarda d'un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le
prix qu'il attachait a la fleur detachee de son sein.

Elle essaya de sourire comme a une plaisanterie, puis elle se sentit
rougir, et Janille reparaissant, elle ne repondit rien.

Emile, enivre d'amour, descendit avec une audacieuse rapidite le sentier
dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner, et vit
Gilberte, qui, de sa terrasse plantee de rosiers, le suivait des yeux, bien
qu'elle eut les mains occupees, en apparence, a tailler ses plantes
favorites.

Elle n'etait pas mise avec recherche, a coup sur, ce jour-la plus que les
autres. Sa robe etait propre; comme tout ce qui avait passe par les mains
scrupuleuses de Janille; mais elle avait ete si souvent lavee et repassee
que, de lilas, elle etait devenue d'une teinte indefinissable, comme celles
que prennent les hortensias au moment de se fletrir.

Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait,
s'echappait de cette contrainte, et formait comme une aureole d'or autour
de sa tete.

Une chemisette bien blanche et bien serree encadrait son beau cou et
laissait deviner le contour elegant de ses epaules. Emile la trouva
resplendissante, aux rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur elle, sans
qu'elle songeat a s'en preserver. Le hale n'avait pu fletrir une si riche
carnation, et elle paraissait d'autant plus fraiche que sa toilette etait
plus pale et plus effacee.

D'ailleurs, l'imagination d'un amoureux de vingt ans est trop riche pour
s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanee
prit aux yeux d'Emile une teinte plus riche que toutes les etoffes de
l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance
n'avaient jamais su vetir aussi magnifiquement leurs riantes madones et
leurs saintes triomphantes.

Il resta cloue a sa place quelques instants, ne pouvant s'eloigner; et,
sans l'ardeur de son cheval qui rongeait le frein et frappait du pied, il
eut completement oublie que M. de Boisguilbault avait encore une heure a
l'attendre.

Il avait fallu faire plusieurs detours pour arriver au bas de cette
colline, et cependant la distance verticale n'etait pas assez grande pour
que les deux jeunes gens ne se vissent pas fort bien.

Gilberte reconnut l'irresolution du cavalier, qui ne pouvait se resoudre a
la perdre de vue; elle rentra sous les buissons de roses pour s'y cacher;
mais elle le regarda encore longtemps a travers les branches.

Janille avait ete sur le sentier oppose a la rencontre de son maitre. Ce
ne fut qu'en entendant la voix de son pere que Gilberte s'arracha au charme
qui la retenait. C'etait la premiere fois qu'elle se laissait devancer par
Janille pour le recevoir et le debarrasser de sa gibeciere et de son baton.

A mesure qu'il se rapprochait de Boisguilbault, Emile faisait son plan et
le refaisait cent fois pour attaquer la forteresse ou ce personnage
incomprehensible se tenait retranche.

Entraine par son esprit romanesque, il croyait pressentir la destinee de
Gilberte, et la sienne par consequent, ecrites en chiffres mysterieux dans
quelque recoin ignore de ce vieux manoir, dont il voyait les hautes
murailles grises se dresser devant lui.

Grande, morne, triste et fermee comme son vieux seigneur, cette residence
isolee semblait defier l'audace de la curiosite. Mais Emile etait stimule
desormais par une volonte passionnee. Confident et mandataire de Gilberte,
il pressait contre ses levres la rose deja fletrie, et se disait qu'il
aurait le courage et l'habilete necessaires pour triompher de tous les
obstacles.

Il trouva M. de Boisguilbault, seul sur son perron, inoccupe et impassible
comme a l'ordinaire. Il se hata de s'excuser du retard apporte au diner du
vieux gentilhomme, en pretendant qu'il avait perdu son chemin, et que, ne
connaissant pas encore le pays, il avait mis pres de deux heures a se
retrouver.

M. de Boisguilbault ne lui fit point de questions sur l'itineraire qu'il
avait suivi; on eut dit qu'il craignait d'entendre prononcer le nom de
Chateaubrun: mais par un raffinement de politesse, il assura qu'il ne
savait point l'heure, et qu'il n'avait point songe a s'impatienter.

Cependant, il avait ressenti quelque agitation, comme Emile s'en apercut
bientot a certaines paroles embarrassees, et le jeune homme crut
comprendre, qu'au milieu du profond ennui de son isolement, la
susceptibilite du marquis eut vivement souffert d'un manque de parole.

Le diner fut excellent et servi avec une ponctualite minutieuse par le
vieux domestique. C'etait le seul serviteur visible du chateau. Les autres,
enfouis dans la cuisine, qui etait situee dans un caveau, ne paraissaient
point. Il semblait qu'il y eut a cet egard une sorte de consigne, et que
leur doyen eut seul le don de ne pas choquer les regards du maitre.

Ce vieillard etait infirme, mais il etait si bien habitue a son service que
le marquis n'avait presque jamais rien a lui dire, et quand, par hasard, il
ne devinait pas ses volontes, il lui suffisait d'un signe pour les
comprendre.

Cette surdite paraissait servir le laconisme de M. de Boisguilbault, et
peut-etre aussi n'etait-il pas fache d'avoir pres de lui un homme dont la
vue affaiblie ne pouvait plus chercher a lire dans sa physionomie: c'etait
une machine plus qu'un serviteur qu'il avait a ses cotes, et qui, prives
par ses infirmites du pouvoir de communiquer avec la pensee de ses
semblables, en avait perdu le desir et le besoin.

On concevait aisement que ces deux vieillards fussent seuls capables de
vivre ensemble, sans songer a s'ennuyer l'un de l'autre, tant il y avait en
eux peu de vie apparente.

Le service ne se faisait pas vite, mais avec ordre. Les deux convives
resterent deux heures a table. Emile remarqua que son hote mangeait a
peine, et seulement pour l'exciter a gouter tous les plats, qui etaient
recherches et succulents.

Les vins furent exquis, et le vieux Martin presentait horizontalement, sans
leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique
et venerable poussiere.

Le marquis mouillait a peine ses levres, et faisait signe a son vieux
serviteur de remplir le verre d'Emile qui, habitue a une grande sobriete,
s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber a tant d'experiences
reiterees sur les nombreux echantillons de cette cave seigneuriale.

"Est-ce la votre ordinaire, monsieur le marquis? lui demanda-t-il
emerveille de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes.

--Je ... je n'en sais rien, repondit le marquis; je ne m'en mele pas, c'est
Martin qui dirige mon interieur. Je n'ai jamais d'appetit; et ne m'apercois
pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon?

--Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'etre admis a votre table, je
prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de
devenir gourmet.

--Pourquoi non? c'est une jouissance comme une autre. Heureux ceux qui en
ont beaucoup!

--Mais il en est de plus nobles et de moins dispendieuses, reprit Emile;
tant de gens manquent du necessaire que j'aurais honte de me faire un
besoin du superflu.

--Vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, avec son soupir accoutume. Eh
bien, je dirai a Martin de vous servir plus simplement une autre fois. Il a
juge qu'a votre age on avait grand appetit; mais il me semble que vous
mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel age avez-vous?

--Vingt et un ans.

--Je vous aurais cru moins jeune.

--D'apres ma figure?

--Non, d'apres vos idees.

--Je voudrais que mon pere entendit votre opinion, monsieur le marquis, et
qu'il voulut bien s'en penetrer, repondit Emile en souriant; car il me
traite toujours comme un enfant.

--Quel homme est-ce que votre pere? dit M. de Boisguilbault avec une
ingenuite de preoccupation qui otait a cette question ce qu'elle eut pu
avoir d'impertinent au premier abord.

--Mon pere, repondit Emile, est pour moi un ami dont je desire l'estime et
dont je redoute le blame. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous
peindre un caractere energique, severe et juste.

--J'ai oui dire qu'il etait fort capable, fort riche, et jaloux de son
influence. Ce n'est pas un mal s'il s'en sert bien.

--Et quel est, suivant vous, monsieur le marquis, le meilleur usage qu'il
en puisse faire?

--Ah! ce serait bien long a dire! repondit le marquis en soupirant; vous
devez savoir cela aussi bien que moi."

Et, entraine un instant par la confiance qu'Emile lui avait temoignee a
dessein, pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il
eut craint de faire un effort pour en sortir.

"Il faut absolument rompre cette glace seculaire, pensa Emile. Ce n'est
peut-etre pas si difficile qu'on le croit. Peut-etre serai-je le premier
qui l'ait essaye!"

Et tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui
inspirait l'ambition de son pere, ou sur la lutte penible de leurs opinions
respectives, il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses
sympathies, et meme de ses reves pour l'avenir de la famille humaine.

Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut
a provoquer des contradictions qui lui permettraient enfin de penetrer dans
cette ame mysterieuse.

"Que ne puis-je amener une explosion de dedain ou d'indignation! se
disait-il; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place."

Et, sans s'en douter, il suivait avec le marquis la meme tactique que son
pere avait suivie naguere avec lui; il affectait de fronder et de demolir
tout ce qu'il supposait devoir etre plus ou moins sacre aux yeux du vieux
legitimiste; "la noblesse aussi bien que l'argent, la grande propriete, la
puissance des individus, l'esclavage des masses, le catholicisme
jesuitique, le pretendu droit divin, l'inegalite des droits et des
jouissances, base des societes constituees, la domination de l'homme sur la
femme, consideree comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme
propriete dans le contrat de la morale publique; enfin, toutes ces lois
paiennes que l'Evangile n'a pu detruire dans les institutions, et que la
politique de l'Eglise a consacrees."

M. de Boisguilbault paraissait ecouter mieux qu'a l'ordinaire; ses grands
yeux bleus s'etaient arrondis comme si, a defaut du vin qu'il ne buvait
pas, la surprise d'une telle declaration des droits de l'homme l'eut jete
dans une stupeur accablante.

Emile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait
d'y avoir recours pour se donner _du montant_, si la chaleur naturelle de
son jeune enthousiasme ne suffisait pas a conjurer l'avalanche de neige
pres de rouler sur lui.

Mais il n'eut pas besoin de ce topique, et, soit que la neige eut trop
durci pour se detacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'ecouter, M. de
Boisguilbault n'eut rien entendu, la temeraire profession de foi de
l'enfant du siecle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond
silence.

"Eh bien, monsieur le marquis, dit Emile, etonne de cette tolerance
apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes
d'etre combattues?"

M. de Boisguilbault ne repondit pas; un pale sourire erra sur ses levres,
qui firent le mouvement de repondre et ne laisserent echapper que le soupir
problematique. Mais il posa la main sur celle d'Emile, et il sembla a ce
dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptome de vie a
cette main de pierre.

Enfin il se leva et dit:

"Nous allons prendre le cafe dans mon parc."

Et, apres une pause, il ajouta, comme s'il achevait tout haut une phrase
commencee tout bas:

"Car je suis completement de votre avis.

--Vraiment? s'ecria Emile en passant resolument son bras sous celui du
grand seigneur.

--Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement.

--C'est-a-dire que toutes ces choses vous sont indifferentes?

--Plut a Dieu!" repondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentue
que les autres.




XVII.

DEGEL.


Emile n'avait encore admire le parc de Boisguilbault que par-dessus les
haies et a travers les grilles. Il fut encore plus frappe de la beaute de
ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse
disposition.

La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondee avec une grande
intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et
une source abondante, s'echappant du milieu des rochers, courait dans tous
les sens, entretenant la fraicheur sous ces magnifiques ombrages.

Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, etaient
couverts d'une vegetation serree qui cachait une partie des murs et des
buissons de cloture, si bien que, de toutes les hauteurs menagees pour
jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le
parc s'etendait jusqu'a l'horizon.

"Voici un lieu enchante, dit Emile, et il suffit de le voir pour etre
certain que vous etes un grand poete.

--Il y a beaucoup de grands poetes de mon espece, repondit le marquis,
c'est-a-dire des gens qui sentent la poesie sans pouvoir la manifester.

--La parole parlee ou ecrite est-elle donc la seule manifestation
interessante? reprit Emile. Le peintre qui interprete grandement la nature
n'est-il pas poete aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui cree
sur la nature elle-meme, et qui la modifie pour developper toute sa beaute,
n'a-t-il pas produit une grande manifestation poetique?

--Vous arrangez cela pour le mieux," dit M. de Boisguilbault d'un ton de
complaisance paresseuse, qui n'etait pourtant pas sans bienveillance. Mais
Emile aurait mieux aime la discussion que cette adhesion nonchalante a tout
propos, et il craignait d'avoir manque sa principale attaque, "Que
trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-meme? se
disait-il. Il n'est point de siege fameux dans l'histoire qui soit
comparable a celui-ci."

Le cafe etait servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la
proprete charmerent Emile un instant. Mais l'absence d'etres humains et
d'animaux domestiques, dans cette retraite champetre, se fit trop vite
remarquer pour qu'il fut possible d'entretenir la moindre illusion.

Rien n'y manquait pourtant: ni la colline couverte de mousse et plantee de
sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant a la porte dans une auge de
pierre, et s'en echappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entiere
en bois resineux coquettement decoupe en balustrades, et adossee a des
blocs granitiques, le joli toit a grands rebords, l'interieur meuble a
l'allemande, et jusqu'au service en poterie bleue: tout cela neuf, propre,
brillant, silencieux et desert, ressemblait a un beau joujou de Fribourg
plus qu'a une habitation rustique.

Il n'y avait pas jusqu'aux figures ternes et raides du vieux marquis et de
son vieux majordome qui ne donnassent l'idee de personnages en bois peint,
adaptes la pour completer la ressemblance.

"Vous avez ete en Suisse, monsieur le marquis? lui dit Emile, et ceci est
un souvenir de predilection.

--J'ai peu voyage, repondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un
jour avec l'intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur
mon chemin; le pays me plut, et je n'allai pas plus loin, me disant que je
me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.

--Je vois que vous preferez ce pays-ci a tous les autres, et que vous y
etes revenu pour toujours?

--Pour toujours, assurement.

--C'est la Suisse en petit, et si l'imagination y est moins excitee par des
spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont
moindres.

--J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriete.

--Est-ce une indiscretion de vous les demander?

--En seriez vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire
equivoque.

--Curieux! non; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du
mot; mais a mon age, la destinee des autres, la notre propre, est une
enigme, et l'on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'experience et la
sagesse de certains etres un utile enseignement.

--Pourquoi dites-vous de _certains etres_? Ne suis-je pas semblable a tout
le monde?

--Oh! nullement, monsieur le marquis!

--Vous m'etonnez beaucoup, reprit M. de Boisguilbault, absolument du meme
ton dont il avait dit quelques instants auparavant: _Je suis tout a fait de
votre avis_, et il ajouta:--Mettez donc du sucre dans votre cafe.

--Je m'etonne davantage, dit Emile en prenant machinalement du sucre, que
vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravite, et
j'oserai dire aussi votre melancolie, ont de frappant et de solennel pour
un enfant comme moi.

--Est-ce que je vous fais peur? dit M. de Boisguilbault avec un profond
soupir.

--Vous me faites tres peur, monsieur le marquis, je l'avoue franchement;
mais ne prenez pas cette naivete en mauvaise part: car il est tout aussi
certain que je suis pousse a vaincre ce sentiment-la par un sentiment tout
oppose d'irresistible sympathie.

--C'est singulier, dit le marquis, tres singulier; expliquez-moi donc ca.

--C'est bien simple. Comme, a mon age, on va chercher le mot de son propre
avenir dans le present des hommes faits ou dans le passe des hommes murs,
on s'effraie de voir une tristesse invincible, et comme un degout muet et
profond de la vie, sur des fronts austeres.

--Oui, voila pourquoi mon exterieur vous repousse. Ne craignez pas de le
dire. Vous n'etes pas le premier, et je m'y attendais.

--Repousser n'est pas le mot, puisqu'en depit de l'espece de stupeur
magnetique ou vous me jetez, je suis entraine vers vous par un attrait
bizarre.

--Bizarre!... oui, tres bizarre, et c'est vous qui etes le plus excentrique
de nous deux. J'ai ete frappe, des le premier instant ou je vous ai vu, de
ce qu'il y avait en vous de dissemblance aux caracteres des gens que j'ai
connus dans ma jeunesse.

--Et cette impression m'a-t-elle ete defavorable, monsieur le marquis?

--Bien au contraire, repondit M. de Boisguilbault de cette voix sans
inflexion qui ne laissait jamais apprecier la portee de ses reponses.
Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait
en deux pour l'entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore
des ouvriers dans le parc?

--Non, monsieur le marquis, plus personne.

--En ce cas, fermez la porte en vous retirant."

Emile resta seul avec son hote dans la solitude de ce grand parc. Le
marquis lui prit le bras et l'emmena s'asseoir sur les rochers, au-dessus
du chalet, dans une situation admirable.

Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait de grandes ombres des
peupliers, comme un rideau coupe de chaudes clartes, d'un travers a l'autre
des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuance comme
l'opale, au-dessus d'un ocean de sombre verdure, et les bruits du travail
dans la campagne, en s'affaiblissant peu a peu, laissaient entendre plus
distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles.

C'etait une magnifique soiree, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux
et sa pensee sur les collines lointaines de Chateaubrun, tomba dans une
douce reverie.

Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'ame, avant d'entreprendre de
nouvelles attaques, lorsque, tout a coup, son adversaire fit une sortie
imprevue en rompant le premier le silence:

"Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse ou de
plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espece de sympathie pour moi, en
depit de l'ennui que je vous cause d'ailleurs, en voici la cause: c'est que
nous professons les memes principes, c'est que nous sommes tous les deux
communistes.

--Serait-il vrai? s'ecria Emile etourdi de cette declaration et croyant
rever. J'ai pense tantot que c'etait vous qui me repondiez precisement par
forme de politesse ou de plaisanterie; mais aurais-je donc reellement le
bonheur de trouver chez vous la sanction de mes desirs et de mes reves?

--Qu'y a-t-il donc la d'etonnant? reprit le marquis avec calme. La verite
ne peut-elle se reveler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et
n'ai-je pas assez vecu pour arriver a distinguer le bien du mal, le vrai du
faux? Vous me prenez pour un homme tres-positif et tres froid. Il est
possible que je sois ainsi; a mon age, on est trop las de soi-meme pour
aimer a s'examiner; mais, en dehors de notre personnalite, il y a des
realites generales qui sont assez dignes d'interet pour nous distraire de
nos ennuis.

"J'ai eu longtemps les opinions et les prejuges dont on m'avait nourri; mon
indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop pres; et puis
j'avais des soucis interieurs qui m'en otaient la pensee. Mais depuis que
la vieillesse m'a delivre de toute pretention au bonheur et de toute
espece de regret ou d'interet particulier, j'ai senti le besoin de me
rendre compte de la vie generale des etres, et, par consequent, du sens des
lois divines appliquees a l'humanite.

"Quelques brochures saint-simoniennes m'etaient arrivees par hasard, je les
lisais par desoeuvrement, ne pensant point encore qu'on put depasser les
hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait
reconcilie.

"Je voulais connaitre davantage les principes de cette nouvelle ecole, de
la je passai a l'etude de Fourier. J'admis toutes ces choses, mais sans
voir bien clair dans leurs contradictions, et sentant encore quelque
tristesse a voir l'ancien monde s'ecrouler sous le poids de theories
invincibles dans leur systeme de critique, confuses et incompletes dans
leurs principes d'organisation.

"C'est depuis cinq ou six ans seulement que j'ai accepte, avec un parfait
desinteressement et une grande satisfaction d'esprit, le principe d'une
revolution sociale.

"Les tentatives du communisme m'avaient paru d'abord monstrueuses, sur la
foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les
publications de toutes les ecoles, et je m'egarais lentement dans ce
labyrinthe sans me rebuter de la fatigue.

"Peu a peu l'hypothese communiste se degagea de ses nuages; de bons ecrits
vinrent porter la lumiere dans mon esprit. Je sentis la necessite de me
reporter aux enseignements de l'histoire et a la tradition du genre humain.

"J'avais une bibliotheque assez bien choisie des meilleurs documents et des
plus serieuses productions du passe.

"Mon pere avait aime la lecture, et moi je l'avais haie si longtemps, que
je ne savais pas meme ce qu'il m'avait laisse de precieuses ressources
pour mes vieux jours. Je me remis tout seul a l'ouvrage.

"Je rappris les langues mortes que j'avais oubliees, je lus pour la
premiere fois, dans les sources memes, l'histoire des religions et des
philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les
prophetes, les poetes, les martyrs, les heretiques, les savants, les
orthodoxes eclaires, les novateurs, les artistes, les reformateurs de tous
les temps, de tous les pays, de toutes les revolutions et de tous les
cultes m'apparurent d'accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque
par leurs contradictions apparentes, une verite eternelle, une logique
aussi claire que la lumiere du jour: savoir, l'egalite des droits et la
necessite inevitable de l'egalite des jouissances, comme consequence
rigoureuse de la premiere.

"Depuis ce moment, je ne me suis plus etonne que d'une chose, c'est qu'au
temps ou nous vivons, avec tant de ressources, de decouvertes, d'activite,
d'intelligence et de liberte d'opinions, le monde soit encore plonge dans
une si profonde ignorance de la logique des faits et des idees qui le
forcent a se transformer; c'est qu'il y ait tant de pretendus savants et
tant de soi-disant theologiens encourages et entretenus par l'Etat et par
l'Eglise, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie a faire le travail
bien simple qui m'a conduit a la certitude; c'est enfin que, tout en se
precipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passe croie
se preserver par la force et la colere de la destinee qui le presse et
l'engloutit, tandis que les inities a la loi de l'avenir n'ont pas encore
assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tete
levee, qu'ils sont communistes et non autre chose.

"Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de reves et d'utopies avec
l'eloquence de l'enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces
expressions-la, parce qu'a votre age, la verite passionne, et qu'on s'en
fait un ideal qu'on aime a placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le
plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'emouvoir comme
vous pour cette verite qui me parait, a moi, aussi positive, aussi
evidente, aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et
romanesque.

"C'est chez moi le resultat d'une etude plus approfondie et d'une certitude
mieux assise. Je ne hais pas votre vivacite, mais je ne me ferais pas un
reproche de la combattre un peu pour vous empecher de compromettre la
doctrine par trop de petulance.

"Prenez-y garde: vous etes trop heureusement doue pour devenir jamais
ridicule et vous plairez quand meme aux gens qui vous combattront; mais
craignez qu'en parlant trop vite et a trop de gens rebelles de choses si
graves et aussi respectables, vous ne fassiez naitre en eux des
contradictions systematiques et une defense de mauvaise foi.

"Que diriez-vous d'un jeune pretre qui ferait des sermons en dinant? Vous
trouveriez qu'il compromet la majeste de ses textes. La verite communiste
est tout aussi respectable que la verite evangelique; puisqu'au fond c'est
la meme verite. N'en parlons donc pas a la legere et par maniere de dispute
politique.

"Si vous etes exalte, il faut vous sentir bien maitre de vous-meme pour la
proclamer; si vous etes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu'un peu
de confiance et de liberte d'esprit vous vienne pour ouvrir votre coeur aux
hommes sur un pareil sujet.

"Voyez-vous, monsieur Cardonnet, il ne faut pas qu'on dise que ce sont la
des folies, des songes creux, une fievre de declamation ou une extase de
mysticisme. On l'a assez dit, et assez de tetes faibles ont donne le droit
de le dire.

"Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de
visions fievreuses et desordonnees;--cela n'a pas empeche de vivre ce qui
etait viable dans le saint-simonisme.

"Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son systeme
ne subsiste et ne souffre un examen serieux. La verite triomphe et fait son
chemin, a travers quelque prisme qu'on la regarde et quelque deguisement
qu'on lui prete. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de
raison ou nous sommes arrives, les formes ridicules d'un enthousiasme
aveugle disparussent entierement.

"N'est-ce pas votre avis? L'heure n'a-t-elle pas sonne ou les gens serieux
doivent s'emparer de leur veritable domaine, et ou ce qui est prouve aux
yeux de la logique soit professe par les logiciens?

"Qu'importe qu'on dise que c'est inapplicable? De ce que la plupart des
hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l'erreur et le mensonge,
s'ensuit-il que l'homme clairvoyant soit force de suivre les aveugles dans
le precipice?

"On aura beau me demontrer la necessite d'obeir a des lois mauvaises et a
des prejuges coupables si mes actions s'y soumettent par force, mon esprit
n'en sera que plus convaincu de la necessite de protester contre.

"Jesus-Christ etait-il dans l'erreur, parce que, pendant dix-huit siecles
encore, la verite demontree par lui devait germer lentement et ne point
eclore dans les legislations?

"Et maintenant que les problemes souleves par son ideal commencent a
s'eclaircir pour plusieurs d'entre nous, d'ou vient que nous serions taxes
de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous dans cent
ans peut-etre?

"Reconnaissez donc qu'il n'est pas besoin d'etre un poete ni un devin pour
etre parfaitement convaincu de ce qu'il vous plait d'appeler des reves
sublimes.

"Oui, la verite est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la
decouvrent. Mais ceux qui, l'ayant recue et palpee, s'en accommodent comme
d'une tres bonne chose, n'ont veritablement pas le droit de s'enorgueillir;
car si, l'ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que
des idiots ou des fous."

M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilite prodigieuse pour lui,
et il eut pu parler longtemps encore sans qu'Emile, frappe de stupeur,
songeat a l'interrompre.

Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son ideal
put eclore dans une ame si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait
pas s'en degouter lui-meme, en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais
peu a peu, malgre la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et
l'immobilite de ses traits, M. de Boisguilbault exerca sur lui un ascendant
extraordinaire.

Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la
destinee prononcant ses arrets sur l'abime de l'eternite.

La solitude de ce lieu splendide, la purete du ciel qui, en perdant les
clartes du soleil, semblait elever sa voute bleue toujours plus haut vers
l'empyree, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de
cette eau courante, qui semblait, dans sa continuite placide, etre
l'accompagnement naturel de cette voix unie et calme; tout concourait a
plonger Emile dans une emotion profonde, semblable a la mysterieuse terreur
que devait produire sur de jeunes adeptes la reponse de l'oracle dans
l'obscurite des chenes sacres.

"Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement penetre de ce
qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre a vos enseignements
qu'en vous demandant pardon, du fond de mon coeur, de la maniere dont je
vous les ai arraches. J'etais loin de croire que vous eussiez de telles
idees, et j'etais attire vers vous par la curiosite plus que par le
respect. Mais desormais comptez que vous trouverez en moi un devouement
filial, si vous me jugez digne de vous le temoigner.

--Je n'ai jamais eu d'enfants, repondit le marquis en prenant la main
d'Emile dans la sienne, ou il la garda quelques instants; car il sembla
etre ranime, et une sorte de chaleur vitale s'etait communiquee a sa peau
seche et douce. Peut-etre n'etais-je pas digne d'en avoir. Peut-etre les
eusse-je mal eleves! Neanmoins j'ai beaucoup regrette de n'avoir pas ce
bonheur. A present, je suis resigne a mourir tout entier; mais si un peu
d'affection etrangere me vient du dehors, je l'accepterai avec
reconnaissance. Je ne suis pas tres confiant. La solitude rend poltron.
Mais je ferai pour vous quelque effort sur mon caractere, afin que vous
n'ayez pas a souffrir de mes defauts, et surtout de ma maussaderie, qui
fait horreur a tout le monde.

--C'est que le monde ne vous connait pas, reprit Emile; on vous juge bien
different de ce que vous etes. On vous croit orgueilleux et obstinement
attache a la chimere des antiques privileges. Vous avez pris, sans doute,
un soin cruel envers vous meme a ne vous laisser deviner par personne.

--Et pourquoi me serais-je explique? Qu'importe ce qu'on pense de moi,
puisque, dans le milieu ou je vegete, mes vraies opinions paraitraient
encore plus ridicules que celles qu'on me suppose?

"S'il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassee, a
lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhesion, aucune moquerie ne
m'en detournerait: mais cette adhesion, de la part d'un homme aussi peu
aime que je le suis; serait plus nuisible qu'utile au progres de la verite.

"Je ne sais pas mentir, et si quelqu'un se fut donne la peine de venir
m'interroger, depuis ces dernieres annees que mon esprit est fixe, il est
probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle
de la solitude s'agrandit chaque jour autour de moi, et je n'ai pas le
droit de m'en plaindre.

"Pour plaire, il faut etre aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu
m'ayant refuse certains dons qui sont impossibles a feindre."

Emile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant
qu'il etait en lui, l'amertume secrete qui se cachait sous la resignation
de M. de Boisguilbault.

"Il m'est bien facile de me contenter du present, lui dit le vieillard avec
un triste sourire. J'ai peu d'annees a vivre; quoique je ne sois ni
tres-vieux ni tres-malade, ma vie est usee, je le sens, et chaque jour, mon
sang se refroidit et se congele. Je pourrais me plaindre peut-etre de
n'avoir point eu de joies dans le passe; mais quand le passe a fui devant
nous, qu'importe ce qu'il a ete? ivresse ou desespoir, vigueur ou
faiblesse, tout a disparu comme un songe.

--Mais non pas sans laisser des traces, reprit Emile. Quand meme le
souvenir lui-meme s'effacerait, les emotions douces ou penibles ont depose
en nous leur baume ou leur poison, et notre coeur est calme ou brise, selon
ce qui l'a affecte. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert,
quoique votre courage ne veuille pas descendre a la plainte, et cette
souffrance, que vous cachez avec trop de fierte peut-etre, augmente mon
respect et ma sympathie pour vous.

--J'ai plus souffert par l'absence du bonheur que par ce qu'on est convenu
d'appeler le malheur meme. Une certaine fierte m'a toujours empeche, j'en
conviens, de chercher un remede dans la sympathie des autres. Il eut fallu
que l'amitie fut venue me chercher, je ne savais pas courir apres elle.

--Mais, alors, l'eussiez-vous acceptee?

--Oh! certainement, dit M. de Boisguilbault toujours d'un ton froid, mais
avec un soupir qui penetra dans le coeur d'Emile.

--Et maintenant, est-ce qu'il est trop tard? dit le jeune homme avec un
profond sentiment de pitie respectueuse.

--Maintenant ... il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis, ou oser
la demander ... et a qui, d'ailleurs?

--Et pourquoi donc pas a celui qui vous ecoute et vous comprend
aujourd'hui? C'est peut-etre le premier depuis bien longtemps!

--Il est vrai!

--Eh bien, meprisez-vous ma jeunesse? Me jugez-vous incapable d'un
sentiment serieux, et craignez-vous de rajeunir en accordant quelque
affection a un enfant?

--Et si j'allais vous vieillir, Emile?

--Eh bien, comme, de mon cote, j'essaierai de vous faire revenir sur vos
pas, ce sera une lutte avantageuse pour tous deux. J'y gagnerai en sagesse,
a coup sur, et peut-etre y trouverez-vous quelque allegement a vos austeres
ennuis. Croyez en moi, monsieur de Boisguilbault: a mon age, on ne sait pas
feindre; si j'ose vous offrir ma respectueuse amitie, c'est que je me sens
capable d'en remplir les devoirs, et d'apprecier les bienfaits de la
votre."

M. de Boisguilbault prit encore la main d'Emile et la serra, cette fois,
bien franchement, sans rien repondre.

A la clarte de la lune qui montait dans le firmament, le jeune homme vit
une grosse larme briller un instant sur la joue fletrie du vieillard et se
perdre dans ses favoris argentes.

Emile avait vaincu; il en etait heureux et fier.

La jeunesse d'aujourd'hui professe un dedain odieux pour la vieillesse, et
notre heros, tout au contraire, mettait un legitime orgueil a triompher de
la reserve et de la mefiance de cet homme malheureux et respectable.

Il se sentait flatte d'apporter quelque consolation a ce patriarche
abandonne, et de reparer envers lui l'oubli ou l'injustice des autres.

Il se promena longtemps avec lui dans son beau parc, et lui fit encore des
questions dont l'ingenuite confiante ne deplut point au marquis.

Il s'etonnait, par exemple, que, riche et independant de tout lien de
famille, M. de Boisguilbault n'eut pas essaye d'aborder la pratique, et de
fonder quelque etablissement d'association.

"Cela me serait impossible, repondit le vieillard. Je n'ai aucune
initiative dans l'esprit et le caractere; ma paresse est invincible, et de
ma vie, je n'ai pu agir sur les autres. J'y serais moins propre que jamais,
d'autant plus qu'il ne s'agirait pas seulement d'avoir un plan
d'organisation simple et applicable au present, il faudrait encore des
formules religieuses et morales, une predication de principes et de
sentiment.

"Je reconnais la necessite du sentiment pour convaincre les ames; mais ceci
n'est pas de mon ressort. Je n'ai pas la faculte de me livrer et de
m'epancher, et mon coeur n'a plus assez de vie pour communiquer l'eloquence
a ma parole.

"Je crois aussi que le temps n'est pas venu ... vous ne le croyez pas,
vous? Eh bien, je ne veux pas vous oter cette conviction; vous etes taille
pour les entreprises difficiles, et puissiez-vous trouver l'occasion
d'agir!

"Quant a moi, j'ai des projets pour plus tard ... pour apres ma mort. Je
vous les dirai peut-etre quelque jour ... Regardez ce beau jardin que j'ai
cree ... ce n'est pas sans intention ... mais je veux vous connaitre mieux
avant de m'expliquer; me le pardonnez-vous?

--Je m'y soumets, et je suis certain d'avance que votre predilection pour
ce paradis terrestre n'est pas une pure manie de proprietaire oisif.

--J'ai pourtant commence par la. Ma maison m'etait devenue antipathique;
rien ne sert la paresse et le degout comme l'ordre immuable, c'est pourquoi
vous avez vu cette maison si bien entretenue et si bien rangee. Mais je ne
tiens a rien de ce qu'elle renferme, et je puis bien vous confier que je
n'y ai pas dormi depuis quinze ans.

"Le chalet ou nous avons pris le cafe est ma veritable demeure. Il y a une
chambre a coucher et un cabinet de travail que je ne vous ai point ouverts,
et ou personne n'est entre depuis qu'ils sont construits, pas meme Martin.

"Ne parlez de cela a personne, la curiosite m'y poursuivrait peut-etre.
Elle assiege deja bien assez le parc le dimanche.

"Les oisifs des environs y restent jusqu'a onze heures du soir, et je n'y
rentre que lorsque la fermeture des grilles les force a se retirer.

"Je me leve fort tard le lundi, afin que les ouvriers aient eu le temps de
faire disparaitre toutes les traces de l'invasion, avant que je les aie
vues. Martin veille a cela.

"Ne m'accusez pas de misanthropie, quoique je merite bien un peu de l'etre.
Tachez plutot d'expliquer cette anomalie d'un homme penetre de la necessite
de la vie en commun, et cependant force par ses instincts de fuir la
presence de ses semblables.

"J'appartiens a cette generation d'egoisme individuel, et ce qui est vice
chez elle est maladie chez moi ... Il y a des causes a cela ... Mais j'aime
mieux ne pas m'en rendre compte; afin de ne point avoir a me les rappeler."

Emile n'osa pas faire de questions directes, quoiqu'il se promit de
decouvrir peu a peu tous les secrets de M. de Boisguilbault; ou du moins
tous ceux ou la famille de Chateaubrun devait se trouver interessee. Mais
il jugea que c'etait bien assez de victoires pour un jour, et qu'avant
d'obtenir toute confiance, il fallait se faire estimer et cherir, s'il
etait possible.

Il voulut obtenir seulement de penetrer dans la bibliotheque; et le marquis
lui promit de la lui ouvrir a leur prochaine entrevue, pour laquelle ils ne
prirent cependant pas de jour. M. de Boisguilbault sentant peut-etre
revenir ses mefiances, voulait voir si Emile reviendrait bientot de
lui-meme.




XVIII.

ORAGE.


A partir de ce jour, Emile ne vecut plus chez ses parents. Il y etait bien
de sa personne la nuit, et durant quelques heures de la journee; mais son
esprit etait plus souvent a Boisguilbault, et son coeur presque toujours a
Chateaubrun.

Il retourna frequemment a Boisguilbault, plus frequemment qu'il n'y eut
ete, peut-etre, sans le voisinage de Chateaubrun et les pretextes que lui
fournissait la premiere visite.

D'abord ce furent des livres a porter, et, quoique le marquis lui eut
permis de puiser a discretion dans sa bibliotheque, il avait soin de ne
les remettre a Gilberte qu'un a un, afin d'avoir toujours un motif pour
paraitre devant elle.

Ni Janille ni M. Antoine ne songerent a s'etonner du plaisir que Gilberte
prenait a la lecture, ni a en surveiller le choix: la premiere, parce
qu'elle ne savait pas lire; le second, parce que la prevoyance n'etait pas
son fait. Mais l'ange gardien de la jeune fille n'etait pas plus soigneux
de la purete de ses pensees que ne le fut Emile.

Son amour enveloppait Gilberte d'un respect inviolable, et la sainte
candeur de cette enfant etait un tresor dont il se fut montre plus jaloux
que son pere, a qui, suivant l'expression de Janille, le bien etait
toujours venu en dormant.

Aussi, avec quelle attention, avant de lui remettre un volume, quel qu'il
fut, histoire, morale, poesie ou roman, il le feuilletait, dans la crainte
qu'il ne s'y trouvat un mot qui put la faire rougir!

Si, dans son ignorance confiante, elle lui demandait a connaitre quelque
livre serieux ou il se souvenait que certains details ne dussent pas etre
mis sous les yeux d'une jeune vierge, il lui repondait qu'il l'avait en
vain cherche dans la collection de Boisguilbault, et qu'il ne s'y trouvait
point.

Une mere n'eut pas mieux agi en pareil cas que ne le fit le jeune amant de
Gilberte; et plus l'incurie affectueuse du pere et de la fille eut
favorise, sans le savoir, des tentatives de corruption, plus Emile se
faisait un devoir cher et sacre de justifier l'abandon de ces ames naives.

Les occasions ou Emile pouvait entretenir Gilberte de ce qui se passait
entre lui et M. de Boisguilbault etaient bien courtes et bien rares, car
Janille ne les quittait presque jamais; et lorsqu'ils etaient avec M.
Antoine, Gilberte s'attachait d'habitude et d'instinct, a tous les pas de
son pere.

Cependant elle sut bientot que l'amitie du jeune Cardonnet et du vieux
marquis avait fait de grands progres, et qu'elle etait fondee sur une
remarquable conformite de principes et d'idees.

Mais Emile lui cachait le plus possible le peu de succes de ses tentatives
de rapprochement entre les deux maisons: nous dirons, en son lieu, quel fut
a cet egard le resultat de ses efforts.

Esperant toujours reussir avec le temps, Emile dissimulait ses frequentes
defaites; et Gilberte, devinant les embarras et la delicatesse de la
mission qu'il avait acceptee, n'insistait guere, crainte de montrer trop
d'empressement et d'exigence.

Et puis, il est vrai de dire que, peu a peu, Gilberte se passionna moins
pour le succes de l'entreprise, tandis que, de son cote, Emile sentait
s'operer en lui une resolution encore plus complete.

L'amour absorbe toute autre pensee; et ces deux jeunes gens, a force de
songer l'un a l'autre, n'eurent bientot plus le loisir de penser a quoi que
ce fut.

Tout leur etre devint sentiment, c'est-a-dire passion, et les heures
s'envolerent dans l'ivresse de se voir, ou se trainerent dans l'attente du
moment qui devait les reunir.

Chose etrange pour M. Cardonnet, qui observait son fils avec soin, et pour
Emile, qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait en lui-meme, mais
chose bien naturelle pourtant et bien inevitable! la passion qui avait
absorbe toute cette premiere jeunesse de notre heros, c'est-a-dire le desir
de s'instruire, de connaitre et de prendre part a la vie generale, fit
place a un doux sommeil de l'intelligence et a une sorte d'oubli de ses
theories favorites.

Dans une societe ou tout serait en harmonie, l'amour deviendrait, a coup
sur, un stimulant au patriotisme et au devouement social. Mais lorsque les
intentions hardies et genereuses sont condamnees a une lutte penible avec
les hommes et les choses qui nous entourent, les affections personnelles
nous captivent et nous dominent jusqu'a produire l'engourdissement des
autres facultes.

Le peuple cherche dans l'ivresse du vin l'oubli de ses autres privations,
et l'amant dans celle des regards de sa maitresse trouve comme un philtre
d'oubli pour tout le reste. Emile etait trop jeune pour savoir et vouloir
souffrir, et pourtant il avait deja beaucoup souffert.

Maintenant que le bonheur venait le chercher, comment eut-il pu s'y
soustraire? Avouons-le, sans trop de honte pour ce pauvre enfant, il ne
pensait plus ni aux lois, ni aux faits, ni a l'avenir, ni au passe du
monde, ni aux vices des societes, ni aux moyens de les sauver, ni aux
miseres humaines, ni aux volontes divines, ni au ciel, ni a la terre.

La terre, le ciel, la loi de Dieu, la destinee, le monde, c'etait son
amour; et pourvu qu'il vit Gilberte et qu'il lut son sort dans ses yeux,
peu lui importait que l'univers s'ecroulat autour de lui.

Il ne pouvait plus ouvrir un livre ni soutenir une discussion. Quand il
s'etait fatigue a courir sur tous les sentiers qui conduisaient vers
l'objet aime, il s'assoupissait aupres de sa mere, ou lui lisait les
journaux sans comprendre un mot de ce que prononcait sa bouche; et quand il
se retrouvait seul dans sa chambre, il se couchait bien vite pour eteindre
sa lumiere, et n'avoir plus le spectacle des objets exterieurs.

Alors les tenebres s'illuminaient du feu interieur qui l'animait, et sa
vision radieuse venait se placer devant lui. Dans cette extase, il n'avait
plus le sentiment du sommeil ou de la veille. Il revait les yeux ouverts,
il voyait les yeux fermes.

Un mot d'affection enjouee, un sourire de Gilberte, sa robe qui l'avait
effleure en passant, un brin d'herbe qu'elle avait brise, et dont il
s'etait empare, c'en etait bien assez pour l'occuper toute la nuit; et le
jour avait a peine paru, qu'il courait preparer son cheval lui-meme afin de
partir plus vite. Il oubliait de manger, et ne s'etonnait meme pas de vivre
ainsi de la rosee du matin et de la brise qui soufflait de Chateaubrun.

Il n'osait pas y aller tous les jours, quoiqu'il l'eut pu sans que M.
Antoine le recut moins bien. Mais il y a dans la passion une pudeur
craintive qui s'effraie du bonheur au moment de le saisir. Il errait alors
dans toutes les directions, et se cachait dans les bois pour regarder les
ruines de Chateaubrun a travers les branches, comme s'il eut craint d'etre
surpris en flagrant delit d'adoration.

Le soir, quand Jean Jappeloup avait fini sa journee, comme il n'avait pas
encore de quoi payer un loyer, qu'il ne voulait pas gener ses amis, et que
les nuits etaient chaudes et sereines, il se retirait dans une petite
chapelle abandonnee, sur les hauteurs qui forment le centre du village, et,
avant de s'etendre sur la paille dont il s'etait fait un lit, il allait
dire sa priere dans la jolie eglise de Gargilesse.

Il descendait par preference dans la crypte romaine qui porte encore les
traces de curieuses fresques du XVe siecle. De la fenetre elegante de ce
souterrain, on domine encore des murailles de rochers et les vertes ravines
ou coule la Gargilesse.

Le charpentier avait ete prive trop longtemps a son gre de la vue de son
cher _endroit_, et il interrompait souvent sa priere paisible et reveuse
pour regarder le paysage, toujours demi-priant, demi-revant, plonge dans
cet etat particulier de l'ame que connaissent les gens simples, les
paysans, surtout apres la fatigue du jour.

C'est alors qu'Emile, lorsqu'il avait dine et promene quelque temps avec sa
mere, venait chercher le charpentier, admirer avec lui ce joli monument et
causer ensuite sur le sommet de la colline, de tout ce dont on ne parlait
point dans la maison Cardonnet, c'est-a-dire de Chateaubrun, de M. Antoine,
de Janille, et, finalement, de Gilberte.

Il y avait quelqu'un qui aimait Gilberte presque autant qu'Emile, quoique
ce fut d'un tout autre amour: c'etait Jean.

Il ne la considerait pas precisement comme sa fille, car il se melait a son
sentiment paternel une sorte de respect pour une nature si choisie, et une
maniere de rude enthousiasme qu'il n'eut point eu pour ses propres enfants.
Mais il etait vain de sa beaute, de sa bonte, de sa raison et de son
courage, comme un homme qui sait le prix de ces dons, et qui sent vivement
l'honneur d'une noble amitie.

La familiarite avec laquelle il s'exprimait sur son compte, retranchant le
titre de mademoiselle, selon son habitude d'appeler chacun par son nom,
n'otait rien a la veneration instinctive qu'il avait pour elle, et les
oreilles d'Emile n'en etaient point blessees quoique, pour son compte, il
n'eut pas ose en faire autant.

Le jeune homme se plaisait a entendre raconter les jeux et les gentillesses
de l'enfance de Gilberte, ses elans de bonte, ses attentions genereuses et
delicates pour l'ami vagabond qui, sans asile, eut manque de tout.

"Quand je courais par la montagne, tout dernierement, disait Jappeloup,
j'etais quelquefois serre de si pres, que je n'osais sortir d'un trou de
rocher ou du faite d'un arbre bien branchu ou je m'etais cache le matin.

"La faim se faisait sentir alors, et un soir que je n'en pouvais plus de
faiblesse et de fatigue, je tournais la montagne, me disant avec souci
qu'il y avait bien loin de la a Chateaubrun, et que, si j'etais rencontre
en chemin par les gendarmes, je n'aurais pas la force de courir; mais voila
que j'apercois sur le chemin une petite charrette avec quelques bottes de
paille, et, tout a cote, Gilberte qui me faisait signe.

"Elle etait venue jusque la avec Sylvain Charasson, me cherchant de tous
cotes, et guettant comme une petite caille au coin d'un buisson. Alors je
me suis couche et cache dans la paille; Gilberte s'est assise aupres de
moi, et Sylvain nous a ramenes a Chateaubrun, ou j'ai fait mon entree sous
le nez des gendarmes qui m'epiaient a deux pas de la.

"Une autre fois nous etions convenus que Sylvain m'apporterait a manger
dans le creux d'un vieux saule, a une lieue environ de Chateaubrun; il
faisait un mauvais temps, une pluie battante, et je me doutais que le
drole, qui aime ses aises, ferait semblant de m'oublier ou mangerait mon
diner en route.

"Cependant j'y passai a l'heure dite, et je trouvai le petit panier bien
rempli et bien abrite. Et puis devinez ce que j'apercus aupres du saule?

"La trace d'un pied mignon sur le sable mouille, et j'ai pu suivre ce
pauvre petit pied sur le terrain d'alentour ou il avait enfonce plus d'une
fois jusqu'au dessus de la cheville.

"Cette chere enfant s'etait mouillee, crottee, fatiguee, ne voulant se fier
qu'a elle-meme du soin d'assister son vieux ami.

"Et puis encore un autre jour, elle vit les limiers qui marchaient droit
sur une vieille ruine, ou, me croyant bien en surete, je faisais
tranquillement un somme en plein midi. Il faisait cruellement chaud ce
jour-la! c'etait le meme jour ou vous etes arrive dans le pays. Eh bien,
Gilberte prit le sentier de traverse, sentier bien dur et bien dangereux,
ou les cavaliers n'auraient pu la suivre, et arriva un quart d'heure avant
eux, toute rouge, toute essoufflee, pour me reveiller et me dire de gagner
au large.

"Elle en a ete malade, la pauvre chere ame, et ses parents n'en ont rien
su. Voila surtout ce qui me rendait soucieux le soir, quand nous avons
soupe a Chateaubrun, et que Janille nous a dit qu'elle etait couchee. Oh
oui! cette petite-la a toujours ete d'un grand coeur.

"Si le roi de France savait ce qu'elle vaut, il serait trop honore de
l'obtenir en mariage pour le meilleur de ses fils.

"Elle n'etait pas plus grosse que mon poing, qu'on voyait deja que ca
serait joli et aimable comme tout.

"Vous aurez beau chercher dans les grandes dames et dans les plus riches,
mon garcon, jamais vous ne trouverez par la une Gilberte comme celle de
Chateaubrun!"

Emile l'ecoutait avec delices, lui adressait mille questions, et lui
faisait raconter dix fois les memes histoires.

M. Cardonnet ne fut pas longtemps sans decouvrir la cause du changement
survenu chez Emile. Plus de tristesse, plus de reticences penibles, plus de
reproches detournes.

Il semblait qu'Emile n'eut jamais ete en opposition avec lui sur quoi que
ce soit, ou du moins qu'il n'eut jamais remarque que son pere avait
d'autres vues que les siennes.

Il etait redevenu enfant a beaucoup d'egards; il ne soupirait point a tel
ou tel projet d'etudes; il ne voyait plus les choses qui eussent pu blesser
ses principes; il ne revait que belles matinees de soleil, longues
promenades, precipices a franchir, solitudes a explorer; et pourtant il ne
rapportait ni croquis, ni plantes, ni echantillons de mineralogie, comme il
l'eut fait en tout autre temps.

La vie de campagne lui plaisait par-dessus tout, le pays etait le plus beau
du monde, le grand air et l'exercice du cheval lui faisaient un bien
extreme; enfin, tout etait pour le mieux, pourvu qu'on le laissat courir;
et s'il tombait dans la reverie, il en sortait par un sourire qui semblait
dire:

"J'ai en moi de quoi m'occuper, et ce que vous me dites n'est rien aupres
de ce que je pense."

Si, par quelque artifice, M. Cardonnet reussissait a le retenir, il
paraissait brise un instant, et puis tout a coup resigne, comme un homme
qu'il est impossible de deposseder de son fonds de bonheur; il se hatait
d'obeir et se mettait a la tache pour avoir plus tot fini.

"Il y a une jolie fille au fond de tout cela! se dit M. Cardonnet, et
l'amour rend docile cette ame rebelle. C'est fort bon a savoir. La fievre
philosophique et raisonneuse peut donc faire place a une soif de plaisir ou
a des reveries sentimentales! J'etais bien fou de ne pas compter sur la
jeunesse et sur les passions! Laissons souffler cet orage, il emportera
l'obstacle auquel je me serais brise; et quand il sera temps, d'arreter
l'orage, j'y aviserai. Depeche-toi de courir et d'aimer, mon pauvre Emile!
Il en est de toi comme du torrent qui me fait la guerre: tous deux vous
vous soumettrez quand vous sentirez la main du maitre!"

M. Cardonnet n'avait pas la conscience de sa cruaute. Il ne croyait pas a
la force et a la duree de l'amour, et n'attachait pas plus d'importance a
un desespoir de jeune homme qu'a des larmes d'enfant.

S'il eut pense que mademoiselle de Chateaubrun pouvait devenir victime de
son plan d'attente, il s'en fut fait conscience peut-etre. Mais ici
l'esprit de propriete et le _chacun pour soi_ l'empechaient de prevoir le
mal d'autrui.

"C'est l'affaire du vieux Antoine de garder sa fille, pensait-il, si
l'ivrogne s'endort sur ses propres dangers, il a du moins une servante
maitresse qui n'a rien de mieux a faire qu'a mettre, le soir, dans sa poche
la clef du fameux pavillon. On peut, quand il en sera temps, ouvrir les
yeux de la duegne."

Dans cette persuasion, il laissa Emile a peu pres libre de son temps et de
ses demarches. Il se bornait a le railler, et a denigrer amerement la
famille de Chateaubrun dans l'occasion, pour se mettre a l'abri du reproche
d'avoir ouvertement encourage les poursuites de son fils.

Dans son opinion, Antoine de Chateaubrun etait veritablement un pauvre
sire, un homme deconsidere, que la misere avait avili et que l'oisivete
abrutissait.

Il voyait avec un plaisir superbe les anciens maitres de la terre, dechus
ainsi, se refugier dans les bras du peuple, sans oser recourir a la
protection et a la societe des nouveaux riches.

M. de Boisguilbault ne trouvait pas grace devant lui, quoiqu'il fut
difficile de lui reprocher le desordre et le manque de tenue.

La richesse qu'il avait su conserver portait bien plus d'ombrage a
Cardonnet que le nom de Chateaubrun, et s'il avait du mepris pour le comte,
il avait une sorte de haine pour le marquis. Il le declarait bon pour les
Petites-Maisons; et rougissait pour lui, disait-il, de l'emploi stupide
d'une si longue vie et d'une si lourde fortune.

Emile prenait soin de defendre M. de Boisguilbault, sans cependant avouer
qu'il le voyait deux ou trois fois par semaine ...

Il eut craint qu'en lui intimant de rendre ses visites plus rares, son pere
ne lui otat le pretexte qu'il avait aupres des habitants de Chateaubrun
pour aller leur rendre une petite visite en passant.

Il avait besoin surtout de ce pretexte aupres de Gilberte, car il voyait
bien qu'aucune observation ne viendrait de la part de M. Antoine, mais il
craignait que Janille ne fit comprendre a mademoiselle de Chateaubrun qu'il
y allait de sa dignite de tenir a distance un jeune homme trop riche pour
l'epouser, suivant les idees du monde.

Il prevoyait bien que le jour viendrait ou ses assiduites seraient
remarquees.

"Mais alors, se disait-il, peut-etre que je serai aime, et que je pourrai
m'expliquer sur le serieux de mes intentions."

Cette idee le conduisait naturellement a prevoir une opposition violente et
longue de la part de M. Cardonnet; mais alors il s'elevait en lui comme un
bouillonnement d'audace et de volonte; son coeur palpitait comme celui du
guerrier qui s'elance a l'assaut, et qui brule de planter lui-meme son
drapeau sur la breche; il se sentait fremir comme le cheval de combat que
l'odeur de la poudre enivre.

Il lui arrivait quelquefois, lorsque son pere accablait de sa froide et
profonde colere un de ses subordonnes, de se croiser les bras, et de le
mesurer involontairement des yeux:

"Nous verrons, se disait-il alors en lui-meme, si ces choses m'effraieront,
et si cet ouragan me fera plier, quand on portera la main sur l'arche
sainte de mon amour. O mon pere! vous avez pu me detourner des etudes que
je cherissais, refouler toutes mes aspirations dans mon sein, blesser
impunement mon amour-propre et froisser mes sympathies ... Si vous voulez
le sacrifice de mon intelligence et de mes gouts, eh bien, je me soumettrai
encore; mais celui de mon amour!... Oh! vous avez trop de prudence et de
penetration pour l'essayer, car alors vous verriez que si je suis votre
fils pour vous aimer, je suis aussi votre sang pour vous resister ... Nous
nous briserons l'un contre l'autre, comme deux instruments d'egale force,
et il vous faudrait devenir parricide pour rester vainqueur."

En attendant ce jour terrible qu'Emile s'habituait a contempler, il
laissait le depit secret de son pere s'exhaler en vaines paroles contre le
bon Antoine et sa fidele Janille. Il lui etait meme devenu indifferent
qu'il fit allusion a la naissance equivoque de sa fille.

Il lui importait fort peu qu'elle eut du sang plebeien dans les veines, et
il entendait a peine ce que M. Cardonnet disait la-dessus."

Il lui semblait d'ailleurs que c'eut ete faire injure au pere de Gilberte
que d'essayer de le defendre contre les autres accusations. Il souriait
presque comme un martyr qui recoit une blessure et defie la douleur.

Malgre toute sa force d'esprit, Cardonnet etait donc dans l'erreur, et se
precipitait avec son fils dans l'abime, en se flattant de le retenir
aisement lorsqu'il en aurait touche le bord. Il croyait connaitre le coeur
humain, parce qu'il savait le secret des faiblesses humaines; mais qui ne
sait que le cote faible et miserable des choses et des hommes, ne sait que
la moitie de la verite.

"Je l'ai fait plier en des occasions plus importantes, et une amourette est
bien peu de chose," se disait-il.

Il avait raison en fait d'amourettes: il pouvait s'y connaitre; mais un
grand amour etait pour lui un ideal inaccessible, et il ne prevoyait rien
de ce qu'il peut inspirer de resolutions sublimes ou funestes.

Peu, etre M. de Boisguilbault contribua-t-il aussi un peu pour sa part a
calmer l'ardeur ombrageuse d'Emile a l'endroit des questions sociales;
parfois sa securite glaciale avait impatiente le bouillant jeune homme;
mais le plus souvent, il reconnaissait que ce tranquille prophete avait
raison de subir le present avec patience en vue d'un avenir certain.

Lorsqu'il lui parlait au nom de la logique des idees, souveraine des mondes
et mere des destinees humaines, au lieu de l'irriter, comme il etait arrive
a M. Cardonnet de le faire, en invoquant la fausse et grossiere logique du
fait, il reussissait a l'apaiser et a le convaincre.

Si le contraste de leurs caracteres causait au plus impatient des deux une
sorte de genereux depit, bientot le plus calme reprenait son empire, et
decouvrait cette force cachee qui etait en lui, et qui le rendait, pour
ainsi dire, superieur a lui-meme.

Les railleries de M. Cardonnet avaient vivement froisse Emile, et l'eussent
presque pousse a l'exageration du fanatisme. La haute raison de M. de
Boisguilbault le reconciliait avec lui-meme, et il se sentait fier d'avoir
la sanction d'un vieillard aussi eclaire et aussi rigide dans ses
deductions.

Comme ils etaient grandement d'accord sur le fond des choses, les
discussions ne pouvaient durer longtemps, et comme le communisme etait le
seul sujet qui put faire departir le marquis de son laconisme habituel, il
leur arrivait bien souvent de tomber dans le silence d'une reverie a deux.

Pourtant Emile ne s'ennuyait jamais a Boisguilbault. La beaute du parc, la
bibliotheque, et surtout le plaisir reserve mais certain que le marquis
trouvait a le voir, lui faisaient de ces visites un repos agreable et
precieux, au sortir d'emotions plus ardentes.

Il se creait la, pour lui, sans qu'il y prit garde, un interieur nouveau,
bien plus conforme a ses gouts que l'usine bruyante et la maison
militairement gouvernee de son pere. Chateaubrun eut ete encore plus la
retraite selon son coeur.

La, il aimait tout, sans reserve: les habitants, les ruines et jusqu'aux
plantes et aux animaux domestiques. Mais le bonheur d'y passer sa vie,
c'etait le ciel a escalader; comme il fallait, apres ce reve, retomber sur
la terre, Emile tombait moins bas a Boisguilbault qu'a Gargilesse.

C'etait comme une station entre l'abime et le ciel, les limbes entre le
paradis et le purgatoire. Il s'habituait, tant il y etait bien recu et
jalousement garde, a se croire chez lui. Il s'occupait du parc, rangeait
les livres et prenait des lecons d'equitation dans la grande cour.

Peu a peu le vieux marquis se laissait aller aux douceurs de la societe, et
parfois son sourire ressemblait a un veritable enjouement.

Il ne le savait pas, ou ne voulait pas le dire: mais ce jeune homme lui
devenait necessaire et lui apportait la vie. Pendant des heures entieres il
semblait accepter nonchalamment cette douceur, mais lorsque Emile etait au
moment de partir, il voyait s'alterer insensiblement ce pale visage et le
soupir d'asthme devenait un soupir de tendresse et de regret lorsque le
jeune homme s'elancait sur son cheval impatient de redescendre la colline.

Enfin il devint evident pour Emile lui-meme, qui apprenait chaque jour a
dechiffrer ce livre mysterieux, que l'ame du vieillard etait affectueuse et
sympathique, qu'il avait un regret sourd et continu de s'etre voue a la
solitude, et qu'il avait eu pour s'y determiner d'autres motifs qu'une
disposition maladive.

Il crut que le moment etait venu de sonder cette blessure et d'en proposer
le remede.

Le nom d'Antoine de Chateaubrun, prononce deja maintes fois sans succes, et
qui s'etait perdu sans echo dans le silence du parc, vint sur ses levres,
et s'y attacha plus obstinement. Le marquis fut oblige de l'entendre et d'y
repondre:

"Mon cher Emile, lui dit-il du ton le plus solennel qu'il eut encore pris
avec lui, vous pouvez me faire beaucoup de peine, et, si telle est votre
intention, je vais vous en donner le moyen: c'est de me parler de la
personne que vous venez de nommer.

--Je sais bien, repondit le jeune homme, mais ...

--Vous le savez! dit M. de Boisguilbault; que savez-vous?"

Et, en faisant cette interrogation, il parut si courrouce, et ses yeux
eteints se remplirent d'un feu si sombre, qu'Emile, stupefait, se rappela
ce qui lui avait ete dit a leur premiere entrevue de sa pretendue
irascibilite, quoique ce fut alors d'un ton qui ne lui eut pas permis de
voir la autre chose qu'une vanterie fort plaisante.

"Mais repondez donc! reprit M. de Boisguilbault d'une voix moins apre, mais
avec un sourire amer. Si vous savez les causes de mon ressentiment, comment
osez-vous me les rappeler?

--Si elles sont graves, repondit Emile, apparemment je les ignore; car ce
qu'on m'en a dit est si frivole, que je ne peux plus y croire en vous
voyant irrite a ce point contre moi.

--Frivole! frivole!... Et qu'est-ce donc qu'on vous a dit? Soyez sincere,
n'esperez pas me tromper!

--Et quand donc vous ai-je donne le droit de me soupconner d'une bassesse
telle que le mensonge? reprit Emile un peu anime a son tour.

--Monsieur Cardonnet, dit le marquis en prenant le bras du jeune homme
d'une main tremblante comme la feuille pres de se detacher au vent de
l'automne; vous ne voudriez pas vous faire un jeu de ma souffrance, je le
crois. Parlez donc, et dites ce que vous savez, puisqu'il faut que je
l'entende.

--Je sais ce qu'on dit, et rien de plus. On pretend que c'est a propos
d'un chevreuil, que vous avez rompu une amitie de vingt ans. Un de ces
animaux, que vous apprivoisiez pour votre amusement, se serait echappe de
votre garenne, et M. de Chateaubrun l'ayant rencontre a peu de distance de
chez vous, aurait commis l'etourderie de le tuer. C'eut ete une grande
etourderie, il est vrai, puisqu'il n'y a point de chevreuils dans ce
pays-ci, et qu'il devait supposer que celui-la etait un de vos favoris;
mais M. de Chateaubrun a toujours ete fort distrait, et vraiment ce n'est
pas la un defaut qu'on ne puisse pardonner a un ami.

--Et qui vous a raconte cette histoire? Lui, sans doute?

--Il ne s'est jamais explique avec moi ni devant moi: c'est Jean, le
charpentier, encore un homme dont vous ne voulez pas entendre parler,
quoique vous ayez ete genereux envers lui, qui m'a dit n'avoir jamais connu
entre vous deux d'autre motif de mesintelligence.

--Et de qui tenait-il cette belle explication? de la servante de la maison,
sans doute?

--Non, monsieur le marquis. La servante ne parle pas plus de vous que le
maitre. Ce que je viens de vous dire est une histoire accreditee parmi les
paysans.

--Et le fond de l'histoire est vrai, reprit M. de Boisguilbault apres une
longue pause, qui parut le calmer entierement. Pourquoi vous en
etonneriez-vous, Emile? Ne savez-vous pas qu'il ne faut qu'une goutte d'eau
pour faire deborder un lac?

--Et si votre lac d'amertume n'etait rempli que de pareilles gouttes d'eau,
comment ne voulez-vous pas que je m'etonne de votre susceptibilite? Je ne
vois chez M. de Chateaubrun d'autre defaut qu'une sorte d'inertie et
d'irreflexion continuelle. Si c'est une suite de distractions et de
gaucheries qui vous a rendu sa presence insupportable, je ne retrouve pas,
la votre haute sagesse et votre tolerance accoutumees. Je serais donc plus
patient que vous, moi, que vous traitez souvent de volcan en eruption, car
les distractions de M. Antoine me divertissent plus qu'elles ne m'irritent,
et j'y vois une preuve de l'abandon de son ame et de la naivete de son
esprit.

--Emile, Emile, vous ne pouvez pas juger ces choses-la! reprit M. de
Boisguilbault, embarrasse. Je suis fort distrait moi-meme, et je souffre de
mes propres meprises. Celles des autres me sont apparemment
insupportables ... L'affection ne vit, dit-on, que de contrastes. Deux
sourds ou deux aveugles s'ennuient ensemble. Bref, j'etais las de cet
homme-la! ne m'en parlez pas davantage.

--Je ne saurais croire que cette injonction soit serieuse. O mon noble ami,
tournez votre deplaisir contre moi seul, si j'insiste; mais il m'est
impossible de ne pas voir que cette rupture facheuse est un de vos
principaux sujets de tristesse. Vous vous la reprochez au fond de l'ame,
comme une injustice; et qui sait si ce n'est pas l'unique source de votre
misanthropie de fait? Nous tolerons difficilement les autres, quand il y a
au fond de nos pensees quelque chose dont nous ne pouvons nous absoudre
nous-memes. Moi, je crois, et j'ose vous dire que vous seriez console si
vous aviez repare le mal que vous faites depuis si longtemps a un de vos
semblables.

--Le mal que je lui fais? Et quel mal lui ai-je donc fait? Quelle vengeance
ai-je donc exercee contre lui? a qui en ai-je dit du mal? a qui me suis-je
plaint? que savez-vous vous meme de mes sentiments secrets envers lui?
Qu'il se taise, ce malheureux! ou il commettra une grande iniquite en se
plaignant de ma conduite.

--Monsieur le marquis, il ne s'en plaint pas, mais il deplore la perte de
votre amitie. Ce regret trouble son sommeil, et obscurcit parfois la
serenite de son ame douce et resignee. Il ne prononce pas volontiers votre
nom, lui non plus; mais si on le prononce devant lui, il le couvre
d'eloges, et ses yeux se remplissent de larmes. Et puis il y a quelqu'un
aupres de lui qui souffre plus encore de sa douleur que lui-meme; quelqu'un
qui vous respecte, qui vous craint, et qui n'ose pas vous implorer;
quelqu'un pourtant dont l'affection et la reconnaissance seraient un
bienfait dans votre solitude, et un appui dans votre vieillesse ...

--Que voulez-vous dire, Emile? dit le marquis peniblement emu. Est-ce de
vous que vous parlez? Mettez-vous votre amitie pour moi a cette condition?
Ce serait bien cruel de votre part!

--Il n'est pas question de moi ici, repondit Emile. Mon devouement pour
vous est trop profond, et ma sympathie trop involontaire, pour etre mise a
aucun prix. Je vous parle de quelqu'un, qui ne vous connait que par moi,
mais qui vous avait deja devine, et qui rend justice a vos grandes
qualites; d'une personne qui vaut mille fois mieux que moi, et que vous
aimeriez d'une affection paternelle, si vous pouviez la connaitre; en un
mot, je vous parle d'un ange, de mademoiselle Gilberte de Chateaubrun."

A peine Emile avait-il prononce ce nom, dont il esperait comme d'un charme
magique, qu'il vit la figure de son hote se decomposer d'une maniere
effrayante. Les pommettes de ses joues maigres et blemes devinrent
pourpres; ses yeux sortirent de leurs orbites; ses bras et ses jambes
s'agiterent de mouvements convulsifs. Il voulut parler, et begaya des
paroles inintelligibles. Enfin, il reussit a faire entendre ces mots:

"Assez, Monsieur ... c'est assez, c'est trop ... N'ayez jamais le malheur
de me parler de _cette demoiselle!_"

Et, quittant les rochers du parc, ou cette scene se passait, il entra dans
le chalet, dont il tira la porte avec violence derriere lui.




XIX.

LE PORTRAIT.


Emile demeura quelques jours sans retourner a Boisguilbault: sa peine etait
profonde. Il s'etait d'abord irrite et depite contre les caprices facheux
et incomprehensibles du marquis. Mais bientot, reflechissant a cet incident
bizarre, il se prit d'une grande compassion pour cette ame malade, qui, au
milieu de conceptions si lucides et d'instincts si affectueux, nourrissait
une sorte de folie desastreuse, certains acces de haine ou de ressentiment,
voisins de l'alienation mentale.

C'etait la seule explication que le jeune homme put se donner a lui-meme de
l'effet violent produit sur son vieux ami par le nom adore de Gilberte. Il
fut si consterne de cette decouverte, qu'il ne se sentit plus le courage de
poursuivre une entreprise desormais inutile, et qu'il resolut d'en faire
part loyalement a mademoiselle de Chateaubrun.

Il s'achemina un soir vers les ruines, avec les sentiments de sa defaite,
et, pour la premiere fois, il arriva triste. Mais l'amour est un magicien
qui, par des faveurs ou des cruautes inattendues, dejoue toutes nos
previsions.

Gilberte etait seule. Certes, Janille n'etait pas loin; mais, comme elle
s'etait ecartee de la maison a la recherche d'une de ses chevres, et qu'on
ne savait pas precisement de quel cote elle pouvait etre, soit qu'on
l'attendit, soit qu'on se mit en route pour aller la rejoindre, on avait
bien vis-a-vis de soi-meme une excuse plausible pour affronter le
tete-a-tete. Gilberte aussi paraissait un peu triste. Elle eut ete fort
embarrassee de dire pourquoi, ni comment il se fit qu'apres avoir passe
cinq minutes avec Emile, elle ne se souvint plus d'avoir eu quelques idees
sombres en l'attendant.

On avait dine depuis longtemps a Chateaubrun: suivant une antique habitude,
on mangeait aux memes heures que les paysans, c'est-a-dire le matin, au
milieu du jour, et apres la fin des travaux, ce qui est logique pour ceux
qui ne font pas de la nuit le jour.

Le soleil etait a son declin lorsque Emile arriva: c'est l'heure ou toutes
choses sont belles, graves et souriantes a la fois. Emile s'imagina que
jusque-la il n'avait pas encore compris la beaute de Gilberte, tant il en
fut frappe: comme si c'etait pour la premiere fois, comme si, depuis six
semaines, il n'avait pas vecu dans une extase de contemplation.

N'importe, il se persuada qu'il n'avait encore apercu que la moitie de ses
cheveux, et la centieme partie de ce que son sourire renfermait de charmes,
ses mouvements de grace, et son regard de tresors inappreciables.

Il avait bien des choses importantes a lui dire, mais il ne se souvenait
plus de rien. Il ne pouvait plus songer qu'a la regarder et a l'ecouter.
Tout ce qu'elle disait etait si frappant, si nouveau pour lui!

Comme elle sentait la richesse de la nature, comme elle lui faisait
comprendre la perfection des moindres details! Si elle lui montrait une
fleur, il y decouvrait des nuances dont il n'avait jamais encore apprecie
la delicatesse ou la splendeur; si elle admirait le ciel, il s'apercevait
que jamais il n'avait vu un si beau ciel. Le paysage qu'elle regardait
prenait un aspect magique, et il ne savait dire autre chose, sinon:

"Oh! oui, comme c'est beau, en effet!... Oh! vous avez raison ... C'est
vrai, comme c'est vrai, ce que vous vous voyez et ce que vous dites la!"

Il y a une delicieuse stupidite dans l'ame des amants: tout signifie, _je
vous aime!_ et l'on chercherait vainement un autre sens a la monotonie de
leur adhesion sur tous les points.

Cependant, quoique plus inexperimentee encore qu'Emile, Gilberte, en
qualite de femme, se rendait un peu plus compte de ce qu'elle eprouvait
elle-meme, tandis qu'Emile aimait comme on respire, sans songer qu'il y a
la, a chaque minute de notre existence, un probleme ou un prodige.

Gilberte s'interrogeait davantage, et se sentait envahir avec plus
d'etonnement. Elle fit bientot un effort pour rompre cette maniere de
causer, ou, a force de ne se rien dire, on se disait beaucoup trop.

Elle parla de M. de Boisguilbault, et force fut a Emile de dire qu'il
n'esperait plus rien. Tout son chagrin se reveilla a cet aveu, et il se
plaignit amerement de la destinee qui lui enlevait la seule occasion d'etre
utile a M. de Chateaubrun et de complaire a Gilberte.

"Eh bien, consolez-vous, dit la jeune fille avec candeur, je ne vous en
aurai pas moins d'obligations: car, grace a votre zele et a votre courage,
j'ai du moins l'esprit en repos sur le point principal. Sachez ce qui me
tourmentait le plus.

"A voir l'obstination hautaine du marquis et l'humilite genereuse de mon
pere, il me venait a l'esprit un doute insupportable. Je me figurais que
mon bon pere pouvait avoir eu, sans le vouloir assurement, quelque tort
grave, et j'avais voulu en surprendre le secret pour me charger de le
reparer. Oh! je l'aurais fait au prix de ma vie! Mais maintenant ...

--Mais maintenant! Eh bien! maintenant, dit M. Antoine en paraissant tout
a coup au detour d'un massif d'arbustes sauvages, et en souriant avec son
air de confiance et de franchise accoutume, que diable racontez-vous la de
si serieux, et qu'est-ce que tu reparerais au prix de ta vie, ma pauvre
petite? Je vois, Emile, qu'elle vous prend pour son confesseur, et qu'elle
s'accuse d'avoir tue une mouche avec trop de colere. Qu'est-ce? allons,
parlez donc! car votre air embarrasse me donne envie de rire. Est-ce que
par hasard on aurait des secrets pour le vieux pere?

--Oh non, mon pere! je n'en aurai jamais, s'ecria Gilberte en jetant son
bras sur l'epaule d'Antoine, et en appuyant, sa joue rose contre son visage
cuivre. Et puisque vous ecoutez aux portes, en plein air, vous allez etre
force d'apprendre ce dont il s'agit. Si vous y trouvez quelque chose a
blamer, songez, que vous en avez perdu le droit, en surprenant ma pensee et
en commentant mes paroles. Tenez, je vais tout lui dire, monsieur Emile!
car il vaut mieux qu'il le sache. Mon bon pere, vous vous affligez de la
rancune injuste de M. de Boisguilbault, a propos d'une misere ...

--Ah diantre! tu vas me parler de ca, toi! A quoi bon? Tu sais bien que ce
sujet-la me chagrine! dit M. Antoine, dont la figure enjouee s'altera tout
a coup.

--Il faut bien en parler, puisque c'est pour la derniere fois, reprit
Gilberte. Ce que j'ai a vous en dire vous fera de la peine, et pourtant
cela vous otera, j'en suis sure, un grand poids de dessus le coeur.

"Allons, pere cheri, ne detournez pas la tete, et ne prenez pas l'air
soucieux qui fait tant de mal a votre Gilberte.

"Je sais fort bien que vous ne voulez pas que je prononce devant vous le
nom du marquis; vous dites que cela ne me regarde pas, et que je ne peux
rien comprendre a vos differends. Mais c'est aussi trop me traiter en
petite fille, et je suis bien d'age a deviner un peu vos peines, afin
d'apprendre a vous en consoler.

"Eh bien, je m'informais aupres de M. Cardonnet, qui voit fort souvent M.
de Boisguilbault, et qui a eu part a sa confiance sur des points
importants, des dispositions presentes de ce gentilhomme a notre egard. Je
lui disais que, pour vous oter le chagrin que vous conserviez de l'avoir
involontairement blesse, je donnerais ma vie ... C'est bien la ce que je
disais?

--Et puis? dit M. de Chateaubrun en passant sur ses levres la jolie main de
sa fille, d'un air preoccupe.

--Et puis? reprit-elle, M. Emile avait deja repondu a ce que je voulais
savoir, c'est-a-dire que M. de Boisguilbault nous garde une terrible
rancune; mais qu'il n'y a plus a s'en occuper, parce que cette rancune
n'est fondee sur rien, et que vous n'avez, grace a Dieu, aucun reproche a
vous faire! Au reste, j'en etais bien sure, cher pere; je ne craignais
qu'une de vos distractions. Eh bien, consolez-vous ... quoique pourtant
vous allez vous affecter, j'en suis sure, de l'etat facheux de votre ancien
ami ... M. de Boisguilbault est bien reellement ce qu'il passe pour etre,
et il faut que vous le reconnaissiez comme les autres ... ce pauvre
gentilhomme est fou.

--Fou! s'ecria M. Antoine frappe d'effroi et de douleur, reellement fou?
Vous l'avez entendu divaguer, Emile? Est-ce qu'il souffre beaucoup? est-ce
qu'il se plaint? est-ce que sa folie est constatee par les medecins? Oh!
voila une affreuse nouvelle pour moi!"

Et le bon Antoine, se laissant tomber sur un banc, refoula en vain de gros
soupirs. Sa robuste poitrine semblait se soulever pour se briser.

"O mon Dieu, voyez comme il l'aime encore! s'ecria Gilberte en se jetant a
genoux pres de son pere et le couvrant de caresses. Oh! pardon, pardon, mon
pere! je vous ai fait du mal, j'ai parle trop vite! Mais aidez-moi donc a
le consoler, Emile?"

Emile tressaillit de ce que Gilberte, dans son emotion, oubliait pour la
premiere fois de l'appeler _monsieur_. Il semblait qu'elle le traitat comme
un frere, et, dans un transport d'attendrissement, il s'agenouilla aussi
aupres du bon Antoine, qui paraissait comme menace d'un coup de sang, tant
il etait rouge et oppresse.

"Rassurez-vous, dit Emile, les choses n'en sont pas a ce point, et n'y
viendront jamais, je l'espere. M. de Boisguilbault n'est pas malade, il
jouit de toutes ses facultes; sa monomanie, si l'on peut appeler ainsi
l'eloignement qu'il professe pour votre famille, n'est pas un mal nouveau;
seulement, a voir cette bizarrerie chez un homme si calme et si tolerant a
tous autres egards, j'ai cru longtemps qu'il y avait la des motifs graves,
et je suis force de constater maintenant qu'il n'y en a aucun; que c'est un
trait de folie passagere qu'il oubliera si on ne le reveille plus, et que
vous n'en etes pas le seul objet, puisque d'autres personnes, dont il n'a
jamais eu a se plaindre, et qu'il ne connait pas du tout, lui inspirent le
meme sentiment d'effroi et de repulsion maladive.

--Expliquez-vous donc, dit M. Antoine, qui commencait a respirer. Quelles
sont ces autres personnes?...

--Mais ... Jean d'abord, repondit Emile. Vous savez bien qu'il n'a aucun
motif de craindre sa presence comme il le fait, et que ce brave homme
lui-meme ignore absolument ce qu'il peut jamais avoir eu a lui reprocher.

--Il n'a rien a lui reprocher en effet, ni lui, ni personne, mais je sais
fort bien ce qu'il suppose ... Passons! s'il n'est question que de Jean, le
marquis n'est pas fou le moins du monde, il n'est qu'injuste ou dans
l'erreur sur le compte de notre ami le charpentier. Mais le faire revenir
de cette erreur-la est aussi impossible que de fermer la plaie qui saigne
dans son coeur. Pauvre Boisguilbault! Ah! c'est moi, Gilberte, qui
donnerais volontiers ma vie pour lui procurer l'oubli du passe! N'en
parlons plus.

--Encore un mot pourtant, dit Gilberte, car ce mot vous eclaircira, mon bon
pere. Ce n'est pas seulement a Jean Jappeloup que le marquis en veut si
fort, c'est a moi-meme, a moi qu'il a a peine vue, qui ne lui ai jamais
parle, et, dont, a coup sur, il ne peut avoir a se plaindre en aucune
facon. Pour lui avoir prononce mon nom, avec l'intention de le calmer, M.
Cardonnet, que voici, pour vous le dire, a vu se rallumer toute sa colere.
Il a jete les portes en criant, comme si on lui parlait d'une mortelle
ennemie.

"Malheur a vous, si vous me parlez jamais de cette demoiselle!!"

M. de Chateaubrun baissa la tete et resta quelques instants sans parler. Il
essuya a plusieurs reprises, avec un gros mouchoir a carreaux bleus, son
large front baigne de sueur. Puis enfin il prit la main de Gilberte et
celle d'Emile dans les siennes, et les fit se toucher sans en avoir
conscience, tant il etait occupe d'autre chose que de la possibilite de
leur amour.

"Mes enfants, dit-il, vous avez cru me faire du bien, et vous avez augmente
ma peine; je ne vous remercie pas moins de vos bonnes intentions, mais je
veux que vous me donniez tous deux votre parole de ne plus revenir avec
moi, ni entre vous, ni en presence de Janille ou de Jean, ni vous, Emile,
avec M. de Boisguilbault, sur ce sujet-la ... Jamais, jamais,
entendez-vous?" ajouta-t-il du ton le plus solennel et le plus absolu dont
il fut capable; et, s'adressant plus particulierement a Emile, en serrant
avec force sa main contre celle de Gilberte avec un redoublement de
distraction:

"Mou cher monsieur Emile, dit-il avec attendrissement, vous avez ete
emporte a une grave imprudence par votre amitie pour moi. Souvenez-vous que
la premiere fois que vous allates a Boisguilbault, je vous dis: "Ne
prononcez pas mon nom dans cette maison, si vous voulez ne pas nuire a mon
ami Jean!" Eh bien, vous avez fini par me nuire a moi-meme en oubliant ma
recommandation.

"Tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Boisguilbault n'est pas
plus fou qu'aucun de nous trois, et que s'il est injuste envers Jean et
envers ma fille qui sont bien innocents de mes torts, c'est parce que l'on
enveloppe assez naturellement les amis et les proches d'un ennemi dans le
ressentiment qu'il inspire.

"M. de Boisguilbault serait bien cruel de ne pas me pardonner s'il pouvait
lire au fond de mon coeur; mais sa souffrance est trop grande pour le lui
permettre. Respectez donc cette douleur, Emile, et ne traitez pas de fou un
homme dont l'infortune merite les consolations de votre amitie et tous les
egards dont vous etes capable ... Allons! promettez-moi de ne plus
conspirer ensemble pour mon repos: car quelque chose que vous fassiez, ce
sera conspirer contre."

Emile et Gilberte promirent en tremblant, et Antoine leur dit: "C'est bien,
mes enfants, il est des maux incurables et des chatiments qu'il faut savoir
subir en silence. Maintenant, allons voir si Janille a retrouve sa chevre.
J'ai la, dans un panier, des abricots que j'ai ete cueillir pour vous deux;
car j'avais vu Emile monter le sentier, et je tiens a le regaler des
primeurs de mes vieux arbres."

Apres quelques efforts, Antoine reprit son enjouement avec plus de
facilite que Gilberte et qu'Emile lui-meme. Ce dernier n'osait plus faire
de commentaires et de recherches; car tout ce qui tenait a Gilberte lui
etait sacre, et il suffisait qu'Antoine lui eut enjoint de ne plus penser a
cette affaire pour qu'il s'efforcat de l'eloigner de son esprit. Mais il y
avait bien d'autres sujets de trouble dans son coeur, et l'amour y jetait
de telles racines, qu'il tombait dans des distractions pires que celles de
M. de Chateaubrun.

Quand il se retrouva seul sur le chemin de Gargilesse, a l'endroit ou celui
de Boisguilbault vient bifurquer, son cheval, qui aimait et connaissait
egalement l'un et l'autre gites, prit la direction de Boisguilbault.

Emile ne s'en apercut pas d'abord, et quand il s'en apercut, il se dit que
la Providence le voulait ainsi; qu'il avait laisse seul, pendant bien des
jours, le triste vieillard qu'il avait promis d'aimer comme un pere; et
que, dut-il etre mal recu, il fallait, sans differer, aller obtenir son
pardon.

On n'avait pas encore ferme definitivement les grilles du parc lorsqu'il
arriva au bas de la colline. Il y entra et se dirigea vers le chalet,
comptant que s'il n'y trouvait pas le marquis, il l'y verrait arriver des
que la nuit serait close.

Ayant attache _Corbeau_ a la galerie exterieure du rez-de-chaussee, il
frappa doucement a la porte de la chaumiere suisse, et, comme un peu de
vent venait de s'elever avec le coucher du soleil, il lui sembla entendre
quelque bruit dans l'interieur et la voix faible du marquis, qui lui disait
d'entrer. Mais c'etait une pure illusion, car lorsqu'il eut pousse la
porte, il s'apercut que l'interieur etait vide.

Cependant M. de Boisguilbault pouvait etre au fond de l'habitation, dans la
chambre invisible ou il avait coutume de se retirer le soir. Emile toussa,
fit craquer le plancher pour l'avertir de sa presence, bien decide a s'en
aller sans le voir, plutot que de franchir la porte interdite a tout le
monde sans exception.

Comme aucun bruit ne repondit a celui qu'il faisait, il jugea que le
marquis etait encore au chateau, et il allait se diriger de ce cote
lorsqu'un coup de vent fit ouvrir en meme temps avec violence une fenetre
et la porte situee au fond de l'appartement. Il se tourna vers cette porte,
croyant voir arriver par la M. de Boisguilbault; mais personne ne parut, et
Emile distingua l'interieur d'un petit cabinet de travail aussi mal range
que les appartements du chateau l'etaient avec soin.

Il eut craint de commettre une indiscretion en y penetrant, et meme en
examinant de loin les meubles pauvres et grossiers, et le pele-mele de
vieux livres et de paperasses qu'il vit confusement au premier coup d'oeil.
Mais ce qui captiva son attention, en depit de lui-meme, ce fut un portrait
de femme de grandeur naturelle, place au fond de ce reduit, juste en face
de lui, si bien qu'il lui etait impossible de ne pas le voir, outre qu'il
etait difficile de ne pas regarder une peinture si belle et une image si
charmante.

La dame etait vetue a la mode de l'empire; mais un cachemire bleu d'azur
richement brode, et jete en draperie sur ses epaules, cachait ce que la
taille courte eut pu avoir de disgracieux. La coiffure en boucles, dites
naturelles, etait assez heureuse, et les cheveux d'un blond dore
magnifique.

Rien n'etait plus delicat et plus charmant que ce jeune visage; sans doute
c'etait la madame de Boisguilbault, et notre heros s'oubliait a interroger
curieusement la physionomie de cette femme, dont la vie et la mort devaient
avoir eu une si grande influence sur la destinee du solitaire.

Mais il est bien rare qu'un portrait nous donne une idee juste du
caractere de l'original, et, dans la plupart des cas, on peut peut bien
dire que ce qui ressemble le moins a la personne, c'est son image.

Emile s'etait represente la marquise pale et triste; il voyait une belle
elegante, au fier et doux sourire, a la pose noble et triomphante.
Avait-elle ete ainsi avant ou apres son mariage? Ou bien etait-ce une
nature toute differente de ce qu'il avait suppose?

Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il voyait la une figure ravissante,
et que, comme il lui etait impossible de rencontrer l'image de la jeunesse
et de la beaute sans se representer aussitot Gilberte, il se mit a comparer
ces deux types, qui peu a peu lui parurent avoir des affinites.

Le jour baissait rapidement, et, n'osant faire un pas pour se rapprocher du
mysterieux cabinet, Emile ne vit bientot plus la peinture que d'une maniere
vague.

La peau fraiche et les cheveux dores qui ressortaient encore lui firent
bientot une illusion si forte, qu'il crut avoir devant les yeux le portrait
de Gilberte, et que, quand il n'eut plus dans la vue qu'un brouillard
rempli d'etincelles fugitives, il eut besoin de faire un effort de volonte
pour se rappeler que sa premiere impression, la seule juste en pareil cas,
ne lui avait offert aucun trait precis de ressemblance entre la figure de
madame de Boisguilbault et celle de mademoiselle de Chateaubrun.

Il sortit du chalet, et ne rencontrant personne dans le parc, il se dirigea
vers le chateau.

Le meme silence, la meme solitude regnaient dans la cour. Il monta
l'escalier de la tourelle, sans que Martin vint a sa rencontre, pour
l'annoncer avec ce ton de ceremonie dont il ne se departait jamais, meme
envers l'unique habitue de la maison.

Enfin, il penetra jusque dans le salon, ou les jalousies, fermees jour et
nuit, entretenaient une obscurite profonde; et saisi d'un vague effroi,
comme si fa mort etait entree dans cette maison deja si peu vivante, il
courut vers les autres pieces et trouva enfin M. de Boisguilbault etendu
sur un lit.

Il avait la paleur et l'immobilite d'un cadavre. Les dernieres clartes du
jour jetaient un reflet vague et triste sur cette chambre, et le vieux
Martin, que sa surdite empecha d'entendre l'approche d'Emile, assis au
chevet de son maitre, avait l'apparence d'une statue.

Emile s'elanca vers le lit et saisit la main du marquis. Elle etait
brulante; et les deux vieillards se reveillant, l'un du sommeil de la
fievre, l'autre de la somnolence de la fatigue ou de l'inaction, le jeune
homme s'assura bientot qu'il n'y avait la qu'une indisposition peu grave en
elle-meme. Cependant les ravages que deux jours de malaise avaient produits
sur ce corps debile et use etaient assez inquietants pour l'avenir.

"Ah! vous avez bien fait de venir! dit M. de Boisguilbault en serrant
faiblement la main d'Emile; l'ennui m'eut vite consume si vous m'eussiez
abandonne!"

Et Martin, qui n'avait pas entendu les paroles de son maitre, mais qui
semblait recevoir le contrecoup de ses pensees, repeta d'une voix plus
haute qu'il ne croyait:

"Ah! monsieur Emile, vous avez bien fait de venir! M. le marquis s'ennuyait
beaucoup de ne pas vous voir."

Il raconta ensuite comme quoi l'avant-veille, au moment de se retirer dans
le parc, M. le marquis s'etait senti pris de fievre, et s'etait imagine
_tout tranquillement_ qu'il allait mourir. Il avait voulu se mettre au lit
dans cette meme chambre, ou il n'avait pourtant pas l'habitude de coucher,
et il lui avait donne des instructions comme s'il ne devait plus se
relever. La nuit avait ete assez agitee, et, le lendemain, le marquis avait
dit:

"Je me sens mieux, ce ne sera rien; mais je suis fatigue comme si j'avais
fait une longue route, et j'ai besoin de me reposer quelque temps. Du
silence, Martin; peu de jour, peu de soins et pas de medecin: voila ce que
je t'ordonne. Ne sois pas inquiet."

"Et comme je ne pouvais pas m'empecher d'avoir peur, continua le vieux
familier, M. le marquis m'a dit:

"--Sois tranquille, brave homme, ce ne sera pas encore pour cette fois-ci."

--Est-ce que M. le marquis est sujet a de telles indispositions? demanda
Emile; sont-elles graves? durent-elles longtemps?"

Mais il avait oublie que Martin n'entendait d'autre parler que celui de son
maitre, et, sur un geste de ce dernier, Martin etait deja sorti de
l'appartement.

"J'ai laisse parler ce pauvre sourd, dit M. de Boisguilbault; rien n'eut
servi de l'interrompre. Mais, d'apres son recit, ne me prenez pas pour un
poltron.

"Je ne crains point la mort, Emile; je l'ai beaucoup desiree autrefois:
desormais, je l'attends avec calme. Il y a deja longtemps que je sens ses
approches; mais elle vient lentement, et je mourrai comme j'ai vecu, sans
me presser.

"Je suis sujet a des fievres intermittentes qui m'otent l'appetit et le
sommeil, mais dont personne ne s'apercoit, parce qu'elles me laissent assez
de forces pour le peu qu'il m'en faut.

"Je ne crois pas a la medecine; jusqu'ici, elle n'a trouve le moyen
d'enlever le mal qu'en attaquant la vie dans son principe. Sous quelque
forme que ce soit, c'est de l'empirisme, et j'aime mieux plier sous la main
de Dieu que bondir sous celle d'un homme.

"Cette fois j'ai ete plus accable que de coutume; je me suis senti plus
faible d'esprit, et, je vous l'avouerai sans honte, Emile, j'ai reconnu
que je ne pouvais plus vivre seul.

"Les vieillards sont des enfants pour s'eprendre d'un bonheur nouveau; mais
quand il s'agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants.
Ils redeviennent vieillards, et ils meurent.

"Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis la: c'est la fievre qui me
donne cette expansion. Quand je serai gueri, je ne le dirai plus, je ne le
penserai meme plus; mais je le sentirai toujours a l'etat d'instinct a
travers mon apathie.

"Ne vous croyez pas enchaine pour cela a ma triste vieillesse. Il est fort
indifferent que je vive un an de plus ou de moins, et qu'une main amie
ferme les yeux de celui qui a vecu seul. Mais puisque vous voila revenu,
merci! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu'avez-vous fait durant tous
ces tristes jours?

--J'ai ete triste moi-meme de les passer loin de vous, repondit Emile.

--C'est possible! Telle est la vie, tel est l'homme. Se faire souffrir
soi-meme en faisant souffrir les autres! C'est la une grande preuve de la
solidarite des ames!"

Emile passa deux heures aupres du marquis, et le trouva plus expansif et
plus affectueux qu'il ne l'avait encore ete. Il sentit augmenter son
attachement pour lui et se promit de ne plus le faire souffrir. Et comme,
en le quittant, il s'inquietait de l'avoir laisse parler avec animation:

"Soyez tranquille, lui dit le marquis. Revenez demain, et vous me trouverez
debout. Ce n'est pas cela qui fatigue, c'est l'absence d'expansion qui
desseche et qui tue."




XX.

LA FORTERESSE DE CROZANT.


Le marquis fut a peu pres gueri en effet le lendemain, et dejeuna avec
Emile. Rien ne vint plus troubler cette amitie singuliere d'un vieillard et
d'un tout jeune homme, et grace aux dernieres affirmations de M. de
Chateaubrun, la douloureuse apprehension de la folie ne vint plus troubler
l'attrait qu'Emile trouvait dans la compagnie de M. de Boisguilbault.

Il s'abstint, ainsi qu'il l'avait promis a Antoine, de jamais parler de
lui, et s'en dedommagea en ouvrant son coeur au marquis sur tous ses autres
secrets; car il lui eut ete impossible de ne pas lui raconter son passe, de
ne pas lui communiquer ses idees pour son avenir, et, par suite, ses
souffrances, un instant assoupies, mais fatalement interminables, que
l'opposition de son pere lui avait suscitees et devait lui apporter encore
a la premiere occasion.

M. de Boisguilbault encouragea Emile dans les projets de respect et de
soumission; mais il s'etonna du soin qu'avait toujours pris M. Cardonnet
d'etouffer les instincts legitimes d'un fils aussi enclin au travail et
aussi heureusement doue.

Le gout et l'intelligence qu'Emile montrait pour l'agriculture lui
paraissaient caracteriser une noble et genereuse vocation, et il se disait
que s'il avait eu le bonheur de posseder un fils tel que lui, il eut pu
utiliser, de son vivant, l'immense fortune qu'il destinait aux pauvres,
mais dont il n'avait pas su faire usage dans le present.

Il ne pouvait s'empecher de dire en soupirant qu'on etait beni du ciel
quand on trouvait dans un fils, dans un ami, dans un autre soi-meme, une
initiative feconde et les moyens de completer serieusement l'oeuvre de sa
destinee.

Enfin, il accusait Cardonnet, au fond de sa pensee, de vouloir consacrer au
mal les forces et les moyens que Dieu lui avait donnes pour l'aider a faire
le bien, et il voyait en lui un tyran aveugle et opiniatre, qui mettait
l'argent au-dessus du bonheur d'autrui et du sien propre, comme si l'homme
etait l'esclave des choses materielles et non le serviteur de la verite
avant tout.

M. de Boisguilbault n'etait pourtant pas un esprit essentiellement
religieux. Emile le trouvait toujours trop froid sous ce rapport. Quand le
marquis avait dit: "Je crois en Dieu," il se croyait dispense de dire:
"J'adore." Quand ses pensees, prenant le plus puissant essor dont il etait
capable, s'elevaient jusqu'a une sorte d'invocation, qui n'etait pas
precisement la priere, mais l'hommage, il disait a Dieu: "Ton nom est
sagesse!" Emile ajoutait: "Ton nom est amour!" Alors le vieillard
reprenait: "C'est la meme chose," et il avait raison.

Emile ne pouvait guere le contredire; mais, dans cette disposition a
insister sur le caractere grandiose de la logique et de la rectitude
divines, on sentait bien, chez le marquis, l'absence de cette passion
exaltee qu'Emile portait dans son sein pour l'inepuisable bonte de la
Toute-Puissance. Mais aussi, quand les faits exterieurs, les miseres, la
faiblesse humaine et tout le mal d'ici-bas donnaient un dementi apparent a
cette misericordieuse Providence et qu'Emile tombait dans une sorte de
decouragement, le vieux logicien reprenait la superiorite de sa foi.

Il ne doutait jamais, lui, il ne pouvait pas douter. Il n'avait pas besoin
de voir pour savoir, disait-il, et le passage des fleaux de ce monde ne
troublait pas plus a ses yeux l'ordre moral des choses eternelles que celui
des nuees sur le soleil n'en alterait l'ordre physique.

Sa resignation ne partait pas d'un sentiment d'humilite ou de tendresse:
car pour ses propres chagrins, il avouait n'avoir jamais pu se soumettre
qu'exterieurement; mais il croyait pour l'univers a une source de fatalisme
optimiste qui contrastait avec son pessimisme personnel, et qui formait le
trait le plus original de son esprit et de son caractere.

"Voyez, disait-il, la logique est partout! Elle est infinie dans l'oeuvre
de Dieu; mais elle est incomplete et insaisissable dans chaque chose, parce
que chaque chose est finie; l'homme lui-meme, bien qu'il soit le reflet le
plus frappant de l'infini sur ce petit monde. Nul homme ne peut comprendre
la sagesse infinie, si ce n'est a l'etat d'abstraction: car, s'il cherche
en lui-meme et autour de lui, il ne la peut saisir et constater en aucune
facon. Vous me traitez souvent de logicien; j'y consens: j'aime et je
cherche la logique. J'en ai un besoin enorme, et ne me complais a rien qui
lui soit etranger. Mais suis-je logique dans mes actions et dans mes
instincts? Moins que qui que ce soit au monde. Plus je me tate, plus je
trouve en moi l'abime des contradictions, le desordre du chaos. Eh bien, je
suis un exemple particulier de ce qu'est l'homme en general; et plus je
suis illogique a mes propres yeux, plus je sens la logique de Dieu planer
sur ma faible tete, qui s'egarerait sans cette boussole celeste, et
rendrait follement l'univers complice responsable de sa propre infirmite."

Une fois il emmena Emile dans la campagne, et ils firent a cheval
l'exploration des vastes proprietes du marquis. Emile fut frappe du peu de
rapport d'une telle richesse territoriale.

"Toutes ces fermes sont au plus bas prix possible, repondit le marquis;
quand on ne sait pas sortir des donnees de l'economie actuelle, le mieux
qu'on ait a faire, c'est de grever le moins qu'on peut le cultivateur
laborieux. Ces gens-la me remercient, vous le voyez, et me souhaitent une
longue vie. Je le crois bien! Ils me croient tres bon, quoique ma figure ne
leur plaise guere. Ils ne savent pas que je ne les aime point comme ils
l'entendent, et que je ne vois en eux que des victimes que je ne puis
sauver, mais dont je ne veux pas etre le bourreau. Je sais fort bien que,
sous une legislation logique, cette propriete doit arriver a centupler ses
produits. Je suis soulage de mon ennui quand j'y songe: mais pour y songer
et me nourrir de la certitude qu'elle sera un jour l'instrument du libre
travail d'hommes nombreux et sages, il ne faut pas que je la voie a l'etat
ou elle est: car ce spectacle me glace et m'attriste! aussi je m'y expose
bien rarement."

Il y avait en effet deux ans environ que M. de Boisguilbault n'etait entre
dans ses fermes, et n'avait fait le tour de ses domaines. Il ne s'y
decidait que dans les cas d'absolue necessite. Partout il etait recu avec
des demonstrations de respect et d'affection qui n'etaient pas sans un
melange de terreur superstitieuse; car ses habitudes de solitude et ses
excentricites lui avaient donne, dans l'esprit de plusieurs paysans, la
reputation de sorcier.

Plus d'une fois, durant l'orage, on avait dit tristement:

"Ah! si M. de Boisguilbault voulait empecher la grele, il ne tiendrait qu'a
lui! mais au lieu de faire ce qu'il peut, il cherche quelque autre chose
que personne ne sait et qu'il ne trouvera peut-etre jamais!"

"Eh bien, Emile, que feriez-vous de tout cela, si c'etait a vous? dit le
marquis en rentrant; car je ne vous ai pas fait faire cette assommante
visite de proprietaire a d'autres fins que de vous interroger.

--J'essaierais! repondit Emile avec vivacite.

--Sans doute, reprit le marquis, j'essaierais de fonder une vraie
_commune_ si je pouvais. Mais j'essaierais en vain, j'echouerais. Et vous
aussi, peut-etre!

--Qu'importe?

--Voici le cri genereux et insense de la jeunesse: qu'importe de succomber
pourvu qu'on agisse, n'est-ce pas? On cede a un besoin d'activite, et l'on
ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire? c'est
qu'il n'y a point d'hommes. En ce sens, votre pere a raison d'invoquer un
fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas murs, les
coeurs ne sont pas disposes; je vois bien de la terre et des bras, je ne
vois pas une ame detachee du _moi_ qui gouverne le monde. Encore quelque
temps, Emile, pour que l'idee eclose se repande: ce ne sera pas si long
qu'on le croit; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc!

--Eh quoi! le temps fait-il quelque chose sans nous?

--Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des epoques ou l'on doit
se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu'on instruise; puis vient le
temps ou l'on peut faire a la fois l'un et l'autre. Vous sentez-vous de la
force?

--Beaucoup!

--Tant mieux!... Je le crois aussi!... Eh bien, Emile, nous causerons un
jour ... bientot peut-etre, a ma premiere fievre, quand mon pouls battra un
peu plus vite qu'aujourd'hui."

C'est dans de tels entretiens qu'Emile trouvait la force de subir les
heures qu'il ne pouvait passer aupres de Gilberte. Il manquait bien quelque
chose a son amitie pour M. de Boisguilbault: c'etait de pouvoir lui parler
d'elle et de lui dire son amour. Mais l'amour heureux a quelque chose de
superbe, qui se passe assez bien de l'avis des autres, et le temps ou Emile
sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le
desespoir n'etait pas encore venu pour lui.

En quoi donc consistait son bonheur? Vous le demandez? D'abord il aimait,
cela suffit presque a qui aime bien. Et puis, il savait qu'il etait aime,
quoiqu'il n'eut jamais ose le demander et qu'on eut encore moins ose le lui
dire.

Le nuage, cependant, se formait a l'horizon, et bientot Emile devait sentir
l'approche de l'orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait
Chateaubrun: "Ne venez pas de trois ou quatre jours; nous avons affaire
dans les environs, et nous serons absents." Emile palit: il crut recevoir
son arret, et il eut a peine la force de demander quel jour la famille
serait de retour dans ses penates. "Eh mais! dit Janille, vers la fin de la
semaine, peut-etre. D'ailleurs il est probable que je resterai ici: je ne
suis plus d'age a courir les montagnes, et vous saurez bien venir me
demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.

--Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite? dit Emile en
s'efforcant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.

--Pourquoi non, si le coeur vous en dit? reprit la petite vieille en se
rengorgeant d'un air ou l'ombrageux Emile crut voir percer un peu de
malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi!"

"C'en est fait, pensa Emile. Mes assiduites ont ete remarquees, et quoique
M. Antoine ni sa fille ne s'avisent encore de rien, Janille s'est promis de
m'expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est
arrive.

--Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain,
j'aurai grand plaisir a causer avec vous.

--Comme ca se trouve, dit Janille: moi aussi, j'ai envie de causer! Mais
demain j'ai du chanvre a cueillir, je compte sur vous apres-demain
seulement. C'est entendu, je serai ici toute la journee, n'y manquez pas.
Bonsoir, monsieur Emile, nous causerons de bonne amitie. Ah! mais! c'est
que moi aussi je vous aime bien!"

Plus de doutes pour Emile; la maitresse femme de Chateaubrun avait ouvert
les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commencait a s'etonner de
le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore,
Gilberte non plus; car, en lui annoncant une petite absence de son pere,
cette derniere n'avait pas paru prevoir que Janille la ferait partir avec
lui. L'adroite gouvernante avait bien fait son plan: d'abord ecarter Emile,
et puis organiser le depart de Gilberte a l'improviste, afin de se menager
quelques jours pour conjurer le petit orage qu'elle prevoyait de la part du
jeune homme.

"Il faudra donc parler, se disait Emile; et pourquoi reculerais-je devant
ce terme inevitable de mes secretes aspirations? Je dirai a sa fidele
gouvernante, a son excellent pere, que je l'aime et que j'aspire a sa main.
Je demanderai quelque temps pour m'en ouvrir a mon pere et pour m'entendre
avec lui sur le choix d'une carriere, car je n'en ai point encore, et il
faut bien que mon sort se decide. Il y aura une lutte assez violente, mais
je serai fort, j'aime. Il ne s'agit pas de moi seul; j'aurai le courage
invincible, j'aurai le don de la persuasion, je l'emporterai!"

Malgre cette confiance, Emile passa la nuit dans d'affreuses perplexites.
Il se representait l'entretien qu'il allait avoir avec Janille, et il eut
pu ecrire les questions et les reponses, tant il connaissait l'aplomb et la
franchise de la petite femme.

"Ah mais, Monsieur (devait-elle lui dire, a coup sur), parlez a votre pere
avant tout, et arrangez-vous avec lui; car il est fort inutile de troubler
l'esprit de M. Antoine par une demande conditionnelle, des projets
incertains. En attendant, ne revenez plus, ou revenez fort peu, car
personne n'est oblige de savoir vos intentions, et Gilberte n'est pas fille
a vous ecouter sans etre sure de pouvoir etre votre femme."

Et puis il craignait aussi que Janille, qui avait l'esprit fort positif, ne
traitat d'illusion la possibilite du consentement de M. Cardonnet, et ne
lui interdit les visites frequentes, a moins qu'il n'apportat une belle et
bonne preuve de la liberte de son choix.

Il etait donc plus que prouve qu'Emile devait entamer le combat avec son
pere d'abord, et agir ensuite en consequence; a savoir: aller rarement a
Chateaubrun avant d'avoir concu un certain espoir de vaincre, ou, s'il n'y
avait aucun motif d'espoir, s'abstenir de jamais troubler le bonheur de la
famille de Chateaubrun par d'inutiles ouvertures, s'eloigner enfin,
renoncer a Gilberte ...

Mais voila ce qu'il etait impossible a Emile de comprendre au nombre des
choses probables. L'idee de la mort entrerait plus facilement dans la tete
d'un enfant que celle de renoncer a la femme aimee dans celle d'un jeune
homme fortement epris.

Aussi Emile concevait-il plus volontiers la chance de se bruler la cervelle
sous les yeux de son pere que celle de plier sous sa volonte. "Eh bien! se
disait-il, je lui parlerai, des demain, a ce maitre terrible, et je lui
parlerai de telle maniere que je pourrai ensuite me presenter le front leve
a Chateaubrun."

Et pourtant, quand vint le lendemain, Emile, au lieu de se sentir investi
de toute la force de sa volonte, se trouva si epuise par l'insomnie et si
navre de tristesse, qu'il craignit d'etre faible, et ne parla point.

Quoi de plus douloureux, en effet, lorsque l'ame s'est epanouie dans un
reve delicieux, que de se voir jete tout a coup dans une cruelle realite?

Quand on s'est fait un adorable secret a soi-meme d'un amour chastement
voile, d'aller le reveler froidement a des etres qui ne le comprennent pas,
ou qui le meprisent?

Soit qu'Emile fit cet aveu a son pere ou a Janille, il fallait donc livrer
son coeur, rempli d'une langueur pudique et d'une sainte ivresse, a des
coeurs etrangers ou fermes depuis longtemps a des sympathies de ce genre?
Et il avait reve un denouement si autrement sublime! N'etait-ce pas
Gilberte qui, la premiere, et seule au monde avec lui sous l'oeil de Dieu,
devait recueillir dans son ame le mot sacre d'amour lorsqu'il s'echapperait
de ses levres?

Le monde et les lois de l'honneur, si froides en pareil cas, etaient donc
la pour oter a la virginite de sa passion ce qu'elle avait de plus pur et
de plus ideal! Il souffrait profondement, et deja il lui semblait qu'un
siecle d'amertume avait passe entre ses songes de la veille et cette sombre
journee qui commencait pour lui.

Il monta a cheval, resolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude,
le calme et la resignation necessaires pour affronter le premier choc.

Il voulait fuir Chateaubrun; mais il se trouva aupres sans savoir comment.
Il passa outre sans detourner la tete, remonta le rude chemin ou, battu par
l'orage, il avait vu pour la premiere fois les ruines a la lueur des
eclairs.

Il reconnut les roches ou il s'etait abrite avec Jean Jappeloup, et il ne
put comprendre qu'il n'y eut pas plus de deux mois qu'il s'etait trouve la,
si leger d'esprit, si maitre de lui-meme, si different de ce qu'il etait
devenu depuis.

Il alla vers Eguzon, afin de revoir tout le chemin qu'il avait fait alors,
et ou il n'avait point encore repasse.

Mais, des les premieres maisons, la vue des habitants qui l'examinaient
lui causa le meme sentiment d'effroi et de misanthropie qui eut pu venir a
M. de Boisguilbault en pareil cas. Il prit brusquement un chemin sombre et
couvert qui s'ouvrait sur sa gauche, et s'enfonca sans but dans la
campagne.

Ce chemin inegal, mais charmant, passant tantot sur de larges rochers,
tantot sur de frais gazons, tantot sur un sable fin, et borde d'antiques
chataigniers au tronc crevasse, aux racines formidables, le conduisit a de
vastes landes ou il avanca lentement, satisfait enfin d'etre seul dans un
site desole.

Le chemin s'en allait devant lui tantot en zigzag, tantot en montagnes
russes, a travers les espaces couverts de genets et de bruyeres, et les
tertres sablonneux coupes de ruisseaux sans lit determine et sans direction
suivie.

De temps en temps une perdrix rasait l'herbe a ses pieds, un martin-pecheur
tracait une ligne d'azur et de feu, effleurant un marecage avec la rapidite
d'une fleche.

Apres une heure de marche, toujours perdu dans ses pensees, il vit le
sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons, puis disparaitre sous
ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au dela de precipices et de
ravins profonds, les ruines de Crozant s'elever en fleche aigue sur des
cimes etrangement dechiquetees, et parsemees sur un espace qu'on peut a
peine embrasser d'un seul coup d'oeil.

Emile etait deja venu visiter cette curieuse forteresse, mais par un chemin
plus direct, et sa preoccupation l'ayant empeche cette fois de s'orienter,
il resta un instant avant de se reconnaitre.

Rien ne convenait mieux a l'etat de son ame que ce site sauvage et ces
ruines desolees. Il laissa son cheval dans une chaumiere et descendit a
pied le sentier etroit qui, par des gradins de rochers, conduit au lit du
torrent. Puis il en remonta un semblable, et s'enfonca dans les decombres
ou il resta plusieurs heures en proie a une douleur que l'aspect d'un lieu
si horrible, et si sublime en meme temps, portait par instant jusqu'au
delire.

Les premiers siecles de la feodalite ont vu construire peu de forteresses
aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe a
pic de chaque cote, dans deux torrents, la Creuse et la Sedelle, qui se
reunissent avec fracas a l'extremite de la presqu'ile, et y entretiennent,
en bondissant sur d'enormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les
flancs de la montagne sont bizarres et partout herisses de longues roches
grises qui se dressent du fond de l'abime comme des geants, ou pendent
comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent.

Les debris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des
rochers, qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, a les en distinguer de
loin.

On ne sait donc qui a ete plus hardi et plus tragiquement inspire, en ce
lieu, de la nature ou des hommes, et l'on ne saurait imaginer, sur un
pareil theatre, que des scenes de rage implacable et d'eternelle
desolation.

Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanque de
tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette
forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une
place si importante dans les guerres du moyen age est a peu pres ignoree.

Une vague tradition attribue sa fondation a des chefs sarrasins qui s'y
seraient maintenus longtemps. La gelee, qui est rude et longue dans cette
region, acheve de detruire chaque annee ces fortifications que les boulets
ont brisees et que le temps a reduites en poussiere.

Cependant le grand donjon carre, dont l'aspect est sarrasin en effet, se
dresse encore au milieu, et, mine par la base, menace de s'abimer a chaque
instant comme le reste.

Des tours, dont un seul pan est reste debout, et plantees sur des cimes
coniques, presentent l'aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent
incessamment des nuees d'oiseaux de proie.

On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup
d'endroits, tout sentier disparait, et le pied vacille sur le bord des
gouffres ou l'eau se precipite avec fureur.

Ce n'est que du haut des tours d'observation qu'on pouvait voir l'approche
de l'ennemi; car, de plain pied avec la base des edifices et les sommets de
la montagne, la vue etait bornee par d'autres montagnes arides. Mais leurs
flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres
fertiles et pousser en liberte de beaux arbres souvent deracines par le
passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine elevation.

Quelques chevres, moins sauvages que les enfants miserables qui les
gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les precipices.

Tout cela est d'une desolation si pompeuse et si riche d'accidents que le
peintre ne sait ou s'arreter. L'imagination du decorateur ne trouverait
qu'a retrancher dans ce luxe d'epouvante et de menace.

Emile passa la plusieurs heures, plonge dans le chaos de ses incertitudes
et de ses projets. Parti avec le jour, il etait devore par la faim et ne se
rendait pas compte de la souffrance physique qui aggravait sa detresse
morale.

Etendu sur un rocher, il voyait les vautours planer sur sa tete et songeait
aux tortures de Promethee, lorsque les sons lointains d'une voix male, qui
ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et
courut au bord du precipice. Alors, sur le ravin oppose, il vit trois
personnes descendre le sentier.

Un homme en blouse et en chapeau gris a larges bords marchait le premier,
et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de
prendre garde a eux; apres lui venait un paysan conduisant un ane par la
bride, et, sur cet ane, une femme en robe lilas bien pale, en chapeau de
paille bien modeste.

Emile s'elanca a leur rencontre, sans se demander si Janille avait parle,
si l'on se tenait en garde contre lui, si on allait l'accueillir
froidement.

Il courait et bondissait comme une pierre lancee sur le flanc escarpe de
l'abime. Il partit a vol d'oiseau, franchit le torrent qui bondissait avec
de vaines menaces sur les roches glissantes, et arriva sur l'autre versant,
pour recevoir l'accolade joyeuse du bon Antoine, et prendre des mains de
Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte et
son doux sourire, et sa vive rougeur, et son air de joie vainement
contenue. Janille n'etait pas la, Janille n'avait point parle!

Comme le bonheur parait plus doux apres la peine, et comme l'amour repare
vite le temps perdu a souffrir! Emile ne se souvenait plus de la veille et
ne songeait plus au lendemain.

Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa
bien-aimee, il brisa toutes les branches de broussailles qu'il put
atteindre, et les jeta sous les pieds de l'ane, comme autrefois les Hebreux
semaient de perles les traces de l'humble monture du divin maitre.

Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon
qu'il put choisir, quoiqu'elle n'eut aucun besoin d'un pareil secours pour
descendre d'un ane si petit et si tranquille. Emile n'etait plus timide,
car il etait fou; et si Antoine n'eut pas ete le moins clairvoyant des
hommes, il eut compris qu'il ne fallait pas plus songer a reprimer cette
passion exaltee qu'a empecher la Creuse ou la Sedelle de courir ou de
gronder.

"Ca, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous
nous rencontrons si a point, je veux qu'on ne me parle que de dejeuner. Un
convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourres de
provisions. Ouvrez votre gibeciere, petit drole, dit-il a Charasson, tandis
que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et
puis, Emile courra aux maisons qui sont la-bas, et nous trouvera un renfort
de pain bis. Restons pres de la riviere, c'est de l'eau de roche
excellente, prise en petite quantite avec beaucoup de vin."

Le dejeuner champetre fut bientot etale sur l'herbe, Gilberte se fit une
assiette avec une grande feuille de lotus, et son pere decoupa les portions
avec une espece de sabre qu'on appelait eustache de poche. Emile apporta,
outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent
declarees excellentes, et dont l'amertume a du moins l'avantage d'exciter
l'appetit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penche d'un arbre,
n'eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d'autant
plus de plaisir, disait-il, qu'il n'avait pas la les yeux de mademoiselle
Janille pour compter les morceaux d'un air de reproche. Emile fut rassasie
au bout d'un instant. Bien qu'on se moque des heros de roman qui ne mangent
jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d'appetit, et qu'en
cela les romans sont aussi vrais que la vie.

Quel transport pour Emile, apres avoir cru qu'il ne reverrait plus
Gilberte que severe et mefiante, de la retrouver telle qu'il l'avait
laissee la veille, pleine d'abandon et de noble imprevoyance! Et comme il
aimait Antoine d'etre incapable d'un soupcon, et de conserver une si
expansive gaiete!

Jamais il ne s'etait senti si gai lui-meme; jamais il n'avait vu un plus
beau jour que cette pale journee de septembre, un site plus riant et plus
enchante que cette sombre forteresse de Crozant! Et justement Gilberte
avait ce jour-la sa robe lilas, qu'il ne lui avait pas vue depuis
longtemps, et qui lui rappelait le jour et l'heure ou il etait devenu
eperdument amoureux!

Il apprit qu'on s'etait mis en route pour aller voir un parent a la
Claviere, avant les deux jours qu'on devait aller passer a Argenton, et
que, n'ayant trouve personne dans ce chateau, on avait resolu de faire une
promenade a Crozant, ou l'on resterait jusqu'au soir; et il n'etait guere
que midi! Emile s'imagina avoir l'eternite devant lui. M. Antoine s'etendit
a l'ombre apres le dejeuner, et s'endormit d'un profond sommeil. Les deux
amants, suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la
forteresse.




XXI.

LE PETIT COUCHER DE M. ANTOINE.


Le page de Chateaubrun rejouit un instant le jeune couple par ses naivetes;
mais, emporte bientot par le besoin de courir, il s'ecarta a la poursuite
des chevres, faillit se faire un mauvais parti avec les chevriers, et finit
par s'entendre avec eux, en jouant aux palets sur le bord de la Creuse,
pendant qu'Emile et Gilberte entreprenaient de longer la Sedelle sur
l'autre flanc de la montagne.

Comme, en bien des endroits, le torrent a ronge la base du roc, il leur
fallut tantot grimper, tantot redescendre, tantot mettre le pied sur des
blocs a fleur d'eau, et tout cela non sans peine et sans danger. Mais la
jeunesse est aventureuse, et l'amour ne doute de rien.

Une providence particuliere protege l'un et l'autre, et nos amoureux se
tirerent bravement de tous les perils, Emile tremblant d'une toute autre
emotion que la peur lorsqu'il soulevait ou retenait Gilberte dans ses bras;
Gilberte riant pour cacher son trouble ou pour s'en distraire.

Gilberte etait forte, agile et courageuse comme une enfant de la montagne;
et pourtant, a franchir ainsi des obstacles continuels, elle se sentit
bientot essoufflee et se laissa tomber sur la mousse au bord de l'eau
bondissante, jeta son chapeau sur le gazon, forcee de relever ses cheveux
denoues qui pendaient sur ses epaules.

"Allez donc me cueillir cette belle digitale que je vois la-bas," dit-elle
a Emile pensant qu'elle aurait le temps de se recoiffer avant qu'il fut de
retour,

Mais il y alla et revint si vite, qu'il la trouva encore tout inondee de
ses cheveux d'or, que ses petites mains avaient peine a ramasser en une
seule tresse.

Debout aupres d'elle, il admirait ces tresors qu'elle rejetait derriere sa
tete avec plus d'impatience que d'orgueil, et qu'elle eut coupes depuis
longtemps comme un fardeau genant, si Antoine et Janille ne s'y fussent
jalousement opposes.

En ce moment, neanmoins, elle leur sut gre de ne l'avoir pas souffert; car,
malgre son peu de coquetterie, elle vit bien qu'Emile etait eperdu
d'admiration, et elle n'avait rien fait pour la provoquer!

Si la beaute a de certains triomphes, dont l'amour ne ne peut se refuser a
jouir, c'est surtout lorsqu'ils sont imprevus et involontaires. Cette belle
chevelure eut ete, en effet, un veritable dedommagement pour une femme
laide, et chez Gilberte c'etait comme une prodigalite de la nature ajoutee
a tous ses autres dons.

Il faut bien dire que, comme son pere, Gilberte etait plus laborieuse
qu'adroite de ses mains, et, d'ailleurs, elle avait perdu en courant toutes
ses epingles, et par deux fois, la lourde torsade roulee sur sa nuque avec
precipitation se defit et retomba jusqu'a ses pieds.

Le regard d'Emile plana toujours sur elle; Gilberte ne le voyait pas, mais
elle le sentait comme si le feu de ce regard passionne eut rempli
l'atmosphere. Elle en fut bientot si confuse, qu'elle oublia d'en etre
joyeuse, et enfin, comme a l'ordinaire, elle s'efforca de rompre, par une
plaisanterie, leur mutuelle emotion.

"Je voudrais que ces cheveux fussent _a moi_, dit-elle, je les couperais,
et je les enverrais au fond de la riviere."

C'etait l'occasion pour Emile de faire un beau compliment; mais il s'en
garda bien. Qu'eut-il dit sur ces cheveux-la, qui exprimat l'amour qu'il
leur portait? Il ne les avait jamais touches, et il en mourait d'envie. Il
regarda furtivement autour de lui.

Un cercle de rochers et d'arbrisseaux isolait Gilberte et lui du monde
entier. Il n'y avait aucun point de la montagne d'ou on put les voir. On
eut dit qu'elle avait choisi cet abri pour le tenter, et pourtant
l'innocente fille n'y avait point songe et ne songeait pas encore qu'il y
eut la quelque danger pour elle.

Emile n'avait plus sa raison. L'insomnie, l'epouvante, la douleur et la
joie, avaient allume la fievre dans son sang.

Il s'agenouilla aupres de Gilberte, et prit dans sa main tremblante une
poignee de ses cheveux rebelles; puis, comme elle tressaillait, il la
laissa retomber en disant:

"J'ai cru que c'etait une guepe, mais ce n'est qu'un brin de mousse.

--Vous m'avez fait peur, reprit Gilberte en secouant la tete: j'ai cru que
c'etait un serpent."

Cependant la main d'Emile s'attachait a cette chevelure et ne pouvait
l'abandonner.

Sous pretexte d'aider Gilberte a en rassembler les meches eparses que lui
disputait la brise, il les toucha cent fois, et finit par y porter ses
levres a la derobee. Gilberte parut ne point s'en apercevoir, et, remettant
precipitamment son chapeau sur sa coiffure mal assuree, elle se leva en
disant, d'un air qu'elle voulait rendre degage:

"Allons voir si mon pere est reveille."

Mais elle tremblait; une paleur subite avait efface les brillantes couleurs
de ses joues; son coeur etait pret a se rompre; elle flechit et s'appuya
sur le rocher pour ne pas tomber. Emile etait a ses pieds.

Que lui disait-il? Il ne le savait pas lui-meme, et les echos de Crozant
n'ont pas garde ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement;
elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuple par le
battement de ses arteres, et il lui semblait que la montagne, prise de
convulsions, oscillait au-dessus de sa tete.

Elle n'avait plus de jambes pour fuir, et d'ailleurs elle n'y songeait
point. On fuirait en vain l'amour; quand il s'est insinue dans l'ame, il
s'y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu'il y eut d'autre
peril dans l'amour que celui de laisser surprendre son coeur, et il n'y en
avait pas d'autres en effet pour elle aupres d'Emile. Celui-la etait bien
assez grand, et le vertige qu'il causait etait plein d'irresistibles
delices.

Tout ce que Gilberte sut dire, ce fut de repeter avec un effroi plein de
regret et de douleur:

"Non, non! il ne faut pas m'aimer.

--C'est donc que vous me haissez!" reprenait Emile; et Gilberte, detournant
la tete, n'avait pas le courage de mentir. Eh bien, si vous ne m'aimez pas,
disait Emile, que vous importe de savoir que je vous aime? Laissez-moi vous
le dire, puisque je ne peux plus le cacher. Cela vous est indifferent, et
on ne craint pas ce qu'on dedaigne. Sachez-le donc, et si je vous quitte,
si je ne vais plus vous voir, apprenez au moins pourquoi: c'est que je
meurs d'amour pour vous, c'est que je ne dors plus, que je ne travaille
plus, que je perds l'esprit, et qu'il m'arriverait peut-etre bientot de
dire a votre pere ce que je vous dis maintenant. J'aime mieux etre chasse
par vous que par les autres. Chassez-moi donc; mais vous m'entendrez ici,
parce que mon secret m'etouffe; je vous aime, Gilberte, je vous aime a en
mourir!" Et le coeur d'Emile etait si plein qu'il deborda en sanglots.

Gilberte voulut s'eloigner; mais elle s'assit a trois pas de la et se prit
a pleurer. Il y avait plus de bonheur que d'amertume au fond de toutes ces
larmes. Aussi Emile se fut-il bientot rapproche pour consoler Gilberte, et
fut-il bientot console a son tour; car dans l'effroi qu'elle exprimait, il
n'y avait que tendresse et regret.

"Je suis une pauvre fille, lui disait-elle, vous etes riche, et votre pere
ne songe, a ce qu'on dit, qu'a augmenter sa fortune. Vous ne pouvez pas
m'epouser, et moi je ne dois pas songer a me marier dans la position ou je
suis.

"Ce serait un hasard de rencontrer un homme aussi pauvre que moi, qui eut
recu un peu d'education, et je n'ai jamais compte sur ce hasard-la. Je me
suis dit de bonne heure que je devais tirer bon parti de mon sort pour
m'habituer a la dignite des sentiments, qui consiste a ne point porter
envie aux autres, et a se creer des gouts simples, des occupations
honnetes.

"Je ne pense donc pas du tout au mariage, puisqu'il me faudrait peut-etre,
pour trouver un mari, changer quelque chose a ma maniere de penser. Tenez,
si vous voulez que je vous le dise, Janille s'est mis dans la tete, depuis
quelques jours, une idee qui me chagrine beaucoup. Elle veut que mon pere
me cherche un mari. Chercher un mari! n'est-ce pas honteux et humiliant? et
peut-on rien imaginer de plus repulsif?

"Cette excellente amie ne comprend pourtant rien a ma resistance, et, comme
mon pere devait aller toucher a Argenton le terme de sa petite pension,
elle a exige tout a coup ce matin qu'il m'emmenat pour me presenter a
quelques personnes de sa connaissance.

"Nous ne savons pas resister a Janille, et nous sommes partis; mais mon
pere, grace au ciel, ne s'entend pas a trouver des maris, et je saurai si
bien l'aider a n'y point penser, que cette promenade n'aura aucun but.

"Vous voyez bien, monsieur Emile, qu'il ne faut point faire la cour a une
fille qui n'a pas d'illusion, et qui se destine au celibat sans regret et
sans honte. Je pensais que vous l'aviez compris, et que votre amitie ne
chercherait jamais a troubler mon repos.

"Oubliez donc cette folie qui vient de vous passer par l'esprit, et ne
voyez en moi qu'une soeur qui ne s'en souviendra pas, si vous lui promettez
de l'aimer tranquillement et saintement. Pourquoi nous quitteriez-vous?
cela ferait bien de la peine a mon pere et a moi!

--Cela vous ferait bien de la peine, Gilberte? reprit Emile; d'ou vient que
vous pleurez en me disant des choses si froides? Ou je ne vous comprends
pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulez-vous savoir ce que je crois
deviner? c'est que vous n'avez pas assez d'estime pour moi, pour m'ecouter
avec confiance. Vous me prenez pont un jeune fou, qui parle d'amour sans
religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un
enfant a qui l'on dit: Ne recommencez pas, je vous pardonne. Ou bien, si
vous croyez qu'avec quelques paroles de froide raison on peut etouffer un
amour serieux, vous etes un enfant vous-meme, Gilberte, et vous ne sentez
rien du tout pour moi au fond de votre coeur. O mon Dieu, serait-il
possible, et ces yeux qui m'evitent, cette main qui me repousse, est-ce la
le dedain ou l'incredulite?

--N'est-ce pas assez? Croyez-vous que je puisse consentir a vous aimer avec
la certitude que vous devez tot ou tard appartenir a une autre? Il me
semble que l'amour, c'est l'eternite d'une vie a deux: c'est pourquoi, en
renoncant a me marier, j'ai du renoncer a aimer.

--Et je l'entends bien ainsi, Gilberte! l'amour, c'est l'eternite d'une vie
a deux! Je ne comprends meme pas que la mort puisse y mettre un terme; ne
vous ai-je pas dit tout cela en vous disant: "Je vous aime!" Ah! cruelle
Gilberte, vous ne m'avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre:
mais si vous m'aimiez vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous
etes pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-meme.

--O mon Dieu! Emile, je ne doute pas de vous: je vous sais aussi incapable
que moi d'un calcul interesse. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus
forts que la destinee, que la volonte de votre pere, par exemple?

--Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si ... nous nous
aimons?"

Il est fort inutile de rapporter la suite de cet entretien. Nous ne
pourrions resumer certaines intermittences de peur et de decouragement, ou
Gilberte, redevenant raisonnable, c'est-a-dire desolee, montrait les
obstacles et laisser percer une fierte sans emphase, mais assez sentie pour
preferer l'eternelle solitude a l'humiliation d'une lutte contre l'orgueil
de la richesse.

Nous pourrions dire par quels arguments d'honneur et de loyaute Emile
cherchait a lui rendre la confiance. Mais les plus forts arguments, ceux
auxquels Gilberte ne trouvait pas de replique, ce sont ceux-la que nous ne
pourrions transcrire, car ils etaient tout d'enthousiasme et de naive
pantomime.

Les amants ne sont pas eloquents a la maniere des rheteurs, et leur parole
ecrite n'a jamais rien signifie pour ceux auxquels elle ne s'adresse point.

Si l'on pouvait se rappeler froidement quel mot insignifiant a fait perdre
l'esprit, on n'y comprendrait plus rien et on se raillerait soi-meme.

Mais l'accent, mais le regard, trouvent dans la passion des ressources
magiques, et bientot Emile sut persuader a Gilberte ce qu'il croyait
lui-meme a ce moment-la: a savoir que rien n'etait plus simple et plus
facile que de se marier ensemble, partant, qu'il n'y avait rien de plus
legitime et de plus necessaire que de s'aimer de toutes ses forces.

La noble fille aimait trop pour s'arreter a l'idee qu'Emile fut un
presomptueux et un temeraire. Il disait qu'il vaincrait la resistance
possible de son pere, et Gilberte ne connaissait M. Cardonnet que par des
bruits vagues.

Emile garantissait l'adhesion de sa tendre mere, et ce point rassurait la
conscience de la jeune fille. Elle partagea bientot toutes les illusions
d'Emile, et il fut convenu qu'il parlerait a son pere avant de s'adresser
a celui de Gilberte.

Une fille egoiste ou ambitieuse eut ete plus prudente. Elle eut mis l'aveu
de ses sentiments a des conditions plus rigides. Elle n'eut consenti a
revoir son amant que le jour ou il serait revenu accomplir toutes les
formalites de la demande en mariage. Mais Gilberte ne s'avisa point de
toutes ces precautions.

Elle sentit dans son coeur quelque chose de l'infini, une foi et un respect
pour la parole de son amant, qui n'avaient pas de bornes. Elle ne se
tourmenta plus que d'une chose: c'etait d'etre une cause de trouble et
d'affliction pour la famille d'Emile, le jour ou il parlerait.

Elle ne pouvait plus douter de la victoire qu'il se faisait fort de
remporter; mais l'idee du combat la faisait souffrir, et elle eut voulu
eloigner ce moment terrible.

"Ecoutez, lui dit-elle avec une naivete angelique, rien ne nous presse;
nous sommes heureux ainsi, et assez jeunes pour attendre. Je crains que la
principale et la meilleure objection de votre pere ne soit precisement
celle-la; vous n'avez que vingt et un ans, et on peut craindre que vous
n'ayez pas encore assez pese votre choix, assez examine le caractere de
votre fiancee. Si l'on vous parle d'attendre et si on vous demande le temps
de reflechir, soumettez-vous a toutes les epreuves. Quand meme nous ne
serions unis que dans quelques annees, qu'importe, pourvu que nous
puissions nous voir, et puisque nous ne pouvons pas douter l'un de l'autre?

--Oh! vous etes une sainte! repondit Emile en baisant le bord de son
echarpe, et je serai digne de vous."

Quand ils retournerent vers le lieu ou ils avaient laisse Antoine, ils le
virent bien loin de la, causant avec un meunier de sa connaissance, et ils
allerent l'attendre au pied de la grande tour.

Les heures passerent pour eux comme des secondes, et cependant elles
etaient remplies comme des siecles. Combien de choses ils se dirent, et
combien plus ils ne se dirent pas! Puis le bonheur de se voir, de se
comprendre et de s'aimer devint si violent, qu'ils furent saisis d'une
gaiete folle, et bondissant comme deux chevreuils, ils se prirent par la
main et se mirent a courir sur les pentes abruptes, faisant rouler les
pierres au fond du precipice, et si transportes d'un delire inconnu, qu'ils
n'avaient pas plus le sentiment du danger que des enfants.

Emile poussait devant lui des decombres, ou les franchissait avec ardeur;
on eut dit qu'il se croyait aux prises avec les obstacles de sa destinee.
Gilberte n'avait peur ni pour lui, ni pour elle-meme; elle riait aux
eclats, elle criait et chantait comme une alouette au milieu des airs, et
ne pensait plus a renouer sa chevelure qui flottait au vent, et quelquefois
l'enveloppait tout entiere comme un voile de feu.

Quand son pere vint la surprendre au milieu de ce transport, elle s'elanca
vers lui et l'etreignit dans ses bras avec passion, comme si elle voulait
lui communiquer tout le bonheur dont son ame etait inondee. Le chapeau gris
du bon homme tomba dans cette brusque accolade et alla rouler au fond du
ravin. Gilberte partit comme un trait pour le rattraper, et Antoine,
effraye de cette petulance, courut aussi pour rattraper sa fille.

Tous deux etaient en grand danger, lorsque Emile les devanca a la course,
saisit au vol le chapeau fugitif, et, en le replacant sur la tete
d'Antoine, serra a son tour ce tendre pere dans ses bras.

"Eh! vive Dieu! s'ecria Antoine, en les ramenant d'autorite sur une
plate-forme moins dangereuse, vous me faites bien fete tous deux, mais vous
me faites encore plus de peur! Ah ca, vous avez donc rencontre par la la
chevre du Diable, qui fait courir et sauter comme des fous ceux qu'elle
ensorcelle avec son regard? Est-ce l'air de ces montagnes qui te rend si
folle, petite fille? Allons, tant mieux, mais pourtant ne t'expose pas
comme cela. Quelles couleurs! quel oeil brillant! Je vois qu'il faut te
mener souvent promener, et que tu ne fais pas assez d'exercice a la maison.
Ces jours-ci, elle m'inquietait, savez-vous, Emile? Elle ne mangeait plus,
elle lisait trop, et je me proposais de jeter tous vos livres par la
fenetre, si cela eut continue. Heureusement il n'y parait point
aujourd'hui, et puisqu'il en est ainsi, j'ai envie de la mener jusqu'a
Saint-Germain-Beaupre. C'est beau a voir, nous y passerons la journee de
demain, et si vous voulez venir avec nous, nous nous amuserons on ne peut
mieux. Allons Emile, qu'en dites-vous? qu'importe que nous allions a
Argenton un jour plus tard? n'est-ce pas Gilberte? Et quand nous n'y
passerions qu'un jour?

--Et quand nous n'irions pas du tout! dit Gilberte en sautant de joie;
allons a Saint-Germain, mon pere, je n'y ai jamais ete; oh! la bonne idee!

--Nous sommes sur le chemin, reprit M. de Chateaubrun, et pourtant il nous
faut aller coucher a Fresselines; car ici il n'y a pas a y songer. Au
reste, Fresselines et Confolens valent la peine d'etre vus. Les chemins ne
sont pas beaux: il faudra nous mettre en route avant la nuit. Monsieur
Charasson, allez donner l'avoine a cette pauvre _Lanterne_, qui aime assez
les voyages, puisque ce sont les seules occasions pour elle de se regaler;
vous reconduirez cet ane a ceux qui nous l'ont prete, la-haut a Vitra, et
puis vous irez nous attendre avec la brouette et le cheval de M. Emile, de
l'autre cote de la riviere. Nous y serons dans deux heures.

--Et moi, dit Emile, je vais ecrire un mot au crayon pour ma mere, afin
qu'elle n'ait point a s'inquieter de mon absence, et je trouverai bien un
enfant pour lui porter ma lettre.

--Envoyer si loin un de ces petits sauvages? ce ne sera pas facile. Eh!
vrai Dieu! nous sommes servis a point, car voici quelqu'un de chez vous, si
je ne me trompe!"

Emile, en se retournant, vit Constant Galuchet, le secretaire de son pere,
qui venait de jeter son habit sur l'herbe, et qui, apres avoir enveloppe sa
tete d'un mouchoir de poche, se mettait en devoir d'amorcer sa ligne.

"Quoi! Constant, vous venez pecher des goujons jusqu'ici? lui dit Emile.

--Oh! non, vraiment, Monsieur, repondit Galuchet d'un air grave: je nourris
l'espoir de prendre ici une truite!

--Mais vous comptez retourner ce soir a Gargilesse?

--Bien certainement, Monsieur. Monsieur votre pere n'ayant pas besoin de
moi aujourd'hui, m'a permis de disposer de la journee tout entiere; mais
des que j'aurai pris ma truite, s'il plait a Dieu, je quitterai ce vilain
endroit.

--Et si vous ne prenez rien?

--Je maudirai encore plus l'idee que j'ai eue de venir si loin pour voir
une pareille masure. Quelle horreur, Monsieur! Peut-on voir un plus triste
pays et un chateau en plus mauvais etat? Croyez donc, apres cela, les
voyageurs qui vous disent que c'est superbe, et qu'on ne peut pas vivre aux
bords de la Creuse sans avoir vu Crozant! A moins qu'il n'y ait du poisson
dans cette riviere, je veux etre pendu si l'on m'y rattrape. Mais je n'y
crois pas a leur riviere; cette eau transparente est detestable pour pecher
a la ligne, et ce bruit continuel vous casse la tete. J'en ai la migraine.

--Je vois que vous avez fait une promenade peu agreable, dit Gilberte, qui
voyait pour la premiere fois la ridicule figure de Galuchet, et a qui ses
dedains prosaiques donnaient une forte envie de rire. Cependant ces ruines
font un grand effet, convenez en; elles sont singulieres au moins!
Etes-vous monte jusqu'a la grande tour?

--Dieu m'en preserve, Mademoiselle! repondit Galuchet, flatte de
l'interpellation de Gilberte, qu'il regardait de toute la largeur de ses
yeux ronds, remarquablement ecartes, et separes par un petit bouquet de
sourcils fauves assez bizarre. Je vois d'ici l'interieur de la baraque,
puisqu'elle est tout a jour comme un reverbere, et je ne crois pas que cela
vaille la peine de se casser le cou."

Puis, prenant le sourire de Gilberte pour une approbation de cette mordante
satire, il ajouta d'un ton qu'il crut plaisant et spirituel: "Beau pays, ma
foi! il n'y pousse pas meme du chiendent! Si les rois maures n'etaient pas
mieux loges que ca, je leur en fais mon compliment; ces gens-la avaient un
drole de gout, et ca devait faire de singuliers pistolets! Sans doute
qu'ils portaient des sabots et qu'ils mangeaient avec leurs doigts?

--Ceci est un commentaire historique fort judicieux, dit Emile a Gilberte,
qui mordait le bout de son mouchoir pour ne pas rire tout haut du ton
capable et de la physionomie baroque de M. Galuchet.

--Oh! je vois bien que monsieur est tres moqueur, reprit-elle. Il en a le
droit, il vient de Paris, ou tout le monde a de l'esprit et de belles
manieres, et il se trouve ici parmi les sauvages.

--Je ne peux pas dire ca dans ce moment-ci, repliqua Galuchet, en lancant
un regard assassin a la belle Gilberte, qu'il trouvait fort de son gout;
mais, franchement, le pays est bien un peu arriere. Les gens y sont fort
malpropres. Voyez ces enfants pieds nus et tout dechires! A Paris, tout le
monde a des souliers, et ceux qui n'en ont pas ne sortent pas le dimanche.
J'ai voulu aujourd'hui entrer dans une maison pour demander a manger: il
n'y avait rien que du pain noir dont un chien n'aurait pas voulu, et du
lait de chevre qui sentait le bouc. Ces gens-la n'ont pas de honte de vivre
si chichement!

--Ne serait-ce pas par hasard qu'ils sont trop pauvres pour mieux faire?
dit Gilberte, revoltee du ton aristocratique de M. Galuchet.

--C'est plutot qu'ils sont trop paresseux, repondit-il un peu etourdi de
cette observation qui ne lui etait pas venue.

--Et qu'en savez-vous? reprit Gilberte avec une indignation qu'il ne
comprit pas."

"Cette demoiselle est fort taquine, pensa-t-il, et son petit air resolu me
plait fort. Si je causais longtemps avec elle, je lui ferais bien voir que
je ne suis pas un niais de provincial.

"Eh bien, dit Emile a Gilberte, pendant que Constant cherchait des vers
sous les pierres du rivage, pour amorcer sa ligne, vous venez de voir la
figure d'un parfait imbecile.

--Je crains qu'il ne soit encore plus sot que simple, repondit Gilberte.

--Allons, mes enfants, vous n'etes pas indulgents, observa le bon Antoine.
Ce garcon-la n'est pas beau, j'en conviens, mais il parait que c'est un bon
sujet, et que M. Cardonnet en est fort content. Il est plein d'obligeance,
et deux ou trois fois il m'a offert ses petits services. Il m'avait meme
fait cadeau d'une ligne tres bonne, et comme on n'en trouve point ici:
malheureusement je l'ai perdue avant de rentrer a la maison; a telles
enseignes que Janille m'a gronde ce jour-la presque autant que le jour ou
j'ai perdu mon chapeau. Dites donc, monsieur Galuchet, ajouta-t-il en
elevant la voix, vous m'aviez promis de venir pecher de notre cote, je ne
tourmente pas beaucoup mon poisson; je n'ai pas votre patience, c'est pour
cela que vous en trouverez. Ainsi je compte sur vous un de ces jours; vous
viendrez dejeuner a la maison, et ensuite je vous conduirai aux bons
endroits: le barbillon abonde par la, et c'est un joli coup de ligne.

--Monsieur, vous etes trop honnete, repondit Galuchet; j'irai certainement
un dimanche, puisque vous voulez bien me combler de vos civilites."

Et, enchante d'avoir trouve cette phrase, Galuchet salua le plus
gracieusement qu'il put, et s'eloigna, apres s'etre charge du message
d'Emile pour ses parents.

Gilberte eut quelque envie de quereller un peu son pere pour cet exces de
bienveillance envers un personnage si lourd et si deplaisant; mais elle
etait trop bienveillante elle-meme pour ne pas lui sacrifier bien vite ses
repugnances, et, au bout d'un instant, elle y songea d'autant moins, que ce
jour-la, il lui etait impossible de ressentir une contrariete.

Grace a la disposition de leurs ames, nos amoureux trouverent agreables et
plaisants tous les incidents qui remplirent le reste du voyage. La vieille
jument de M. Antoine, attelee a une sorte de boguet decouvert qu'il avait
bien raison d'appeler sa brouette, fit des merveilles d'adresse et de bon
vouloir, dans les chemins effrayants qu'ils eurent a suivre pour gagner
leur gite.

Ce vehicule avait place pour trois personnes, et Sylvain Charasson,
installe au milieu, conduisait _cranement_ (c'etait son expression) la
pacifique _Lanterne_.

Les cahots epouvantables qu'on recevait dans une voiture si mal suspendue
n'inquietaient nullement Gilberte et son pere, habitues a ne pas se donner
toutes leurs aises, et a ne se laisser arreter par aucun temps ni aucun
chemin.

Emile les devancait a cheval, pour les avertir et les aider a mettre pied a
terre, quand la route etait trop dangereuse. Puis, quand on se retrouvait
sur le sable doux des landes, il passait derriere eux pour causer et
surtout pour regarder Gilberte.

Jamais elegant du bois de Boulogne, en plongeant du regard dans la caleche
brillante de sa triomphante maitresse, n'a ete si ravi et si fier que ne
l'etait Emile, en suivant la belle campagnarde qu'il adorait, dans les
vagues sentiers de ce desert, a la clarte des premieres etoiles.

Que lui importait qu'elle fut assise sur une espece de brancard traine par
une haridelle, ou dans un carrosse superbe? qu'elle fut vetue de moire et
de velours, ou d'une petite indienne fanee? Elle avait des gants dechires
qui laissaient voir le bout de ses doigts roses, appuyes sur le dossier de
la voiture. Pour menager son echarpe des dimanches, elle l'avait pliee et
mise sur ses genoux. Sa belle taille svelte et souple n'en ressortait que
mieux. Le vent tiede du soir semblait caresser avec ardeur sa nuque blanche
comme l'albatre. Le souffle d'Emile se melait a la brise, et il etait
attache la comme l'esclave derriere le char du vainqueur.

Il y eut un moment ou, grace au peu de precaution de Sylvain, la brouette
s'arreta tout court et faillit heurter la tete du cheval d'Emile.

Monsieur Sacripant avait mis une patte sur le marchepied, pour avertir
qu'il etait fatigue et qu'on eut a le prendre en voiture. M. Antoine
descendit pour le saisir par la peau du cou et le jeter sur le tablier du
boguet, car le pauvre animal n'avait plus les jarrets assez souples pour
s'elancer si haut.

Pendant ce temps-la, Gilberte caressait les naseaux de _Corbeau_ et
passait sa petite main dans les flots de sa noire criniere. Emile sentit
battre son coeur comme si un courant magnetique lui apportait ces caresses.
Il faillit faire, sur le bonheur de _Corbeau_, quelque reflexion aussi
ingenue que celle dont Galuchet eut ete capable en pareil cas; mais il se
contenta d'etre bete en silence. On est si heureux quand, avec de l'esprit,
on se sent pris de cette betise-la!

Il faisait tout a fait sombre quand ils arriverent a Fresselines. Les
arbres et les rochers ne presentaient plus que des masses noires d'ou
sortait le grondement majestueux et solennel de la riviere.

Une fatigue delicieuse et la fraicheur de la nuit jetaient Emile et
Gilberte dans une sorte d'assoupissement delicieux. Ils avaient devant eux
tout le lendemain, tout un siecle de bonheur.

L'auberge ou l'on s'arreta, et qui etait la meilleure du hameau, n'avait
que deux lits dans deux chambres separees. On decida que Gilberte aurait la
meilleure, que M. Antoine s'arrangerait de l'autre avec Emile, en prenant
chacun un matelas. Mais quand on en fut a verifier le mobilier, il se
trouva qu'il n'y avait qu'un matelas dans chaque lit, et Emile se fit un
plaisir d'enfant de coucher sur la paille de la grange.

Cet arrangement, qui menacait Charasson d'un sort pareil, sembla beaucoup
contrarier le page de Chateaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises, surtout
en voyage.

Habitue a suivre son maitre dans toutes ses courses, il se dedommageait de
l'austerite a laquelle le condamnait Janille a Chateaubrun, en mangeant et
dormant dehors a discretion.

M. Antoine, tout en le persiflant avec une rude gaiete, lui passait toutes
ses fantaisies, et se faisait son esclave tout en lui parlant comme a un
negre. Ainsi, tandis que Sylvain faisait mine de panser le cheval et
d'atteler la voiture, c'etait bien vraiment son maitre qui maniait
l'etrille et soulevait le brancard.

Si l'enfant s'endormait en conduisant, Antoine se frottait les yeux,
ramassait les guides, et luttait contre le sommeil plutot que de reveiller
son page.

S'il n'y avait qu'une portion de viande a souper: "Vous partagerez les os
avec monsieur Sacripant," disait M. Antoine a Charasson, qui couvait des
yeux cette victuaille; mais sans trop s'en rendre compte, le bonhomme
rongeait les os et laissait le meilleur morceau a Sylvain. Aussi le ruse
gamin connaissait les allures de son maitre, et plus il etait menace de
jeuner, de veiller et de travailler, plus il comptait sur sa bonne etoile.

Cependant, lorsqu'il vit que M. Antoine ne donnait nulle attention a son
coucher, et qu'Emile se contentait de la creche, il commenca, en servant le
souper, a bailler, a tirer ses bras, et a dire que la route avait ete
longue, que ce maudit pays etait au bout du monde, et qu'il avait bien cru
n'y arriver jamais.

Antoine fit la sourde oreille, et bien que le souper fut peu delicat, il
mangea de grand appetit.

"Voila comme j'aime a voyager, disait-il en choquant a chaque instant son
verre contre celui d'Emile, par suite de l'habitude qu'il avait prise avec
Jean Jappeloup: c'est quand j'ai toutes mes aises et toutes mes affections
avec moi. Ne me parlez pas d'aller au loin, dans une chaise de poste ou sur
un navire, courir seul tristement apres la fortune. Il fait bon a jouir du
peu qu'on a, en parcourant un beau pays ou l'on connait tous les passants
par leur nom, toutes les maisons, tous les arbres, toutes les ornieres!
Voyez si je ne suis pas ici comme chez moi? Si j'avais Jean et Janille au
bout de la table, je me croirais a Chateaubrun, car j'ai ma fille d'abord
et un de mes meilleurs amis; et puis mon chien, et meme M. Charasson, qui
est content comme un roi de voir le monde et d'etre heberge selon son
merite.

--Ca vous plait a dire, Monsieur, reprit Charasson, qui, au lieu de servir,
etait assis au coin de la cheminee; cette auberge-ci est abominable et l'on
y couche avec les chiens.

--Eh bien, vaurien que vous etes, n'est-ce pas trop bon pour vous? reprit
M. Antoine en faisant sa grosse voix; vous etes bien heureux qu'on ne vous
envoie pas percher avec les poules! Comment diable, Sybarite, vous avez de
la paille; et vous craignez de mourir de faim pendant la nuit?

--Faites excuse, Monsieur, la paille ici c'est du foin, et le foin fait mal
a la tete.

--S'il en est ainsi, vous coucherez sur le carreau, au pied de mon lit,
pour vous apprendre a murmurer. Vous vous tenez comme un bossu, ce lit
orthopedique vous fera grand bien. Allez preparer le lit de votre maitre,
et montez la couverture du cheval pour monsieur Sacripant."

Emile se demandait quelle serait la fin de cette plaisanterie que M.
Antoine soutint gravement jusqu'au bout, et, lorsque Gilberte se fut
retiree dans sa chambre, il suivit M. Antoine dans la sienne, pour savoir
s'il saurait persuader a son page de se contenter de la paille.

Le chatelain se divertit a se faire servir comme un homme de qualite. "Ca,
disait-il, qu'on me tire mes bottes, qu'on me presente mon foulard, et
qu'on eteigne les lumieres. Vous allez vous etendre sur ces briques, et
gare a vous, si vous avez le malheur de ronfler! Bonsoir, Emile, allez vous
coucher; vous ne serez pas afflige de la societe de ce drole, qui vous
empecherait de dormir. Il dormira par terre, lui, en punition de ses
plaintes ridicules."

Au bout de deux heures de sommeil, Emile fut eveille en sursaut par la
chute d'un gros corps qui se laissait tomber sur la paille a cote de lui.
"Ce n'est rien, c'est moi, dit M. Antoine; ne vous derangez pas. J'ai voulu
partager mon lit avec ce vaurien; mais monsieur, sous pretexte qu'il
grandit, a des inquietudes dans les jambes, et j'ai recu tant de coups de
pied, que je lui cede la place. Qu'il dorme dans un lit, puisqu'il y tient
si fort! quant a moi, je serai beaucoup mieux ici."

Tel fut le chatiment exemplaire que subit a Fresselines le page de
Chateaubrun.




XXII.

INTRIGUE.


Nous laisserons Emile oublier le rendez-vous que lui avait donne Janille,
et courir par monts et par vaux avec l'objet de ses pensees. C'est a
l'usine Cardonnet que nous irons reprendre le fil des evenements qui
enlacent sa destinee.

M. Cardonnet commencait a prendre serieusement ombrage des continuelles
absences d'Emile, et a se dire que le moment viendrait bientot de
surveiller et de regler ses demarches. "Le voila distrait de son
socialisme, se disait-il; il est temps qu'il se prenne a quelque realite
utile. Le raisonnement aura peu d'effet sur un esprit aussi porte a
l'ergotage. Il parait que ce dada est a l'ecurie pour quelque temps, ne
l'en faisons point sortir; mais voyons si, par la pratique, on ne peut pas
remplacer les theories. A cet age, on est mene par des instincts plus que
par des idees, bien qu'on s'imagine fierement le contraire; enchainons-le
d'abord au travail materiel, et qu'il s'y prete, malgre lui s'il le faut.
Il est trop laborieux et trop intelligent pour ne pas faire bien ce qu'il
se verra force de faire. Peu a peu l'occupation quelconque que je lui aurai
creee deviendra un besoin pour lui. N'en a-t-il pas toujours ete ainsi?
Meme en etudiant le droit qu'il abhorrait, n'apprenait-il pas le droit? Eh
bien, qu'il acheve son droit, quand meme il devrait le hair de plus en plus
et retomber dans les aberrations qui m'ont inquiete. Je sais maintenant
qu'il ne faudra pas beaucoup de temps, ni une coquette fort habile, pour le
debarrasser de l'enduit pedagogique des jeunes ecoles."

Mais on etait en pleines vacances, et M. Cardonnet n'avait pas de motifs
immediats pour renvoyer Emile a Poitiers. D'ailleurs, il esperait beaucoup
de son sejour a Gargilesse; car, insensiblement, Emile acceptait sans
repugnance les occupations que, de temps en temps, son pere lui tracait, et
paraissait ne plus se preoccuper du but qu'il avait tant combattu. Tout
travail accompli par Emile, l'etait avec superiorite, et M. Cardonnet se
flattait de le debarrasser de l'amour quand il voudrait, sans lui voir
perdre cette soumission et cette capacite dont il recueillait parfois les
fruits.

Rien n'etait plus contraire aux intentions de madame Cardonnet que de faire
remarquer a son mari la conduite singuliere d'Emile. Si elle eut pu deviner
le bonheur que goutait son fils a s'absenter ainsi, et le secret de ce
bonheur, elle l'eut aide a sauver les apparences, et se fut faite sa
complice avec plus de tendresse encore que de prudence. Mais elle
s'imaginait que le ton souvent froid et railleur de M. Cardonnet etait la
seule cause du malaise qu'eprouvait Emile dans la maison paternelle, et,
s'en prenant secretement a son maitre, elle souffrait amerement de jouir si
peu de la societe de son fils. Lorsque Galuchet rentra, annoncant que M.
Emile ne reviendrait que le lendemain ou le surlendemain au soir, elle ne
put retenir ses larmes, et dit a demi voix: "Le voila qui decouche a
present! Il ne veut plus meme dormir ici: il y est donc bien malheureux!

--Eh bien, ne voila-t-il pas un beau sujet de douleurs? dit M. Cardonnet en
haussant les epaules. Votre fils est-il une demoiselle, pour que vous soyez
effrayee de le voir passer une nuit dehors? Si vous commencez ainsi, vous
n'etes pas au bout de vos peines; car ce n'est que le debut des petites
escapades que peut se permettre un jeune homme.

"Constant, dit-il a son secretaire lorsqu'il fut seul avec lui, quelles
sont les personnes en compagnie desquelles vous avez rencontre mon fils?

--Ah! Monsieur, repondit Galuchet, une compagnie fort agreable! M. Antoine
de Chateaubrun, qui est un bon vivant, un gros rejoui, tout a fait honnete
dans ses manieres; et sa fille, une femme superbe, faite au tour, et d'une
mine on ne peut plus avenante.

--Je vois que vous etes connaisseur, Galuchet, et que vous n'avez rien
perdu des appas de la demoiselle.

--Dame! Monsieur, on a des yeux et on s'en sert, dit Galuchet avec un gros
rire de contentement, car il etait bien rare que son patron lui fit
l'honneur de causer avec lui sur un sujet etranger a ses fonctions.

--Et c'est sans doute avec ces personnes-la que mon fils continue ses
excursions romantiques?

--Je le pense, Monsieur; car je l'ai vu de loin passer a cheval, comme il
s'en allait avec elles.

--Avez-vous ete quelquefois a Chateaubrun, Galuchet?

--Oui, Monsieur. J'y ai ete une fois que les maitres etaient absents, et si
j'avais su que je n'y trouverais que la vieille servante, je n'aurais pas
ete si sot.

--Pourquoi?

--Parce que j'aurais sans doute vu le chateau gratis, au lieu que cette
sorciere, apres m'avoir promene dans son taudis, m'a bien demande cinquante
centimes, Monsieur, pour le prix de sa complaisance! C'est indigne de
ranconner les gens pour leur montrer une pareille ruine!

--Je croyais que le vieux Antoine avait fait faire quelques reparations
depuis que je n'y suis entre?

--Quelles reparations, Monsieur? cela fait pitie! Ils ont rebati un coin
grand comme la main, et ils n'ont pas seulement eu le moyen de faire coller
des papiers dans leurs chambres. Le maitre n'est pas moitie si bien loge
que je suis chez vous. C'est triste, la dedans! Des tas de pierres dans la
cour a se casser les jambes, des orties, des ronces, pas de porte a une
grande arcade qui ressemble a l'entree du chateau de Vincennes, et qui
serait assez jolie si on y donnait une couche de badigeon; mais le reste
est dans un etat! Pas un mur qui tienne, pas un escalier qui ne remue, des
crevasses a s'y fourrer tout entier, du lierre qu'on ne se donne pas
seulement la peine d'arracher: ce ne serait pas bien difficile, pourtant!
et des chambres qui n'ont ni plancher, ni plafond! Ma foi, les gens de ce
pays-ci sont de vrais Gascons de vous vanter leurs vieux chateaux, et de
vous envoyer courir dans des chemins perdus, pour trouver quoi? des
decombres et des chardons! En verite Crozant est une fameuse mystification,
et Chateaubrun ne vaut guere mieux que Crozant!

--Vous n'etes donc pas charme non plus de Crozant? Mon fils pourtant
paraissait beaucoup s'y plaire, je parie?

--M. Emile pouvait bien s'y plaire, donnant le bras a un si beau brin de
fille! A sa place, je ne me serais pas trop plaint du pays; mais moi, qui
esperais y prendre des truites, et qui n'y ai pas seulement attrape un
goujon, je ne suis pas fort content de ma promenade, d'autant plus que
vingt kilometres pour aller et autant pour revenir, ca fait quatre
myriametres a pied.

--Vous etes fatigue, Galuchet?

--Oui, Monsieur, tres-fatigue, tres-mecontent! on ne m'y reprendra plus,
dans leur forteresse des rois maures."

Et, satisfait de la plaisanterie qu'il avait faite le matin, Galuchet
repeta complaisamment et avec un sourire narquois:

"Ces rois-la devaient faire de droles de pistolets! sans doute qu'ils
portaient des sabots et mangeaient avec leurs doigts.

--Vous, avez beaucoup d'esprit ce soir, Galuchet, repondit M. Cardonnet,
sans, daigner sourire; mais si vous en aviez davantage, epris comme vous
voila, vous trouveriez quelque pretexte pour aller rendre, de temps en
temps, visite au vieux Chateaubrun.

--Je n'ai pas, besoin de pretextes, Monsieur, repondit Galuchet d'un ton
important. Je le connais beaucoup; il m'a souvent invite a aller pecher,
dans sa riviere, et encore aujourd'hui, il m'a sollicite de dejeuner avec
lui un dimanche.

--Eh bien! pourquoi n'iriez-vous pas? Je vous permettrais bien une petite
recreation de temps en temps.

--Monsieur, vous etes trop honnete: si je ne vous suis pas necessaire,
j'irai dimanche prochain, car j'aime beaucoup la peche.

--Galuchet, mon ami, vous etes un imbecile.

--Comment, Monsieur? dit Galuchet deconcerte.

--Je vous dis, mon cher, reprit tranquillement Cardonnet, que vous etes un
imbecile. Vous ne pensez qu'a prendre des goujons quand vous pourriez faire
la cour a une jolie fille.

--Oh! pour cela, Monsieur, je ne dis pas! dit Galuchet et en se grattant
l'oreille d'un air agreable: j'aimerais assez la fille, vrai! c'est un
bijou! des yeux bleus comme ca, des cheveux blonds qui ont, je parie, un
metre cinquante centimetres de longueur, des dents superbes et un petit air
malin. J'en serais bien amoureux, si je voulais!

--Et pourquoi ne voulez-vous pas?

--Ah dame! si j'avais seulement la propriete de dix mille francs, je
pourrais bien lui plaire! mais quand on n'a rien, on ne peut pas plaire a
une fille qui n'a rien.

--Vos appointements egalent peut-etre son revenu?

--Mais c'est de l'eventuel, et la vieille Janille qui passe pour sa mere
(ce qui me repugnerait un peu, j'en conviens, de devenir le gendre d'une
servante), la vieille Janille voudrait certainement un petit fonds pour
commencer l'etablissement.

--Et vous pensez que dix mille francs suffiraient?

--Je n'en sais rien; mais il me semble que ces gens-la n'ont pas le droit
d'avoir une grande ambition. Leur masure ne vaut pas quatre mille francs;
la montagne, le jardin et un bout de pre qui est la, au bord de l'eau, tout
rempli de joncs, le verger ou les arbres fruitiers ne sont bons qu'a faire
du feu, tout cela reuni ne doit pas rapporter cent francs de rente. On dit
que M. Antoine a un petit capital place sur l'Etat. Cela ne doit pas etre
grand'chose, a voir la vie qu'ils menent. Mais enfin, s'il y avait la un
millier de francs de rente assure, je m'arrangerais bien de la fille. Elle
me plait, et je suis en age de m'etablir.

--M. Antoine a douze cents francs de rente, je le sais.

--Reversibles sur la tete de sa fille, Monsieur?

--J'en suis certain.

--Mais bien qu'il l'ait reconnue, c'est une fille naturelle, et elle n'a
droit qu'a la moitie.

--Eh bien, des a present vous pourriez donc pretendre a elle?

--Merci, Monsieur! Et avec quoi vivre? elever des enfants?

--Sans doute! il vous faudrait un petit capital. On pourrait vous trouver
ca, Galuchet, si votre bonheur en dependait absolument.

--Monsieur, je ne sais comment repondre a vos civilites, mais ...

--Mais quoi? allons, ne vous grattez pas tant l'oreille, et repondez.

--Monsieur, je n'ose pas.

--Pourquoi donc? est-ce que nous ne causons pas de bonne amitie?

--J'en suis sensiblement touche, reprit Galuchet, mais ...

--Mais enfin, vous m'impatientez. Parlez donc!

--Eh bien, Monsieur, quand vous devriez encore me traiter d'imbecile, je
vous dirai mon sentiment. C'est que M. Emile fait la cour a cette
demoiselle.

--Vous croyez? dit M. Cardonnet feignant la surprise.

--Si monsieur n'en a pas connaissance, je serais fache d'occasionner du
desagrement entre lui et son fils.

--C'est donc un bruit qui court?

--Je ne sais pas si on en parle, je ne m'arrete guere a ecouter les propos;
mais moi, j'ai tres bien remarque que M. Emile allait fort souvent a
Chateaubrun.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--C'est comme monsieur voudra, et cela m'est fort egal. C'etait seulement
pour dire que si j'avais quelque idee d'epouser une demoiselle, je ne
serais pas bien aise d'arriver en second.

--Je le concois. Mais il y a peu d'apparence que mon fils fasse
serieusement la cour a une jeune personne qu'il ne voudrait ni ne pourrait
epouser. Mon fils a des sentiments eleves, il ne descendrait jamais a un
mensonge, a de fausses promesses. Si cette fille est honnete, soyez certain
que ses relations avec Emile sont tout a fait innocentes. N'est-ce pas
votre opinion?

--J'aurai la-dessus l'opinion que monsieur voudra.

--C'est etre aussi par trop accommodant! Si vous etiez amoureux de
mademoiselle de Chateaubrun, ne chercheriez-vous pas a vous assurer par
vous-meme de la verite?

--Certainement, Monsieur; mais je n'en suis guere amoureux, pour l'avoir
vue une fois.

--Eh bien, ecoutez, Galuchet; vous pouvez me rendre un service. Ce que vous
venez de m'apprendre me cause un peu plus d'inquietude qu'a vous, et tout
ce que nous venons de dire, par forme de supposition et de plaisanterie,
aura au moins le resultat serieux de m'avoir averti de certains dangers. Je
vous repete que mon fils est trop honnete homme pour seduire une fille sans
fortune et sans experience; mais il pourrait lui arriver, en la voyant
souvent, de prendre pour elle un sentiment un peu trop vif, qui exposerait
l'un et l'autre a des chagrins passagers, mais inutiles. Il me serait bien
facile de couper court a tout cela en eloignant Emile sur-le-champ; mais
cela contrarierait le projet que j'ai de le former a la pratique de mes
occupations, et je regretterais qu'un motif si peu important me forcat a me
separer de lui dans les circonstances presentes. Consentez donc a me
servir. Vous etes sur d'etre bien accueilli a Chateaubrun: allez-y souvent,
aussi souvent que mon fils; faites-vous l'ami de la maison. Le caractere
facile du pere Antoine vous y aidera. Voyez, observez, et rapportez-moi
tout ce qui s'y passe. Si votre presence contrarie mon fils, il sera
demontre que le danger existe; s'il cherche a vous faire econduire, tenez
bon, et posez-vous sans hesitation en pretendant a la main de la
demoiselle.

--Et si l'on m'accepte?

--Tant mieux pour vous!

--C'est selon, Monsieur, jusqu'ou auront ete les choses entre elle et votre
fils.

--Il faudrait que vous fussiez bien simple pour ne pas avoir le temps et
l'adresse de savoir a quoi vous en tenir, puisque vous allez la en
observateur.

--Et si je m'apercois que j'arrive trop tard?

--Vous vous retirerez.

--J'aurai fait la une drole de campagne, et M. Emile m'en voudra.

--Galuchet, je ne demande rien pour rien. Certes, tout cela ne se fera pas
sans quelque ennui et quelque desagrement pour vous; mais il y a une bonne
gratification au bout de tous les sacrifices que je vous demande.

--Ca suffit, Monsieur, et je n'ai plus qu'un mot a dire: c'est que, dans le
cas ou la fille me conviendrait, et si je venais a lui convenir aussi, je
serais trop pauvre, a l'heure qu'il est, pour entrer en menage.

--Nous avons deja prevu ce cas. Je vous aiderais a vous faire une position.
Par exemple, vous vous engageriez a me servir pendant un temps donne, et je
vous ferais une avance de cinq mille francs sur vos honoraires, plus un don
de cinq mille francs, si c'etait necessaire.

--Ce n'est plus une plaisanterie, une supposition, ca? dit Galuchet en se
grattant la tete plus fort que jamais.

--Je ne plaisante pas souvent, vous devez le savoir, et cette fois-ci je ne
plaisante plus du tout.

--C'est entendu, Monsieur; vous avez trop d'honnetetes pour moi. Je vas me
planter en faction a cote de M. Emile, et il sera bien fin si je le perds
de vue!"

"Il sera plus fin que toi, et ce ne sera pas difficile, pensa M. Cardonnet
des que Galuchet se fut retire, mais il suffira qu'il ait un rival de ton
espece pour se sentir bientot humilie de son choix; et si l'on prefere un
lourdaud d'epouseur comme toi a un beau soupirant de rencontre comme lui,
il aura recu une assez bonne lecon. Dans ce cas-la, un petit sacrifice pour
l'etablissement de M. Galuchet ne serait pas la mer a boire, d'autant plus
que cela le retiendrait a mon service et couperait court a l'ambition de me
quitter. Mais c'est la le pis-aller de mon projet, et Galuchet a vingt
chances contre une d'etre mis a la porte dans quelque temps. Jusque-la,
j'aurai eu celui d'aviser a quelque chose de mieux, et j'aurai du moins
reussi a tourmenter Emile, a le desenchanter, a attacher a ses flancs un
ennemi qu'il ne sait guere combattre, l'ennui sous la forme de Constant
Galuchet."

L'idee de Cardonnet ne manquait pas de profondeur, et s'il n'eut pas ete
trop tard ou trop tot pour qu'Emile renoncat a ses illusions, cette idee
eut pu reussir. Une rivalite quelconque stimule les ames vulgaires, mais un
esprit delicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature elevee se
degoutera infailliblement de l'etre qui prend plaisir aux hommages de la
sottise; il suffira peut-etre meme que l'objet de son culte les souffre
avec trop de patience, pour qu'il rougisse et s'eloigne. Mais Cardonnet
comptait sans la fierte de Gilberte.

Emile revint de son excursion plus enflamme que jamais, et dans un tel etat
d'enthousiasme et de bonheur, qu'il ne lui paraissait plus possible de ne
pas triompher de tout. La genereuse Gilberte avait puissamment aide a son
illusion en la partageant, et en cela elle s'etait montree, par son
imprevoyance et son abandon de coeur, la digne fille d'Antoine. Emile
aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'etre avance a ce point
aupres d'elle, sans avoir commence par s'assurer du consentement de M.
Cardonnet. C'etait la une terrible imprudence, et meme une coupable
temerite; car, a moins d'un miracle, il pouvait bien compter sur le refus
de son pere. Mais Emile etait dans ce delire d'exaltation ou l'on compte
sur les miracles, et ou l'on se croit presque dieu parce qu'on est aime.

Pourtant il revint a Gargilesse sans avoir fixe le moment ou il declarerait
ses sentiments a sa famille; car Gilberte avait exige qu'il ne brusquerait
rien, et avait recu la promesse qu'il commencerait par disposer peu a peu
l'esprit de ses parents a la tendresse, par une conduite selon leurs voeux.
Ainsi Emile devait reparer une absence qui leur avait, sans doute, cause
quelque souci, en restant aupres d'eux tout le reste de la semaine, et en
travaillant avec assiduite a tout ce qu'il plairait a son pere de lui
tracer. "Vous ne reviendrez chez nous que dimanche prochain, avait dit
Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la
semaine suivante." La pauvre enfant sentait le besoin de vivre au jour le
jour, et, comme Emile, elle trouvait une douceur infinie a caresser dans sa
pensee le mystere d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme
et la profondeur.

Emile tint parole; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta
d'ecrire a M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur
ses sentiments, au cas ou l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le
voir. Il s'attacha aux pas de son pere, lui demanda meme de l'occupation,
et s'appliqua a la construction de l'usine, comme un homme qui aurait pris
grand interet a la reussite de l'entreprise. Mais comme on ne fait pas
longtemps violence a son propre coeur, il lui fut impossible de pousser au
travail les ouvriers indolents. Rien ne servait a M. Cardonnet de mettre a
la tache les hommes de cette categorie. Ils manquaient de force, et la
concurrence des plus actifs produisait en eux le decouragement au lieu de
l'emulation. La tache etait bien payee; mais comme les travailleurs
voyaient, au mecontentement du maitre, qu'ils ne seraient pas gardes
longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le present,
et faisaient de l'economie sur leur nourriture, Quand Emile les voyait
s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un
morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hebreux esclaves
employes a la construction des pyramides, il se sentait epris d'une telle
pitie, qu'il eut voulu leur donner son propre sang a boire plutot que de
les abandonner a cette mort lente du travail et de l'abstinence.

Alors il essayait de persuader son pere, puisqu'il ne pouvait sauver ces
existences nombreuses, de leur procurer au moins quelque soulagement
passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-memes, en
leur donnant am moins du vin. Mais M. Cardonnet lui prouvait, avec trop de
raison, que les vignes ayant gele l'annee precedente, on ne pouvait se
procurer du vin dans le pays qu'a un prix tres-eleve, et pour la table des
bourgeois seulement. La ou l'economie generale n'intervient pas, il etait
facile de prouver que l'economie particuliere est impuissante a effectuer
de notables ameliorations, et d'etablir, par l'invincible demonstration des
chiffres, qu'il fallait renoncer a construire ou faire passer le
travailleur par les necessites facheuses de sa condition. M. Cardonnet
faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de severes
limites. Emile courbait la tete et soupirait; il ne pouvait pas donner a
Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire.

"Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais
fort sur l'article de la surveillance; mais quand je ne serai plus de ce
monde, il suffira que tu aies senti la necessite d'avoir un bon surveillant
en ton lieu et place. La partie materielle est la moins poetique. C'est au
point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme
dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet, aide-moi a
comprendre ce qui m'echappe, et mets un peu ton genie au service de mon
courage."

Durant cette semaine, Emile eut a lire, a comprendre, a etudier et a
resumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet, ne pensait
pas avoir precisement besoin de ce travail, mais c'etait une maniere
d'eprouver Emile, et il fut ravi de la rapidite et de la clarte qu'il y
apporta. Une pareille etude ne pouvait causer de degout a un esprit occupe
de theories. Tout ce qui appartient a la science peut avoir dans l'avenir
une bienfaisante application; et quand on n'a pas sous les yeux les
deplorables conditions par lesquelles l'inegalite fait passer les hommes du
present pour l'execution d'un travail quelconque, on peut s'eprendre pour
l'abstraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute
intelligence d'Emile, et se disait qu'avec de si eminentes facultes, il
n'etait pas possible de fermer toujours les yeux a ce qu'il appelait
l'evidence.

Le dimanche vint. Il semblait a Emile qu'un siecle se fut ecoule depuis
qu'il n'avait vu ce lieu enchante de Chateaubrun, ou pour lui la nature
etait plus belle, l'air plus suave et la lumiere plus riche qu'en aucun
autre point de l'univers. Il commenca pourtant par Boisguilbault: car il se
souvint que Constant Galuchet devait dejeuner a Chateaubrun, et il espera
que ce lourd personnage serait parti, ou occupe a pecher, quand il y
arriverait; mais il etait loin de prevoir le machiavelisme de M. Constant.
Il le trouva encore attable avec M. Antoine, un peu alourdi par le vin du
cru auquel il n'etait pas habitue, et se dandinant sur sa chaise tout en
disant des lieux communs, tandis que, Gilberte, assise dans la cour,
attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permit d'aller
guetter sur la terrasse l'arrivee de son amant.

Mais Janille n'avait point de distractions; elle rodait comme un lezard
dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste a point pour
recevoir la moitie du salut qu'Emile adressait a Gilberte. Cependant Emile
vit, du premier coup d'oeil, qu'elle n'avait pas parle.

"En honneur, Monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que
de coutume, vous n'etes pas galant, et vous avez failli amener une querelle
de rivalite entre ma fille et moi. Comment, vous me faites esperer que,
dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez meme un
jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en
voyage avec mademoiselle, sous pretexte qu'elle a une quarantaine d'annees
de moins! comme si c'etait ma faute, et comme si je n'etais pas aussi leste
pour courir, et aussi gaie pour causer qu'une fille! C'est fort vilain de
votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma
colere; car si vous fussiez revenu plus tot, vous eussiez ete fort mal
recu.

--Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifie, repondit Emile, en vous disant
combien notre rencontre a Crozant avait ete imprevue, et notre voyage a
Saint-Germain improvise subitement par lui? Pardonnez-moi donc, ma chere
demoiselle Janille, et soyez sure qu'il fallait que je fusse a dix lieues
d'ici pour manquer a votre rendez vous.

--Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine
qui a tout le tort: c'est une tete si legere! mais j'aurais cru que vous
seriez plus raisonnable que lui.

--Je suis fort raisonnable, ma bonne Janille, reprit Emile sur le meme ton,
et la preuve c'est que, malgre mon desir de venir implorer ma grace, j'ai
passe ma semaine aupres de mon pere, occupe a travailler pour lui
complaire.

--Et vous avez fort bien fait, mon garcon; car enfin il est bon que les
jeunes gens soient occupes.

--L'on sera content de moi a l'avenir, dit Emile en regardant Gilberte, et
deja mon pere m'a pardonne le temps perdu. Il est excellent pour moi, et je
reconnaitrai ses bontes en m'astreignant aux plus penibles sacrifices, meme
a celui de vous voir un peu moins souvent desormais, mademoiselle Janille;
grondez-moi donc aujourd'hui, vite, mais pas trop fort, et pardonnez-moi
encore plus vite, puisque, durant quelques semaines, je vais etre
probablement force de venir rarement. J'ai beaucoup de travail a faire, et
le courage me manquerait si je vous savais fachee contre moi.

--Allons, vous etes un bon garcon, et l'on ne peut vous en vouloir, dit
Janille. Je vois, ajouta-t-elle d'un air fin, en baissant la voix, que nous
nous comprenons fort bien sans nous mieux expliquer, et qu'il fait bon
avoir affaire a des gens d'honneur et d'esprit comme vous."

Cette issue aux explications annoncees par Janille soulagea Emile d'une
grande inquietude. Sa situation etait bien assez grave, sans que les
alarmes et les questions de cette fidele gouvernante vinssent la
compliquer. Le conseil que Gilberte lui avait donne de venir plus rarement
et de laisser couler le temps etait donc le plus sage, et, si elle eut ete
une habile diplomate, elle n'eut peut-etre pas mieux agi, cette fois. En
effet, que de mariages disproportionnes a l'endroit de la fortune fussent
devenus possibles, si la femme, par son exigence, son orgueil ou ses
mefiances, n'en eut fait, pour l'homme epris d'elle, un enchainement de
souffrances et d'inquietudes, au milieu duquel le courage et la prudence
lui ont manque pour vaincre les obstacles! Gilberte melait a sa candeur
enfantine, une raison calme et un courage desinteresse. Elle ne regardait
son union avec Emile comme possible que dans plusieurs annees, et elle
sentait dans son amour assez de puissance pour attendre. Ce rude avenir se
presentait a son ame pleine de foi, comme un jour radieux a traverser: et
en cela elle n'etait pas si folle qu'on peut le croire. C'est la foi et non
la prudence qui transporte les montagnes.




XXIII.

LA PIERRE AU DIABLE


Emile avait oublie jusqu'au nom de Constant Galuchet en se retrouvant dans
les murs du cher vieux chateau; et lorsqu'il entra pour saluer M. Antoine,
la sotte figure du commis de son pere lui fit le meme effet qu'une laide
chenille produit tout a coup, sur celui qui s'approche sans mefiance pour
saisir un fruit. Galuchet s'etait prepare a rencontrer Emile de l'air aise
d'un homme qui a pris possession, le premier, d'une place enviee, et qui
veut bien accueillir avec grace les survenants. Pour un peu, il eut fait a
Emile les honneurs du chateau. Mais le regard froid et moqueur du jeune
homme, en repondant a ses saluts familierement empresses, le deconcerta
beaucoup; ce regard semblait lui dire:

"Que faites-vous ici?"

Cependant Galuchet, qui, pensait beaucoup plus a meriter les liberalites de
M. Cardonnet que les bonnes graces de Gilberte, fit un effort sur lui-meme
pour retrouver son aplomb, et sa figure, qui n'etait pourtant pas
l'expression d'un caractere hostile, eut un aspect d'insolence inaccoutumee
on ne peut plus maladroit dans la circonstance.

Emile avait pris son parti sur le vin du cru, et, pour ne pas chagriner M.
de Chateaubrun, il ne refusait plus de lui faire raison on arrivant.
Peut-etre meme, grace au prestige complet qu'il subissait dans le lieu ou
respirait Gilberte, etait-il arrive a trouver cette piquette meilleure que
tous les vins fins de la table de son pere. Mais, cette fois, le breuvage
lui parut amer, lorsque Galuchet, se donnant les airs d'un homme qui daigne
hurler avec les loups, approcha son verre du sien, pour trinquer a la
maniere de M. de Chateaubrun. Il accompagna cette familiarite d'un
mouvement du coude et de l'epaule, desagreablement vulgaire, croyant imiter
joyeusement la patriarcale simplicite d'Antoine.

"Monsieur le comte, dit Emile en affectant de traiter Antoine avec plus de
respect encore que de coutume, je crains que vous n'ayez fait trop boire M.
Constant Galuchet. Voyez donc comme il a les yeux rouges et le regard fixe!
Prenez garde; je vous avertis qu'il a la tete tres-faible.

--La tete faible, monsieur Emile! pourquoi dites-vous que j'ai la tete
faible? repondit Galuchet. Vous ne m'avez jamais vu ivre, que je sache.

--Ce sera donc la premiere fois que j'aurai ce plaisir, si vous continuez a
trinquer de la sorte.

--Cela vous ferait donc plaisir de me voir commettre des inconvenances?

--J'espere que cela n'arrivera pas, si vous suivez mon conseil.

--Eh bien, dit Galuchet en se levant, si M. Antoine veut faire un tour de
promenade, je suis tout pret a offrir mon bras a mademoiselle Gilberte, et
l'on verra si je marche de travers.

--J'aime autant ne pas risquer l'epreuve, repondit Gilberte, qui etait
assise a l'entree du pavillon et caressait monsieur Sacripant.

--Voila donc que vous vous mettez aussi apres moi, mademoiselle Gilberte?
reprit Galuchet en s'approchant d'elle; vous croyez ce que dit M. Emile?

--Ma fille ne se met apres personne, Monsieur, dit Janille, et je ne sais
pas trop pourquoi vous vous occupez de qui ne s'occupe pas de vous.

--Si vous lui defendez de me donner le bras, reprit Galuchet, je n'ai rien
a dire. Il me semble pourtant que ce n'est pas manquer a la civilite
francaise que d'offrir son bras a une demoiselle.

--Ma mere ne me defend pas d'accepter votre bras, Monsieur, dit Gilberte
avec une douceur pleine de dignite; mais je vous remercie de votre
politesse. Je ne suis pas une Parisienne et ne connais guere l'habitude de
prendre un appui pour marcher. D'ailleurs, nos sentiers ne souffrent point
cet usage.

--Vos sentiers ne sont pas pires que ceux de Crozant, et plus ils sont
difficiles, plus on a besoin de s'appuyer les uns sur les autres. J'ai fort
bien vu a Crozant que vous mettiez votre belle main sur l'epaule de M.
Emile pour descendre la montagne; oh! j'ai vu cela, mademoiselle Gilberte,
et j'aurais bien voulu etre a sa place!

--Monsieur Galuchet, si vous n'aviez pas bu plus que de raison, dit Emile,
vous ne vous occuperiez pas tant de moi, et je vous prierai de ne pas vous
en occuper du tout.

--Allons! voila-t-il pas que vous vous fachez, vous! dit Galuchet tachant
de prendre un ton de bonne humeur. Tout le monde me brutalise ici, excepte
M. Antoine.

--C'est peut-etre, repondit Emile, que vous vous familiarisez un peu trop
avec tout le monde, _vous!_

--Qu'est-ce qu'il y a? dit Jean Jappeloup en entrant. Est-ce qu'on se
dispute ici? Allons, me voila pour mettre la paix. Bonjour, ma mie Janille;
bonjour, ma Gilberte du bon Dieu; bonjour, mon brave Emile, bonjour,
Antoine, mon maitre!... bonjour, toi, dit-il a Galuchet; je ne te connais
pas, mais c'est egal. Ah! c'est l'homme d'affaires au pere Cardonnet! Eh!
bonjour, vous, mon pauvre monsieur Sacripant; je ne faisais pas attention a
vos honnetetes.

--Eh! vive Dieu! s'ecria Antoine, vaut mieux tard que jamais; mais sais-tu,
Jean, que tu te deranges? Comment, quand on n'a plus qu'un jour par semaine
pour te voir, et Dieu sait que la semaine est longue sans toi! tu arrives
le dimanche a midi?

--Ecoutez, mon maitre ...

--Je ne veux pas que tu m'appelles ton maitre.

--Et si je veux t'appeler comme ca, moi! J'ai ete bien assez longtemps le
tien, et ca m'ennuierait de commander toujours. A present, je veux etre ton
apprenti pour changer un peu. Allons, a boire, Janille, du frais tout de
suite. J'ai chaud! Ce n'est pas que je sois a jeun; ils n'ont pas voulu me
laisser partir apres la messe, ces bons amis de Gargilesse! Il a fallu
aller babiller un peu chez la mere Laroze, et on ne peut pas se dessecher
le gosier a causer sans boire. Mais je suis venu vite, parce que je savais
bien qu'on pensait a moi, ici. Tenez, voyez-vous, ma Gilberte, depuis que
je suis rentre dans l'endroit, il faudrait que le dimanche durat quarante
huit heures pour que je pusse contenter tous les amis qui me font fete!

--Eh bien, mon bon Jean, si vous etes heureux, cela nous console un peu de
vous voir moins souvent, dit Gilberte.

--Heureux, moi? reprit le charpentier: il n'y a personne de plus heureux
que moi sur la terre!

--On le voit bien, dit Janille. Voyez comme il a repris bonne mine depuis
qu'il n'est plus depiste tous les matins comme un vieux lievre! Et puis il
se fait la barbe tous les dimanches, a present, et voila des habits neufs
qui ne sont point mal.

--Et qu'est-ce qui a file la laine de ce joli droguet? reprit Jean: c'est
ma mie Janille avec la fille au bon Dieu! Et qui a donne la laine? les
brebis a mon maitre. Et qui a paye la depense? ca se paye en amitie, ici.
Ce n'est pas vous, bourgeois, qui avez des habits comme ca. Je ne
changerais pas ma veste de bureau pour votre queue de pie en drap noir.

--Je m'arrangerais bien de la fileuse, repondit Galuchet en regardant
Gilberte.

--Toi? dit le charpentier en appliquant avec gaiete sur l'epaule de
Galuchet une tape a ecraser un boeuf; toi! tu aurais des fileuses comme ca?
Ma mie Janille est encore trop jeune pour toi, mon garcon; et, quant a
l'autre, je la tuerais si elle filait pour toi seulement un brin de laine
long comme ton nez."

Galuchet fut fort blesse de cette allusion a son nez camus, et, se frottant
l'epaule:

"Dites donc, paysan, repondit-il, vous avez des manieres _trop touchantes_;
plaisantez avec vos pareils, je ne vous parle pas.

--Comment appelez-vous ce particulier-la? dit Jean a M. Antoine; je ne peux
pas me rappeler son diable de nom!

--Allons! allons! Jean, tu es un peu en train, mon vieux! dit M. Antoine,
ne te mets pas a taquiner M. Galuchet; c'est un honnete jeune homme, et, de
plus, c'est mon hote.

--C'est bien dit, mon maitre! Allons, faisons la paix, monsieur Maljuche.
Voulez-vous une prise de tabac?

--Je n'en use pas, repondit Galuchet avec hauteur. Si M. Antoine veut bien
me le permettre, je quitterai la table.

--A votre aise, jeune homme, a votre aise, dit le chatelain; M. Emile
n'est pas non plus ami des longues seances, et vous pouvez courir un peu.
Janille vous fera voir le chateau, ou si vous aimez mieux descendre a la
riviere, preparez vos lignes; nous irons vous rejoindre tout a l'heure, et
nous vous conduirons ou vous trouverez bonne prise.

--Ah! c'est vrai! dit le charpentier, c'est un preneur d'ablettes! Il ne
fait que ca tous les soirs a Gargilesse, et quand on lui parle, il fait la
grimace parce que ca derange son poisson. Allons, nous irons tout a l'heure
lui faire prendre quelque chose de mieux que son fretin. Ecoutez, monsieur
Maljuche, si je ne vous fais pas emporter un saumon pour votre souper, je
veux changer mon nom pour le votre. Vous n'avez pas besoin de tant vous
presser. La barque doit etre en bon etat, car je lui ai mis une piece au
ventre il n'y a pas longtemps. Nous trouverons bien par la quelque vieux
harpon, et la Pierre au Diable, ou le saumon a coutume de faire un somme au
soleil, n'est pas loin d'ici. Mais il y a du danger par la, et vous n'iriez
pas seul.

--Nous irons tous, dit Gilberte, si Jean mene la barque: c'est une peche
tres amusante et un endroit superbe.

--Oh! si vous venez, mademoiselle Gilberte, j'attendrai votre bon plaisir,
repondit Galuchet.

--Tiens! ne dirait-on pas qu'elle y va pour toi, gratte-papier? Ce gars-la
est effronte comme tout. Sont-ils tous comme ca dans ton pays? Oh! ne
prends pas un air fache et ne me regarde pas par-dessus ton epaule,
vois-tu; car ca ne m'effarouche guere. Si tu veux etre bon enfant, je le
serai aussi; mais si parce que tu es habille de noir comme un notaire, tu
crois pouvoir te lever de table quand j'y reste, tu te trompes beaucoup.
Assis, assis! Maljuche, je n'ai pas fini de boire, et tu vas trinquer avec
moi.

--J'en ai assez, dit Galuchet en resistant; je vous dis que j'en ai
assez!"

Mais le charpentier l'aurait brise comme une latte, plutot que de lacher
prise; il le forca de retomber sur le banc et d'avaler encore plusieurs
rasades, Galuchet tachant de faire contre fortune bon coeur, et M. Antoine
le protegeant assez mal contre les malices de son compere, quoiqu'il ne
partageat point l'antipathie que sa figure et ses manieres causaient au
reste de sa famille.

Emile avait suivi peu a peu Gilberte et Janille dans le preau, et, malgre
la jalouse surveillance de la petite vieille, il avait reussi a dire a son
amante qu'il avait obei a ses ordres avec zele, et qu'il voyait son pere
assez bien dispose pour pouvoir tenter quelque ouverture la semaine
suivante. Mais Gilberte trouva que ce serait trop hasarder, et l'engagea a
perseverer dans cette vie sedentaire et laborieuse. Le courage leur parut
facile a tous deux. Maintenant qu'Emile etait sur d'etre aime, il se
sentait si heureux, qu'il ne croyait pas pouvoir de longtemps etre exigeant
envers la fortune. Il y avait au fond de son ame un calme divin. Le regard
clair et profond de Gilberte lui disait desormais tant de choses!

Il y a, dans l'aurore du bonheur des amants, un moment d'extase tranquille,
ou l'observateur le plus penetrant aurait bien de la peine a saisir leur
secret a la surface. Le desir de se parler et de se voir a toute heure
semble disparaitre avec l'inquietude de s'entendre. Quand leurs ames sont
liees par un aveu mutuel, les temoins, pas plus que l'absence, ne peuvent
les gener et les separer reellement. Aussi la clairvoyante Janille fut-elle
abusee par leur enjouement paisible et cette prudence qu'on n'a point quand
on souffre ou quand on doute. Le trouble que Janille avait maintes fois
remarque chez le jeune Cardonnet, la subite rougeur de Gilberte a certaines
paroles dont elle seule avait saisi le sens, sa tristesse et son agitation
mal deguisees lorsqu'il tardait a venir, tout cela avait disparu depuis le
voyage a Crozant, et Janille s'emerveillait qu'une circonstance dont elle
avait craint les resultats n'eut apporte qu'un changement favorable.

"Je m'etais donc trompee, se disait-elle; ma fille ne songe point trop a
lui; et lui, s'il y songe, il saura se taire et s'eloigner peu a peu,
plutot que de compromettre notre repos. Allons, il se conduit bien, et ce
serait dommage de lui faire de la peine, puisqu'il m'a comprise a demi-mot
et s'execute de lui-meme."

Si Jean Jappeloup eut ete complice d'Emile pour le venger des pretentions
de Galuchet, il n'eut pas mieux agi; car, pendant plus d'une heure, tandis
que les deux amants erraient avec Janille aux alentours du pavillon, il
employa tantot la calinerie moqueuse, tantot la force ouverte pour le
retenir a table, et le faire boire, bon gre, mal gre. Galuchet perdit
bientot, dans cette epreuve au-dessus de ses forces, le peu de bon sens que
lui avait departi la nature. Il etait fort scandalise d'abord des habitudes
du chatelain, et meprisait profondement celui qu'il eut volontiers appele
son compagnon de debauche. Bref, Galuchet, qui n'avait aucune elevation
dans les sentiments ou dans les idees et qui ne valait pas un cheveu de ces
deux rudes compagnons, se croyait encanaille, et se promettait de faire
valoir aupres de son maitre la tache penible qu'il avait acceptee. Mais a
mesure qu'il trinquait, sa raison s'egarait tout a fait, et ses sentiments
grossiers prenant le dessus sur sa vanite secrete, il se mit a rire, a
frapper la table, a parler haut, a se targuer de mille prouesses et a avoir
si mauvais ton, que Jappeloup, dont l'ame etait aussi delicate que ses
manieres etaient brusques, le prit en pitie, et lui fit une morale severe
d'un air tout a coup serieux et froid.

"Mon garcon, lui dit-il, vous ne savez pas boire; vous etes laid quand
vous riez, et vous etes bete quand vous voulez faire de l'esprit. Si j'ai
un conseil a donner a M. Antoine, c'est de vous faire dejeuner avec un
verre d'eau quand vous viendrez chez lui, car autrement vous tiendriez
devant sa fille des propos qui me forceraient a vous mettre dehors. Vous
avez cru, en nous voyant ici tous gais et sans facon les uns envers les
autres, que nous etions des gens grossiers et qu'il fallait le devenir pour
se mettre a notre niveau. Vous vous etes trompe. Quiconque n'a rien de
mauvais dans le coeur ni de malpropre dans l'esprit, peut se laisser aller;
et quand meme je serais ivre a ne point me tenir debout, je ne craindrais
pas qu'on me fit rougir le lendemain avec mes paroles. Il parait qu'il n'en
est pas de meme pour vous; c'est pourquoi vous faites bien de vous habiller
de noir des pieds a la tete pour faire croire a ceux qui ne vous
connaissent pas que vous etes un monsieur: car s'il y a un paysan ici, ce
n'est pas moi, c'est vous."

Antoine tacha d'adoucir la mercuriale, et Galuchet tacha de se facher. Jean
haussa les epaules et quitta la table pour n'avoir pas a lui donner une
lecon mieux appropriee a l'etat de son intelligence.

Lorsqu'ils sortirent du pavillon, Galuchet marchait encore droit; mais il
avait la tete si lourde et si echauffee, qu'il n'osait plus prononcer un
mot devant Gilberte, de peur de dire une chose pour l'autre.

"Eh bien, dit Gilberte a Jappeloup, allons-nous a la Pierre au Diable? Il y
a plus d'un an que je n'y ai ete: Janille ne veut pas que mon pere m'y
conduise, parce qu'elle dit que c'est trop dangereux et qu'il ne faut pas
la de distraction; mais elle m'y laissera aller avec toi, mon bon Jean!
Voyons, te sens-tu encore la main assez ferme et l'oeil assez sur?

--Moi, moi? dit Jappeloup, je me sens aussi bon pour cette besogne-la que
si j'avais encore vingt-cinq ans.

--Et vous n'etes pas avine? dit Janille en prenant la manche de Jean, et en
se dressant sur la pointe des pieds pour lui regarder dans les yeux.

--Regardez, regardez a votre aise! dit-il. Si vous voulez faire ce que je
vais faire, je declare que je suis gris!" Et il placa sur sa tete une
cruche d'eau que Janille tenait a la main: puis se mit a courir sans la
renverser,

"C'est bien, dit Janille, j'en ferais autant si je voulais, mais c'est fort
inutile, et je suis sure de vous: je vous confie ma fille. Pour moi, je
n'ai pas le temps de vous suivre: et vous, monsieur Emile, vous veillerez
un peu sur le pere, car il est capable de vouloir mettre pied a terre au
beau milieu de l'eau, s'il est en train de rire ou de causer.

--Et qui veillera sur le Maljuche? dit Jappeloup en montrant Galuchet qui
partait en avant avec M. Antoine. Je ne m'en charge pas.

--Ni moi! dit Gilberte.

--Soyez en repos, dit Emile, je me charge de le faire tenir tranquille.

--Il n'est pas sur que vous en veniez a bout, reprit Jean: s'il n'est pas
ivre, il n'en vaut guere mieux. On ne peut pas dire qu'il soit tout a fait
_riche_, mais il est _a son aise_. Il aurait plus besoin d'un lit que d'une
barque.

--Vous verrez comment il descend la montagne, dit Janille, et, s'il menace
de vous faire chavirer, laissez-le sur les cailloux, a la rive."

Galuchet se trouva installe dans la barque avec M. de Chateaubrun, quand
les autres y arriverent. Il etait rouge et silencieux. Mais quand on fut au
milieu de l'eau, ce courant rapide lui donna le vertige, et il commenca a
se pencher si fort de cote et d'autre, que Jappeloup, impatiente, prit une
corde et lui attacha solidement le corps avec le banc sur lequel il etait
etendu. Il s'endormit dans cette position.

"Vous avez la un aimable secretaire, dit Gilberte a Emile. J'espere, cher
papa, que tu ne l'inviteras plus a dejeuner.

--Eh! mon Dieu, ce n'est pas sa faute, repondit M. Antoine: c'est celle de
Jean, qui l'a fait boire plus qu'il ne voulait.

--Qu'est-ce qu'un homme qui ne sait pas boire sans se griser? dit Jean;
c'est moins que rien."

La barque descendit rapidement jusqu'a un endroit ou les rochers se
rapprochent tellement, que le passage ne serait plus possible sans un
danger immense. Jean etait un des hommes les plus vigoureux du pays.
L'audace de son caractere et la force de sa volonte decuplaient sa force
physique. Il avait coutume de s'enflammer pour les moindres entreprises
avec autant de passion que s'il se fut agi de la conquete du monde; et,
malgre ce transport juvenile, il avait une admirable presence d'esprit. Il
dirigea la barque dans le milieu du courant, et, au moment de s'engager
dans la passe etroite, il mit l'esquif en travers, et le preserva du choc
avec la moitie de son corps penche sur les rochers, qu'il saisit dans ses
bras. Emile, qui le secondait bravement, prit sa place alternativement avec
lui, et, la barque restant immobile, on s'arma du harpon et on attendit en
silence le passage de la proie. On sait que le poisson cherche toujours a
remonter le courant, de sorte qu'il venait droit vers la barque, mais
n'approchait pas toujours, effraye de ce barrage inaccoutume, et revenait
bientot pour s'enfuir encore. Le guetteur etait penche en avant, les bras
etendus le plus qu'il pouvait. M. Antoine et Gilberte, agenouilles derriere
lui, veillaient a ce que le mouvement qu'il ferait en lancant le harpon ne
fit pas chavirer la barque et ne l'entrainat pas lui-meme. Gilberte,
lorsque c'etait le tour du charpentier, s'attachait a ses habits, dans la
crainte qu'il ne tombat dans l'eau; et, quand ce fut celui d'Emile, elle
recommanda vivement a son pere de le retenir de toute sa force. Mais
bientot, ne se fiant a personne, elle saisit sa blouse elle-meme, et il se
sentit effleure plus d'une fois par ses beaux bras prets a l'enlacer en cas
d'accident.

Dans cette situation, assez perilleuse pour tous, l'attention de Jean et
d'Antoine etait entierement absorbee par l'emotion de la peche, et cette
meme emotion servait de pretexte aux deux amants pour echanger des regards
et des paroles que Galuchet, quoique a demi eveille, n'etait certes pas en
etat de commenter. Qu'eut pense M. Cardonnet, s'il eut vu comme son agent
gagnait bien sa gratification!

Enfin, un saumon fut amene aux cris frenetiques de Jean Jappeloup, et
Galuchet, un peu ranime par la vue de cette capture, essaya de se meler de
la peche. Mais sa gaucherie et son obstination firent tout manquer, et
Jean, hors de lui, retourna la barque en disant:

"Quand vous voudrez pecher le saumon, vous irez avec un autre que moi. Ce
ne sont pas des goujons de cette taille qu'il vous faut, et si nous
restions la plus longtemps, je vous casserais la tete avec le manche de mon
croc.

--Dieu me preserve de retourner avec un malappris de votre espece! repondit
Galuchet en s'asseyant sur le bord de la barque.

--Ne vous mettez pas la, reprit le charpentier, vous me genez, et vous
feriez beaucoup mieux de m'aider a remonter ce courant qui est dur comme le
fer. Voila M. Emile qui travaille comme un bon compagnon, et vous, gros et
fort comme vous etes, vous nous regardez suer en vous croisant les bras.

--Ma foi, tant pis pour vous, repondit Galuchet; vous m'avez fait boire, je
ne suis bon a rien.

--Oui, mais vous etes lourd, et puisque vous ne travaillez pas, vous irez a
terre. Au rivage, au rivage, mon petit Emile! mettons a terre les paquets
embarrassants!"

Ils cinglerent vers la rive; mais Galuchet trouva le procede offensant, et
refusa d'aborder en jurant de la maniere la plus cynique.

"Mille demons! s'ecria Jappeloup tout a fait en colere, tu m'as fait
manquer une truite superbe, mais tu ne me feras pas echiner a ton service!"

Et il le poussa hors de la barque; mais, en faisant resistance, Galuchet
glissa entre la barque et le rivage, et tomba dans l'eau jusqu'a la
ceinture.

"Ma foi, c'est bienfait, dit Jappeloup: cela mettra de l'eau dans ton vin."

Et il eloigna rapidement la barque, que Galuchet, transporte de fureur,
essayait de faire chavirer.

"Ah! le mechant garcon! s'ecriait le charpentier; convenez que s'il y a de
bonnes betes, il y en a aussi de bien mauvaises! Laissez-le barboter,
dit-il a ses compagnons, qui craignaient que le pauvre Galuchet, a cause de
son etat d'ivresse, ne vint a se noyer, quoique l'endroit ne fut pas
dangereux. S'il enfonce trop, je lui planterai mon crochet dans la ceinture
et je le repecherai comme un saumon. Mais bah! si c'etait quelque chose de
bon, on pourrait s'inquieter, au lieu que ce qui n'est bon a rien, les
animaux morts et les bouteilles vides, surnage toujours."

Au bout de quelques instants, Galuchet sauta sur l'herbe et disparut en
montrant le poing.

Ce ridicule incident attrista beaucoup Gilberte. Pour la premiere fois elle
voyait un grave inconvenient de la trop grande bonhomie de son pere. Ces
manieres rustiques et simples de ceux qui l'entouraient, et qui etaient
l'expression de la candeur et de la bonte, commencaient a l'effrayer, comme
ne lui assurant pas une protection assez eclairee ni assez delicate pour
son age et pour son sexe.

"Je suis une pauvre fille de campagne, se disait-elle, et je sais fort bien
vivre avec les paysans; mais c'est a la condition que certains
demi-bourgeois mal eleves ne viendront pas se mettre de la partie: car
alors les paysans deviennent un peu trop sauvages dans leur colere, et la
vie que je mene ne me met pas a l'abri des vengeances de la lachete."

Elle songeait alors a Emile comme a un appui que le ciel lui destinait;
mais alors elle se demandait dans quel milieu il etait force de vivre
lui-meme, et l'idee que M. Cardonnet employait des gens de l'espece de
Galuchet lui causait une sorte de terreur vague sur son caractere et ses
habitudes.

Lorsque Jean Jappeloup revint le soir a Gargilesse, il trouva Galuchet
etendu comme mort au milieu de son chemin. Le pauvre diable, un instant
degrise par le bain qu'il avait pris, etait entre dans un cabaret pour se
secher, et comme il avait peur pour sa sante, il s'etait laisse persuader
de prendre un verre d'eau-de-vie qui l'avait acheve. Il revenait
litteralement a quatre pattes. Jean avait eu le temps d'oublier sa colere,
et d'ailleurs il n'etait pas homme a laisser un de ses semblables expose a
se faire ecraser par les pieds des chevaux. Il le releva, supporta
patiemment ses menaces et ses injures, et le ramena, le portant plus qu'a
demi, jusqu'a l'usine, ou Galuchet, qui ne le reconnaissait pas, rentra en
jurant qu'il se vengerait du scelerat qui avait voulu le noyer.




FIN





End of Project Gutenberg's Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PECHE DE MONSIEUR ANTOINE I ***

***** This file should be named 12367.txt or 12367.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/3/6/12367/

Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and  Distributed Proofreaders
Europe, http://dp.rastko.net.  This file was produced from images
generously made available by the Bibliotheque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


